LA PAIX
enfin qui rendrait à chacun l'espérance de faire triompher ses opinions, de jouer un rôle, de ressaisir surtout une importance individuelle qu'avec moi nul nepeut atteindre. Je sais très bien que ces hommes que je laisse bavarder aujourd'hui au Conseil d'Etat et ailleurs, mais que je fais taire quand je veux, prendraient alors toute licence et seraient trop heureux de jouer un rôle. Je le demande cependant, n'est-ce pas un grand bien que cette régence, qui fait que ma mort aurait un lendemain? Tous les partis, croyez-le, se rallieraient autour d'elle, dans la crainte de la République ou des Bourbons.
« — Sire, sous tous ces rapports la régence peut offrir des garanties ; elle crée un avenir, mais si elle affermit la dynastie, si elle assure le repos de l'Etat, elle rend Votre Majesté moins nécessaire; on craindra d'autant moins la catastrophe qui terminerait ses jours. La nation elle-même, saturée de gloire, mais lasse de la guerre comme elle l'était de l'anarchie au 48 Brumaire, la nation qui, au lieu d'opinions, n'a plus qu'un désir et un besoin, ceux de la paix au dehors et du repos au dedans, accepterait franchement la régence qui lui donnerait l'un et l'autre ; car il faut que Votre Majesté le sache, le gouvernement qui existerait ferait la paix à tout prix, parce qu'il ne pourrait se passer d'elle.
« — Le gouvernement, reprit vivement l'Empereur^ le gouvernement qui existerait alors, quel qu'il fût, les - Bourbons ou la République, consentirait à ce qu'on rendît à la France ses anciennes frontières, une telle paix serait moins henteuse et par conséquent plus accep- : table pour lui que pour moi. Je me dois à ma gloire. Si je la sacrifie, je ne suis plus rien. C'est d'elle que je tiens tous mes droits. Je n'irai pas de moi-même y faire une tache. La postérité me jugera, et cette nation
NAPOLÉON ET SA GLOIRE. i87
si lasse de la guerre, si avide de la paix, si je la lui procurais, cette paix, à des conditions dont j'eusse personnellement à rougir, me retirerait bientôt toute sa confiance ; vous verriez le prestige qui m'environne se détruire, tout ascendant m'échapper, et les Français qui m'ont tant admiré, peut-être tant craint, se moquer de moi plus qu'ils ne l'ont fait d'aucun de leurs gouvernements. Je tiens la couronne de la nation et de mon épée; je la porte sur ma tête, mais je suis et je serai toujours prêt à la rendre plutôt que de la laisser avilir. Le désastre que je viens d'éprouver en Russie est terrible, je ne me le dissimule pas. C'est même une brèche à ma gloire, mais il aura servi à l'affermissement de ma dynastie. Je le compare à une tempête qui secoue violemment l'arbre jusque dans ses racines, et qui le laisse plus fortement rivé au sol, dont elle n'a pu l'arracher. »
« Un seul moment l'Empereur me parut ému jusqu'à la souffrance, c'est lorsqu'il prononça ces mots : « C'est une brèche h ma gloire. »
(( — Non, m'écriai-je, Sire, votre gloire n'en sera pas altérée. Elle aurait été incomplète, si elle n'avait passé par l'épreuve des revers. La postérité n'aurait pas eu la mesure de votre grande âme, si elle ne l'avait pas vue dans le malheur.
(( — Au reste, poursuivit-il, la nation a montré un excellent esprit ; elle a murmuré, mais elle a fait avec une résignation admirable les sacrifices qui lui étaient commandés. Trois cent cinquante mille hommes et cent mille chevaux ont été levés en moins de trois mois. Aucun Etat moderne n'a montré de telles ressources, n'a fait de tels efforts. La France est si riche qu'elle n'en sera pas épuisée, et qu'elle ferait bien plus^ encore si son territoire était menacé.