SÉANCE DU CORPS LEGISLATIF
m'avait toujours traité. Non seulement il me laissait voir le plaisir qu'il avait à causer avec moi, mais ce qui m'était bien plus sensible, il semblait prendre soin de me dérober les mauvais côtés de sa nature et de me persuader qu'il était plus moral et meilleur que la politique et les circonstances ne lui avaient permis de le montrer.
<( Quand je le vis entrer dans la salle, suivi et entouré des princes de sa famille et de toutes ces grandes existences qu'il avait faites, officiers de sa couronne, dignitaires de l'Empire, et monter les degrés du trône au milieu de tous ces sénateurs, de ces législateurs, et conseillers d'Etat qui l'applaudissaient et le fixaient des yeux, mais dont la physionomie témoignait cent fois plus d'inquiétude et de tristesse que la sienne, je me sentis profondément ému. Ce que j'éprouvais pour lui était moins de la sympathie que ce recueil^lement religieux que cause le spectacle des grandes infortunes, de ces chutes destinées à prouver aux hommes qu'ils ne sont que les instruments de la Providence, et que le jour où le plus grand d'entre eux tombe, cette foule, qui lui obéissait, le juge et se souvient bien moins de sa gloire que du mal qu'il lui a fait.
(( Napoléon succombait sous les conséquences des trois plus grandes fautes que son ambition lui ait fait commettre, et dont un peu d'honnêteté politique aurait suffi pour le préserver. Je l'observerai en passant, j'ai bien lu l'histoire, j'ai consacré toutes les forces de mon esprit à étudier la marche des événements de mon temps, et je le dis, non pour ceux qui me liront quand je ne serai plus, mais parce que j'en suis profondément convaincu : on peut avoir immensément d'esprit sans honnêteté; mais aucune des ressources