DISCOURS DU COMTE MOLE AU CORPS LÉGISLATIF
des phrases qui m'avaient été dictées à Trianon, et même avec les incorrections singulières que j'y avais remarquées. Je réfléchis à ce que j'avais à faire; devais-je aller me plaindre tout droit à l'Empereur? Cela eût été, me sembla-t-il, maladroit et surtout trop innocent; le coup partait de lui, c'était clair, mais il feindrait d'être blessé de mes soupçons et me renverrait avec courroux au Moniteur pour m'éclaircir de ce qui s'était passé cà l'impression. Je me contentai donc d'envoyer un homme habile', intrigant même, et propre à une semblable mission, au bureau de ce journal, et surtout au secrétaire d'Etat, où le duc de Bassano gouvernait la feuille officielle qui n'était que l'instrument docile et le dépositaire de toutes les volontés de l'Empereur. J'appris d'abord ce que j'avais ignoré jusque-là : c'est que mon droit incontesté, comme celui de tous les orateurs dont les colonnes du Journal Officiel devaient reproduire les discours, était de corriger moi-même les épreuves et de m'assurer ainsi de l'impression. Ce qui me blessait le plus, c'est que l'Empereur ou le duc de Bassano en son nom ne m'eussent pas appelé pour discuter avec moi les changements désirés. Me changer mon lan-
1. C'était Laborie, dont j'ai tant parlé dans mes Mémoires. Le duc de Bassano disposait de lui aussi bien que moi et Laborie, ni fidèle, ni traître, nous servait également tous deux, cherchant à obtenir notre faveur en nous livrant les secrets qu'il avait pu surprendre; mais intelligent et délié, bon sans dévouement, il trouvait moyen de nuire le moins possible à ceux dont il gagnait la confiance. 11 m'apprit que l'Kmpereur s'était fait apporter par le duc de Bassano la première épreuve de mon discours, et qu'il y avait rétabli lui même les lambeaux de celte informe dictée que j'avais rapportée de Trianon. Bassano lui avait dit (Laborie prétendait le tenir de sa bouche) : « M. Mole est susceptible, il ne sera pas content. — Bah ! avait répliqué Napoléon, on ne peut porter la parole en mon nom si l'on ne se soumet d'avance à mes corrections; d'ailleurs s'il s'en plaint, je le verrai, car je ne voudrais pas qu'il restât mécontent. » (Note du comte Mole.) ^