AVANCES AU COMTE MOLE
même ceux que j'ai le moins. J'étais l'homme par excellence ; chaque jour une sentence, un bon mot de Talleyrand me présentait sous un jour plus favorable. J'avais la physionomie d'un ancêtre, j'étais le seul homme de mon temps qui joignit à beaucoup de naturel des manières calmes et graves. On trouvait en moi tout ce qui impose et repose. » Je n'en finirais pas de rapporter toutes les fadeurs et les niaiseries de cette espèce qui retentissaient sans cesse autour de moi.
(( Il fallait pourtant en venir à la catastrophe. Pozzo, Pasquier et moi nous tentâmes un dernier effort. Nous représentâmes à M. de Talleyrand qu'il n'y avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se rapprocher des principaux membres de la nouvelle Chambre et renvoyer Fouché.
« Je ne connais pas de mœurs plus incompatibles avec les mœurs du gouvernement représentatif que celles de M. de Talleyrand. Soit qu'un instinct secret l'avertit du peu de succès qu'auraient sa politesse dédaigneuse, sa réserve de grand seigneur et ses grâces d'évêque à bonnes fortunes, auprès des députés; soit que la crainte de s'ennuyer ou l'horreur de se gêner le domine dans cette circonstance comme en tant d'autres, jamais nous ne pûmes en obtenir d'attirer chez lui aucun de ceux qu'il lui était si important de se concili<'r. Quant à Fouché, il nous promit d'en finir avec Ini sous vingt-quatre heures, et s'il le fallait, par un r(»iip de vigueur.
(( La fac'on dont il tint parole achèvera de le peindre. Il nous quittait i)our aller au Conseil :
(( Messieurs, » dit-il en y entrant et sans regarder le duc d'Otranie, (( il nous reste à donner la place la plus belle, la plus honorable, la plus importante de l'Eu-
^34 l'empereur ALEXAÎNDRE abando.xne folché.
rope, une place, dans mon opinion, bien au-dessus de «elle de ministre du Roi. Vous avez en un mot à nommer un ministre de France aux États-Unis. »
« Et le voilà qui commente ce texte avec le trou <l'esprit qui lui est si particulier. Fouché l'ëcoute froidement, puis se met à parler d'autre chose, et ïalleyrand s'en revint tout fier de son ingénieux artifice, et ne doutant pas encore qu'il ne produisit tôt ou tard son effet. Son attente fut vaine, Fouché paraissait très •décidé à préférer toujours le ministère de la police k l'ambassade d'Amérique.
<( L'empereur Alexandre, qui voulait sincèrement l'affermissement des Bourbons, représenta au Roi qu'il ne pouvait, sans aliéner le respect de ses peuples, ■conserver pour ministre un meurtrier de son frère, qui avait osé dans un rapport public, prendre un ton «i menaçant.
« Si M. de Talleyrand fait cause commune avec lui, ajouta Alexandre, qu'ils partent ensemble. Votre Majesté y gagnera doublement. »
« L'attention de M. de Talleyrand était alors partagée •entre Fouché et les Chambres, dont l'approche l'embarrassait de plus en plus. Prévoyant que le parti des princes y serait le plus fort, il imagina d'en imposer à ■ce parti en se présentant à lui, ainsi que ses collègues, revêtu de nouvelles faveurs. En conséquence, il va trouver le Roi, lui demande de le faire grand chambellan, et d'accorder à Louis et à Pasquier je ne sais quelle décoration ou quel titre. Louis XVIII, qui avait pris son parti, refuse doucement. Talleyrand insiste, le Roi résiste; enfin Talleyrand, d'un air grave,