‹ Le comte Molé, 1781-1855Chapitre 67 sur 203 · L IMPERATRICE MARIE-LOUISE · texte numérisé non relu

L IMPERATRICE MARIE-LOUISE

toutes nos traditions et à tous nos souvenirs historiques. Elle sera confiée à une Impératrice d'un sang qui a été déjà placé sur le trône de France, et digne en tout d'(îx«}rcer un si grand pouvoir. Car il ne faut pas qu'on s'y trompe, l'Impératrice est une femme d'un esprit excî'll ;nt, et qui peut devenir capable de manier les plu> grands intérêts, de diriger les plus grandes alîaires. Elle a du caractère de son aïeule Anne d'Autriche. Elle soutiendra jusqu'au bout la résolution qu'elle aura prise, et le ministre qui la lui aura fait prendre. Sans qu'il y paraisse, elle voit tout, elle sait tout, elle observe tout. En arrivant ici, sa position était très difficile. L'ancienne noblesse, le faubourg Saint-Germain en attendaient trop; les hommes de la Révolution se croyaient perdus, ou du moins s'attendaient à être abreuvés d'humiliations. Elle a contenu ou tenu à distance les uns, tranquillisé les autres, ne montrant à aucun de préférences ou de préventions. Il ne faut pas craindre pour cela qu'elle ne sache pas qui on est ou ce qu'on vaut. Elle n'ignore pas que tel a voté la mort de Louis XVI, ou quelle est la naissance, l'illustration de chacun. Elle s'est dit d'abord qu'elle devait m'imiteren tout. Vous la voyez traiter chaque personnage qui l'approche, non selonsesantécédents, maisen raison du rang ou des fonctions dontje l'ai revêtu. Elleseconduitainsi, je vous jure, sans que je lui en dise un mot. Moi-même, je suis étonné quelquefois de la trouver si bien au fait et au courant des choses et des hommes, et je me demande qui a pu l'instruire.

(( — Ce que je puis dire à Votre Majesté, c'est que, pendant ses absences, l'Impératrice est toujours la môme, suivant avec constance le plan de conduite qu'elle s'est tracé. Il est surprenant que si jeune et dans une position si délicate, elle n'ait pas commis une

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faute. La classe supérieure de la société et le bas peuple ont salué son arrivée en France avec empressement, mais la classe intermédiaire a craint qu'elle ne rendit trop d'influence à la noblesse.

« Napoléon. — Vous avez raison, les deux classes que vous signalez sont celles qui ont le plus applaudi à mon mariage. 11 faut pourtant excepter de la classe inférieure une portion assez nombreuse dans Paris et particulièrement redoutable, celle que j'appelle les tricoteuses, qui détestent l'Impératrice en se rappelant les outrages qu'elles ont prodigués à la malheureuse Marie-Antoinette. Tantque j'y serai, cette lie ne bougera pas, parce qu'elle a appris à me connaître au 13 vendémiaire et qu'elle me sait toujours prêt, si je la prends en faute, à l'écraser.

« — Sire, rien ne bouge en votre présence, et nul n'ose ; mais quand vous n'y êtes pas, vous ne l'avez que trop appris, tout est prêt à recommencer.

<< Napoléon. — Je le sais, et j'en tiens grand compte. On est et on sera plus hardi depuis le désastre de Moscou. 11 faudra bien cependant faire encore une campagne et avoir raison de ces vilains Russes, en les forçant à regagner leurs frontières et à ne plus songer à en sortir.

(( — Ne vous le dissimulez pas, Sire; pour la première fois on ne vous verra pas partir sans une profonde tristesse et beaucoup d'inquiétudes. On vous croit nécessaire à la tète de vos armées, mais on craint que vous ne sachiez pas à quel point vous l'êtes ici.

(( Napoléon, de l'air (fiin homme qui pense tout haut et qui se livre avec confiance à celui qui l'écoute. — Que voulez-vous, mon cher, au fond je n'ai personne à mettre à ma place nulle part, ni h l'armée, ni ici. Sans doute, je serais trop heureux si je pouvais

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faire la guerre par mes généraux. Mais je les ai trop accoutumés à ne savoir qu'obéir ; il n'y en a pas un qui puisse commander aux autres, et tous ils ne savent obéir qu'à moi. Peut-être qu'un jour le vice-roi (Eugène de Beauharnais) arrivera à pouvoir commander. Il s'est bien conduit dans cette campagne et peut encore se former. Le roi de Naples en est incapable, il m'a perdu mon armée*, car j'avais encore une armée, quand je l'ai quitté, et je n'en ai plus. Pendant que j'étais là, on murmurait, mais on obéissait. Après mon départ, Murât a perdu la tête, il n'a plus su en imposer à personne, l'indiscipline est arrivée à son comble ; douze millions ont été pillés dans la caisse de l'armée à Wilna par mes troupes, et il. n'a plus été possible de tirer parti du soldat. Le roi de Naples, quand il entend siffler les balles, quand il voit matériellement le danger a douze pied» de haut, mais quand, au lieu de voir le danger, il l'imagine, il devient plus craintif qu'une femme grosse, il n'a aucun courage moral ; cela vient de ce qu'il n'a pas d'esprit. Le danger qu'il ne voit pas l'effraie, parce qu'il lui donne la forme d'un fantôme, et ne sait pas le réduire à sa juste valeur. Au lieu de cela, prenez un homme d'esprit, il aura ce courage moral qui permet de calculer avec discernement toutes les chances, et par compensation il ne pourra entendre siffler les balles et encore moins gronder le canon sans ressentir une véritable terreur. Pauvre nature humaine ! toujours incomplète. Combien de fautes on est obligé de punir, et qui ne tiennent qu'aux habitudes de la vie ou à l'organisation de celui qui les commet! Le vice-roi est moins brillant que le roi

1. La situation de l'armée était plus que compromise quand Napoléon la quitta.

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