LES NOUVEAUX PAIRS
générations redisent aux générations les noms des hommes utiles et vertueux, les regards du public s'attachent toujours avec intérêt sur ceux qui portent ces noms respectables: ils ont beau ne rien faire pour les soutenir, on ne se lasse pas de les attendre et l'on espère que du moins leurs enfants reproduiront quelques-unes des vertus qui illustrèrent leurs aïeux.
(( Telle est l'indestructible et la plus noble source de l'aristocratie; l'antique dynastie des Bourbons reprenait en un instant tout l'éclat et la vigueur de la jeunesse, si elle eût reconnu et consacré elle-même ces éternelles vérités. Au lieu de cela, la Charte, en 1814, avait laissé subsister l'ancienne et la nouvelle noblesse, et M. de Talleyrand était incapable de réparer cette faute en 1815. Personne dans son ministère n'en eut même idée. Ainsi cette promotion de quatre-vingt-quatorze pairs ne fut qu'un coup de plus porté tant au ministère qu'à l'aristocratie : au ministère puisque la plupart devait voter contre lui, à l'aristocratie, car un grand nombre de ces nouveaux aristocrates étaient pour le moins ridicules.
« On y voyait pour représenter apparemment l'ancienne magistrature un obscur conseiller au Parlement de Paris, d'un extérieur aussi vulgaire que son esprit était commun, et qui n'avait, pour faire oublier un mariage honteux et de fâcheuses affaires, que le titre d'ami de l'abbé Louis! Pour satisfaire la noblesse de province, on avait fait venir du fond du Midi un vieillard crapuleux, ruiné, dont on ignorait l'existence partout ailleurs que dans la ville qu'il habitait, et où toutes les portes lui étaient fermées. Mais le choix le plus scandaleux peut-être fut celui d'un ancien ami, ou plutôt serviteur de M. de Talleyrand, que lui-même avait fini par trouver trop cor-
rompu pour l'admettre dans sa confiance et surtout dans sesatTaires, couvert de dettes et de mépris; je n'ai connu personne sur le compte de qui l'on fût plus universellement d'accoid *
Enfin les vieilles maîtresses
de M. de Talleyrand y placèrent leurs parents et leur* amis.
« C'est dans un tel moment et sous de pareilles auspices, que parut l'ordonnance qui rendait la Pairiehéréditaire. Pasquier, qui l'avait dirigée et contresignée, la fit suivre promptement d'une autre ordonnance portant l'organisation du Conseil d'Etat. Les hommes exceptés, c'était presque les Conseils de Bonaparte. La liste des conseillers offrait la même bigarrure que tout l'ensemble du gouvernement. A côté de sujets utiles et éprouvés, on voyait des vieillards moins usés encore qu'étrangers à leur siècle ou à leur patrie qui leur était rendue. Bonaparte aussi employait des. hommes de toutes les opinions, mais il le faisait par voie de fusion et non à titre de concession ; loin de capituler avec tous les partis, il leur imposait la loi de le servir. Sa main allait chercher dans leurs rang>j tous ceux qui se faisaient remarquer par quelque talent, et il punissait ensuite avec rigueur ceux qu'il avait ainsi condamnés à la gloire ou à la fortune, s'ils manquaient en rien aux lois de la fidélité et du dévouement.
<( Ce qui trahissait la faiblesse dans le choix de Pasquier et de M. de Talleyrand, c'était de voir appeler aux emplois des individus évidemment et risiblement incapables de les remplir, des individus telle-