NAPOLÉON ET LOUIS XVI
h mesure qu'il parlait, ses idées les plus remarquables et les traits de son langage les plus caractéristiques. Si l'histoire était moins arrangée, si l'historien contemporain ou quasi contemporain visait moins à l'effet dramatique ou littéraire, il donnerait les discours de son héros tels qu'il les aurait entendus ou qu'on les lui aurait rapportés, et on verrait plus souvent de ces dissonances, de ces oppositions choquantes entre l'idée qu'on s'était faite d'un homme et les paroles échappées de sa bouche. Ici Napoléon avait parlé de Louis XVI, en disant qu'il était <( imbécile » et qu'on l'avait « pendu ». A ses yeux, un roi qui s'était laissé détrôner était « imbécile », et aucune de ses qualités morales, à quelque degré d'élévation qu'elles fussent portées, ne méritait plus d'être mise en ligne de compte. Un roi détrôné, quel qu'il fût d'ailleurs, était l'objet de son dédain. Il savait mieux que personne quel avait été le supplice de l'infortuné monarque, mais ce mot (( pendu », tombé de ses lèvres avec un laisser-aller et un mépris révoltants, s'adressait à ces régicides et à tous ces révolutionnaires du Conseil d'Etat, dont il voulait dissiper les ombrages î, au moment où ils allaient attacher leur nom au rétablissement d'un vaste système d'impôts indirects, incompatible avec les souvenirs et les doctrines de la révolution. Il croyait qu'un esprit, ou, pour parler comme il pensait, un génie tel que le sien devait être rebelle à tous les prestiges, même à celui du malheur; qu'admirer, respecter, c'était dépendre, et que cette royauté elle-même, ce pouvoir souverain pour lesquels il exigeait de la multitude tant
1. Un tel langage sur le roi martyr remit soudain devant mes yeux le meurtre du duc d'Enghien. Ses hideuses paroles comme son crime étaient des gages qu'il donnait au parti révolutionnaire. (Note du comte Mole.)