Trois mots supprimés
«séductions. Enivré de son succès, mais plein de coquetterie pour sa jeune maîtresse, il affichait d'en être gouverné.
« Au reste, nul ne se prévient aussi vile, ne s'engoue aussi facilement, aussi follement que M. de Talleyrand, nul n'est plus mauvais juge du mérile des autres. Il n'est point d'objet ou de personnes sur lesquels il n'ait ou non des préventions favorables. Comme tous les hommes, et plus que tous les hommes peut-être, il offre des contradictions et des disparates. Il passe, avec raison, pour le plus fin des hommes, et il y en a peu de plus aisé à duper; il a dans l'esprit de la tlexibilitc, de l'adresse, il ment avec assurance, il plie et se redresse à propos. Tout cela en fait un négociateur très habile, le rend propre à tromper les autres, mais rien, dans |Out cela, ne s'oppose à ce qu'il soit trompé à son tour. Le fait est que, dans sa vie publique ou privée, il n'évita jamais un piège q-u'on lui tendait. Tantôt* réservé et circonspect, tantôt entraîné par son humeur, par ses paroles, même indiscret, je l'ai entendu pendant sa disgrâce, et en présence de tous ses gens, appeler Bonaparte un lâche, la queue de Robespierre, et sous le Roi, après son renvoi du ministère, plaisanter sur ce monarque, en pleine table, de la manière la plus sanglante. Il ne sait pas plus retenir un bon mot, un trait qui satisfait sa colère, que garder un secret qui l'amuse, ou qu'il est tenté de confier. Enfin lorsqu'il passait pour ne pouvoir rien écrire, je le voyais écrire de sa propre main des mémoires où il fait preuve d'un rare talent; quanta parler en public, il m'a prouvé plusieurs fois au conseil d'Etat qu'il en était absolument incapable. Interrogé par Napoléon, il répondait par monosyllabes, et encore ils lui coûtaient.
(( Son immoralité surpasse tout ce qu'on en a dit..
Chez lui, l'habitude du vice a tellement étouffé l'instinct naturel qu'il en est venu à préférer tout simplement le mal au bien. Rien ne le rebute, rien ne lui -coûte, rien ne lui répugne pour accroître ensuite ses immenses richesses. Loin pourtant d'être avare, il <lépense son argent comme son esprit, sans compter et sans but. Il vit noblement et se laisse voler par négligence. Après avoir donné sa matinée à cette sorte de canaille qui l'entoure, le soir sa maison se remplit -d'étrangers et de nationaux du plus haut rang, et il -devient le modèle du plus beau savoir-vivre.
« En affaires il sait être sérieux, mais jamais grave. Sans confiance dans sa fortune ou dans ses forces, incapable de méditations prolongées et d'un travail opiniâtre, il n'a aucune des qualités de l'homme d'État.
« En un mot sa physionomie morale s'explique parfaitement par sa vie. Il semble que son àme ait conservé l'empreinte de tous les modes d'existence par lesquels il a passé. Ainsi on trouve en lui le grand seigneur mêlé au révolutionnaire, du roué de la régence avec de l'abbé de Cour, de la délicatesse et de l'ordure, de l'ami de Lauzun, du camarade de Montrond, du •complaisant de Barras, de l'esclave de Bonaparte, etdu ministre d'un Bourbon.
<( Tel était le chef de ce nouveau ministère, désagréable au Roi et aux princes dont il avait déserté la cause, un des premiers, au commencement de la révolution, en horreur aux prêtres et aux dévots, suspect aux intérêts nouveaux qu'il avait plus qu'abandonnés en 1814, détesté des révolutionnaires et des bonapartistes, dont il avait livré plusieurs.
« La situation de Fouché étau bien différente ; Talleyrand avait pourlui non seulement la renommée