‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 146 sur 203 · COMPOSITION DU MINISTERE · texte numérisé non relu

COMPOSITION DU MINISTERE

neiTvent du Conseil des ministres et du conseil privé ; les princes étaient exclus du premier et relégués au second. C'était là le coup d'Etat. Mais Talleyrand, comme épuisé par l'effort qu'il avait fait pour le porter, abandonna son conseil privé presque aussitôt qu'il l'eut créé, et n'oublia que d'en nommer les membres et d'en déterminer les fonctions. Il se fit donner la présidence du Conseil des ministres avec le département des affaires étrangères. Louis eut les finances, Pasquier la justice, Fouché la police, Jaucourt la marine, et le maréchal Gouvion Saint-Cyr la guerre. Talleyrand différa de nommer à l'Intérieur. Il fut tenté de me choisir, mais il ne l'osa pas. Le duc de Richelieu apprit par le Moniteur, en passant à Troyes, qu'il l'avait fait ministre de la maison du Roi, et refusa, quelque insistance qu'on pût lui faire. Son refus ne déplut pas au Roi, qui l'aurait vu à regret rentrer dans un ministère composé par les circonstances, et qu'il était déjà décidé à renvoyer dès qu'il l'oserait. M. de Talleyrand sentit, dès ce moment, que M. de Richelieu était tenu en réserve pour devenir un jour son successeur, et lui voua toute la haine dont il est capable.

« Telle fut la composition de ce ministère, dont l'existence eut si peu de durée, et qui a laissé un souvenir si peu glorieux. Il pouvait sauver la France et l'on se demande, au moment où j'écris, s'il ne l'a point perdue? Personne mieux que moi ne peut raconter son histoire. Sur les affaires publiques, seulement, Talleyrand m'admettait à la plus intime confidence, et Pasquier ne faisait rien sans me consulter. Mais avant d'entamer le récit des fautes que nous n'avons pas encore cessé d'expier, j'essaierai de tracer le porlrait de ceux qui les commirent.- Talleyrand et Fouché se

trouvent déjà peints par leurs actions dans ces Mémoires, mais l'obligation m'est imposée, ce me semble, de réunir tant de traits épars et de conserver leur physionomie à ces deux personnages si fameux.

« Aucun homme n'a été jugé si diversement, avec plus d'exagération ou d'injustice que le prince de Talleyrand. Ceux qui ne font que le rencontrer le redoutent; ceux qui le connaissent, l'approchent, ou en dépendent, ont tous du goût pour lui ; il a plus de familiers que d'amis, et ces familiers sont souvent ses complices. Le public, qui le juge sur la grandeur des événements auxquels il a attaché son nom, lui a fait une réputation colossale.

(( La vie de M. de Talleyrand est écrite sur son visage : son teint est blafard, ses chairs mortes et pendantes, son regard arrogant avec des yeux éteints, sa bouche, la seule peut-être de cette espèce, sa bouche exprime a la fois la débauche, la satiété et le dédain. Quand il s'avance sur ses jambes bizarrement difformes, sur ses jambes qu'il traîne après lui plutôt qu'elles ne le portent, on croit voir un de ces monstres de la fable, moitié homme, moitié serpent. Il garde un silence obstiné toutes les fois qu'il n'est pas certain d'obtenir l'effet qu'il voudrait produire, mais dès qu'il se croit assuré déplaire et de réussir, ses manières deviennent pleines de grâce et d'enjouement, sans cesser d'être nobles et de bon goût. Il y a en lui du grand seigneur, de la femme, de l'abbé et du chat; l'abbé et le grand seigneur dominent.

({ Son intimité est pleine de charmes, quoiqu'on ne se sente jamais à l'aise avec lui; il conte et il badine avec une grâce inimitable, il dénigre et il déjoue avec un art profond ; son persiflage est ingénieux, sa plaisanterie fine et piquante, mais s'il veut la rendre

vigoureuse et amère, il est brutal et grossier. Il ne discute guère, 'à moins qu'il ne soit excité par la colère ou l'intérêt. N'ayant ni conviction, ni principes ni instruction profonde, il n'a le moyen, ni l'envie de rien soutenir. Les opinions comme les circonstances n'étant pour lui que des moyens de succès ou des occasions -de s'enrichir, il les considère sous ce rapport indigne, à mesurequ'elles se renouvellent. C'est ainsi que la corruption de son âme a favorisé sa paresse, en le dispensantde toute méditation, de toute étude sérieuse, en un mot de toutes les opérations de l'intelligence qui ont la recherche de la vérité pour objet. Son esprit ressemble assez à ces corps auxquels la percussion ne fait rendre aucun son ; les idées des autres lui entrent comme le grain s'enfonce dans la boue ; elles s'y ensevelissent et n'y germent pas. Son goût est moins sur que délicat, sa critique est féconde et tout auteur doit s'estimer heureux de le consulter sur son ouvrage. La couleur de son teint, la nature de ses mouvements lui donnent de fortes analogies av-ec les animaux à sang froid ; aussi recherche-t-il tout ce qui excite, le vin de madère, le scandale, le piment, le gros jeu. On dirait qu'il est blasé et qu'il commence par où l'on finit. Elévation, bonté, amour, tendresse sont des mots qu'il comprend et qu'il place à merveille, quoiqu'il n'eût jamais rien ressenti de ce qu'ils expriment.

(( Il n'aime que lui, encore ne doit-il pas être content de son cœur. Après avoir épousé sous Napoléon la plus belle et la plus bête des femmes entretenues, à cinquante ans, il s'en est séparé pour devenir publiqueiment l'amant d'une très jeune femme '. . . . qu ne put dans un âge si tendre se défendre contre ses

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