‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 18 sur 203 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

M. Mole renonce à la carrière des lettres pour la vie publique.

— Raisons de ce changement. — Conversation avec Chateaubriand, — L'Empereur nomme M. Mole auditeur au Conseil d'Etat. — Première audience de l'Empereur. — Conversation de M. Mole avec Napoléon. — Jugements de Napoléon sur Montesquieu, Pitt et l'Angleterre. — Portrait de Napoléon. — Séances du Conseil d'Etat. — Discussion sur le rétablissement des impôts indirects. — Treilhard. — Berlier. — Merlin de Douai. — L'instruction publique. — Nouvelle discussion sur les boissons. — Paroles de Napoléon sur Louis XVL — Réflexions de M. Mole. — Le préfet de police Dubois et le préfet de la Seine Frochot. — Discussion du droit de marée.

— Lecture du rapport de Fourcroy sur l'instruction publique.

— Discours de Napoléon sur cette question. — Ses idées sur la magistrature.

En 1801, Bonaparte avait fait proposer à M. Mole par Lebrun une place d'auditeur au Conseil d'Etat. M. Mole la refusa, en priant Lebrun de répondre au Premier Consul qu'il la lui redemanderait plus tard, se trouvant encore trop jeune (il avait alors vingt ans) et estimant qu'il avait encore besoin « de travailler pour compléter les connaissances générales dont on ne peut se passer dans aucune carrière ».

Pendant les six mois de son séjour en Angleterre, son penchant pour les études historiques et littéraires, son amour de l'indépendance n'avaient fait que s'ac-

croitre. «. J'aimais de plus en plus, écrit-il, à ne rendre compte à personne de l'emploi de mon loisir et à laisser nton esprit chercher lui-même ses voies naturelles, sans autre contrôle et sans autre guide que ses préférences. »

Revenu à Paris, il se retrouva au milieu de ses amis, Chateaubriand, Fontanes et Joubert, et dans ce petit 5alon de M"»' de Beaumont qu'il avait l'habitude de fréquenter avant son départ pour l'Angleterre.

Chateaubriand travaillait alors a ses Martyrs. Il lui en communiqua le plan et lui lut plusieurs chapitres. Une tradition voudrait que M. Mole lui conseilla et lui fit faire certaines modifications.

On était à l'automne I8O0. Chateaubriand conçut le projet de visiter les lieux « qu'il avait décrits avant de les voir », écrit M. Mole', et proposa à celui-ci de l'accompagner. M. Mole se trouvait à un tournant de sa vie. Le moment était venu pour lui de choisir entre la vie studieuse, méditative et libre, qu'il avait menée jusque-là, et une vie publique et pratique, où il put se rendre utile.

Descendant de ces parlementaires qui s'étaient toujours posés en défenseurs des libertés politiques, et signalés par leur résistance au pouvoir royal, qui se croyaient, à tort ou à raison, le contrepoids nécessaire du pouvoir absolu d'un côté, et des aspirations démagogiques de l'autre, qui se considéraient, en un mot, comme les seuls représentants de la légalité; descendant de ces illustres magistrats, M. Mole, bien que détestant les excès de la Révolution, devait, inconsciemment ou non, juger avec plus d'indulgence que d'autres, des bouleversements après lesquels on pouvait espérer le rétablissement d'un ordre légal. Sous l'inlluence de ses grands souvenirs de famille, il sen-

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tait qu'il avait des devoirs envers son pays, et décidé à s'orienter vers les affaires publiques, sans rien renier des grandeurs du passé, il se rallia au régime nouveau .

Il se rendit compte aussi que la méditation ne suffisait pas à remplir une existence, et qu'une vie plus active devait être la sienne.

(( Il avait éprouvé, écrit-il en parlant de lui-même', que la spéculation et la rêverie sont la consolation et l'asile de la jeunesse aux prises avec le malheur. Il ne tarda pas à reconnaître qu'il y avait des soins plus utiles, et par conséquent plus nobles, et que ces études si pleines de charmes sont plus faites pour orner la vie que pour la remplir.

(( D'ailleurs la même puissance qui a remis les hommes et les choses à leur place ayant rendu les esprits à leur véritable direction, ceux qui aimaient leur patrie n'ont plus senti que le besoin de lui consacrer leurs efforts. »

« Ma raison, écrit-il ailleurs^, me disait qu'il était temps que les devoirs et la responsabilité de la vie publique vinssent me prêter leur appui et me protéger contre la mobilité et les perplexités de mon âge. »

Il laissa voir à Chateaubriand cette nouvelle situation de son âme, et celui-ci lui proposa une longue promenade aux Tuileries, où ils épancheraient librement tout ce qu'ils avaient sur le cœur. Au jour et à l'heure convenus, ils se recontrèrent entrant en môme temps dans le jardin par ce qu'on appelait alors la grille du Pont Tournant. « Cette exactitude mu-

2. Manuscrit du comte Mole intitulé : Rapports avec l'Empereur, conservé au château de Ghainplâlreux. Toutes les citations qui suivent jusqu'à l'atraire des juifs incluse, sont empruntées à ce manuscrit.

tuelle, lui dit Chateaubriand en lui tendant la main, est de bon augure. J'espère, qu'après avoir épuisé la matière, nous nous trouverons d'accord. »

Se promenant sous les grands arbres, M. Mole lui expliqua qu'il était bien tenté de l'accompagner dans le voyage qu'il allait entreprendre, mais que ses liens de famille et ses affaires encore embarrassées, lui faisaient envisager la nécessité d'y renoncer.

« Je lui avouai », écrit-il, « avec une ingénuité dont il n'était pas digne, le besoin que j'éprouvais de donner à mon âme un peu vagabonde des devoirs qui lui servissent de point d'appui et de protection. « Cela est bien, interrompit-il avec une humeur mal déguisée, vous avez de l'ambition, tout ce qu'il faut pour jouer un grand rôle, le nom et les aptitudes. Vous avez voulu que je vous devinasse,et je vous ai deviné. » Le reste de l'entretien fut gêné. Il y avait longtemps' que j'avais perdu sur Chateaubriand toutes mes illusions, que j'avais entrevu l'homme tel qu'il s'est révélé dans ses Mémoires. Nous nous séparâmes très amicalement en apparence, mais sentant au fond de nos cœurs que les jours d'abandon et de camaraderie étaient passés. Je ne peux employer ce mot de camaraderie sans l'expliquer. Je ne pourrais donner un autre nom au commerce intime et familier qu'on avait avec Chateaubriand. Lorsque son amour-propre n'était pas en jeu, il devenait si simple, si enjoué, si commode, qu'on oubliait pour un instant qui il était, d'où il venait, ce qu'il avait fait. On se livrait à un charme sur lequel on ne comptait guère, mais dont on jouissait sans souci du lendemain. »

M. Mole n'en continua pas moins à aller presque tous les soirs chez M""* de Chateaubriand, dont le salon avait remplacé pour lui celui de M"'® de Boaumont.

Elle habitait place Louis XV, à l'hôtel de Goislin. M™® de Goislin, très âgée, mais encore pleine d'esprit et d'entrain, y montait quelquefois. Sa beauté, -la tournure de son esprit libre et caustique l'avaient rendue célèbre à la Cour de Louis XV. On -voyait passer à l'hôtel de Goislin des personnes de tout rang et « il faut le dire de tout genre » ; Glauzel de Goussergues, le marquis et la marquise de Talaru, rarement M'"® de Vintimille, rarement aussi Fontanes alors grand-maître de l'Université, Joubert, l'ami ds sa première jeunesse que Fontanes avait fait membre du Gonseil universitaire, et qui y venait peu souvent; Michaud, connu d'abord par le poème du Printemps d'un proscrit, puis auteur de Y Histoire des Croisades, et sous la Restauration, fondateur et rédacteur de la Quotidienne ; l'abbé Feletz du Journal des Débals et « un certain nombre de comparses et de complaisants dont M. et M""' de Ghateaubriand aimaient à s'entourer ».

Au mois de janvier 1806, il prit tout à coup son parti, et résolut d'écrire à Napoléon, pour lui demander la place d'auditeur qu'il avait refusée cinq ans auparavant.

Il avait un ami avec lequel il était intimement lié, M. Frédéric d'IIoudetot, cousin germain de sa femme. Il prévoyait ou redoutait que la décision qu'il prenait de s'orienter* désormais vers la vie publique ne vint troubler leur intimité et le séparer de son ami, attaché plus encore peut-être que lui à l'indépendance. Il lui proposa, pour éviter sinon une rupture, du moins un relâchement dans leurs relations, de s'engager dans la même voie que lui, et lui annonça qu'il allait écrire à l'Empereur pour lui demander deux places d'auditeur au Gonseil d'Etat, une pour chacun d'eux. M. d'Houdetol se récria sur la témérité qu'il y avait à sauter

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ainsi par-dessus tous les intermédiaires, et que sa lettre ne serait même pas lue. Voyant que la décision de M. Mole était bien prise, il le supplia au moins de n'écrire que pour lui seul.

A peine M. d'Houdetot l'avait-il quitté que M. Mole prit sa plume et rédigea froidement sa demande pour lui et pour M. d'Houdetot.

Il mit simplement sur l'adresse : à S. M, l'Empereur Napoléon, et fit porter la lettre aux Tuileries. Le coup fait, il ressentit quelque émotion, néanmoins il avait confiance dans l'issue de sa démarche et dans l'accueil que lui réserverait Napoléon. « Je m'étais appliqué à l'observer de loin, écrit-il, à étudier surtout son organisation h travers quelques-unes des personnes qui l'approchaient le plus. Il me semblait qu'il avait foi dans la jeunesse et aimait h rapprocher de lui des êtres neufs, sans convictions politiques bien arrêtées, et qui cherchaient encore où estimer, où admirer, où se rattacher. De plus il avait montré le désir de rallier à son gouvernement les noms historiques de la France, ou ceux de ces familles parmi lesquelles, de père en fils, s'étaient perpétuées les grandes charges de la Cour ou de l'Etat. Je me figurais donc que ma démarche, toute singulière qu'elle était, ne lui déplairait pas. »

Il ne s'était pas trompé. Dès le lendemain il reçut un paquet ministériel avec le timbre : Secrétairerie d'Etat. M. Hugues Maret lui envoyait les deux ampliations de deux décrets impériaux dont l'un nommait M. d'Houdetot auditeur au Conseil d'Etat, attaché à la section de la Guerre, et l'autre le nommait lui-même auditeur attaché à la section de Législation. Une lettre particulière de M. Maret lui annonçait que l'Empereur le recevrait le lendemain à neuf heures du matin en audience particulière.

Il se recueillit quelques instants après cette lecture. <( La faveur avec laquelle j'étais accueilli, encouragé, était à mes yeux pleine d'avertissements. J'aurais peutêtre à défendre contre elle mon indépendance, comme aussi à résister plus d'une fois à la plus forte des séductions sur moi, celle d'une admiration légitime. »

Apprenant sa nomination, M. d'Houdetot prit d'abord fort mal la chose, mais la soirée suffit pour rétablir la paix entre les deux amis et d'Houdetot finit par en prendre gaiement son parti.

Avide de voir de près (( l'homme extraordinaire devant lequel l'Europe vaincue s'inclinait, et que la France proclamait son sauveur », M. Mole se présenta à l'heure indiquée aux Tuileries, où il entrait pour la première fois.

Empereur, Napoléon s'était hâté de rétablir les usages et les formalités de l'ancienne Cour; et s'il aimait, pour sembler accessible à tous, recevoir directement de temps h autre ceux qui s'adressaient à lui, il était assez compliqué d'arriver jusqu'à lui. M. Mole ne s'était jamais approché d'une Cour et en ignorait tous les usages. Arrivé aux Tuileries, il se perd, est obligé de demander plusieurs fois son chemin, et finit par arriver dans le salon de service, qu'il devait revoir si fréquemment et aussi dans des fortunes et dans des circonstances si différentes.

Là il voit arriver successivement les généraux, aides de camp, chambellans, maîtres de cérémonies, préfets du palais, officiers d'ordonnance composant ce qu'on appelait le service, et quelques hauts fonctionnaires ayant les grandes entrées. Il aurait étd incapable de dire aucun nom. Un seul personnage le frappa par son attitude « calme et commandante », il semblait le maître dans ce palais. M. iVtolé s'informa auprès de

l'huissier, qui lui répondit que c'était le grand maréchal Duroc.

Il lui fallait attendre que le service et les grandes entrées eussent été admis et congédiés. Quand tous furent passés, la voix retentissante du chambellan appela enfin son nom. Il entra. L'Empereur était seul auprès de la fenêtre.

« Il me laissa m'avancer vers lui », dit M. Mole, « en le saluant profondément. « C'est demain que vous prêterez votre serment, me dit-il ; quel âge avez-vous, vingtsix ans? — Vingt-cinq seulement, Sire. — Vous venez de faire un livre de mérite ». Je m'inclinai. « Oui, il y a du bon, vous avez traité des matières bien abstraites, et quelquefois vous arrivez à de certains résultats par trop de détours. — Sire, je n'ai fait que suivre le penchant naturel et les tendances de mon esprit. Le livre fait, j'ai été efJrayé de la témérité qu'il y avait, à mon âge, à le publier. J'ai trouvé dans des amis pleins d'autorité, des encouragements qui m'ont fait passer outre. — Oh! il y a beaucoup de mérite dans votre écrit. Vous avez fait la contre-partie de Montesquieu sur l'Angleterre et vous avez eu plus raison que lui. — J'ai écrit les deux chapitres dont Votre Majesté daigne se souvenir en Angleterre même et sous l'influence des impressions que je recevais. Je me suis trouvé avoir dit autre chose que Montesquieu, mais ma plume se fut trouvée glacée de confusion, si j'avais pu croire qu'en me lisant on eût pu se rappeler les belles pages de ce beau génie. — Ohl vous placez trop haut Montesquieu, il vaut mieux que la plupart des écrivains de son siècle, mais il n'a pas su se rendre assez indépendant des préjugés et de la mode de son temps. L'Angleterre prospère; mais l'Angleterre telle que nous la voyons n'a que cent ans d'existence. — Sa prospérité, Sire, sa grandeur, sa

puissance ne tiendraient-elles pas à ce que ses institutions sont, par le fait, exclusivement exercées par une aristocratie qui possède la terre et conserve le culte des anciennes traditions? Que l'égalité' politique s'introduise en Angleterre, qu'au lieu de ce peuple sans envie dont j'ai parlé, ses classes inférieures se mettent à envier les supériorités sociales et même les privilèges qu'elles respectent aujourd'hui, et on verra ce beau et grand pays tomber dans un état révolutionnaire pire que celui que nous avons traversé. — Ils sont maintenant bien embarrassés, la composition de leur ministère le prouve*. — Sire, on y voit un jeune homme avec lequel je suis intimement lié; lord Henry Petty est chancelier de l'échiquier. — Oh! Erskine? — Non, Sire, le chancelier de l'échiquier, lord Henry Petty. — Je ne le connais pas. — Sire, il a eu l'honneur d'être présenté à Votre Majesté. — A-t-il de la famille, beaucoup de parenté? — Il est le second fils du marquis de Landowne, célèbre par son traité de commerce avec la France, et qui vient de mourir. — Ah! c'est lui, je m'en souviens, je l'ai vu, mais je n'ai pas causé avec lui. — C'est un homme d'esprit, plein de jugement, très cultivé et d'une maturité précoce. Il est, si je ne me trompe, plus jeune que moi d'une année, et ce n'est pas sans appréhensions qui je lui vois remplir un poste aussi important. — S'il est capable, qu'est-ce que cela fait.!^ au contraire; d'ailleurs nous le verrons à l'œuvre. Ils auront bien de la peine à remplacer M. Pitt; celui-là était nécessaire à son pays. »

« L'Empereur fit une pause. Je crus que c'était le signai de me retirer. « Sire, repris-je en m'inclinant, je vous remercie de m'avoir admis dans ce Conseil

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