‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 50 sur 203 · NAPOLEON ET LES SAVANTS · texte numérisé non relu

NAPOLEON ET LES SAVANTS

propre bouche la confirmation des observations de- M. Daru.

(( Un soir du mois de janvier 1813, où je profitais^ de ces petites entrées qu'il me donnait presque toujours, j'étais dans le salon de l'Impératrice ; indépendamment des trois personnes que l'étiquette de leur rang avait appelées à former le simulacre d'une partiede whist avec cette princesse, j'aperçus, en entrant, l'Empereur qui causait vivement, entouré de Berthollet, Monge, Laplace et Lagrange; les deux premiers avaient suivi l'expédition d'Egypte, et je fus frappé de la violence qu'ils avaient l'air de se faire à eux-mêmes^ en écoutant Napoléon. Ce dernier soutenait avec chaleur, je dirai même avec éloquence, l'authenticité de la Genèse, contre ces deux savants illustres qui, avant mon arrivée, avaient élevé quelque doute sur son authenticité. L'Empereur leur rappelait avec une précision merveilleuse jusqu'au moindre rocher et au moindre pli de terrain de la vallée \.. où se trouve le rocher d'IIébron, d'où Moïse, le frappant de sa verge,, fit sortir la source où s'abreuvèrent les Israélites.

« Rappelez-vous donc, leur dit-il, que j'ai parcouru cette vallée la Genèse à la main, et que je demeurai confondu en constatant la parfaite exactitude du livre hébreu. »

« Plus l'Empereur s'animait, plus ses contradicteurs s'intimidaient. Laplace, peut-être le plus incrédule, essayait d'aller au secours de ses amis, sans abandonner toutefois ses formes habituelles de courtisan et de flatteur. En s'extasiant sur la miraculeuse mémoire de l'Empereur, il essayait de mettre le texte

Cette lacuae existe dans le manuscrit.

NAPOLÉOiN EN LES SAVAM'?. IIH

sacré en contradiction avec lui-même. Bientôt le combat cessa faute de combattants, et l'Empereur qui m'aperçut, se séparant du groupe, m'entraîna avec lui dans le billard toujours ouvert pendant ces petites soirées, et où il allait causer particulièrement.

« Ces savants, me dit-il, m'amusent toujours par la passion qu'ils mettent à dénigrer ce que nous appelons les livres saints et à discréditer leur authenticité. Vous savez que Monge et Berthollet étaient avec moi en Egypte ; ils ont vu ce que j'ai vu ; tout ce que vous venez de m'entendre leur dire est de la plus scrupuleuse exactitude. J'ai constamment lu la Genèse en parcourant les lieux qu'elle décrit, et ma surprise n'eut pas de bornes en constatant combien les lieux ressemblaient encore à la description que Moïse en a faite. »

(c Tout en marchant et me parlant, mon interlocuteur donnait quelques signes de fatigue ; il s'arrêta, et s'appuyant contre le billard, il poussait de la main les billes et semblait prêt à s'endormir involontairement. 11 s'aperçut que je le rernarquais :

« C'est singulier, dit-il, comme la constitution se modifie en avançant en âge, sans que pour cela les forces diminuent, ni la santé s'altère. Nos aptitudes changent, et nos projets doivent s'en ressentir. Autrefois je disais à Montesquiou (son grand chambellan) plusieurs fois dans la journée : Montesquiou, apportezmoi un verre de limonade; maintenant c'est une tasse de café, ou un verre de vin de Madère que je demanda et dont je sens le besoin. Ah! croyez-moi, M. Mole, à partir de trente ans on commence à être moins propre à faire la guerre. Alexandre est mort avant de pressentir

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