‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 20 sur 203 · M. MOLE AU CONSEIL D ETAT · texte numérisé non relu

M. MOLE AU CONSEIL D ETAT

Directoire n'avait pas osé les rétablir. Cette matière était réglée par la loi du S ventôse an XII que le Premier Consul voulait abolir. Le rapporteur était Français de Nantes, ancien révolutionnaire, et il apparaissait que ce serait lui qui serait chargé par l'Empereur d'appliquer la nouvelle loi. Aussi u au zèle qu'il montrait, écrit M. Mole, pour seconder les vues de l'Empereur, il était aisé de deviner la récompense qu'il attendait >>.

Cependant, la majorité de l'Assemblée était hostile au projet. Presque tous ses membres, révolutionnaires d'origine et imbus des principes de la révolution, voyaient avec regret le rétablissement d'impôts aussi impopulaires. Aussi Napoléon cherchait-il à faire capituler tous ces esprits réfractaires, et plus une loi devait rencontrer d'opposition ou de répugnance dans l'opinion publique, plus il attachait de prix à ce qu'elle fût votée et explicitement approuvée par les vétérans de la révolution « plus résignés que convertis ».

L'archichancelier présidait la séance, et la discussion sur le rapport de Français de Nantes était commencée, quand l'Empereur survint, et, s'asseyant, commença par parler d'un droit d'entrée sur la marée, droit perçu par la Ville de Paris. Il ne savait pas la question et fut bientôt le membre du Conseil qui la savait le mieux. Dans la composition de ce Conseil, il avait fait entrer, et à dessein, des hommes ayant des connaissances si variées, qu'ils pussent lui s^^rvir de dictionnaires vivants. Il interrogea successivement tous ceux qui par leurs fonctions ou leurs études, avaient dû approfondir tout ce qui est relatif aux droits d'entrée dans les villes ou aux intérêts du commerce de la poissonnerie. Les réponses qu'on lui fit furent si nettes et positives, qu'elles prouvèrent qu'il connais-

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sait son dictionnaire, et ne se trompait pas de pages en le feuilletant.

Napoléon avait le front soucieux. Les anciens avertirent les jeunes qu'il fallait s'attendre à un éclat. L'orage éclata en effet. Une réponse quelconque à une question posée par lui sur le produit des droits de marée lui servit de prétexte. (( Il y a, dit-il, sur ce droit de marée tel qu'on le perçoit aujourd'hui, d'indignes soustractions ou de criants abus; un million huit cent mille francs sont annuellement dérobés au Trésor. Une pareille fraude faite dans Paris, sous mes yeux, à mes côtés est une honte pour moi, c'est une corne à mon front, s'écria-t-il d'une voix tonnante, je veux que les voleurs soient égorgés'. M. Treilhard, comment faire une enquête sur un simple soupçon ? dois je la faire moi-môme, par mes procureurs impériaux? Les Tribunaux, la procédure criminelle, tels qu'ils sont, suffisent-ils pour découvrir et châtier Ick coupables? » M. Treilhard pris à l'improviste répond que tout dépendra des indices qu'on pourrait recueillir, et qu'il est très possible que les coupables, s'il y en a, ne puissent pas être inquiétés.

(( Treilhard, jurisconsulte consommé, dit M. MoIé, avait été un des avocats les plus révolutionnaires du barreau de Paris. Il était membre et fut depuis Président de la section de la législation, oîi étaient aussi le régicide Berlier, et Merlin de Douai, autre régicide, auteur de la loi des suspects, etc. Cette composition de la section de la législation avait aussi concouru à m'en éloigner. »

1. Qu'on ne l'oublie pas, toutes les paroles de l'Empereur que je rapporte ici, les plus singulières comme les plus incongrues sont prises textuellement sur les notes que j'écrivais sur ma petite table d'auditeur en le regardant et tandis qu'il parlait. (Note du comte Mole.)

Cet incident terminé, l'Empereur qui ne suivait jamais l'ordre du jour, et appelait les affaires dont il se préoccupait davantage, cherchant M. Fourcroy des veux, lui dit de lire le rapport dont il était chargé sur l'Instruction publique.

(( Fourcroy, continue M. Mole, n'était estimable ni par son caractère, ni par ses mœurs. Timide, insinuant et cauteleux, ennemi ardent de toute doctrine religieuse, révolutionnaire, marié h une femme divorcée, il se trouvait cependant Directeur général de l'Instruction publique. Ses leçons de chimie l'avaient rendu célèbre par l'élégance dfe sai diction^ mais il les apprenait par cœur, et les séances du Conseil d'Etat avaient prouvé qu'il ne pouvait parler d'abondance. Napoléon avait attendu pour lui enlever un poste pour lequel il était si peu fait, que le moment lui parût venu de tenter une grande réforme de l'ins' truction publique. »

Ainsi interpellé par l'Empereur, Fourcroy repond; qu'il n'avait pas apporté son rapport, vu qu'on ne' l'avait pas mis à l'ordre du jour. « Rendez-en compte, reprit l'Empereur, afin que la discussion commence et qu'on puisse d'abord dégrossir la questiom » Fourcroy balbutie, hésite. L'Empereur prend la parole: (( De toutes nos institutions, dit-il, la plus importante' est l'instruction publique. Tout en dépend, le présent et l'avenir. Il faut que la morale et les idées politiques de la génération qui s'élève ne dépendent plus de la nouvelle du jour, ou de la circonstance du momenti Il faut avant tout arriver à l'unité, et qu'une génération tout entière puisse être jetée dans le même moule. Les hommes diffèrent toujours assez par leurs penchants, par leur caractère et par tout ce que l'édu* cation ne donne ni ne peut réformer. Il s'agit' aujour-

d'hui de réorganiser l'instrument, de faire de l'enseignement une carrière qui puisse attirer ceux qui s'y sentent appelés. Il faut que dans les premiers échelons de cette carrière, qui demande tant de dévouement, et où ceux qui les occuperont auront certainement très peu de fortune, il faut que le célibat soit exigé. Dans les premiers degrés de la hiérarchie enseignante, le cœur ne doit pas être distrait par la famille, l'esprit par le souci du lendemain. Le mariage sera permis dans les rangs les plus élevés. Le mariage est l'état de perfection dans les idées laïques, comme le célibat dans les idées religieuses. Il deviendra, en même temps que l'aisance, la récompense d'une vie utile. Enfin pour honorer comme elle le mérite la carrière de l'Instruction publique, elle se terminera par des places qui mettront c^ux qui les occuperont au rang des plus grands personnages de l'Etat. Donnons-nous un corps de doctrines qui ne varie point et un corps d'instituteurs qui ne meure point. Ce ne sera plus leurs propres principes, ni leurs propres penchants que les maîtres transmettront à leurs élèves, mais les principes et les sentiments qu'ils auront puisés au sein du corps dont ils feront partie. Car comment se fierait-on à des hommes qui se sont formés eux-mêmes, pour former d'autres hommes.*^ Qui pourrait se diriger dans la vie, seul, sans autres lumières que les siennes, et sans emprunter h l'expérience et à la sagesse d'autrui ? Je ne connais pas de combinaison plus admirable que celle où deux corporations rivales partageaient l'enseignement en France avec l'Université. De ces deux congrégations, la première tant décriée par le xviii^ siècle, les Jésuites, a traversé la Révolution en conservant son même esprit, sa même règle, ses mêmes principes. On la poursuivait, on la dispersait,

elle se résignait, obéirsait et se retrouvait toujours la même, partout où on la tolérait. L'Oratoire n'eut point la même résistance ; le lien était moins fort et il n'y eut plus d'Oraloriens. Les Jésuites doivent être considérés sous deux rapports. Dans TEglise, ils étaient ultra-montains, soldats du Pape, n'obéissant qu'à lui, ne relevant que de lui. Dans l'Etat, ils formaient un corps admirable d'enseignement, ou plutôt d'éducation, invariable dans ses méthodes, dans ses doctrines, et ayant une connaissance des hommes et de la société qui les rendait encore plus propres à faire des pères, des fils, des magistrats, des politiques et même des guerriers, que des savants. »

« Ici, l'Empereur », continue M. Mole, « promenant ses regards sur les auditeurs, s'aperçut de l'effet de ses paroles. Les plus courtisans, ou, si l'on veut, les plus serviles, ne pouvaient contenir les uns leur colère, les autres leur étonnement.

« Sans doute », reprit l'Empereur, sans rien témoigner, « personne ne pourrait songer à les rétablir, mais tâchons de profiter de leur expérience, et de retrouver un corps enseignant ayant leur habileté. »

« Napoléon sentit qu'il ne fallait pas laisser lui répondre dans le feu de l'émotion qu'il avait causée. Par le fait, Fourcroy venait de recevoir son congé. Il était évident qu'il n'était pas l'homme qui pourrait continuer les Jésuites, et seconder efficacement les vues que l'Empereur venait d'exprimer. »

La discussion fut brusquement interrompue par ces paroles prononcées avec autorité : « Reprenons les boissons ». Les orateurs les plus accrédités, ceux-là mêmes qui, rivaux d'amour-propre et jaloux de leurs positions respectives, se contredisaient perpétuellement, comme Defermon, Regnault et ïreilhard, se

réunirent pour défendre la loi des impôts directs qu'on voulait abroger et pour repousser en principe les impôts indirects. La suppression de ces derniers avait été un des principes fondamentaux de la doctrine de la Révolution, de même que l'établissement des impôts directs, frappant la fortune acquise. Ces anciens révolutionnaires, devenus légistes par ordre de Napoléon, redoutaient l'extrême impopularité de la mesure proposée. Treilhard surtout se mit à prédire des collisions redoutables entre les « commis des droits réunis », comme on appelait alors les agents chargés de percevoir ces impôts, et le peuple, et même les soldats. » C'était, disait-il, ressusciter les rats de cave de l'ancien régime, qui ne laissaient même pas un officier transporter impunément une bouteille de vin d'un lieu à un autre. »

L'Empereur, qui avait laissé parler sans donner le moindre signe d'approbation ou d'improbation, prit la parole :

« Le droit d'inventaire, dit-il, est bien réellement et quoi qu'on puisse dire un impôt mis à la source de la production, un impôt direct et payé par le producteur. M. Defermon, pour le déguiser et donner le change à ceux qui veulent l'impôt indirect, s'est servi d'un argument de procureur. Quant aux rixes et aux séditions dont on nous menace, je réponds que le peuple est plus soumis aux lois, plus doux que jamais, les soldats surtout. La France, ne l'oubliez pas, est tenue à payer de grands impôts. Il faut qu'elle ait une marine, je ne dis pas égale h celle de l'Angleterre, mais capable de la défendre contre elle, et une armée plus nombreuse que la plus forte armée de l'Europe. La France est jalousée depuis Henri IV, et elle l'est

encore davantage aujourd'hui que nous sommes devenus bien plus que la première nation de l'Europe. Il faut nous soutenir au rang où nous sommes parvenus. Quand j'aurai culbuté l'Angleterre, j'ôterai deux cents millions d'impôts. Quant à la mesure dont il s'agit, est-elle bonne. ^^ Je la ferai exécuter. N'ai-je pas mes gendarmes, mes préfets, mes prêtres? Si l'on se soulève, je ferai pendre cinq ou six rebelles, le reste pliera. Avant la révolution l'autorité était tombée en quenouille, nous avions un roi imbécile, il a été pendu, on a chassé sa famille. Nous relevons le trône et nous fondons l'Empire. J'ai une force et des avantages que mes successeurs ne pourront conserver. II faut que j'en profite pourétablir un bon gouvernement, un bon système d'administration. Au reste, dans cette question d'impôts, je suis impartial et désintéressé, je ne viens pas faire le misérable, je ne vous demande pas d'argent, je n'en ai pas besoin. Dans mon budget de cette année, vingt ou trente millions de plus ou moins ne me feront rien. Je crois que sept cents millions en temps de paix suffiront, mais je veux pouvoir les porter à huit cents en un trait de plume. Il faut que la France paie huit cents millions d'impôts, voilà ce que je lui dis du haut de mon trône, et elle me croira parce qu'elle m'a donné sa confiance, et que j'ai prouvé que je la méritais. Il faut varier les impôts pour qu'ils paraissent moins lourds. Mon royaume d'Italie paie cent dix millions d'impôts; c'est beaucoup, mais cette somme est en grande partie fournie par les impôts indirects. Les peuples conquis n'aiment pas notre domination parce que nous payons plus d'impôts directs et moins d'indirects que tous les autres. Nous ne pouvons pas espérer de licencier une partie considérable de nos armées à la paix; car entre les Etals,

entre les Nations il n'y a pas de paix, il n'y a que des trêves. L'Angleterre nous fera la guerre tant que nous conserverons la Belgique. D'ailleurs nous courrions le risque d'être gagnés de vitesse. Les Allemands lèvent plus promptement que nous leurs armées; ils ont moins d'élan, mais plus d'obéissance. Pourquoi notre armée est-elle la meilleure de l'Europe.!^ C'est non seulement parce qu'elle est la mieux composée, mais encore parce qu'elle est la mieux vêtue, la mieux nourrie^ Triste économie que celloque je ferais sur le ventre de mes enfants. Tout à l'heure, j'ai vaincu l'Europe, et j'ai ramené mon armée engraissée et ayant encore quatre campagnes dans le ventre. Il faut donc avant tout que nos armées soient maintenues sur le pied où elles existent, et se rappeler qu'à moi seul, j'ai trois fois plus de soldats j;ue n'en avait Auguste. Je ne vis que dans la postérité, je travaille à fonder. Je veux établir un bon système d'administration. Un beau matin, j'en suis persuadé, on verra renaître l'Empire d'Occident, parce que les peuples fatigués se précipiteront sous le joug de la nation la mieux gouvernée. Au surplus, ajournons la discussion. Quant aux persécutions que suscitait aux voyageurs l'ancien droit de remuage, quoique je sois bien jeune, je me souviens d'avoir voyagé avant la Révolution avec trois ou quatre bouteilles dans mon cabriolet et jamais on ne m'arrêta pour me visiter. »

La séance fut levée.

« Ce discours de Napoléon, poursuit le comte Mole, fut plus long que je ne le rapporte, mais je réponds de l'exactitude scrupuleuse avec laquelle j'ai recueilli,

1. 11 omettait ici l'armée anglaise et n'entendait comparer la nôtre qu'à celles du continent. (Note du comte Mole.)

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