MODIFICATIONS AUX ATTRIBUTIONS DU CONSEIL
compter de même sur la modération de mes successeurs, et sur l'ascendant qu'ils sauront exercer sur ce peuple français qui n'obéit volontiers qu'au souverain dont il est fier, et auquel il croit la force de le faire rentrer dans l'ordre, s'il s'en écartait. Il faut une bonne institution qui rende inutile que mes successeurs aient les mêmes avantages que moi. Il faut clairement préciser les délits qui seront jugés et punis par le Conseil d'État, et les cas où il se constituera à cet effet tribunal civil oii correctionnel. Alors sans doute je n'y paraîtrai pas. En France, le souverain ne doit jamais juger; nous ne sommes plus au temps de saint Louis. Nos mœurs et nos idées s'y opposent. Je sais par expérience qu'il n'en est pas de même partout. En Egypte, je me faisais respecter en rendant moimême la justice. Mais ici, il en serait tout autrement. Faisons donc une bonne institution, je vous le demande, qui me mette moins souvent dans le cas d'avoir recours à l'arbitraire, et que mes successeurs trouvent tout établie. Je sais que cela ne servira à rien sous un prince imbécile; mais rien ne servira alors, car je ne crois pas que ce pays puisse désormais se laisser gouverner par un prince imbécile. Il ne faut prévoir que ce qui est probable. Ce sont les princes médiocres qui sont de beaucoup les plus nombreux. Ceux-là peuvent très bien gouverner s'ils se trouvent à la tête d'une t)onne machine de gouvernement. »
L'Empereur se tut et leva brusquement la séance.
a Je suis sur, continue M. Mole, qu'aucun de ceux qui cherchent h se représenter cet homme extraordinaire ne se doute du peu de suite, je dirai même du désordre qui régnait dans cet esprit dont l'inépuisable verve était peut-être le Irait le plus saillante
NAPOLÉON ORATEUR. "d
Ceux qui avaient entendu quelques-unes de ces allocutions en public parlaient toujours de sa parole saccadée. Ce dernier mot allait bien mieux à sa pensée. Enfoncé dans le fauteuil où il présidait le Conseil d'État, recueilli, absorbé dans sa méditation au point d'oublier l'endroit où il était, et jusqu'à ceux qui l'écoutaient, son regard perdu et distrait, cette longue et petite tabatière en or, qu'il ouvrait continuellement et machinalement pour y prendre des pincées de tabac qu'il aspirait sans bruit, et dont la plus grande partie retombait sur les revers blancs de son uniforme, qui en restaient saupoudrés, enfin ce mouvement machinal de son bras pour remettre derrière lui au chambellan de service la dite tabatière qui lui revenait bientôt remplie, tout cela faisait si bien de lui l'homme méditant dans la solitude, que tous les yeux fixés sur sa figure l'observaient en silence, et qu'on évitait de faire du bruit, de peur de troubler un travail intérieur dont on attendait curieusement la fin et le produit.
« A mesure que sa pensée naissait, il la laissait sortir de sa bouche sans souci de la forme dont elle serait revêtue. Peu lui importait la question dont on s'occupait; dédaigneux de toute règle, se plaçant plus haut que les convenances, il regardait comme le privilège de sa supériorité sur les autres hommes de penser tout haut et de laisser librement son cerveau produire, sa bouche proférer, en comptant sur l'attention et le respect avec lesquels ses moindres paroles seraient recueillies par des auditeurs, dont le plus éminent se sentait encore si inférieur à lui. Il n'avait nulle crainte de se mettre en contradiction avec luimême; ingénieux à trouver des raisons fines et plausibles à l'appui de toutes les opinions, il mettait moins