DISCOURS DU COMTE MOLE AU CORPS LEGISLATIF
dépendance. Le second, où le mécontentement faisait tous les jours de rapides progrès, m'écouterait avec d'autant plus de prévention que j'étais représenté à ses yeux, comme devant à mon aveugle admiration pour Napoléon et à ma soumission à ses volontés d'être arrivé si jeune aux premiers rangs de l'État*.
(( Le 11 mars, l'ordre du jour du Corps législatif annonçait la présentation du budget par les conseillers comte Mole, Bégouen (du Havre) et baron Louis. Je me rendis avec mes collègues à l'ouverture de la séance. H régnait autour de nous et sur tous les visages un sentiment profond de tristesse et d'inquiétude. J'aurais voulu pour beaucoup, et je crois qu'il eût mieux valu dans la circonstance, que ce fût le baron Louis qui portât la parole. II jouissait d'une réputation incontestée parmi les financiers. Libéral de 89, anglomane, ses opinions n'avaient pas changé. L'Empereur avait peu de goût pour lui, et ses manières brusques, quelquefois brutales, écartaient de lui tout soupçon de complaisance et de flatterie. Quand je descendis de la tribune, les figures ne me parurent pas moins sombres qu'en y montant.
« Le lendemain je me hâtai d'ouvrir le Moniteur pour y relire mon discours. Quelle fut ma surprise, je dirai même ma colère, en trouvant tout autre chose que ce que j'avais dit et écrit. Mon étonnement et mes soupçons redoublèrent en y reconnaissant plusieurs
1. Ces entrées particulières dont j'ai parlé et que me donnait toujours Napoléon, ces conversations si prolongées qu'on m'y voyait avoir avec lui, avaient excité une jalousie incroyable de la part de mes collègues du Conseil d'Ktat, et de ces savants illustres que l'Empereur délaissait souvent dans le salon de l'impératrice pour s'entretenir avec moi. J'appris alors, et bien jeune encore, à quelle implacable envie doit s'attendre à être en butte le jeune homme trop favorisé par les circonstances et qui a grandi autrement que par le labor improbus. (Note du comte Mole.)