LA LUTTE CONTRE L EUROPE
« Le désastre de Moscou avait rendu l'espoir à ses adversaires. Bientôt les rois comprirent qu'ils pourraient le terrasser en tournant contre lui, sinon les idées révolutionnaires, du moins ces passions d'innovations et de réformes d'où était sortie la Révolution française et qui fermentaient depuis si longtemps dans lesclasses moyennes et éclairées de toutes les monarchies. Voyant qu'il leur serait plus facile de transiger avec lés idées qu'ils avaient si longtemps redoutées, que de résister aux armées de Napoléon, et à son insatiable ambition, eux-mêmes non seulement tolérèrent, maisencore encouragèrent ces idées, et permirent aux hommes d'Etat, à des publicistes renommés, de présider à la formation des sociétés secrètes, de ces affiliations connues sous le nom des amis de la vérité et dé la nature, de la jeune Allemagne, etc., etc., qui se recrutaient jusque dans les armées. Aveuglés parle désespoir ou entraînés par le désir de se venger, ilsvoyaient avec joie officiers et soldats se jeter dans les sociétés secrètes, et croyaient qu'ils se battraient d'autant mieux, en ajoutant à leur bravoure éprouvée le fanatisme des opinions libérales et démocratiques.
« Je ne le dis pas après coup; tout ce que je pense aujourd'hui de cette alliance des peuples et des rois, se confondait dans un seul et même effort contre un ennemi commun; cet échange de drapeaux, pour ainsi dire, qui plaçait du côté de Napoléon le drapeau de l'autorité, du principe monarchique, et du côté des rois légitimes le drapeau libéral sur lequel était écrit: affranchissement de tous les peuples, me fit croire et penser en 1812 et en 1813, tout ce que je crois et pense encore quarante années plus tard. La Révolution de 1789, les idées et les principes du xviii^ siècle, qui avaient bouleversé la France et transformé son
l'avenir entrevu par napoléon. 143^
état social, reprenaient leur cours, et le moment n'était pas loin, où on verrait s'accomplir cette prophétie sortie de la bouche de Napoléon, dans une de ses conversations avec moi :
« Après moi la révolution, ou plutôt les idées qui l'ont faite, reprendront leur œuvre avec une nouvelle force. Ce sera comme un livre dont on reprendra la lecture à la page où on l'avait laissée. Alors si des mains habiles ne creusent un lit au torrent, et n'endiguent pas son cours, il inondera au loin ses rives et les^ couvrira de déplorables et immenses débris.' »
(( Pendant que Napoléon voyait grossir autour de lui l'orage, que la défection du corps prussien commandé par le général York, la froideur de l'Autriche, jointe au sentiment universel de l'Europe, semblaient lui annoncer l'effort d'une réaction suprême de la part
1. Je citai ces paroles de Napoléon à la tribune de la Chambre des Pairs en 1822, mais je supprimai celles qu'il avait ajoutées.
« Ces doctrines, me dit-il, ce qu'on appelle les principes de 1789, seront à jamais une arme menaçante à l'usage des mécontents, des ambitieux et des idéologues de tous les temps. Il n'y a que deux manières de conjurer le danger : il faut, ou détourner ailleurs l'attention des esprits et barrer nettement le chemin aux pamphlets, aux journaux, même aux livres. Que si l'on n'est assez fort ou assez habile pour faire cela, il faut se résigner à transiger avec ces prétendues institutions, ces théories d'une séduction indestructible, en un mot essayer de vivre avec elles. C'est, croyez-le, M. Mole, ce qui arrivera quand je n'y serai plus, on essaiera, peut-être même avec quelque apparence de succès, mais cela ne durera pas; nous sommes une nation née pour la gloire, que dis-je! pour toutes les gloires, depuis celle de Corneille, de Bossuet jusciu'à celle de Gondé ou de Turenne, mais les gouvernements, si mal appelés pondérés, ne seront jamais pour nous ([ue la ligne la plus courte pour arriver à l'anarchie. L'ancien régime est impossible à rétablir; j'ai donné à la France une ère de gloire, rien que de gloire, en élevant ses armes à une hauteur inconnue des lemps modernes; je ne prévois plus pour elle sur mon tombeau que du bas Empire ou de nouvelles luttes avec l'Europe, où elle succombera. » Napoléon me tenait ce langage après la bataille de Leipzig. Je n'oi pas changé en mot ici à ses paroles ; je les avais jetées sur le papier en le quittant. (Note du comte Mole.)