DISCOURS DU GRAND CHAMBELLAN
naguère divisés de mœurs et d'intérêts, rivalisent aujourd'hui de fidélité, de zèle et de dévouement pour Votre Majesté. Repoussant jusqu'à l'idée d'une paix qui pourrait flétrir l'iionneur national, aucuns sacrifices ne leur coûteront pour maintenir l'intégrité de notre territoire, etc.. » Il passait ensuite à la ritournelle obligée sur les progrès de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, et finissait à peu près ainsi : « Tranquilles sur le présent, nous ne redoutons plus pour l'avenir ces minorités turbulentes où le partage de l'autorité et l'incertitude de ses droits ramenaient comme à des époques déterminées la crainte des troubles civils... Ainsi se rétablit et s'améliore ce gouvernement tutélaire, si cher à nos aïeux. »
<( Il était impossible d'entrer plus franchement dans la fiction et de mieux donner la réplique à celui qui prenait à tâche de nier impudemment l'évidence du péril, l'imminence de la défection des peuples conquis, aussi bien que de ses alliés, et affectait d'autant plus d'orgueil, de confiance et de sérénité, qu'il se sentait plus ébranlé.
« L'Empereur répondit : « Les Français ont
entièrement justifié l'opinion que j'ai toujours eue d'eux. Dans peu d'années, la constitution de mon Empire, ce grand œuvre, sera entièrement terminée, et tout ce qui existe, consolidé. Je ne veux que soustraire cet Empire aux lois de l'Angleterre... dans aucune négociation, ajouta-t-il d'une voix de tonnerre, son intégrité ne sera mise en question. Aussitôt que les soins de la guerre nous laisseront un moment de loisir, nous vous rappellerons dans cette capitale, ainsi que les notables de notre Empire, pour assister au couronnement de l'Impératrice et du Roi de Rome,
DISCOURS DE NAPOLÉON AU CORPS LÉGISLATIF. 18i
notre très cher fils. La pensée de cette grande solennité à la fois religieuse et politique, émeut mon cœur. J'en presserai l'époque pour satisfaire aux désirs de la France. »
(( Il n'y a que celui qui peut tout, et devant qui tous tremblent, qui puisse aussi hardiment affirmer ainsi en public que le contraire de ce que chacun voit, sait, sent, est la vraie vérité. Il n'y avait pas un individu en France qui ne crût, à l'heure où Napoléon prononçait son discours, que tous les pays réunis h son empire ne fussent sur le point de le trahir ou^de lui échapper, pas un qui ne le crût lui-même sur le penchant de sa ruine, et que sa femme et son fils ne fussent plus près de l'exil que des [splendeurs de leur couronnement. Mais le lion blessé était encore craint, nul n'aurait encore osé répondre aux paroles de Napoléon par un sourire d'incrédulité. La France entière, stupéfaite et attristée, tournait ses regards vers ces huit cent mille étrangers, prenant sur elle une revanche vengeresse, et ne savait ce qu'elle devait redouter davantage, de la défense désespérée à laquelle la conviait Napoléon, ou de l'humiliante clémence que lui promettaient déjà ceux qu'elle avait vaincus, et que son empereur avait tant abreuvés d'outrages et de douleurs.
« J'étais demeuré froissé, même irrité du tour qui m'avait été joué dans le Moniteur. Napoléon faisait bon marché du respect de soi-même chez les hommes sur lesquels il croyait pouvoir compter. Jusque là, il m'avait témoigné plus d'égards qu'à aucun autre, il ménageait en moi une susceptibilité qu'il avait remarquée, et qui lui avait fait dire : « Dans ces familles de magistrature, on tient d'autant plus à honneur de ne rien endurer, que la main qui vous
482 l'empereur fait appeler le comte mole,
atteint est plus puissante et plus élevée. » J'étais rentré pour la première fois aux Tuileries, pour assister à la réception du Corps législatif. Il me sembla que ses membres m'accueillaient avec froideur, et il me parut que l'Empereur, circulant dans leurs rangs, usait beaucoup de ces séductions, de cette sorte de coquetterie auxquelles il excellait. J'avais cessé de profiter de ce droit si envié de me présenter le soir dans le salon de l'Impératrice, mais comme conseiller d'Etat, directeur général des Ponts et Chaussées, j'avais le devoir de me rendre quelquefois au lever de l'Empereur. J'y fus cinq jours après l'adresse, le 29 mars; c'était la première fois qu'il me voyait depuis que mon discours prétendu avait paru dans le Moniteur. Le lever avait eu lieu plus tard que de coutume. Napoléon semblait pressé et préoccupé. M'apercevant : « Les travaux vont-ils recommencer? » me dit-il. Puis il passa outre, dit un mot à un autre, et nous congédia.
(( Rentré chez moi, je m'étais mis k déjeuner avec ma famille, quand un officier d'ordonnance entra et me dit : « Monsieur le Comte, l'Empereur vous demande. » Je fis remettre mes chevaux précipitamment. Je savais que l'Empereur n'attendait jamais. Le seul peut-être sur la terre, il n'a jamais laissé une minute de sa vie sans emploi. Jamais il n'a connu cette évaporation insensible du temps qui n'est pas sans charme, mais qui fait avorter tant de dons précieux. S'il dormait, c'est qu'il s'en reconnaissait le besoin, et que le sommeil renouvelait ses forces, dont ultérieurement il allait se servir. Je sautai donc dans ma voiture aussitôt qu'elle put me recevoir, mais en me disant, qu'en m'attendant il aurait fait quelque chose qu'il n'interromprait pas pour me recevoir, et qu'alors