LE COMTE MOLE FBOISSE
gage, m'attribuer des paroles dont j'avais laissé voir ma désapprobation, c'était me traiter de la manière, il est vrai, dont Napoléon était accoutumé à traiter les hommes, mais à laquelle il avait semblé jusque-là qu'il avait fait pour moi une exception. Pendant le cours de ses prospérités, je lui aurais envoyé le lendemain ma démission, mais, je l'avouerai, je m'étais sous certains rapports, attaché à cet homme extraordinaire qui avait accordé à ma jeunesse tant de témoignages d'estime et de confiance et qui paraissait avoir pour moi, pour mon esprit, un goût qui me flattait plus que tout le reste. Je pris donc mon parti de dissimuler. Il * était trop évident que je ne pouvais plus consciencieusement consentir à lui servir d'organe. En public et jusqu'à sa chute, il voudrait toujours soutenir et défendre tout son passé, y compris les fautes pour lesquelles il était en train de succomber. Je devais donc laisser à ses orateurs habituels, aux Regnault, aux Defermon, le soin de porter la parole en son nom. Mais jusqu'au bout, je lui serais fidèles, et ne le laisserais jamais m'accuser de l'avoir abandonné dès qu'il avait été malheureux.
(( Oserai-je le dire? La position imminente de l'homme prodigieux dont je prévoyais depuis longtemps la chute, n'était a mes yeux qu'un incident dans cette crise quasi universelle que subissait la civilisation européenne, et dont le point de départ se trouvait dans les livres et les doctrines du xviii^ siècle, ou si l'on veut être plus exact encore, dans la réforme de Luther qui, en proclamant le dogme subversif de tous les autres dogmes, celui de la souveraineté de la raison humaine, frappa de doute et infirma tout ce qui avait été cru jusque-là. L'anarchie, qui n'est que l'absence de toute autorité obéie, et le désordre qui doit en résulter