LES DROITS D OCTROI
ses adversaires par la lassitude. L'archichancelier, « dont les traits exprimaient un ennui poussé jusqu'au désespoir », reproduisit les arguments des défenseurs du projet et implora la fin de la discussion « comme si sa conservation personnelle y était intéressée ». 11 semblait que par une convention tacite, les opposants voulaient se dire qu'ils avaient résisté jusqu'aux dernières limites, et que l'Empereur voulait paraître n'avoir adopté un système d'impôt si impopulaire, qu'après avoir entendu les hommes les plus compétents et s'être convaincu que l'intérêt de la France et du Trésor ne lui avait pas permis d'hésiter.
Des boissons, on passait aux douanes, puis aux droits sur les tabacs. L'Empereur prenait part aux discussions et faisait évidemment son profit de ce qu'il entendait dire aux hommes les plus versés sur chaque sujet. Il sortait souvent du cadre de la question débattue et s'élevant à des considérations générales « travaillait constamment à familiariser ces révolutionnaires qui l'écoutaient, avec ses idées de pouvoir et de gouvernement, et à leur faire comprendre qu'en se rendant les instruments dociles et intelligents de ses desseins, les routes de la fortune et des honneurs s'ouvriraient devant eux )>.
Au cours de la discussion sur la question des tabacs, on fit allusion aux entraves que le régime projeté apporterait aux droits de la propriété. Là-dessus l'Empereur s'écria : « Il en est de la liberté administrative, c'est-à-dirè de celle que laisse l'administration, comme de celle qu'on a coutume d'appeler plus particulièrement la liberté civile, que protègent les tribunaux. Ces deux libertés cessent d'exister dès qu'elles sont sans limites; sans limites, elles sont sans garanties. »
Ce fut dans les premiers jours de mars de cette
NAPOLÉON ET l'iNSTRUCTION PUBLIQUE. 65
même année (1806) que Fourcroy lut son rapport sur l'Instruction publique. Napole'on lui avait à plusieurs reprises renvoyé son travail pour le modifier ou le refondre. Il voulait évidemment par là faire ressortir son insuffisance, et le diminuer dans l'opinion de tous ses collègues, avant de s'en séparer définitivement, comme il en avait depuis longtemps l'intention. Dans son rapport, Fourcroy proposait un plan d'éducation repoussé des hommes religieux et des esprits classiques, et tout à fait contraire aux vues de l'Empereur. Le rapport terminé, l'Empereur prit la parole ' :
« Avant de nous fixer sur la part à faire aux prêtres dans l'éducation, rendons-nous bien compte du rôle qu'ils ont joué dans le monde et qu'ils y joueront toujours. Il n'y a jamais eu que deux forces parmi les hommes, la force matérielle exercée par les soldats, la force morale exercée par les prêtres. Les Romains, auxquels il faut toujours revenir, n'avaient pas séparé la puissance civile de la puissance militaire. Constantin, le premier, se servit des prêtres pour établir cette séparation. Clovis n'a-t-il pas fondé sa monarchie par eux? Que dis-je.^* Depuis l'Empire romain toutes les monarchies se sont fondées delà même manière, ens'appuyant sur la même force, c'est-à-dire par les prêtres. Seule la monarchie prussienne, toute militaire, est sans puissance civile. Etant luthérienne, elle n'a pu se
1. Je me sers toujours ici des notes que je prenais au fur et à mesure qu'il parlait. Sa parole précipitée, brève, et empreinte du dépit qu'il ressentait de ce que l'expression ne venait pas assez vite m'obligeait à ne recueillir, et encore par abréviations, que les traits les plus saillants. Mais ayant avant tout la crainte de lui faire dire ce qu'il n'a pas dit ou d'altérer la physionomie de son langage, j'aime mieux m'attacher scrupuleusement à mes notes et donner en quelques lignes l'idée d'un discours assez long, complètement improvisé. (Xote du comte Mole.)