CONSEILS DES PONTS ET CHAUSSEES
de l'Empereur les budgets raisonnes, présentant le tableau des grands travaux entrepris, routes nouvelles, rectifications de routes anciennes, ponts, canaux, améliorations de la navigation dans nos rivièrs, entretien général des routes et du pavé de Paris. Ces budgets cartonnés en deux gros volumes se trouvent encore dans mes mains et sont curieux à relire aujourd'hui.
« Le ministre de l'Intérieur, comte de Montalivet, le président de la section de l'Intérieur comte Regnault de Saint-Jean d'Angély, le baron de Chabrol, ancien ingénieur et alors préfet de la Seine, formaient les membres de ce conseil. C'est dans celui du 7 janvier que je présentai à Napoléon les projets des ponts de Bordeaux, de Saint- André de Cubzac sur la Dordogne, celui du percement de la grotte des Echelles, projets que j'avais été préparer sur les lieux dans l'été précédent avec les ingénieurs chargés de leur exécution. Le ministre de l'Intérieur, qui avait rempli avant moi pendant plusieurs années les fonctions de directeur général des Ponts et Chaussées avec une grande activité et à la satisfaction de l'Empereur, représentait ces trois entreprises comme moins utiles que je ne le prétendais et devant entraîner des dépenses hors de toute proportion avec les avantages qu'on en recueillerait. Regnault, qui ne m'aimait pas, soutint le même avis que M. de Montalivet, et, après une longue discussion à laquelle l'inspecteur divisionnaire Djschamps, auteur du projet des deux ponts, prit part, Napoléon adopta toutes mes propositions.
<( Je n'écris pas l'histoire de l'année 1813; je ne saurais le répéter trop souvent. Ce sont mes souvenirs tout personnels que retrace ma plume. Je voyais alors l'Empereur dans ces Conseils des ponts et chaussées
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GÙ je jouais le rôle principal, je le voyais au Conseil d'Etat, qu'il présidait rarement, et enfin le soir après son diner dans le salon de l'Impératrice, en vertu de ces petites entrées dont je vais donner l'explication.
« Les petites entrées n'existaient que pour Paris et Saint-Cloud, c'est-à-dire pour les résidences de longue haleine. Quand l'Empereur arrivait à Paris, de l'armée, de Saint-Gloud, ou quand il quittait Paris pour s'clablir à Saint-Gloud, il dictait la liste des petites entrées. C'était pour ainsi dire la liste de ses causeurs pendant ses moments de loisir. La conversation et le spectacle, surtout la tragédie, ont été les seuls passe-temps que je lui aie connus. La chasse, comme il me l'a dit luimême, ne lui plaisait que comme un exercice violent, dont sa santé avait besoin. C'était aussi une distraction essentiellement royale, qu'il voulait partager avec tous les rois de l'Europe. Conformément aux lois de l'étiquette, dont il était sévère observateur, les grands dignitaires étaient toujours portés en tête des petites entrées. Les trois ou quatre plus élevés, et par bonheur des moins causants, faisaient le whist de l'Impératrice; c'étaient l'archichancelier, l'architrésorier et quelques ministres. Le prince de Bénévent dédaignait un peu ces soirées, dont ses mauvaises jambes d'ailleurs l'écartaient à cause de la nécessité de s'y tenir debout. Les autres causeurs étaient des savants, tels que Laplace, Lagrange, Berthollet, Lacépède, Fontanes qui tenait alors dans les lettres le sceptre de la critique, et que sa manière d'écrire rendait l'oracle et le modèle du bon goût; enfin moi, le plus envié et sans doute le moins digne, et par là obligé d'user discrètement de la faveur qui m'était accordée.
« Le lendemain ou le surlendemain du Conseil d'administration, je retournai chez l'Impéralrice; je
NAPOLÉOiN ET LA PRESSE ANGLAISE. 135
remarquai sur le visage de Napoléon des traces de mauvaise humeur, et de grande irritation. « Avezvous lu, me dit le duc de Bassano, qui élait à côté de moi, avez-vous lu les journaux anglais. !* Ils se surpassent en effronterie et en imposture. ^ — Non, je n'ai aucun moyen de les lire, vous savez que le gouverneiment est le seul à les recevoir. — Eh bien ! lisez demain le Moniteur. »
(( J'ai eu lieu de l'observer ailleurs. Napoléon n'a jamais compris le jeu des institutions anglaises, ni •cru à l'indépendance où les journaux anglais étaient •du gouvernement. Ceux-ci, il faut le reconnaître, redoublèrent alors d'audace et de mensonge. « Les journaux français, disaient-ils, parlaient par ordre des •chasses de l'Empereur, des revues qu'il passait, de ses Adsites aux spectacles, enfin des conseils si fréquents qu'il présidait, tandis qu'en réalité, il était obligé de garder le lit ou la chambre à cause des soins qu'exigeait sa santé délabrée. »
(( Je trouvai en effet dans le Moniteur un article de ;la dernière violence, et non moins injurieux pour les ministres anglais eux-mêmes que pour les journaux auxquels cet article répondait. Il avait été évidemment dicté par Napoléon", soit à Menneval, soit au duc de Bassano, ainsi que cela se passait toujours.
« L'Empereur, lisant les journaux qui abreuvaient <l'ignominieux oulrage.s lui et sa famille, me rappelait le lion de la fable, rugissant sous la piqûre du mou- <îheron qu'il ne peut écarter de ses flancs. Rien, je le répète, ne pouvait lui persuader que les lois de l'Angleterre protégeaient la liberté de la presse jusque •dans ses plus grands écarts, et que les ministres n'avaient aucun moyen de réprimer des excès dont ils étaient cependant obligés de convenir. Le dépit, que