‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 175 sur 203 · M. MOLE NOMMÉ PAIR · texte numérisé non relu

M. MOLE NOMMÉ PAIR

de mettre contre lui les libéraux à principe. x\ucun journal ne devait paraître sans son autorisation, et sans passer a la censure d'une commission composée d'hommes de lettres, dans laquelle Fiévée lui-même refusa nettement de siéger. Les élections, dont on commençait à apprendre les résultats, montraient assez de quel côté viendrait d'abord l'orage. Le parti de la Cour et de la réaction l'emportait comme je l'avais prévu.

« J'avais un grand désir d'être député, c'est la .seule ambition de ce genre que j'aie eue dans toute ma carrière; la tribune me paraissait le seul et le plus sûr moyen de faire connaître mes sentiments, mes véritables opinions, d'expliquer ma vie passée et de ramener sur mon compte cette portion du publie;, dont j'étais depuis longtemps si mal jugé. Je fus nommé candidat à Hambouillet et à Pontoise.

(( Mais au même moment parut une liste de quatrevingt-quatorze nouveaux Pairs sur laquelle, à mon inexprimable surprise, se trouvait mon nom. Quoiqu'il motivât cette faveur, ma situation personnelle ne m'avait pas permis de l'espérer. Rien ne m'a plus étonné dans ma vie que mon élévation subite à la Pairie.

« M. de Talleyrand, dont elle était l'ouvrage, me l'apprit d'une manière qui ne pouvait appartenir qu'à lui. J'étais dans son salon avec beaucoup de monde, il ■était déjà tard et j'allais me retirer, lorsque, élevant la voix, il dit négligemment que le Motiileiir du lendemain publierait la liste des nouveaux Pairs. A ces mots, on accourt autour de lui, on l'interroge, chacun brillait de savoir- si cette liste renfermait son nom, ou celui d'un parent ou d'un ami. La plus vivo attente se peignit sur tous les visages ; celui de M. de Talleyrand

l'aristocratie nouvelle. 315

semblait au contraire se doubler d'indifférence, il avait l'air de prendre en pitié des gens capables de s'émouvoir pour si peu de chose.

(( Ma foi », répondit-il à tous ceux qui le questionnaient, (( vous verrez cela dans le journal ; pour moi je ne m'en souviens plus ; je crois qu'il y a Monsieur « tel et tel », et le voilà qui me nomme' avec trois autres de ses auditeurs.

« Quoiqu'une semblable forme donnée au bienfait dispensât de remerciements, j'essayai de lui en adresser, mais il me tourna le dos avec cet embarras, cette sorte de confusion qu'il éprouve toujours lorsqu'on le soupçonne d'avoir voulu obliger quelqu'un.

u Me voilà donc Pair de France. Je ne pouvais assurément rien désirer de plus; cependant, je regrettais la Chambre basse, qui m'eût offert un théàlre plus éclatant, et par conséquent plus favorable, pour donner juste idée de mes opinions et de mes sentiments.

« M. de Talleyrand était de très bonne foi en disant <[uï[ ne se souvenait plus des Pairs ; rien ne saurait donner la mesure de la légèreté qu'il mit à cet acte si important de son administration. Il ne s'agissait pas seulement de donner des Pairs dont le vote assurât au Ministère la majorité dans la Chambre haute, il s'agissait de faire accepter à la nation cette institution naissante, de la réconcilier avec une aristocratie •quelconque ; et de rendre populaire cette seule digue ■qu'un gouvernement constitutionnel puisse oppojer à la démocratie.

« Dans ce siècle si éclairé, l'aristocratie ne peut

1. M"»» de Dino m'apprit quelques années après, que le Roi avait montré une répugnance à me nommer Pair, dont M. de Talleyrand aurait triomohé en lui disant : « Sire, le cardinal de Retz et ma mère vous le demandent. » La mère de M. de Talleyrand avait été de ma famille. (Note du Comte Mole.)

Page 1