M. Fox venait de former son cabinet
d'Etat dont vous dirigez vous-même les travaux. — 'Vous voilà à portée, me répondit-il, avec un geste ■qui semblait me retenir encore, de suivre les traces de vos pères. — Puisque l'Empereur veut bien me ;parler de mes pères, je saisirai l'occasion qu'il me «donne de lui demander d'ajouter une nouvelle bonté à ses faveurs. Le décret qui me nomme auditeur m'attache à la section de législation, et au ministère de la Justice. Il semble m'ouvrir la carrière de la 'magistrature. Sous votre gouvernement, la magistrature n'a rien de commun avec celle où mes pères ont servi leur Roi et la France avec tant de dévouement, iL'Empereur sait mieux que moi le rôle que les parlements, et surtout celui de Paris, ont joué dans noire histoire. Pendant nos guerres civiles, les membres •éminents de cette dernière compagnie pouvaient se montrer tour à tour hommes d'Etat, politiques, héroïques dans le danger. Sire, c'est pour retrouver la (Carrière de mes pères, que je vous supplie de m'en •ouvrir une autre où je puisse imiter leurs exemples et im'efforcer d'imiter leurs vertus. Veuillez me mettre à l'Intérieur ; toutes mes études, mes goûts se sont tournés de ce côté-là. — Vous m'étonnez ; votre nom ne m'avait pas laissé de doutes. Je croyais en effet queila magistrature était la carrière à laquelle vous vous destiniez. — Sire, les institutions sont changées, les existences ont été brisées, les traditions rompues. Vous avez réhabilité les grands principes d'ordre et de sociabilité sans lesquels aucune nation -civilisée et chrétienne ne peut se soutenir sur la terre; mais vous n'avez pas refait le passé, vous n'avez pas voulu le refaire, et je doute que vous l'eussiez pu. J'abuse de votre patience, mais souiîrez que je le dise en finissant, je n'ai point fait mon droit. Mon esprit
abandonné à lui-même s'est nourri d'idées générales et, soit témérité, soit nature, il aurait de la peine à se renfermer dans les études et les fonctions du magistrat. — Allons, je le veux bien, vous serez de l'Intérieur. Mais quel est donc ce M. d'IIoudelot dont vous êtes inséparable.»^ — Sire, c'est le descendant d'une noble race qui de père en fils a versé son sang sur les champs de bataille pour la France et pour ses Rois. Il est le petit-fils de la célèbre M"* d'Houdetot... — Est-ce qu'elle vit encore ? — Oui, Sire, j'ai épousé sa nièce, et les rapports de famille, la conformité des âges autant qu'un goût réciproque ont établi entre M. d'Houdetot et moi une amitié qui durera, j'espère, autant que nous. Je ne puis assez exprimer à Votre Majesté la reconnaissance dont je suis pénétre pour cette nomination, que je regarde comme la faveur la plus précieuse qu'elle ait pu m'accorder, » Il me fit un signe bienveillant et je me retirai. »
En sortant des Tuileries, M. Mole s'enferma chez lui pour réfléchir sur ce qu'il venait de voir et d'entendre, et se hâta de consigner ses impressions.
« La figure de Napoléon, écrit-il, vue de si près, me frappa au delà de l'idée que j'en pourrais donner. J'ai toujours cru aux figures. La sienne s'adaptait à toute son histoire. Sa tête était superbe et n'en rappelait aucune autre. Sans avoir une grande foi dans le système de Gall, que j'avais quelque peu étudié, je crus cependant reconnaître à la profondeur de sa tête, à la conformation de son beau front, à l'enchâssement de ses yeux, à ses lèvres modelées, aux coins abaissés de sa bouche, aux belles proportions de son visage et à la régularité de ses traits, enfin à son regard perçant et voilé plutôt que doux, à son sourire plus dénigrant que gai, et plutôt moqueur que caressant, je crus
52 M. MOLÉ AU CONSEIL d'ÉTAT.
reconnaître, dis-je, toutes les facultés qui élèvent l'homme au-dessus de ses semblables, et le rend propre à les dominer, mais aucune des qualités ou des vertus qui le font aimer, ou simplement estimer dans toutes les conditions de la vie. »
A l'époque où M. Mole entra au Conseil d'Etat, l'Empereur présidait presque toutes ses séances. Napoléon n'avait encore posé que quelques assises de l'édifice qu'il voulait élever.
« Je serais peut-être plus exact en ne parlant ni d'édifice, ni d'architecte, écrit M. Mole. Au risque de surprendre mes lecteurs, je dirais qu'il était moins architecte qu'ouvrier; admirable organisateur, le vaste plan lui manqua toujours ; pas un rouage qu'il ne sût établir, pas un détail où il ne descendit ; pas une grande pensée, une grande vue qui ne pût lui venir, mais l'ensemble, les proportions, les relations des parties entre elles, le lien ou l'art qui en eût fait un tout, non seulement lui échappaient, mais il n'en avait pas l'idée. Il se servait de toutes ses facultés, de tous les dons qu'il avait reçus du ciel avec une infatigable énergie, mais il ne sentait pas l'absence de ceux qui lui manquaient. »
Les séances du Conseil d'Etat se tenaient alors dans la salle des Tuileries qui précédait celle du Trône. Les jeunes auditeurs n'avaient pas de place désignée. Ils s'asseyaient comme ils pouvaient, derrière les conseillers.
La première séance à laquelle assista M. Mole fut consacrée à la discussion des impôts indirects et de consommation. La Fiopublique les avait abolis, et le