‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 25 sur 203 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Organisation intérieure du Conseil d'État. — Portraits de l'architrésorier Lebrun et de l'archichancelier Cambacérès.

— Les différents orateurs du Conseil d'État. — Portraits de Berlier, de Merlin de Douai, de Treilhard, de Regnault de Saint-Jean d'Angély. — Réflexions de M. Molésurles hommes employés par Napoléon. — Discussion sur les sépultures. — Paroles de Napoléon sur la nécessité de la religion. — Paroles ironiques de Napoléon à l'adresse de Regnault de Saint-Jean d'Angély. — L'Empereur veut modifier les attributions du Conseil d'État pour éviter l'arbitraire. — Portrait de Napoléon orateur. — Les tribunaux spéciaux. — Opinion de M. Mole.

— La loi sur l'enseignement. — Portrait de Jaubert. — Discours de Napoléon sur les ordres religieux. — Les Jésuites.

— Discussion sur le sel. — Mot de Napoléon sur le secret du gouvernement.

M. MoIé commençait àconnaître son Conseil d'Etat, et à se familiariser non seulement avec les questions à l'étude, mais aussi avec les personnes. Il se met au courant des différentes branches de l'administration, perfectionne ses connaissances, mais en même temps observe les hommes et il ne résiste pas au plaisir, presque au besoin, de nous présenter les portraits de ceux qu'il rencontre sur sa route.

Dans l'absence de l'Empereur, la présidence revenait de droit à l'archichancelier Cambacérès, en l'absence de celui-ci, à l'architrésorier Lebrun. Pendant les

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sept années que M. Mole siégea dans cette assemblée, l'architrésorier ne présida que trois ou quatre fois. « C'était, dit M. Mole, un beau vieillard bredouillant, n'aimant pas les affaires, et au fond plus littéraire que politique. 11 avait fait en beau style, dans sa jeunesse, les discours et les proclamations que contresignait ou prononçait le chancelier Maupeou, et il avait fait une traduction du Tasse d'une rare élégance et qu'on lit toujours. »

Gambacérès était au contraire un homme d'affaires consommé, et un savant jurisconsulte. « Ancien conventionnel, il avait traversé la révolution, en ayant pour but principal de sa conduite d'y survivre. Au lieu de chercher sa sécurité dans l'obscurité, il s'était jeté tout au travers de la tempête, sans faire aucun effort pour la conjurer : n'ayant d'autre passion que de se conserver lui-même, il attendait que les circonstances l'indiquassent au parti qui l'emportait et qui entrait dans la période d'organisation; là son esprit judicieux, fertile en combinaisons variées, le faisait rechercher des hommes d'action embarrassés de leur victoire, et voulant donner à leur succès la sanction des lois. La rencontre d'un tel homme avait été pour l'Empereur une partie notable de sa fortune. Nul ne pouvait être plus propre à lui apprendre, sans s'en glorifier, les choses qu'il ignorait le plus. Nul ne pouvait employer plus de savoir et d'habileté à justifier par une forme légale les actes de sa toute-puissance, et à donner l'apparence du droit k ses plus violentes témérités. Quand il présidait, la discussion aboutissait bien vite. Il savait merveilleusement prévenir par un résumé clair et précis les objections qui auraient pu prolonger le débat. Les quatre présidents de section, entre lesquels il s'établissait toujours, savaient que la

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manière la plus sûre de lui plaire et de gagner sa faveur, était d'abréger la séance le plus possible. »

Chaque section du Conseil d'Etat avait des orateurs accrédités pour chaque matière. Pour les questions concernant le fisc c'était M. Defermon, président de la section des finances, assisté de Boulay de la Meurthe. A cette section appartenait également Bérenger, économiste de l'école anglaise, le seul ayant quelques idées saines sur le crédit, et qui n'osant attaquer l'arbitraire de l'Empereur dans les mesures fiscales se dédommageait en persiflant ses deux collègues.

Pour les questions de législation, c'était Berlier, régicide et républicain, qui avait voté contre l'Empire. « Sa voix doucereuse, dit M. MoIé, son regard timide et incertain, son air impassible quoiqu'insinuant, lui donnaient le physique pour ainsi dire du Tartufe de Molière, quoique sa conduite et son langage le fissent ressembler plutôt à un rigide républicain. » A sa section appartenait également Merlin de Douai, l'auteur de la loi des suspects et de tant d'autres crimes législatifs. Voici le portrait qu'en fait le comte Mole :

(( Il était l'objet d'une vive antipathie pour toute la jeunesse du Conseil d'Etat ; parmi elle plusieurs pouvaient lui attribuer la longue incarcération ou la mort révolutionnaire de leurs parents. Je ne crois pas qu'aucune figure ait jamais été la représentation aussi fidèle de l'homme auquel elle appartenait. Mince et svelte, ses reins allongés, sa marche timide et incertaine, rappelaient ces animaux féroces et poltrons qui rôdent la nuit pour surprendre dans son sommeil leur proie. Ses cheveux courts, frisés et poudrés, des besicles qui semblaient lui servir encore plus à masquer son regard qu'à l'étendre, des lèvres minces comme celles d'un chat, de l'hyène, des animaux natu-

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Tellement sanguinaires. Il s'effaçait, ne disait mot pendant toute une séance, restait surtout muet dès que le débat s'échauffait, ou que l'Empereur y faisait ce qu'on appelait de la réaction. Attentif cependant à tout ce qui se passait devant lui, épiant chaque mouvement, chaque geste de celui qui parlait, il frottait incessamment du pouce son autre main, comme si ce mouvement mécanique et assez dégoûtant, absorbait chez lui l'activité physique, de manière à rendre les forces de son esprit plus disponibles. L'Empereur, cotnme je crois l'avoir dit, l'interrogeait comme il eût ouvert son célèbre répertoire au mot sur lequel il voulait des éclaircissements. Quand Merlin parlait, les Treilhard, les Berlier, même Regnault écoutaient avec une curiosité et une déférence marquée, où l'auteur de la loi des suspects n'avait pas moins de part que le jurisconsulte érudit et savant. Je me suis toujours complu à étudier les figures, à observer les dehors de tous ces révolutionnaires émérites, casés et enrichis, dont je me trouvais entouré. Nul, je ne saurais assez le redire, ne m'a paru, autant que celui-ci, offrir le type du légiste subtil, sans pitié, étranger à toute sympathie humaine, et s'appliquant à revêtir des formes de la loi, de celles même de la justice, l'arbitraire le plus atroce et le plus meurtrier. »

Sans talent de parole, il était cependant le plus savant des jurisconsultes. L'Empereur le feuilletait, comme il aurait feuilleté le répertoire de jurisprudence, dont il était l'auteur. Celui que Napoléon goûtait le plus en ces matières était un ancien avocat, Treilhard. « Il avait naturellement l'esprit faux, tout aussi naturellement les sentiments révolutionnaires; envieux de toutes les supériorités sociales, le hasard seul l'avait empêché peut-être de se signaler par

des crimes qu'il n'eut pas roccasion de commettre*. » La section de l'Intérieur était présidée par Regnault de Saint-Jean d'Angély. Ayant joué un certain rôle en 1791, il avait passé le temps de la Terreur à se faire oublier. Ce qui le distinguait et le mettait au-dessus de tous les autres, c'était une merveilleuse facilité de compréhension et de parole. « Il savait se borner, même se taire, n'ennuyait jamais, quoiqu'il ne sortit guère de sa bouche un mot à retenir, une idée féconde, une pensée élevée. De mœurs assez corrompues, dépensant trop d'argent pour ne pas aimer un peu trop aussi à en recevoir ou à en gagner, il recherchait surtout les discussions où se plaçaient les idées générales, et où, comme celles de l'Instruction publique, il pouvait satisfaire son aversion pour les prêtres et la religion, dont il parlait avec le cynisme du xviii* siècle. »

En sa qualité de président de la section de l'Intérieur, c'était lui qui distribuait les affaires entre les auditeurs de cette section. Ayant une certaine antipathie pour M. Mole, il lui faisait une part petite et ingrate. Parfois il lui adressait bien quelques compliment « peu sincères » écrit M. Mole, mais il évitait de le mettre en évidence et ne le chargeait jamais d'un travail important. Cette antipathie provenait sans doute des sentiments religieux que M. Mole ne cherchait pas à dissimuler, et aussi de ce qu'il refusait d'assister aux parties de campagne qui se faisaient chez lui le dimanche.

Regnault de Saint-Jean d'Angély était doué d'une prodigieuse puissance de travail. L'Empereur lui envoyait une foule de questions et d'affaires de toutes espèces, à étudier et à examiner. Regnault travaillait

1. Il faut se rappeler que le père de M. Mole avait été une des victimes des tribunaux révolutionnaires.

jour et nuit sans pour cela « se refuser à aucun de ses grossiers penchants ». Quand une solution pouvait se trouver, il la trouvait tout de suite, sans que la réflexion ou la méditation n'y puissent rien ajouter. Aussi Napoléon le mettait-il au premier rang de ses instruments. « Quel dommage, me disait-il quelques années plus tard, écrit M. Mole, que Regnault aime tant l'argent et les plaisirs qu'il procure ! Ce serait un ministre de l'Intérieur, et jamais je n'en ai pu trouver un 1 »

« En résumé, continue le comte Mole, je dirai du Conseil d'Etat et des membres de cette assemblée, ce qu'on a dit avec tant de vérité de nos grandes armées et des généraux qui les commandaient. Quand Napoléon était à la tête de ces dernières, elles devenaient irrésistibles, et les généraux sous ses ordres semblaient tous de grands capitaines. Etait-il absent, ces armées avaient peine à se maintenir, et les lieutenants de Napoléon, commandant en chef, se divisaient, s'enviaient et ne faisaient plus rien. Celte longue table en fer à cheval du Conseil d'Etat, toute garnie d'hommes d'origine et d'opinions si différentes, dont pas un ne pouvait être cité comme un grand esprit, ni comme un talent supérieur, se transformait quand, au bout du fer à cheval, sur une estrade, on voyait apparaître le génie organisateur. Elle devenait alors sous sa main comme un clavier dont il tirait des sons et composait des accords, bien moins dus à l'instrument lui-même qu'à celui qui savait s'en servir.

« Je le dirais de tous ceux que Napoléon employa dans le civil ou dans l'armée; en les mettant à leur place, en leur demandant seulement ce qu'ils pouvaient et ce qu'ils savaient, il doublait leur aptitude et leurs succès. Napoléon tombé, -'ai vu les mêmes

hommes employés sous la Restauration; ils ne justifiaient plus l'idée qu'ils m'avaient donnée d'eux. On pourrait souvent comparer les hommes à des zéros, dont le chiffre qui les précède fait toute la valeur. Otez Louis XIV et nul ne saurait dire ce qu'auraient été «ans lui tant de grands capitaines, de grands magistrats, de grands écrivains, moins encouragés, moins appuyés, obligés de se faire eux-mêmes leur place. Napoléon de moins, nous avons vu ce qu'étaient ses lieutenants, ses conseillers d'Etat et tant d'autres, qui n'ont brillé que du reflet de sa gloire et de son génie. »

A la séance du 4 mars, au cours d'une discussion sur les sépultures, il fut question d'une réclamation formulée par l'entrepreneur des sépultures. Napoléon intervint. « Combien, dit-il, en coùte-t-il à un homme pour se faire enterrer? Je ne parle pas du riche, je ne m'en inquiète pas. Il se fait enterrer selon son gré avec pompe, simplicité, chrétiennement ou autrement. Mais le petit marchand, le rentier, l'ouvrier, le pauvre, que doit-il donner à l'entrepreneur, à la municipalité, aux prêtres ? »

Regnault de Saint-Jean d'Angély ne manqua pas cette occasion de tomber sur les prêtres. 11 les représenta comme exigeant de l'argent, même de ceux qui ne pouvaient payer les quatre planches de leur cercueil, et refusant leurs prières à ceux dont ils ne pouvaient rien tirer.

« Voulez- vous savoir la vérité, s'écria Napoléon, c'est que M. Regnault qui est philosophe, déteste les prêtres et voudrait bien nous faire croire qu'ils ressemblent tous à quelques-uns d'entre eux, indignes de ce nom, en bien petit nombre qu'il a rencontrés je ne

sais OÙ. Venons au vrai : les consolations de la religion pendant la vie, ses dernières prières après la mort, doivent appartenir à tout le monde. N'a pas lu l'Evangile celui qui l'oublie ou pense autrement. A ce propos, je rappellerai un abus bien plus véritable, un scandale qui se passe au grand jour, je veux parler de ces spectacles donnés sans cesse dans les églises, de ces messes en musique, auxquelles on n'assiste qu'en payant à la porte, où l'on entend les plus belles voix de l'Opéra accompagnées par l'orchestre*. Qu'il y ait quelques places meilleures, quelques sièges plus commodes loués aux personnes qui voudront les payer, j'y consens, mais il faut que le parterre soit gratis et à tout le monde. Quoi de plus infâme, de plus impolitique, de plus antisocial, de plus antichrétien que de rendre l'accès des églises difficile au peuple? C'est ne pas entendre le mystère de la religion. Ce mystère n'est pas celui de l'incarnation. Celui-là je ne le discute pas, pas plus que tous les dogmes. Mais je vois dans la religion tout le mystère de la société. Je soutiens qu'il y est tout entier et que, hors des préceptes et des doctrines de l'Evangile, il n'y a point de société qui puisse fleurir, ni de civilisation véritable. Qu'est-ce qui fait que le pauvre trouve tout simple que dix cheminées fument dans mon palais, tandis qu'il meurt de froid, que j'aie dix habits dans ma garde-robe, tandis qu'il va nu, que l'on serve sur ma table à chaque repas de quoi nourrir une famille pendant une semaine? C'est la religion, qui lui dit que dans une autre vie je serai son égal, que même il a plus de chance pour y être heureux que moi. Il faut

1. 11 faisait allusion particulièrement aux messes de ce genre célébrées à SaintRoch, et dont une avait eu lieu tout récemment. (N)le du comte Mole.)

donc que le pavé des églises soit à tout le monde, qu'il n'en coûte que peu au pauvre pour qu'on prie sur sa tombe. Je dis qu'il faut qu'il lui en coûte peu, car il faut bien se garder de l'humilier, en lui proposant de l'enterrer gratuitement. Conservons-lui précieusement ce qui lui reste de dignité. C'est le sentiment qui pendant sa vie l'a préservé du crime. »

On resta sans conclure, et la discussion tourna en conversation, comme il arrivait quand l'Empereur présidait.

On passa à d'autres sujets, et l'on lut iin projet dont l'objet était de transformer, en certains cas, le Conseil d'Etat en Conseil des dépêches ou parties. Croyant plaire à l'Empereur, on donnait souvent les noms des anciennes institutions à des projets qui en différaient profondément. Parfois cela lui déplaisait, il ne dissimulait pas alors sa mauvaise humeur contre le flatteur maladroit, haussait les épaules et faisait remarquer la dissonance entre les dénominations anciennes et les nouvelles institutions.

<( Ce projet ne signifie rien, dit l'Empereur avec impatience, voici quelles sont mes idées :

(( Les dilapidateurs de la fortune publique et d'autres coupables de cette espèce échappent aux tribunaux, ou sont trop lentement atteints par eux. Qu'arrive-t-il.»^ C'est que pour faire marcher la chose et procurer bonne et prompte justice, je suis obligé à des actes arbitraires qui paraissent tyranniques. Sous mon règne cela n'a d'inconvénient que de faire crier un moment, parce que je sais garder certaines mesures, ne pas abuser de ma puissance, ni surtout de la confiance que la nation a en moi. Mais on ne peut

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