I I II
— Précisément.
•— Eh bien, aui, le tabellion était le grand^père de l'ex-aveugle.
— Continuez.
— En montrant sa crainte pour mon avenir, mon père mourant avait touché une corde bien sensible dans l'âme du notaire, car, lui aussi, était fort riche^ et, lui aussi, craignait que son héritage ne Ht pas long feu entre les mains de son fils unique.
— Est-ce qu'il était joueur?
— Non, sa passion, pour être plus agréable que la mienne, n'en était pas moins ruineuse. Il s'était lancé à fond de train dans la vie dissipée et jetait follement ses écus aux femmes. Son père avait d'abord voulu lui céder son étude, mais, en comprenant qu'une telle conduite, dans l'exercice d'une aussi grave profession, pouvait conduire le jeune homme, après avoir gaspillé sa fortune, à toucher au bien de ses clients, il avait renoncé à son intention première et s'était mis à chercher un acquéreur pour son étude.
— Mon fils, au moins, ne mangera jamais que le sien, se disait-il.
Mais une apoplexie foudroyante, qui tua le notaire un mois après la mort de mon père, l'empêcha tout à la fois de donner suite à son projet à l'égard de son fils et d'exercer sur moi cette quasi-tutelle qui devait défendre ma fortune contre ma passion du jeu. Cette mort nous faisait donc brusquement libres, Grondier fils et moi, de suivre la voie différente qui menaçait de nous mener à la misère.
Le père Omnibus s'interrompit pour sourire; après quoi, il articula d'un ton gai :
— Moi, je suis arrivé au but.
— Et Grondier fils? s'est-il donc arrêté en route? demanda Jacotot.
— Lui, ce fut différent. Son père n'était pas mort depuis un mois, qu'il devint tout à coup sage, rangé, assidu à son devoir et se fit le plus sérieux notaire qui fût au monde. ï^our expliquer cette conversion subite, les uns prétendirent qu'un événement mystérieux s'était mêlé à sa vie, les autres attribuèrent le changement à un amour profond qui avait fixé le volage dissipateur.
— Et, vous, quelle fut votre opinion à ce sujet? questionna curieusement Jacotot.
— Moi, je fus de l'avis des uns et des autres, c'està-dire que j'admis à la fois l'amour profond et l'événement mystérieux, en supposant qu'ils devaient se tenir par un lien secret. Il n'y eut pas à douter de l'amour, car il fut bientôt connu de tout le monde que le non* veau converti était reçu chez un nommé Peyrade, fort riche manufacturier, dont il allait épouser la fille aînée, mademoiselle Hélène, âgée de vingt ans, et dont la splendide beauté expliquait amplement le retour à la sagesse du coureur Grondier. Quant à l'événement mystérieux, il dut se produire pendant que le jeune notaire faisait la cour à Hélène, car, tout à coup , on apprit que ce n'était pas elle que Grondier allait épouser, mais sa jeune sœur, Blanche, qui avait dixhuit ans et était un peu moins belle. Le monde crut s'être simplement trompé sur celle des deux filles Peyrade dont s'était énamouré le jeune homme et, sans en chercher plus long, il assista au mariage qui fut. célébré trois semaines plus tard. Mais où l'étonnement des amis de la famille fut grand, ce fut un mois après le mariage de la sœur cadette, quand on apprit que mademoiselle Hélène allait épouser un monsieur de Rou-
LlîS niXISS DE L ÉPICIER 155
diac. Oq supposa que M. Peyrade avait été abusé sur le compte de son nouveau et futur gendre ou qu'il avait bien imprudemment dédaigné de prendre des informations. Quelques intimes tentèrent d'éclairer le père et la fille, mais leurs efforts furent vains et celle que Grondier, je n'ai jamais pu deviner pourqi^oi, avait dédaignée pour prendre sa sœur, fut unie à M. de Roudiac, c'est-à-dire à Têtre le plus débauché, le plus ruiné, le plus prodigue et le plus violent qui fût sons la calotte des deux.
Puis, en riant, le narratenr s'écria : •
— Et joueur!!! Certes, jai été bien joueur, moi, mais je dois avouer que je n'étais pas de sa. force! Toutes les fois que les cartes nous mettaient en présence, j'admirais si bien son sang-froid que j'en oubliais de surveiller mon jeu. On n'aurait jamais pu soupçonner quel était le caractère emporté de cet homme quand on le voyait, toujours impassible, perdre les plus grosses sommes ou emporter des gains
énormes.
Jacotot interrompit cet éloge d'un joueur, fait par un joueur, pour demander :
— Vous n'avez jamais pu découvrir l'événement mystérieux qui avait fait que Grondier avait délaissé une soeur pour prendre l'autre?
— Non, je n'ai pu en savoir le .fin mot, mais j'ai constaté que l'événement avait eu des suites après le double mariage. Aucuns rapports ne s'établirent entre les deux beaux-frères, qui demeurèrent si bien étrangers l'un à l'autre que c'était à croire qu'une terrible haine les séparait.
— Est-ce que la conversion de Grondier était sincère ?
— Plus que sincère, elle fut exagérée. Avec la dot
de sa femme et la fortune que lui avait laissée son père, Groadier possédait plus de deux millions. On ne fut donc pas surpris de le voir, après quatre naoîs de notariat, vendre son étude afin de vivre de ses rentes. Mais il n'en fut pas de même lorsque, bientôt après, on apprit que le jeune homme, auquel sa richesse permettait Toisiveté la plus complète, venait d'entrer, à titre de simple employé, au ministère de la guerre. Alors on crut à ce changement qui se produit souvent dans lajtedture humaine : tel a été un dépensier fou qui ^ÉMBiiSubitement un avare sordide. Ce qui donna surtoutune raison d'être à cette croyance, ce fut que Oronc^ier qui, avec ses cent mille livres de revenu, aurait pu se créer la vie large et fastueuse, était allé se loger dans un appartement mesquin au troisième étage, où il n'avait pour tout domestique qu'une cuisinière, nommée NanettCy qui, sœur de lait de madame Grondier, s'était attachée à son service après le mariage. On accusa dong Grondier d'avoir tourné à la pingrerie la plus crasse et, comme il prit le soin de faire l'isolement autour de sa vie modeste, on ne tarda pas à ne plus s'occuper de celui que son caractère rendait insociable, car, de joyeux et aimable compagnon qu'il avait été, l'ancien viveur était devenu triste, morose, dur aux autres, sévère pour lui-même et ne bronchant jamais sur le devoir. Tout ce qu'on sut de lui, c'est qu'après plusieurs années de mariage, il était resté veuf avec un fils qu'un accident avait privé de la vue.
Bien que, dans son récit, le père Omnibus n'eût encore parlé que très succinctement de lui-m$me, Jacotot s'était peu à peu pris d'intérêt pour les personnages que le conteur faisait entrer en scène à sa place.
— Ainsi donc, demanda-t^il, jamais Grondier ne' s'est rapproché de sa belle-sœur ni de M. de Roudi^c, son mari?
— Les uns prétendent que non, d'autres affirment que, dans lés derniers mois de la vie de Grondier, qui mourut chef de diyision à son ministère, quelques entrevues ont eu lieu entre les deux beaux-frères,. sans que personne pût en connaître le motif et les résultats. Roudiac ne survécut pas longtemps à Grondier; il périt étouffé par un accès de colère furieuse. Le chef de division laissait ce fils aveugle et à peu près imbécile que vous avez vu venir se faire opérer chez le docteur Baudraie. A Roudiac, survivaient sa veuve, encore belle malgré la cinquantaine sonnée, et un fils qui, sauf qu'il n'est pas joueur, a hérité de tous les défauts paternels : prodigalité, orgueil, audace et violence féroce... Ohl c'est un rude gas que ce fils Roudiac et je crains fort qu'il nous donne du fil à retordre.
Jacotot était brave et, de plus, son courage était renforcé par Tardent désir de faire fortune. Pourtant, malgré lui, et peut-être averti par un pressentiment sinistre, il sentit un frisson lui courir dans le dos en entendant son associé parler de ce fils Roudiac qui, au moment voulu, se dresserait menaçant devant eux.
Mais, ne voulant pas paraître s'inquiéter de cet adversaire futur qui lui était signalé, il ramena le conteur à son sujet en demandant :
— Avec ses cent mille francs de renies et son existence d'avare, le chef de division a dû laisser à sou fils une fortune énorme?
— Non, fit le comte, et voilà où le mystère se complique. Quand Théophile Grondier est venu s'installer à la maison de santé, j'étais son garde-malade et je l'ai fait causer. J'ai su que son père ne lui avait légué
qu'une rente viagère de trois mille francs et quelques bijoux.
— Qu'étaient donc devenus les rallions? dit Jacotot. Mais au lieu de répondre, le père Omnibus se mit à
rire en s'écriant :
— Eh! eh! je m'aperçois qu'en voulant vous raconter ma vie, je n'ai encore parlé que dQ celle des autres... Revenons un peu à moi.
Sur ce, d'un ton dégagé :
— Oui, cent fois oui, reprit-il, Sigismond Tancrède de Blèves, feu mon honoré père, avait bien raison quand, à son lit de mort, il me criait : Gare à la dame de pique!!! Tudieul elle est vorace, la chère dame! Prés, bois, moulins, fermes, maisons et château, elle m'a tout croqué en cinq ans.
— Oh ! fit le chimiste qui remua la tête en signe de doute.
— Est-ce que vous ne me croyez pas ?
— Si, parfaitement... mais jecrois aussi que d'autres dames que la dame de pique ont dû grignoter leur part du gâteau... Les maîtresses ont beaucoup aidé la dame de pique.
— Sans doute, oui, j'ai eu des maîtresses de toXites classes et de toutes nuances... mais entre deux parties et sans trop y faire attention. EstKje qu'un joueur aie temps d'être amoureux et jaloux? Belle fichaise, ma foi ! Croire que l'amour l'emportera sur la passion du jeu, c'est espérer qu'un verre d'eau sucrée enivrera un homme habitué à boire du vitriol.,. Oui, certainement, j'ai eu des maîtresses, et la preuve en est que, le jour où j'avais vu mon dernier billet de mille francs s'envoler sur une carte, quand je rentrai au logis, ce fut une voix de femme qui me demanda :
— Que vas-tu faire à présent?
LES piïXES OS l'épicier 159
C'était Aglaé, celle qui s'appelle à cette heure la Durondeau. Gomment cette gaillarde-là s'était-elle glissée dans ma vie? Je ne' m'en souviens plus trop ; je crois bien que je l'avais ramenée d'un bal de l'Opéra où elle se trémoussait en pierrette. La duègne horrible d'aujourd'hui, je vous le répète, était, il y a trente ans, une belle fille, fort appétissante, madrée, sans KBur, intelligente au possible et douée de la volonté tenace d'arriver, d'une façon ou d'une autre, à se créer une position. Moi ou un autre, peu lui importait l Pour cette fille-là, quiconque lui était supérieur éUit M ennemi bon à dépouiller et, si son cœur se fût itlendri, c'eût été en faveur d'un être qu'elle aurait buvé dans la boue, au-dessous d'elle. Ce fut donc avec *ne parfaite sécheresse d'âme qu'elle m'adressa sa laestion en me voyant revenir ruiné à jilate couture :
*" Que vas- tu faire à présent?
-- Je vais te prier de t'en aller, lui dis-je, et de
^ireen sorte que le concierge constate bien ton dé-
)art.
"-Est-ce que tu tiens à ce qu'il me reconnaisse '^leux pour me refuser ta porte quand je reviendrai ? "- Non, mais comme je vais me faire sauter la cer- ^^% je ne veux pas que tu sois compromise.
"* Tiens ! tiens î fit-elle, tu penses à te tuer! l^uis, elle haussa les épaules en s'écriant : ^ Que tu es bête, mon. cher comte l ** C'est possible, mais je ne me soucie pas de la
'^^sère qui m'est réservée en ce bas monde si i'v
este. ^ ^
"^Est-ce qu'à trente ans, joli garçon comme tu ^^ et avec un aussi beau nom que le tien, on est à •^^Ue ressources?
Tout en me disant cela d'une voix traînante, elle
nouait devant la glace les brides de son chapeai:
— Où diable! veux-tu que je trouve des ressource avec ce que tu dis là? demandai-je.
— Vends ton titre et ton nom, imbécile 1 Ne m'as-fc pas conté que ton ami Roudiac, malgré son exécrabl réputation, avait fait un superbe jnarî âge rien qa' cause du simple « de » qui précède son nom? Toi, t trouveras bien quelque gros épicier enrichi qui rêw pour sa fille le titre de comtesse. Au besoin, dénicb une vieille femme, possédant un gros sac, qui cherch un mari jeune. Tu la verras sauter sur tes trente an et ton titre.
Comme sa dernière phrase m'avait inspiré un gesl de dégoût, elle reprit en goguenardant :
— Ahl tu fais le saint Difficile... tune veuxp^ vendre ton nom?... Alors, agis à ta guise. Il n'y a poil de loi qui défende de se démolir... Je quitte la pla( pour te laisser libre dans tes exercices.
' Après un dernier coup d*œil donné dans la glace as toilette, elle vint me tendre la main, puis, sans 1 moindre émotion, elle gagna la porte en me disant :
— Bon voyage !
Au moment de sortir, elle se retourna,
— Ah! dis donc, fit-elle, si tu étais bien gentil, ava de sauter le pas, tu laisserais un petit mot d'écrit po) me léguer ton mobilier. Il vaut bien une dizaine ^ mille francs. Autantque j'en profite... Penses-y, n'es ce pas?
Sur ces derniers mots, elle s'en alla en chantonnac Mais avec elle, ma résolution d'en finir était aus partie. Ses dernières paroles avaient donné une esp rance à ma passion du jeu. Oui, mon mobilier valaj au bas mot, une dizaine de mille francs. Avec ceJ somme, ne pouvais-je pas me rattraper comme un 1
OU un tel? El ma mémoire me rappela cinq ou six joueurs qu'une heureuse chance avait ramenés sur l'eau au moment même où, comme moi, ils étaient coulés à fond.
Je n'eus d'abord qu'à m'applaudir de m'être raccro* ché aux branches, car la veine me revint et me rendit, sinon ce que j'avais perdu, tout au moins une somme assez forte pour, si je m'étais arrêté, me préserver de cette misère qui, quand elle s'était présentée une première fois, m'avait conseillé le suicide. La débâcle reparut bientôt et me remit aussi à sec que le jour où Âglaé m'avait quitté. Je fis argent de quelques bijoux qui m'étaient restés. Us me servirent à lutter un mois et je me retrouvai, sans rien que je pusses vendre, devant ces pistolets que j'avais remis en place deux années auparavant, car mon dernier combat contre la ruine avait duré deux années entières.
J'avais déjà appuyé l'arme contre ma tempe quand on sonna à ma porte. Si désespéré qu'il soit, l'homme ne demande qu'à se rattacher au plus stupide espoir. A ce coup de sonnette, je m'imaginai que Roudiac qui, la veille, avait refusé net de me prêter mille francs, s'était repenti de son refus et qu'il m'apportait la somme. J'allai donc ouvrir et je me trouvai en présence de mon ancienne maîtresse.
— Qu'es-tu donc devenue, depuis deux ans que je ne t'ai vue, ma chère Aglaé? demandai-je, après l'avoir fait entrer.
— D'abord, mon bon, me dit-elle, il faut cesser de m'appeler Aglaé et me donner mon nom de famille qui est plus convenable et plus sérieux pour mon nouvel état.
— Bahl alors comment doîs-je te nommer?
— Madame Durondeau.
— Et quel est ce nouvel état?
— As-tu oublié que, de ton temps, je suivais déjà des cours pour être sage- femme? J'ai enfin obtenu mon diplôme la semaine dernière, et voilà deux jours que j'ai ouvert mon établissement.
Viens-tu donc me prier de t'envoyeir des clieiites ?
lui dis-je en riant.
Non. Je suis certaine qu'avec un peu d'adresse
je me ferai, toute seule, une clientèle qui m'enrichira
vile.
Vraiment ! alors quel motif t'amène?
La Durondeau, au lieu de me répondre, me montra le pistolet que, pour aller lui ouvrir, j'avais px>sé sur le marbre de la cheminée.
— Il paradt, ricana-t-elle, que tu mets le temps à réfléchir, toi. Quand je suis partie, il y a deux ans, tu allais te brûler la cervelle... et je te retrouve au même point, l'arme en main, mais toujours vivant.
— Si j'ai encore vécu deux années, c'est grâce à toi qui, en partant, m'avais indiqué une ressource.
— Laquelle?... car, si j'ai bonne mémoire, je t'en avais enseigné deux.
Celle de vendre mon mobilier... Mais de quelle
seconde ressource me parles-tu donc?
— Ne t'avais-je pas aussi conseillé de vendre ton nom?
— Ah 1 oui, fis-je en riant.
Mais ma gaîté ne gagna pas la Durondeau qui, avec le plus beau sang-froid, prononça :
— Oui ou non, es-tu décidé à faire argent de ton nom et de ton titre de comte ?
Une idée folle me traversa le cerveau. Je m'imaginai
que la sage-femme, maintenant qu'elle avait ce qu'elle
^^^ appelait une position, croyait pouvoir traiter d'égal à
"rr V
ÏSS FILLSS DE L ËPIGIER ^ \&^
égal avec moi, rainé à fond et à deax doigts du suicide. A cette pensée, j*éclatai de rire, en m'écrian^ :
— Ahçàltuveux donc être comtesse de Blèves, ma fille?
Je croyais qu'elle se déconcerterait en se voyant'de- Tinée. Il n'en fut rien, car, à son tour, elle pouffa de rire et me riposta de cette voix gouailleuse et triviale qui lui était habituelle :
— Moi! devenir comtesse de Elèves! Ah! fichtre non! je t'en flanque mon billet!... Avec ça que tu fais un joli coco à épouser. Joueur comme tu l'es et ne sacknt rien faire, tu m'aurais bien vite mangé mes quatre sous!
Fort étonné que, du moment qu'elle n'avait pas de Tues personnelles, la Durondeau revînt, à deux années de distance, sur cette proposition de vendre mon nom, lie demandai ;
— Mais, si ce n'est pour toi que tu agis, tu as donc sous la main une personne qui achèterait le titre que tu dédaignes?
— Une personne? Oh ! ce serait peu. Je t'en trouvera dix, vingt... Autant de fois tu diras oui, autant de fois je te présenterai une personne pour t'acheter tes nom et titre.
— Nous ne sommes pourtant pas en Turquie, ma chère amie.
— Pourquoi me dis-tu cela?
— Parce que la polygamie n'est pas autorisée en france et que tu me proposes d'épouser vingt femmes.
A cette réponse, la Durondeau me regarda en face, ^t, après avoir haussé les épaules :
-- Est-ce que je te parle d'épouser, grand niais? là- *a-trelle. .
"^ Il y a deux ans, ne m'as-tu pas conseillé de prendre
161 LG COUTE OHBIBUS
quelque vieille femmB riche qui serait enchanlée d'échanger ses écus contre un mari jeune et noble?
-^ C'est possible que je t'aie, jadis, donné ce conseil, Mais, avec le temps, les idées mûrissent et se perfec- I ionnent. On trouve de mieux en mieus. S'il n'en avail pas toujours été ainsi, on se battrait encore à l'arbalète.
— Et, tu as trouvé mieux que de me marier!
— Oui... d'abord parce que je te sais une horreur profonde du mariage,
— C'est vrai. Et ensuite ?
— Ensuite parce que, consentirais-tu même au conjungo, je ne voudrais pas faire le malheur d'une [erome, jeune ou vieille, en lui colloquant un époux de ta sorte, ([ui la ruinerait en un clin d'ceil.
Cela dit, Aglaé fit une petite pause, puis elle ajouta d'un ton calme : '
— Alors j'ai inventé une façon de tout concilier... de te faire battre monnaie avec ta noblesse sans qu'il âoit question de mariage.
J'ouvris des yeux étonnés à cette phrase. Mais, curieux de savoir à quoi elle tendait, je n'interrompis P"^ la Durondeau, qui continua ainsi ;
— Je me trompe en disant que j'ai inventé, car je dois avouer que l'idée n'est pas de/aoi...
— De qui donc est-elle?
— De quelqu'un auquel je parlais de toi et de la w bine coraplÈte où tu te trouves... D'un ami dévoué qH
" m'aime beaucoup et voudrait voir mon établissetnenl
de sage-femme m'enrichir promptement.
— Ton amant, n'est-ce pasî
— Mon amant, oui, j'en conviens. Un garçon ^A intelligent, val... et qui te porte aussi beaucoup d i"»! térfit.
— Bah ! fis-je railleusement.
— Beaucoup, beaucoup d'intérêt, je te Taffinne, car, hier, quand nous causions de ta ruine qui te forcera bientôt à sucer ton pouce à l'heure du repas, jl (û'a dit comme ça : « Si ton pané de comte n'est pas an idiot, on pourra, de temps à autre, lui faire trouver an billet de mille francs. » Tu vois qu'il te porte intérêt, bein !
La grossièreté cruelle et cynique avec laquelle cette créature, qui avait vécu de ma générosité, insultait à ma chute, excita en moi un dégoût profond. Jésus pourtant le dissimuler sous une feinte gaieté et, le sourire aux lèvres, je demandai :
' — Il remue donc les billets de mille francs à la pelle. Ion bien-aimé ?
— Ohl non.:. Il n'a pas une pareille chance, ce pauvre Rémy.
— Ah! ahl il se nomme Rémy... Peut-on savoir lussi quelle profession il exerce?
— Une profession fort modeste, mais je n'en rougis pas pour lui... il est garçon de bureau à la mairie du leuxième arrondissement.
Malgré moi, mon amour-propre froissé se trahit par e ton méprisant qui accentua ma réplique.
— Tudieu ! m'écriai-je, le comte de Elèves est vraiment bien fier d'avoir pu mériter la protection d'un ?arçon de bureau.
— « On a souvent besoin d'un plus petit que soi », 'écita Aglaé.
Puis, irritée par ma moue de dédain, elle ajouta l'une voix sèche :
— Et, ensuite, tu sais? toi ! un garçon de bureau intelligent, qui a des économies, vaut toujours bien un
166 CE GOKTE OSSUCS
comte de Blèves qni, demain, tndnera la saTate, faute de «aToir quoi faire de ses dix doigts.
Alors elle gagna la porte et, comme j*aTais coura après elle pour la retenir, elle se retourna et me lâcha cet adien :
— Bien le bonjour, mon cher. Quend arriyera le moment où la faim te grouillera an ventre, ta ne seras peutrètre pas si orgueilleux... Alors écris-moi et je Tiendrai continuer la conversation. Jusque-là, cuve ta morgue et tiche que le boucher t'avance une côtelette sur tes parchemins.
Cela dit, elle disparut en faisant claquer la porte derrière elle.
Mais, en partant, elle avait semé sur ma ruine une graine que la nécessité ne devait pas tarder à faire germer. L'heure vint où, à bout de crédit et ne sachant plus où je logerais le lendemain, je me vis sur l'infime bord du fossé dans lequel il me fallait faire la culbute. Malheureusement la misère avait énervé mon énergie et émoussé ma dignité ; je n'avais plus le courage du suicide. Alors je pensai à ces billets de mille francs que le garçon de bureau prétendait pouvoir me faire gagner. Je pris vingt-quatre heures pourm'habituer à ridée que ces secours ne devaient pas m'arriver d'une manière bien catholique et qu'il me serait, en échange, demandé quelque turpitude.
Enfin, résolu, j'écrivis à Aglaé.
Le lendemain, elle accourut chez moi et me sauva de l'embarras d'avouer que je mettais les pouces, en me disant dès le début :
— C'est malheureux que tu ne te sois pas décidé plus tôt, car nous avons raté déjà deux bien belles occasions.
Ce « nous^ » sur lequel la Durondeau avait pesé, me
LES FIUtES PB L'^PICIBR 167
prouva qa'il s'agissait d'une spécnlation de compte à demi, on, pour mieux dire^ d'une opération qui intéressait trois associés, car il était à présumer que Rémy, rinventeur de la chose, devait s'être réservé une part. Cependant la sage-femme avait continué :
*- Une question avant tout... As-tu tes parchemins bien en règle, bien complets? Avant de vendre une marchandise, il faut être en mesure de prouver qu'on en est réellement propriétaire.
— Ne crains rien. Je suis tout ce qu'il y a de plus authentiquement comte de Blèves.
— Bon ! fit-elle, alors écoute-moi de toutes tes oreilles... Tu vas voir, mon cher, qu'on ne te demande pas de boire la mer avec ses poissons.
La recommandation d'ouvrir mes oreilles était inupe, surtout après cette phrase dont l'appuya encore P Durondeau :
— Et tu sais que, si tu dis oui, nous ne te tiendrons (as longtemps le bec dans l'eau, attendu qu'il y a tout ^e suite un chiifon de mille à gagner.
Elle allait parler quand, tout à coup, elle porta la P^^in à sa poche en s'écriant :
— J'oubliais !... j'ai à te remettre un petit livre qui, pand tu l'auras consulté à tète reposée, te prouvera Que nous n'exigerons de toi rien qui ne soit légal.
Ce disant, elle avait fini par tirer de sa poche le livre aniioncé qu'elle me tendit du côté du dos pour je pusse ^n lire le titre.
— Tiens, ajouta-t-elle, tu vois que je ne t'impose ^s une lecture capable de t'enfiammer l'imagination. ^^Y} en me confiant ce bouquin pour toi, m'a dit \% tout d'abord, tu le trouverais beaucoup moins 'Dausanl que Fmblas ou le Portier des Chartreux, mais Ju'il finirait par t'întéresser vivement.
168 LE COMTE OM]!iIBUS
— Les codes français I lus-je avec surprise, après avoir pris le volume des mains de la Durondeau.
A ce point de son récit, le père Omnibus se tourna vers le livre qu'il avait posé sur la table, à côté de lui, en commençant Thistoire de sa vie, et continua :
— Oui, le voici, ce recueil de nos lois qui tae fut remis, il y a trente ans, par la sage-femme, alors jeune et belle fille, aujourd'hui si laide... Et son Rémy n'avait pas tort de prétendre qu'à la longue je trouverais cette lecture intéressante, car j'ai feuilleté le livre bien des fois.
Jacotot avait souffert avec impatience cette interruption d'un récit qu'il avait suivi, bouche béante et l'oreille tendue. Anxieux d'en connaître la suite, il demanda d'une voix brève :
— Voyons, que voulaient de vous la Durondeau et son amant Rémy? 1
— Vous allez le savoir.
Mais comme le vieillard ouvrait la bouche pour continuer, un coup de sonnette se fît entendre à la porte du logis.
— On sonne, dit le conteur.
— Bahl laissons sonner, décida Jacotot, voulant que son associé continuât de parler.
— Non, non, il faut ouvrir, insista le père Onaaibus. Dans notre position, nous ne devons négliger aucuri événement... Qui sait si la personne qui veut entrée ne va pas, sans s'en douter, nous apporter un rensei^ gnement précieux? Qui nous assure que ce n'est peut^ être pas la belle Andrée, venant vous demander ce service inconnu qu'elle vous a payé d'avance ceni mille francs?
Le nom d'Andrée décida Jacotot à introduire l'iu'^ terrupteur, qui venait de sonner une seconde fois.