‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 143 sur 203 · CONFÉRENCE DE NEUILLY · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE DE NEUILLY

lington qui disputait avec véhémence, sans se douter des vues secrètes de son interlocuteur. Talleyrand, ■qui trouvait en lui-même de quoi les comprendre, soutenait le duc de Wellington dans la discussion, mais nonchalamment, pour la forme, comme un homme qui savait très bien ce que Fouché voulait, et par où cela finirait. Toute la question se réduisait à savoir si le duc d'Otrante, pour être ministre du Roi, consentirait à se brouiller avec son parti, et à concourir aux actes de rigueur qu'on lui demanderait. Or il était clair qu'il disputerait le plus possible sur ■chacun de ses actes, qu'il voulait passer pour contraint h ceux qu'il ne pouvait éviter d'exécuter, enfin qu'il ■espérait, sous le Roi comme sous Bonaparte, sauver sa popularité du naufrage, en persuadant qu'il empêchait bien plus de mal qu'il n'en exécutait.

« Pendant tout ceci Valence rongeait son frein, et <le temps en temps laissait échapper quelques expressions de fureur, lijurnonville essaya quelques phrases, mais il est rare qu'il en achève aucune. Il parvint pourtant à faire comprendre que son avis était de fusiller ou déporter la moitié de l'armée et de la France. Pozzo parla avec esprit, comme il lui appartenait ; il montra cette modération sans faiblesse que donnent la prévoyance et une grande sagacité.

« On se leva sans rien conclure.

« Talleyrand me prit encore à part. « Vous n'avez pas parlé? me dit-il.

(( — Non, sans doute, répliquai-je, mon rôle était ■d'écouter et je n'avais garde d'en sortir; mais si vous voulez savoir ce que je pense, le voici : nul doute que I«s événements qui ont accompagné et suivi le 20 mars ne supposent l'existence d'un grand nombre de coupables, mais né laissez pas refroidir l'opinion. Si vous

voulez punir en différant, les moindres rigueurs seront odieuses; restreignez autant que possible le nombre des criminels, qu'ils soient tous jugés par contumace avant huit jours et bénissez le Ciel si vous n'en pouvez saisir un seul. Quant à ceux qu'on ne pourrait ni ne voudrait condamner, et qu'on croirait trop dangereux de laisser en France, que l'Europe, avant de poser les armes, les bannisse, si elle le veut, de son sein Encore une fois que tout cela soit fait avant huit jours, et réservez ensuite toute votre force et votre sérénité contre ceux qui réveilleraient un seul souvenir du passé et tenteraient dans un sens ou dans l'autrede réagir.

(( Pozzo vint nous interrompre et nous nous séparâmes. Je rapportai à Paris un article pour le Journal des Débats, dicté par Talleyrand, où l'on annonçait de nouvelles élections, la conservation des Chambres et où l'on indiquait les principaux changements projetés à la Charte.

« Notre route cette fois fut silencieuse. Personne ne dormit pourtant dans notre voiture, chacun rêvait à à tout ce qu'il venait d'entendre, et surtout à sa propre position. Valence, moins près de son diner, envisageait la sienne avec plus de tristesse que de colère; Fouché paraissait agité; il n'était pas jusqu'au secrétaire Fabry qui ne spéculât aussi sur les destinées de son maître.

« Le lendemain 8 juillet, une proclamation de la Commission de gouvernement annonça qu'elle avait cessé ses fonctions, que les Chambres étaient dissoutes et que le Roi ferait son entrée le 9 dans Paris. Je trouvai chez Fouché Alexandre de Boisgelin, chef de la légion de la garde nationale, qui venait de fermer les portes de la Chambre des représentants. Les plus

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