LES TRIBUNAUX SPECIAUX
« En entendant ces paroles, écrit M. Mole, je me rappelais qu'il s'était servi d'une Commission militaire pour assassiner le dernier rejeton de cette branche la plus guerrière et la plus glorieuse de la maison de Bourbon. L'Empereur avait tort de ranger les commissions militaires parmi les tribunaux. Uien ne ressemble moins à un tribunal qu'une telle Commission, et rien de moins conforme aux règles ordinaires de la justice que les arrêts qu'elle rend. Il ne faut pas confondre la Commission militaire avec le Conseil de guerre. La première, à bien peu d'exceptions près, n'est qu'une création du plus fort pour satisfaire sa colère ou assouvir sa vengeance ; l'autre est un tribunal spécial, quoique ordinaire, dont la loi a déterminé d'avance la composition pour juger des hommes et des délits spéciaux. Ce qui doit dominer avant tout aux yeux du militaire jugeant un militaire, c'est le maintien du principe d'obéissance sur lequel la constitution tout entière de l'armée repose. Mais lorsqu'il s'agit de prononcer sur d'autres personnes ou d'autres crimes et délits, le principe da l'obéissance passive corrompt l'esprit du juge et ne lui permet aucune indépendance à l'égard du pouvoir qui lui a conféré ses exceptionnelles fonctions. »
Le projet de loi sur l'enseignement fut repris dans la séance du 11 mars. Napoléon prit part à la discussion, et tintdes propos nettement en contradiction avec ceux qu'il avait tenus dans une séance précédente. En lisant ce qui suit on se convaincra, écrit M. Mole, « de cette vérité, c'est qu'il n'a jamais eu la moitié de la suite et des plans qu'on lui suppose. Dominé par la
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eirconstance du moment, par un accident, ou ainsi qu'il me l'a dit plus d'une fois, par son humeur, sa santé et le sentiment de bien-être ou de malaise qu'elle lui causait, il parlait un langage tout opposé à celui qu'il avait tenu, méprisant toujours trop les hommes pour s'embarrasser de ces contradictions, devant lesquelles tout autre que lui aurait reculé ».
En venant ce jour-là au Conseil d'Etat, Napoléon était bien décidé à ruiner Fourcroy et à le rendre impossible, même aux yeux de ses amis, à la tête de l'Instruction publique.
Voici le récit que M. Mole nous fait de cette séance :
<( Napoléon lui laissa lire son nouveau et troisième rapport. « Mon idée, s'écria-t-il, n'a donc pas encore été saisie? Me suis-je donc mal expliqué? » et ici chacun et Fourcroy lui-même lui criant : si ! si ! si! il la développa de nouveau et présenta en les abrégeant toutes les considérations dans lesquelles il était précédemment entré. Jaubsrt, qui se rappelait avec tout le Conseil l'éloge qu'il avait fait des congrégations, crut lui plaire en sortant de l'équivoque et perçant le nuage, il soutint avec confiance que l'éducation en France devait être remise à une congrégation religieuse. Il en donna môme les meilleurs raisons.
« Jaubert, ami particulier de l'archichancelier, depuis gouverneur de la Banque de France, fut le plus bienveillant des égoïstes ; il était assez aimé de la jeunesse, qui se moquait cependant de sa belle figure qu'on prétendait ressembler à celle de Louis XV, de ses formes arrondies, de ses genoux pliants et de son regard attendri et caressant. Frisé à l'oiseau royal, ce qui devenait très rare, il n'était pas moins des petits dîners de Cambacérès que des grands. Sans talent vé-
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ritable, ni même une aptitude remarquable pour les affaires, il les entendait cependant, et aurait été dans tous les temps commode et agréable à un ministre ou à un prince, pour en faire un subordonné distingué entre les subordonnés.
(( L'Empereur qui détestait qu'on le tînt pour lié par ses paroles, et qui ne souffrait jamais qu'on rengageât plus vite qu'il ne voulait, prit aussitôt la thèse contraire. Il le fit toutefois en balançant les arguments pour et contre, mais avant tout il professa le respect de ce qu'il appelait l'esprit de son temps et des résultats d'une révolution qu'il voulait terminer et non désavouer. Après avoir analysé les avantages et les inconvénients des congrégations religieuses, rappelé Je bien qu'elles avaient fait, les abus ou les excès oîi elles étaient tombé.os, il dit qu'il ne dépendait pas de lui, qu'il ne serait même pas au pouvoir de personne de les rétablir, que personne ne se faisait plus moine depuis que les vœux étaient interdits avant vingt et un ans.
<( Encore quarante ans, s'écria-t-il, et sans secousse, lous les ordres religieux se seraient éteints. Pour établir aujourd'hui une congrégation nouvelle, ou même pour rétablir une de celles qui ont existé, il ne faudrait pas seulement les exemples et l'autorité d'un saint, il faudrait encore des hommes qui s'en laissassent toucher. Les moines, dans l'origine, ne se sont pas établis pour élever la jeunesse; ils avaient seulement pour but de fuir le monde et ses dangers, et d'appeler par leurs prières les bénédictions du ciel sur la terre. Le fanatisme fut le principe et le soutien des ordres religieux. Ils nous viennent du désert. Un homme d'un esprit exalté embrassait la solitude, il y
pratiquait des austérités incroyables, et allirnit par le spectacle de sa vie les habitants des pays voisins. 11 sortait du cerveau de ce solitaire, qu'on l'appelle saint OU comme l'on voudra, il sortait une règle sous laquelle venaient se ranger des âmes que la foi ou le fanatisme embrasait. Les papes ont soutenu de toute leur puissance les moines; ils étaient leurs soldats. Moi qui suis un chef temporel, et qui n'ai àm'occuper que du bonheur des hommes sur la terre, surtout des meilleurs moyens de les faire vivre en société, ce qui devient de plus en plus difficile, je ne dois pas faire de vains efforts pour ressusciter des vertus inutiles et de convention, telles que la chasteté et bien d'autres encore. Quand on nous dit que les prêtres doivent garder le célibat, je le crois parce que notre mère l'Eglise l'a prononcé, et que nous devons le croire; mais puisqu'il n'existe plus de moines, il n'est pas dans rhon intérêt, ni même en ma puissance de les rétablir. Je dois redouter un seul corps d'enseignement livré aux idées religieuses, et bien mieux dans la main de l'Eglise que dans la mienne. Si je voulais remettre l'éducation de la jeunesse aux ordres religieux, j'aimerais encore mieux qu'il y en eût plusieurs qui enseignassent, que s'il n'y en avait qu'un seul. »
. <( Dans ce discours, dont mes notes ne me fournissent pas la fin, que de fausses appréciations, que d'erreurs historiques, que de préjugés nés du temps, je dirai môme que de préventions philosophiques et révolutionnaires dans cet esprit cependant si supérieur, et que la pratique du gouvernement, non moins que l'expérience, redressait tous les jours 1 Le respect professé pour le célibat des prêtres, parce que « notre sainte mère l'Eglise » l'avait ordonné, était plus que
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compensé par l'oraison funèbre des congrégations qui l'avait précédé. Les visages de l'assistance, de Jaubcrt en particulier, exprimaient cette approbation béate <[ue les courtisans prodiguent aux moindres paroles du maître. Mais les philosophes tels que Regnault et Fourcroy laissaient voir une joie véritable du langage qu'ils venaient d'entendre. Sans être satisfaits, ils étaient au moins rassurés; ils cessaient de craindre une réaction religieuse qui aurait pu les atteindre même dans leur ambition et .leur position dans le gouvernement. »
La séance suivante fut consacrée à la discussion sur les biens des communes, et à l'impôt sur le sel. Elle fut marquée par l'intervention de Napoléon sur ces deux questions.
Gomme on cherchait à ri'gler l'exercice du droit de propriété pour les communes :
(( Les communes, dit-il, ne sont pas de véritables propriétaires. Il n'y a point de propriété sans le droit d'user et d'abuser; or les communes ne peuvent user de leurs biens sans que je les y autorise, et mon devoir est de les empêcher d'abuser. Ce sont des mineurs qui dissiperaient, s'endetteraient, si un tuteur aussi ferme qu'éclairé ne s'y opposait. »
Quant au sel, Defermon et Treilhard exprimèrent le regret qu'un impôt si onéreux pour le pauvre dans certaines régions de la France ait été repris. Napoléon s'écria :
« On dit dans les coteries que je veux rétablir la gabelle. Vous savez jusqu'à quel point c'est calomnier mes intentions. Je ne veux pas rétablir la gabelle, parce que je ne crois pas que ce soit utile. Si je le