U COMTE
effrayant? dit le jeune honune d'une voix rassurante.
— Ce n'est pas vods qui me troublez, monsieur le médecin.
— Quoi donc alors?
— C'est ce que j*ai à vous confier... Je n*ai pas cessé de frémir depuis que Pichard m'a conté la chose.
— D'abord, qu'est-ce que Pichard?
— C'est mon amoureux, avoua naïvement la jeune fille.
Puis, en voyant un sourire sur les lèvres du diimiste, elle s'écria avec un accent qui vibrait de sincérité :
— Mon amoureux pour le bon motif!... Je vous prie de croire que je suis une honnête fille.
— Je n'en doute pas, mon enfant. Donc, nous disions que c'est Pichard qui vous a conté la chose... Eît après?
— Aussitôt, je me suis dit : Il y a là une bonne action à faire pour toi, Christine...
. — Ah I vous vous appelez Christine ?
— Oui, monsieur.
— Bien. Continuez. Est-ce que cette bonne action consistait à venir me chercher pour votre amoureux?
— Non, pas pour lui, mais pour une dame qui est bien malade... Oh I mais bien, bien malade !
— Et que la misère empêche de consulter un.médecin, n'est-ce pas?
— Oh 1 non, ce n'est pas la misère, car mon p^t Pichard m'affirme qu'elle est très riche.
— Alors, puisqu'elle est riche, pourquoi un médecin ne lui donne-t-il pas ses soins ?
Parce que ceux qui entourent cette malheureuse dame ne laissent pas arriver un docteur jusqu'à elle. — r Vraiment?
— Ni un notaire.
— Est-ce possible?
— Ni aucun parent I On a fait le vide autour d'elle et on attend qu'elle meure. Même que Pichard, qui était tout pâle en me faisant cet aveu, a ajouté : « Je tremble que, trouvant qu'elle traîne trop, ils ne veuillent Mter sa mort... » Oui, il m'a révélé cela... N'est-ce pas que c'est horrible?... Alors, moi, je me suis encoredit: « n faut que je prévienne an médecin qui pénétrera de force dans la maison, car ces gens-là auront peur de quiconque parlera haut. » Ce qui fait que je suis venue à toute haleine chercher un médecin à Vincennes oit lin bijoutier m'a donné votre adresse.
Et, joignant les mains, la gracieuse Christine termina en s'écriant d'une voix suppliante :
— Je vous en conjure, mon bon monsieur le docteur, allez voir l'infortunée qu'on laisse mourir ! Il est peutêtre encore temps pour la sauver !
— Oui, oui, j'irai; je m'y engage, ma charmante,. dit Jacotot ému. Mais, avant de faire cette démarche, il faut être bien certain de 5on fait, avoir des détails, is'ôtre assuré qu'il n'y a pas eu exagération de la part de votre amoureux, car c'est bien grave ce que vous me contez là... Il s'agit d'une séquestration et la loi punit sévèrement ce crime. Donc, il ne faut pas procéder à la légère; j'ai besoin de renseignements précis... Voyons ; tout à l'heure vous avez dit : « Ces gens4à auront peur de quiconque parlera haut. » De quels gens est-il question?
*--. De ceux qui entourent la malade... de ses domestiques.
— Ahl ce sont ses domestiques qui font le vide autour de cette dame et empêchent aucun étranger de parvenir jusqu'à elle?
L£ OÛOITe ooooBrs
— Ocriy depuis le comnieaceinent de sa maladie, quand elle n'était encore que parahrsée de la moitîë do corps...
— La malade est donc atteinte de paralysie? inlo^ rompit Jacotot.
'— A la suite d'une congestion, elle était demeurée pri?ée de l'usage de la langue et de tout le côté gauche do corps. .• Aujourd'hui^ l'autre côté se prend aussi. La malheureuse remue encore la main droite ; mais bientôt, les doigts deviendront inertes.
— De sorte que, s'il lui est impossible de parler, cette dame peut encore écrire?
— Je le crois.
-— Bien. Revenons aux domestiques. Vous disiez qu*au commencement de la maladie...
«-" Sous prétexte que leur maîtresse avait besoin de calme, d*isolement, ils lui ont fait quitter le boulevard Saint-Martin, trop bruyant, qu'elle habitait et ils l'ont transportée dans une petite maison de la rue de l'Est, louée en totalité. Une fois là, ils l'ont tenue à l'ombre, bien isolée. C^est tout au plus s'ils pensent à lui donner à manger. Ils ont même été jusqu'à couper le fil de sa sonnette d'alcôve dont le bruit les agaçait à l'offlco.
— Dans quel but pensez-vous qu'ils agissent?
— L'intendant leur a promis qu'il en résulterait une pension de mille francs pour chacun d'eux.
— Mais comment se fait-t-il que votre amoureux connaisse tous ces détails ?
— Parce que, pour son malheur, il fait partie de la maison... Il est employé aux écuries, avoua la gentille Christine en tremblant un peu.
— Et il vous a tout dit?
— C'est moi qui, peu à peu, l'ai confessé. Gomme
I4ÈS PiLLES DE L'ÉPidiER 173
nous nous entretenions de notre avenir, de notre ma* riage, il m'a parlé de cette rente de mille francs qu'il espérait. En ne le voyant pas s'expliquer bien franche- , ment à ce sujet, la curiosité m'est venue^et je lui ai adroitement tiré les vers du nez. Alors je lui ai montré à quel point il se compromettait et je lui ai enjoint de cesser d'âtre le complice des autres. Il a tremblé, mon pauvre petit Pichard ; mais il n'a osé rien faire ni dire en faveur de sa maîtresse, car il a une peur bleue de M. Goberju.
— Qu'est-ce que M. Goberju?
— C'est l'intendant.
— Celui qui mène la bande? Gomment donc compte* t-il réaliser sa promesse d'une pension de mille francs à chacun de ceux qui l'auront aidé? Il m'a tout Tair d'être un rusé coquin.
Christine secoua la tète en disant :
— Là- dessus mon Pichard a un soupçon.
— Lequel?
— Que Goberju, si coquin qu'il puisse èlre, est guidé par un autre encore plus gredin que lui.
— Votre amoureux connaît-il ce dernier?
— Malheureusement noni soupira la jeune fille. Puis, avec une volubilité nerveuse que lui inspirait
la crainte que son amant fût plus tard compromis, elle continua :
— Gomme je ne veux pas qu'il en cuise un jour à mon Pichard chéri, je me suis décidée, sans l'en prévenir, à mettre moi-môme le feu à la mine en envoyant un médecin à la malheureuse dame.
Et reprenant le ton de la prière :
— Vous irez la voir, n'est-ce pas, monsieur le docteur? Vous me l'avez bien promis, ajouta-t-elle.
Si (furieux qu'il fût de suivre cette aventure. Jacotot
l'était encore plus d'entendre la fin de l'histoire du père Omnibas. En conséquence, il répondit sans trop grand empressement :
— Oui, ma jolie enfant, j'irai ce soir... ou demain... TOUS pouvez compter sur ma parole.
Mais cet engagement ne contenta pas Christine, qni s'écria d'une voix précipitée :
— Non, non, pas demain ! pas même ce soir! il serait peut-être trop tard î... c'est tout de suite quMl faut vous rendre chez madame de Maucieux.
Quand la jeune fille était entrée chez lui, Jacotot l'avait fait asseoir sur un siège qui tournait le dos au cabinet dans lequel était enfermé le comte de Blèves. La porte de ce cabinet était vitrée et, de l'autre côté, pendait un rideau qui cachait la vue de l'intérieur de cette sorte de porte-manteau.
A peine Christine, en disant qu'il fallait agir tout de suite, eût-elle prononcé le nom de madame de Maucieux que Jacotot, qui se tenait de face à la porte du cabinet, vit le rideau se soulever et apparaître le visage du père Omnibus qui, en secouant vivement la tête, lui faisait signe d'acquiescer à la demande de la jeune fille.
— Allons, soit, ma belle, dit-il aussitôt ; puisque, selon vous, il y a tant péril à tarder, je serai chez votre protégée dans deux heures... Nous disons donc; madame de Maucieux, rue de l'Est,... numéro?
— Numéro 54, prononça Christine en se levant d'u» bond joyeux. >
Ensuite, pensant à son amoureux :
— De grâce, fît-elle anxieusement, ne trahissez pas mon petit Pichard ! Ne dites rien qui l'expose à la vengeance de l'intendant, ce terrible Goberju qui lui fait si peur.
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Et, sans attendre de réponse, la jeune ûUe, tout heureuse de sa bonne action, s'élança vers la porte et disparut en disant :
— Je me sauve... Pourvu que mon absence n'ait pas inquiété ma chère maîtresse !
Ce départ avait été si prompt que Jacotot, déjà un peu distrait par les signes de tête que lui avait adressés le père Omnibus au nom de madame de Maucieux,^ ne songea pas à la retenir.
— Tiens ! se dit-il dès que la porte se fut refermée, j'ai oublié de demander à cette Christine qui elle est et où elle demeure... Bah! elle reviendra savoir le résultat de ma démarche.
Jacotot achevait à peine cette réflexion que le comte de Blèves, sorti de sa cachette, prononçait d'un ton bref:
— Vous savez, mon cher, qu'il faut vous rendre sans délai chez madame de Maucieux.
I —Pas avant, toutefois, que vous ne m'ayez terminé I votre histoire, dit le jeune homme.
— Non, non, fit impérieusement le père Omnibus,. d'abord et avant tout madame de Maucieux.
Il y avait dans l'intonation de M. de Blèves une si formelle injonction que Jacotot, ne pouvant admettre que le vieillard sceptique, touché par les prières de Christine, se fût tout à coup pris de compassion, sans la connaître, pour la malade, lui demanda en souriant :
— Cette dame représente-t-elle donc pour vous un des doux souvenirs du passé ?
! — Elle représente surtout trois cent bonnes mille Kvres de rentes qui nous passeront sous le nez, si ^ous lambinez stupidement, au lieu de partir, répliqua sèchement le vieillard.
176 16 COMTE OMKIBUS
— Diable ! que ne le disiez-vous tout de suite, mon cberl ricana le médecin en suivant, sans plus hésiter, le comte qui se dirigeait vers la sortie.
Arrivés dans la rue, les deux hommes remontèrent le cours de Yincennes jusqu'à la barrière où se trouvait une station de voitures.
«— Prenons un fiacre, commanda le père Omnibus.
— Venez-vous donc avec moi ? demanda le jeune homme, peu flatté de faire route avec ce compagnon en guenilles.
Pour toute réponse, M. de Blèves entra le premier dans la voiture, et quand il se fut installé dans son coiD^ il dit au chimiste qui allait monter :
— Commandez au cocher, quand il sera rue de l'Est, d'arrêter sa voiture quelques maisons avant le n° 54.
Le fiacre se mettait à peine en marche que Jacotot, voulant chasser ses deux lièvres à la fois, revenait à l'assaut en disant :
— Pendant que nous nous rendons chez cette dame de Maucieux, ne pouvez-vous me continuer votre histoire ? Je grille d'impatience de connaître le moyea que la Durondeau et son amant Rémy avaient inventé pour vous faire battre monnaie avec votre nom.
Mais le comte secoua la tête. '
— A quoi bon ? fît-il. Au lieu de paroles, vous allez! avoir des faits qui vous expliqueront clairement notH affaire et je serai là pour vous compléter ce que vous n'aurez pas deviné. Maintenant, laissez-moi réfléch au mystère qui se cache sous cette séquestration madame de Maucieux, dont les domestiques ne son en cette affaire, que de simples pantins qu'une habi main fait mouvoir.
Sur ce, le vieillard se rencoigna dans son angle i fiacre et pas une autre parole ne fut prononcée ju!
LES FILLES OB l'ÉPICIBR 177
qu'au moment où le cocher, suivant Tordre reçu, arrêta son cheval aune trentaine de mètres du numéro indiqué, devant un modeste café dont la devanture était intérieurement garnie de rideaux qui ne permettaient pas, du dehors, de voir les consommateurs de l'établissement. Par contre, les clients, à travers la mince mousseline de ces rideaux, pouvaient apercevoir lame et tout ce qui s'y passait.
Par malheur, on ne saurait songer à tout. Ce détail échappa au comte tout occupé, après être descendu de voiture, à repousser son associé qui voulait aussi en sortir.
— Non, dit-il, restez dans le fiacre qui va vous mener devant la maison même ; car, au besoin, le cocher sera un témoin qu'on vous aura refusé la porte... Moi, je vous quitte ici et, au retour, vous me prendrez à la sortie du Luxembourg, grille de l'Observatoire, attendu qu'il est inutile qu'on nous voie ensemble dans les parages de la maison... Observez bien tout par le menu afin de m'en rendre un compte exact... Le combat est engagé, marchez en avant, tête baissée et sans rien comprendre encore... Ayez confiance en nioi, jevous réponds que nous gagnerons la bataille.
Et, refermant la portière, le comte cria au cocher :
— Touchez au n** 54.
Avant que la voiture se fut mise en mouvement, le père Omnibns put encore adressera Jacotot cette dernière recommandation :
— Traitez-moi l'intendant Goberju haut la main. Soyez hautain avec le drôle et, s'il le faut, menacez du commissaire.
Après ces instructions données, et sans suivre du regard le fiacre qui s'éloignait, le comte détala preste- Daent dans la direction de la grille du Luxembourg où
devait le retrouver Jacotot à sa sortie de chez madame de Maucieux.
Cette précaution de se séparer avant d'arriver au n" 54, afin de n'être pas vu§ ensemble, eût été excellente si le père Omnibus était descendu de voiture et avait donné ses ordres à Jacotot en tout autre endroit que la façade du café.
Deux consommateurs attablés près de la vitrine, derrière le rideau, avaient vu le fiacre s'arrêter et le comte en sortir. Us n'avaient pas perdu un seul mot des instructions données par M. de BIèves, dont les paroles leur arrivaient aux oreilles par un vasistas, ouvert pour aérer le café.
De ces écouteurs, l'un, qui ne connaissait ni le comte ni le médecin, était d'abord resté indifférent à la scène ; mais l'autre, s'il ne pouvait dévisager le père Omnibus qui, descendu sur le trottoir, lui tournait le dos, avait aperçu Jacotot avançant la tète par la portière pour mieux écouter les recommandations de son associé.
— Le chimiste 1 1 1 Que vient-il faire en ce quartier? s'était'il demandé.
Tout à coup le premier buveur s'était trémoussé sur son tabouret et l'œil écarquillé, la face déconfite, il avait bégayé :
— Hein! il est question de moi !... Est-ce que vous n'avez pas entendu le vieux dire qu'il faut me traiter haut la main ?
— Oui, mon bon Goberju, il a positivement recommandé cela, avait répondu le second buveur.
— Mais, écoutez donc encore... Ne parlent-ils pas aussi de venir à la maison pour voir madame de Mau* cieux?
LES PILLES DE L ÉPICiER i7d
•—Oui, telle e^i leur mlentioUy cifiirma l'intcrrc^é en se mettant à rire et à se frotter les mains.
Cette gaieté ne fit que doubler rémoi de Tin tendant ^
tiioberju qui souffla en tremblant:
— Quoi yous trouvez cela drôle, vous !... Mais, si la mèche est éventée, nous sommes enfoncés... Tout est perdu, monsieur Rémy ; la débâcle est complète ! •
L'usurier, car c'était lui qui, à cette heure matinale |où il était certain que le café serait désert, était venu ^'attabler avec son compère Goberju, auquel il avait lesoin de parler;, Tusurier, disons-nous, loin de partager la terreur de l'intendant, étendit la main pardessus la table, et, la posant sur la tête du peureux, il h fît courber jusqu'à lui ; pois,'[se penchant à son oreille, il lui murmura d'une voix qui frémissait de joie:
— Calme-toi donc, imbécile ! La chance est pour BOUS. Si le diable m'avait promis d'exaucer un de mes fœux, je ne lui aurais pas demandé autre chose que % jeune homme, de lui-même, sans que rien pût trouver que je l'y avais poussé, vînt voir ta maîtresse. • Ensuite, bien que la femme qui se tenait au compoir fût trop éloignée pour entendre, Rémy baissa encore la voix pour ajouter :
— Ecoute et comprends vite, car ces hommes vont N séparer et il ne faut pas perdre de temps à répéter pes mots... Voici ce que tu vas faire.
i Alors, rapidement, l'usurier murmura quelques phrases à l'oreille de Goberju.
-* A présent, file comme un cerf et tâche d'arriver curies talons du jeune homme, cqmmanda-t-il au Moment oh le fiacre partait et où le père Omnibus ^'6u allait attendre son associé à la grille du jardin ^Q Luxembourg.
mec .. V. ' V Ti '
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XES FILLES DB l'ÉPICIER 181
— Je paye tout c& qui pourra vous être agréable, nion brave Pirouette.
Nous laisserons momentanément Rémy en tôte-àtête avec son invité pour suivre Jacotot qui venait de descendre de son fiacre devant la porte du n* 54.
Gomme celle de toutes les maisons particulières, la porte cochère était fermée.
— Soyons impérieux et insolent, se dit Jacotot en tirant le bouton de la sonnette.
Ce ne fut qu'au troisième coup, et ce dernier avait été donné la main de maître, que la porte s'ouvrit devant le jeune bomme qui s'engagea sous la voûte sans même se donner la peine de tirer la porte derlière lui.
— Etes-vous donc sourd? demanda-t-il sèchement au concierge qui, debout sur le seuil de sa loge, le regardait s'approcher d'un œil que troublait une légère inquiétude.
Puis, sans laisser répondre cet homme, dont cette manière de l'aborder avait augmenté Témoi, Jacotot lâcha avec une intonation impérative :
— Faites-moi venir le nommé Goberju.
L'injonction, qui sentait son autorité d'une lieue,
acheva de faire perdre son sang-froid au concierge dont la conscience timorée [transforma immédiate^ ment le visiteur en un magistrat.
-—M. Goberju n'est pas à la maison pour le moment, répondit-il avec effort.
— Alors, à défaut de lui, conduisez-moi tout de suite à madame de Maucieux.
Soit que la frayeur l'immobilisât, soit que le concierge voulût tenter de la résistance, il ne bougea pas •^e place et parut n'avoir pas compris l'ordre.
-« Qu'est-ce à dire? fit Jacotot en montant d'un ton
sur la gamme de sa morgue hautaine, refuse*z-vou& d'obéir? Serait-il vrai, ainsi que le bruit en court, que vous et les autres domestiques, vous efforciez de séquestrer votre maîtresse?
A cette accusation, le valet, éperdu et tremblant, s'inclina et il avait déjà fait un pas pour précéder le jeune homme, quand son regard, passant par-dessu& l'épaule du ^médecin, aperçut l'intendant qui s'avançait sous la voûte.
— Voici M. Goberju qui rentre, annonça-t^ avec la joie de voir se tourner sur un autre l'orage qui le
menaçait.
Jacotot pivota aussitôt s«r ses talons et fit face à l'intendant qui, après avoir exécuté un humble salut> prononça respectueusement :
— Si j'ai bien compris ce que monsieur disait au moment où je suis entré, il témoignait le désir de voir madame de Maucieux?
— Oui. Refusez-vous de me conduire près d'elle?
— Ma digne et bonne maîtresse étant fort malade, a donné l'ordre de renvoyer chaque visiteur.
— - Même un médecin ? appuya Jacotot qui s'apprêtait à houspiller le récalcitrant.
— 11 n'a été fait aucune exception, attendu que madame, après avoir essayé de tout pour se guérir, a pris en aversion médecine et médecins, débita Tintendant avec le plus beau calme.
— Alors vous refusez de me mener à madame de Maucieux? répéta le jeunB homme qui, avant de monter sur ses grands chevaux, voulait mettre Goberju au pied du mur.
-^ Nullement, car monsieur m'a mis dans l'impossibilité d'obéir à ma consigne.
— Bah I en q«oi faisant? dit le chimiste étoûiié.
LES JPlïiES DE L*ÉPICIEB " 483
r- En se servant d'un mot contre lequel protestent mon honneur, ma probité, mon dévouement...
— Quel mot?
— Celui de séquestration. Pour prouver sans réplique que madame n'est nullement séquestrée, je vais servir dlntroducteùr à monsieur.
— Marchez, je vous suis, ordonna le chimiste, fort déconcerté par cette concession obtenue.
Mais au lieu de se mettre en route, l'intendant demeura immobile et, en secouant la tête, avec une voix pleine d'une hésitation timide et obséquieuse, il prononça :
— Seulement, au préalable, je me permettrai de réclamer de monsieur une légère complaisance.
Bien décidé à briser les vitres s'il rencontrait une résistance, Jacotot avait été quelque peu décontenancé par la facilité avec laquelle l'intendant s'était soumis à son désir de voir madame de Maucieux. Mais à cette restriction que Goberju avait l'air de vouloir mettre à son obéissance, le chimiste, croyant que c'était un bâton qu'on voulait adroitement lui glisser dans les roues, retrouva immédiatement son verbe haut.
— Une complaisance? fit-il dédaigneusement, en quoi avez-vous à réclamer une complaisance de ma part?
— Si bas placé qu'il soit, il est permis à tout honnête homme de défendre son honneur qu'on attaque, répondit Goberju d'un ton triste»
— Ai-je donc attaqué votre honneur?
-î- Oui. Tout à l'heure, monsieur a prononcé, je le répète, le mot de séquestration contre lequel proteste mon dévouement à mon excellente et bien-aimée maîtresse. Or, ce mot, que monsieur a employé, sans
réfléchir peut-être à toute sa portée, compromet ma réputation. Je veux donc qu'il soit bien constaté que je ne séquestre pas ma maîtresse et que, si j'empêche les visiteurs d'arriver jusqu'à elle, c'est uniquement... uniquement, j'appuie sur lie mot... pour obéira l'ordre qui m'a été donné.
Jacotot avait écouté l'intendant en le regardant bien en face pendant que ce celui-ci débitait ses phrases d'une voix lente et péniblenient affectée.
— C'est à croire que ce gaillard-là n'est pas un coquin... Est-ce que la petite Christine m'aurait trompé en prétendant qu'il garde sa maîtresse sous clef? pensa le jeune homme.
Puis tout haut :
-« Du moment, dit-il, que vous consentez à me conduire près de madame de Maucieux, je retire le mot de séquestration.
— Oui, oui, fit Goberju en secouant la tête, je suis bien certain que monsieur ne conserve plus le moindre doute injurieux pour moi..* mais, lui convaincu, d'autres n'en garderont pas moins leurs préventions.
— Quels autres?
— Monsieur oublie-t-il donc qu'en parlant de séquestration il s'est écrié : « Serait-il vrai, comme le bruit en courte que... etc., etc. » Donc ce déshonorant soupçon auquel monsieur m'a fait Thonneur de renoncer, d'autres l'ont aussi et peuvent propager une accusation infâme... C'est à « ce bruit qui court » que je veux mettre fin... Un pauvre homme comme moi, qui n'a pour tout bien qu'une réputation irréprochable, est donc fort excusable de vouloir la défendre contre ceux qui l'accusent injustement... La petite complaisance que j'invoque de monsieur n*a
LES FltLES 'DE L'jgPIGIBR 185
d'autre but que de me mettre à Tabri contre une épouvantable médisance. >
— Ahl çà, que réclamez- vous de moi?
— Qu'il me soit permis de faire constater par témoins que je n'ai pas refusé à moiisieur de lui laisser Toirma maîtresse.
— Est-ce que vous allez requérir un huissier pour en dresser un procès-verbal? dit Jacotot en pouffant de rire à cette demande.
— Non, mais si monsieur a quelques amis dans le quartier.;.
— Je n'y connais âme qui vive.
— Alors monsieur me permet-il d'invoquer l'assistance de boutiquiers voisins? insista Goberju.
Ce qui avait d'abord lancé Jacotot dans l'aventure c'était l'affirmation de Christine que madame dé Maucieux était la victime de ses domestiques. Du moment que Goberju consentait à le laisser approcher de sa maîtresse, l'intérêt que lar malade avait inspiré au jeune homme s'amoindrissait dempitié. Il aurait donc bien volontiers lâché pied, s'il ne s'était rappelé que le père Omnibus lui avait dit. que cette dame se rattachait à son passé et qu'il importait de connaître la gravité de sa situation.
Pourvu qu'il arrivât à madame de Maucieux, il lui importait peu d'accorder au susceptible Goberju la concession qu'il sollicitait au nom de son honneur.
Mais, avant de lâcher son oui, Jacotot se demanda d'abord si l'exigence de l'intendant ne cachait pas un piège. Ne voyant aucun péril pour lui à se soumettre à la formalité bête que réclamait son homme, il finit par dire en riant :
— Allez chercher qui vous voudrez. ,
•» Au fait I au fait I cria sèchement Jacotot, agacé par rhypocrisie de maître Goberju.
— Ma maîtresse, dis-je, en ce moment très-malade, m'a donné la consigne formelle de ne laisser aucune Tisite venir troubler sonrepos.. J'ai fait part de cette consigne à monsieur qui, bien que j'aie pu dire, â insisté pour m'obliger à désobéir aux ordres de madame de Maucieux.
Et en s'adressant directement à Jacotot :
-r Car vous avez insisté et vous insistez encore, n'est-ce pas ? Je tiens à ce que ces messieurs le constatent bien.
— Oui, je veux voir la malade; déclara d'un ton résolu Jacotot qui, mis en éveil parce que, lui avait soufflé Pichard, tenait, plus fort encore, à savoir ce qu'il en était.
— Donc, reprit Goberju en se retournant vers les témoins, devant l'opiniâtre volonté de monsieur et en supposant que, pour persister ainsi, il a un motif qu'il ne m'appartient pas de connaître, je me suis décidé... bien à contre-cœur, je l'avoue... à enfreindre, pour la première fois de ma vie, les ordres de ma maîtresse vénérée... Seulement pour prévenir les reproches qu'elle sera en droit de m'adresser plus tard, quand elle aura recouvré la santé, j'ai requis votre témoignage, mes chers voisins, pour que vous puissiez attester, à l'heure voulue, que monsieur m'avait, pour ainsi dire, forcé la main.
Et prenant encore le chimiste à partie :
— Car vous me forcez la main, monsieur... je vous prie d'en convenir? appuya-t-il.
Certes, tout ce que venait de déclarer Goberju, était la vérité et, pourtant, il y avait, dans son dire, quelque chose qui clochait et qui aurait dû attirer l'atten-
LES FlUES DE l'ÉPICIER . 189
tion de Jacotot; c'était que, devant les témoins, il n'était plus question de cette séquestration contre laquelle l'intendant avait protesté d'abord avec tant d'indignation. Mais, fatigué de cette comédie que, selon lui, jouait le misérable, Jacotot ne releva pas ce détail et riposta avec un accent d'impatience :
— Allons, Mons Goberju, trêve à cette scène ridicule! je veux, j'exige, entendez- vous? que vous me conduisiez à madame de Maucieuz.
A cette réponse, l'intendant salua les deux boutiquiers en leur disant :
— Vous pouvez vous retirer, mes bons. amis. Il ne me reste plus qu'à vous remercier de votre complaisance et à vous prier de vouloir bien me réserver, paur le jour oili je l'invoquerai, votre précieux témoignage.
Puis s'inclinant devant le chimiste :
— Monsieur veut-il bien me dire son nom pour que je l'annonce à madame? demanda-t-il.
—Le docteur Jacotot.
— Le docteur Jacotot, répéta lentement Goberju, en pesant sur chaque mot, comme s'il craignait que les témoins, qui allaient se retirer, n'eussent pas bien entendu.
Après quoi, faisant une nouvelle courbette respectueuse, il ajouta :
— Que monsieur daigne me suivre, je vais le conduire à ma maîtresse.
Tout en marchant sur les talons de son guide, Jacotot se rappela ce a trop tardi » qui lui avait été soufflé par Pichard, le bel amoureux de la camériste Christine.
— Cette canaille de Goberju sait que je ne dois trouver qu'un ca^davre, pensa-t-il.
Si le jeune homme n'avait pas été absorbé par cette
t90 IB HOMTE OHNIBOS
idée qu'il arrivait trop tard au secours de la malade, il aurait pu remarquer, sur sk route, Fespëce d'étonnement ef&ayé empreint sur lafaee de trois domestiques qui se rencontrèrent au passage de cet étranger pénétrant dans la maison, à la suite de Tintendant. Enfin, Goberju poussa une porte.
— M. le docteur Jacotot! cria-t-il.
Alors, s'effaçant pour céder le pas au visiteur, il lui montra un lit, placé au fond d'une vaste chambre.
— Madame est là, dit-il.
Resté seul, car l'intendant avait refermé la poPle derrière lui, Jacotot s'avança vers le lit en se répétant «ncore :
. — Je ne vais trouver qu'un cadavre.
Mais quand le jeune homme se fut approché du lit assez près pour que son regard put plonger dans la profondeur de l'alcôve, il changea d'avis.
— Elle vit encore ! se dit-il en apercevant deux yeux qui se fixaient sur lui avec une expression de ter- «ur.
Le mal qui la tuait avait tant vieilli madame de Mau- ^ieux qu'il eût été impossible de préciser son âge. Mais, à la régularité des traits, quen' avait pu altérer le ravage de la souffrance, on pouvait encore reconnaître combien jadis avait dû être belle cette tête qui, renversée f5ur l'oreiller, au milieu des flots d'une épaisse chevelure devenue entièrement blanche, demeurait inerte «t sans qu'aucun mouvement, même une crispation de douleur, fît jouer les muscles de la face.
Seuls, les yeux, nous le répétons, prouvaient que la vie n'avait pas quitté ce corps que la paralysie immobilisait sur sa couche.
— Elle doit encore entendre, pensa Jacotot.
II se pencha vers la malade et, en baissant la voix,
LBS FILLES DE l'ÉPICIBR 19t
oar il était certain que maître (xoberju devait être aux •écoutes derrière la porte, il lui demanda :
— Est-il vrai, madame, ainsi qu'il m'en a été donné ^vis, que vos domestiques, faisant la solitude autour . de vous, vous laissent mourir dans l'abandon le plus complet?... Si c'est oui, fermez les yeux.
Les yeux se fermèrent aussitôt.
Jacotot,nous l'avons dit, n- était pas des plus sensir bles. Une chercha donc aucune précaution oratoire pour arrivera ses fins.
— Dans votre situation, reprit-*il, toujours à voix basse, il est trois personnes qu'on désire voir, même vivant ceux qui nous sont le plus chers... La première ei^ le médecin;.. Je suis docteur, madame, et, bien que disposé à user pour vous de tout ce que la science me permettra de tenter, je crois que la venue des deux autres personnes doit aussi ôtre souhaitée par vous... You*** lez-vous que je fasse venir ici un prôtre ?
Les yeux restèrent fixes.
— Diantre I elle n'est point dévote, se dit Jacotot. Puis, en pensant que la malade, avant de faire sa
paix avec le ciel, voulait sans doute avoir réglé ses affaires ici bas, il continua:
*— Désirez-vous enfin que j'aille vous chercher un notaire?
Mais pour employer le ministère d'un tabellion, il faut parler ou écrire. Cette réflexion qui vint à Jaco« tôt en proposant un notaire lui remit, en même temps, nn souvenir en mémoire. Il se rappela que Ghristinei, «n lui détaillant l'état de madame de Maucieux, lui avait dit que la malade pouvait remuer un peu la main -droite que la paralysie n'avait pas encore atteinte.
Il prit donc la main de la pauvre femme el la palpa. En sentant la raideur des doigts, dont les articulations
192 I,E COMTE OMNIsbs
ne jouaieat plus sous sa priBssion, il comprit que le mal avait gagné et. que le seul moyen qui, dernièrement, permettait à madame de Maucieux d'exprimer sa volonté, lui faisait mainteuant faute.
En voyant le chimiste lui tâter la main, la malade avait deviné la pensée qui le faisait agir. Deux grosses larmes, qui coulèrent sur ses joues blêmes, vinrent témoigner du désespoir de l'infortunée dontlÏQtelligence, , toujours vivace, pestait prisonnière en ce corps complètement perclus.
— La paralysie de votre main droite est récente, n'est-ce pas?... Elle date de cette nuit... peut-être même de ce matin? demanda le jeune homme.
' Les yeux se fermèrent à cette question.
— Bon! pensa Jacotot, je comprends à présent le «trop tard » du jeune Pichard. Il signifiait que sa maîtresse ne peut plus écrire... Voilà pourquoi Goberju, qui se sait actuellement à l'abri de tout danger, s'est montré si facile à me laisser arriver jusqu'à la mourante
Et reprenant son interrogatoire :
— A défaut du prêtre ou du notaire, est-il quelqu'un que vous désirez voir à votre chevet?
— Oui, oui, firent vivement les yeux qui se fermèrent et se rouvrirent plusieurs fois.
Celui dont elle demandait la venue, était-il son époux? Si madame de Maucieux n'était pas veuve, l'absence du mari donnait à croire qu'il y avait eu séparation, amiable ou forcée, entre les conjoints.
— Est-ce votre mari ? demanda Jacotot à tout hasard. Les yeux gardèrent leur immobilité.
— Ah I elle est veuve ou elle ne tient pas à une réconciliation au lit de mort... Reste à savoir si elle a des enfants, se dit le jeune homme.
Puis tout haut :
— Est-ce votre fille ?
L'immobilité, des yeux persista.
-^ Est-ce Totre fils? continua le questionneur.
— Oui, oui, répondirent les paupières en se baissant plusieurs fois encore snr les yeux où venait de s'allumer un rayon de joie.
Jacotot, pour être plus certain de la réponse affirmative, réitjéra sa question, tout en. modifiant sa forme :
— Ainsi, c'est bien votre fils ?. . . C'est bien M. de Maucieux fils que vous demandez à voir?
Mais, au grand étonnement du chimiste, les yeux ne se refermèrent point à cette question transformée. Déplus, la joie qui les éclairait s'éteignit subitement pour faire place à une expression douloureuse. Il sem^ blait que la paralytique était torturée par l'immense désespoir de ne pouvoir se faire comprendre. Son re» gard paraissait supplier Jacotot d'insister, de trouver d'autres phrases qui iraient au devant de sa pensée, en un mot, de deviner ce que la maladie, qui la rendait muette et inerte, l'eippôchait d'exprimer.
Mais outre que la sensibilité, nous le redisons, n'étouffait pas le chimiste, il n'était pas doué d'une forte dose de patience.
— Croit-elle que je sache comprendre les charades? pensa-t-il.
Alors, sans plus s'occuper de la malade, il lui reprit la main droite qu'il examina avec une sérieuse attention, en se disant :
^La paralysie, qui a gagné cette main depuis peu, ïi*en a peut-être pas encore si bien raidi les articulations qu'il soit impossible de les assouplir... Au lieu de là questionner pour en obtenir des oui ou des non inintelligibles, j'aurais plus court de tenter de remettre
194 ' LG GOUTB OMKIBUS
cette femme en état d'écrire... ne fût-ce que cinq minutes. ' '
Et comme c'était un garçon chez lequel Texécution suivait promptement la pensée, il se dirigea vers la iporte en murmurant :
.— Je trouverai chez le plus proche pharmacien tout ce qu'il me faut pour composer une pommade à fric*
tion.
Ce disant, il poussa brusquementla porte qui, eu se déployaiit, rencontra un obstacle. Cette résistance était due à la tête de rexcellent Goberju qui, plaqué contre le panneau extérieur, cherchait à entendre ce qui se passait dans la chambre.
L'intendant n'était pas seul. Auprès de lui étaient groupés tous les autres domestiques dont la figure cachait mal l'inquiétude que leur inspirait la présence de cet éti^anger dans la maison.
Goberju s'était brusquement redressé après avoir reçu le choc. Tout en se tàtant le front d'une main, il montra de l'autre les valets réunis en disant d'une voix pateline et désolée :
—Vous le voyez, monsieur le docteur, nous somines tous impatients de savoir si vous conserverez à notre dévouement une maîtresse adorée.
Au lieu de répondre à cette question indirecte, Jacotot tenta une épreuve.
— Que l'un de vous aille immédiatement chercher M. de Maucieux, ordonna4-»il.
— M. de Maucieux? répéta Goberju, mai3 madame •est veuve.
Au ton de l'intendant et à la physionomie étonnée des autres laquais, le jeune homme fut persuadé que Goberju disait vrai. Aussi se retourna-t-il sur un autre point en ajoutant :
■ LES FILLES BE L*ÉPltaBft 195 ,
— Je parle de M. de Maucieux fils... Qu'on le prévienne que sa mère veut le voir.
Cette fois, la figure de Goberju et de «a bande prit une expression de surprise plus corsée.
— Nous ne connaissons pas de fils à notre chère maîtresse, prononça l'intendant.
Et, se tournant vers un coin de la pièce où se tenaient les deux boutiquiers :
— N'est-ce pas, messieurs, demanda-t-il, qu'il est à votre connaissance que madame de Maucieux .est veuve sans enfants?
— Oui, veuve sans enfants, affirmèrent les témoins in oqués.
— Ah çà I fit Jacotot à la vue des deux boutiquiers qu'il croyait partis depuis longtemps, que font encore iei ces messieurs? Est-ce que vous les avez gardés' pour qu'ils constatent que j'ai emporté les pendules?
— Oh I non, dit Goberju, en faisant un salut respectueux, c'est leur seul bon cœur qui a retenu ces messieurs. Ils ont voulu être là pour partager notre joie si, après avoir vu madame, vous nous donniez l'espoir de la conserver à notre affection.
Puis, en bégayant d'émotion :
— Nous attendons votre arrêt, acheva l'intendant.
— Je me prononcerai demain, dit Jacotot.
— Ah 1 fit Goberju.
Mais, dans ce ah 1 du coquin, il avait percé une in* tonation de frayeur que saisit le chimiste.
— ' 11 à peur que je sauve madame de Maucieux, pensa-t-il.
L'intendant n'était pas homme à laisser longtemps prise sur lui. Il se hâta donc d'expliquer son exclamation en disant :
— Votre réponse m'a bien douloureusement désa-
^m^mm^^m ■ < i i i n m i i i i n ■ ■ ■ i ■■ ■ ■ ■ ■■ ■ ■
basé... Hélas ! on espère toujours !... Ët,> pourtant, vos paroles nous retirent à peu près toute espérance.
Jacôtot jugea parfaitement iputile de consoler cette douleur hypocrite, et, en désignant le groupe des domestiques, il dit à Gôberju :
. — Désignez quelqu'un pour me suivre chez le pharmacien. Il en rapportera une potion et une pommade que je vais ordonner. D'heure en heure vous donnerez à la malade une cuillerée de la potion... Quanta la pommade, on en frictionnera la main et le bras droits.
— Et le bras gauche ? prononça Tintpndant.
Jacotot était pressé de partir, ce qui fut cause qu'il
répondit sans réfléchir :
— C'est inutile.
— Oh ! oh ! tu veux la faire écrire, toi I pensa Gôberju, en suivant du regard le chimiste qui s'éloignait accompagné par un domestique.
Après avoir assisté, chez le pharmacien, à la préparation des deux remèdes qu'il avait prescrits, Jacotot les fit emporter par le valet auquel, avant de le quitter, il renouvela ses recommandations sur leur emploi.
— A demain, cria-t-il à cet homme qui avait déjà pris sa course vers la maison.
Resté seul, Jacotot, fort content de lui-môme, se dirigea vers le Luxembourg en se disant :
— Allons rejoindre le père Omnibus qui doit s'impatienter devant la grille de l'Observatoire.
Après avoir atteint l'endroit convenu, il chercha vair nement celui qu'il venait retrouver.
— Il est peut-être à faire son somme dans la voiture, pensa-t-il, en voyant son fiacre qui stationnait à dix pas de la grille.
Quand il fut près du véhicule, le cocher, qui l'avait vu venir, se pencha sur son siège pour lui dire :
LES FILLBS DE X ËPICIER i9T
— Le Tieuz monsieur m'a chargé de vous prévenir qu'il ne fallait pas Tattendre et qu'il vous rejoindrait h . Vincennes,
— - Alors, en route, commanda le chimiste, un peu dépité de n'avoir pas son associé sous la main pour lui conter tout de suite ses hauts faits.
Il est à présumer que la satisfaction intime de Jacotot aurait été moins complète s'il avait entendu cette phrase dont Goberju avait salué son départ de la maison :
— Enfoncé le chimiste I TafTaire est dans le sac \ s'était écrié l'intendant en éclatant de rire.
Pourquoi le père Omnibus ne s'était-il pas trouvé au rendez-vous qu'il avait assigné lui-même à Jacotot? C'est que, semblable au chasseur qui, après s'être fixé son itinéraire, est détourné de sa route par le gibier qui lui part entre les jambes, le comte de Blèvés, à vingtpas.de ce café devant lequel il s'était séparé du chimiste, avait été détourné de sa voie par deux iDci"dents qui s'étaient présentés à lui.
Gomme il s'éloignait à grands pas dans la direction de la grille de l'Observatoire, il avait vu venir à sa rencontre, bras ballants et nez en l'air, en homme qui interroge le numéro des maisons, certain personnage qui avait attiré son attention.
— Eh! ehl se dit-il, voici une mauvaise pratique de mes connaissances.
Cet individu n'était que le digne Pirouette dont l'en-
198 I.E COMTE miNiBUS
trée dans le café devait, vingt seeondes après, arrêter Rémy qui allait se mettre h la poursuite du père Omnibus.
Tout joccupé à étudier des yeux la façade de chaque maison qu'il longeait, le Iiovelace de barrière passa près du garde-malade sans le remarquer.
Dix pas plus loin le père Omnibus se retourna et suivit du regard celui qu'il venait de côtoyer,
-^ Où va-t-il ? se demanda le vieillard.
Au même moment Pirouette mettait la main sur le bouton de la porte du café et pénétrait dans rétablissement. Aussitôt qu'il Teût vu disparaître, M. de Blèves se remit en marche, tout en réfléchissant sur cette rencontre et en cherchant à trouver des commentaires à la présence de Pirouette dans ce quartier.
— Il cherchait sa maison, se dit-il, donc il se rendait pour la première fois à un endroit désigné... Or, cet endroit est un café... Que va-t-on faire en un café qu'on a quêté de numéro en numéro? car il est bien •évident pour moi que ce n'est pas le hasard qui l'a fait entrer là... Ce ne peut donc être qu'un rendez-vous donné qui l'amène en ce lieu... Oui, un rendez- vous. •• mais avec qui l
On voit que le père Omnibus prêchait d'exemple, et qu'il mettait lui-même en pratique ce conseil qu'il ^ avait donné à Jacotot quand lui avait dit que, dans leur position, il ne fallait rien négliger et être toujours sur le qui- vive, car le plus mince détail pouvait leur révéler une piste à suivre ou un péril à conjurer.
Donc, logique avec lui-même^ il s'arrêta encore en se disant, les yeux fixés sur la porte du café :
— Si j'attendais un peu pour voir qui va venir rejoindre le drôle? Oui^ mais je risque de faire le pied de grue fort longtemps, car rien ne me dit que Pi-
; il-»/-'
LES FILLES DE l'ÉPICIëH 199
rouelle n'a pas été précédé au rendez-vpus par celui que je veux conuaitre. Alors il me faudrait guetter leur sortie et, comme la station dans ce café peut se prolonger, je ne me trouverais pas à la grille de TOb- «ervatoire pour l'arrivée de Jacotot.
Le vieillard se remit en route en ajoutant, pour se consoler d'être obligé de renoncer à son espionage :
— Après tout, rien ne m*assure que Pirouette ne vient pas rejoindre ou attendre dans cet estaminet quelque fille de bas étage qui doit le régaler d'un lapin sauté à la barrière Montparnasse.
Il atteignit la sortie du Luxembourg au moment où le fiacre, après avoir conduit Jacotot qui l'avait envoyé l'attendre à la grille, arrivait à ce point désigné pour son stationnement.
— Les coussins de la voiture sont moins durs que les bancs du jardin : je patienterai plus mollement assis dans cette guimbarde, pensa le vieillard,
Il venait de s'installer dans un coin et, la tète renversée sur le dossier, il sentait, sous Tinfluence/ie la température fort chaude, le sommeil le gagner peu à peu, quand son regard, déjà alourdi, se tourna machinalement vers la longue allée de marronniers qui, du point où s'était arrêté le fiacre, se présentait en enfilade.
— Oh I oh ! fit le père Omnibus qui se secoua brusquement.
Sbn'œil, avant de se fermer, avait aperçu au loin, niais marchant vers la grille, un promeneur dont la ^e l'avait subitement réveillé.
— Tiens 1 M. de Roudiac! se dit-il. Que vient-il faire aussi dans ce quartier, lui qui habite le faubourg Saint-Honoré?... A-t-il quelque galant rendez-vous par ici? En voilà un dont il est utile d'étudier les ^ccoin-
âOO , LE COMTE OMNIBUS
tances... Si c'est une femme qu'il attend, je vais connaître sa Dulcinée.
Par prudence , le comte abaissa lé store de la portière qui, par la fente dacôté, lui permettait, sans être v^i, de guetter son homme, arrivant à. petit pas.
Mais quand M. de Roudiac fut au bout de l'allée, le comte de Blèves, qui s'attendait à ce qu'il allait tourner sur ses talons pour reprendre sa faction d'amoureux en sens contraire, fut tout surpris de le voir franchir la grille et s'éloigner du jardin.
— Ce gaillard-là est trop bon à suivre pour que je àe brûle pas momentanément la politesse à Jacotot, pensa le vieillard qui descendit de voiture.
Après avoir chargé le cocher de prévenir le chimiste qu'il le rejoindrait à Yincennes, il se mit aux trousses de M. de Roudiac en lui laissant une avance de cent mètres.
— Ah! pardieu! ce serait vraiment inouï s'il allait retrouver- Pirouette î» se dit le suiveur en apercevant son l^iomme tourner dans la rue de l'Est.
Puis tout à coup :
— Tiens! qu'est-ce qui lui prend?ajouta-t-ilà la vue de M. de Roudiac qui venait de se jeter brusquement sous la voûte d'une porte cochère.
La raison qui faisait se cacher le jeune homme était aussi commune au père Omnibus ; car, dès qu'il se fut rendu compte de ce qui avait motivé cette retraite de côté, il enfila promptement une allée de maison qui s'offrait à lui, en se disant :
-— Le diable m'emporte! c'est Rémy qui sort du café?... Il paraît que c'était à lui que Pirouette avait affaire.!. Je m'étais trompé en n^Hmaginantque Roudiac allait rejoindre ce dernier..'. A coup sûr le jeune homme est à courir le guilledou dans ce quartier et,
LES FILÉES DE l'ÉPICIBR 201
comme il est plus fier qu'Ârtaban, il n'a pas voulu être pincé en flagrant délit de simple grisette par Rémy.
Effectivement, c'était bien l'usurier qui venait de sortir du café. Après être parvenu à se dét>arrasser de Pirouette en l'attablant en face d'un litre d'eau-de-vie, il gagnait d'un pas pressé la grille du Luxembourg oti il comptait retrouver celui que l'arrivée du souteneur de barrière l'avait empêché de poursuivre. Dans sa bâte de savoir quel était ce bonhomme en haillons qu'il avait entendu commander à Jacotot l'expédition chez madame de Maucieux, il passa devant les deux portes sans voir ceux qui s'y étaient abrités. Tout en activant sa marche, l'usurier pensait de façon joyeuse :
— Enfin, j'ai lâché Pirouette, se disait-il. Ce coquin ivrogne, que le hasard a fait précisément entrer dans ce café quand j'allais en sortir, ne m'a heureusement pas fait perdre trop de temps... Je vais rattraper ce naendiant déguenillé dont je n'ai vu que le dos à travers les rideaux du café et que j'ai entendu donner rendez-vous devant la grille à Jacotot, quand il aurait vu madame de Maucieux... Ehl eh! si Goberju a bien compris et bien exécuté mes instructions, il est joliinent en train de se prendre au gluau, ce cher chimiste!
Fort heureux du bon tour qu'il avait joué à celui qui venait si imprudemment se promener dans ses quilles, l'usurier passa, nous le répétons, sans avoir aperçu ceux qui s'étaient cachés à sa sortie du café, et, qui plus est, il continua sa route, contrairement à sa prudente habitude, sans se retourner une seule fois.
Aussitôt après le passage de l'usurier, le père Omîîibus, se doutant que c'était lui que Rémy allait retrouver à la grille, était sorti de sa cachette.
-^ Est-ce bien la peine de suivre ce jeune homme
qui va immanquablement me mener à la porte d'une grisette? se demanda-t-il en regardant s'éloigner Roudiac qui, derrière le dos de l'usurieri avait aussi quitté sa retraite et poursuivait sa route.
Le comte de Elèves n'eut pas à se tâter longtemps pour décider s'il cesserait oa continuerait sa poursuite, car il fit un brusque bond de surprise en s'écriant :
— Voici la question résolue I
En effet, à son dixième pas qui l'avait amené devant le café, M. de Roudiac en avait ouvert la porte et était vivement entré dans ce bouge.
Bien qi^e le père Omnibus, au premier moment, eût supposé que Roudiac pouvait bien aller rejoindre Pirouette, il demeura ébahi au suprême degré par ce dénoûmént qui lui donnait raison.
De fait, il avait grandement droit d'en demeurer stupéfait. Quel point de contact pouvait-il exister entre ce jeune homme du meilleur monde et cet être crapuleux qui croupissait dans les bas-fonds dé la société?
Mais, chez le garde-malade, les émotions, bonnes ou mauvaises, étaient de courte durée ; il eut bien vite retrouvé son sang-froid.
— J'en aurai le cœur net, se dit-il. Espérons qu'un heureux hasard, qui se produira quand ils sortiront de ce trou, me mettra sur la piste.
Et bien déterminé à attendre, si longue que fût la conférence, la fin de l'entrevue, le garde-malade se mit en faction, à cent mètres de l'établissement qui réunissait les deux hommes, pendant que lui-même était vainement guetté par l'usurier qui s'était posté à l'afi'ût devant la grille de l'observatoire.
Ce fut, après une heure de cette station inutile^ que Rémy aperçut Jacotot, qui sortait de chez madame de Maucieux, remontant seul en fiacre.
IiES flIXKS DE L'ÉPICIEB ^ 'M^
— Ukomme en liailicms aura changé d'avis, il ne viendra pas; j'ai posé en pure perte, se dit-ih
Puis, le sourire aisz lèvres, en regardant s'éloigner la voiture qui ramenait Jaeotot à Yincennes, il ajouta en guise de consolation.
— Après tout, que m'importe ce mendiant que je connaîtrai tôt ou tard... Le principal est, pour le mo> ment, de savoir si le chimiste est bel et bien fourré dans le pétrin. Allons m'informer comment Goberju a jo«é son rôle.
Certes, il se pouvait que Jacototfût en très mauvaise passe, mais la vérité est qu'il n'en avait pas le moindre soupçon ; car, dans la voiture qui le reconduisait au logis, le brave garçon, loin de craindre qu'il résultât un danger quelconque de l'aventure, s'applaudissait de la manière adroite dont il avait conduit sa barque et s'attendait à ne recevoir que des éloges du père Omnibus, dont il s'expliquait l'absence au rendez- vous en se disant que le vieillard avait dû s'impatienter à l'attendre.
— Je vais le trouver installé chez moi, et il me contera la fin de son histoire, pensait-iL
Jaeotot habitait, à Yincennes, une maison sans concierge. C'était un épicier, établi dans la boutique, qui répondait pour les locataires absents et recevait leurs lettres*
En voyant le jeune homme descendre de voiture, ce commerçant accourut sur le seuil de sa boutique,
— Docteur, on est venu vous demander pendant votre absence, dit-il.
— Bien... gra^nd merci I fit Jaeotot qui, persuadé^ qu'il s'agissait du père Omnibus, voulut passer outre.
— Du reste, continua l'épicier, comme ils ont un pressant besoin de vous voir, ces messieurs sont allés
â04 ' >e COMTE OMNIBUS
laire un petit tour dans le bois en annonçant qu'ils reviendraient bientôt.
— des messieurs ? réjiéta le chimiste étonné.
— Oui, deux jeunes gens... dont Tun m'a paru être qin peu toqué.
Content de sa plaisanterie, Tépicier crut devoir appuyer dessus et continua :
— Ah ! oui, un vrai toqué I En voilà un qui a envie 4e vous voir et qui se désespérait de ne pas vous rencontrer au bercail 1 il en tremblait d'émotion I... G^est ;au point que je me /suis dit que, s'il était à la veille d'être guillotiné et qu'un mot de vous dût le sauver de l'échafaud, il ne serait pas plus désolé s'il ne pouvait parvenir à vous trouver.
— C'est sans doute quelqu'un qui venait réclamer mes soins pour un malade, à toute extrémité, qui lui est très cher, répliqua Jacotot.
— Alors il m'aurait conjuré de vous envoyer, aussitôt votre retour, à une adresse indiquée et il serait retourné au plus vite près de son malade^ au lieu •d'aller se promener dans le bois avec l'autre monsieur, objecta l'épicier avant de rentrer dans sa boutique, où l'appelait un client survenu pendant le dialogue.
Jacotot remonta chez lui, l'esprit un peu inquiété par l'annonce de cette visite qu'il allait recevoir.
A certains moments, nous l'avons déjà dit, il est donné à l'homme d'éprouver de vagues pressentiments •qui, tout en ne précisant rien des faits futurs, l'avertissent que l'avenir est menaçant.
11 arriva donc qu'en attendant ses.visiteurs, Jacotot, quoi qu'il fît pour se rassurer, se répéta vingt fois avec une secrète angoisse :
— Quels sont ces gens ? Que me veulenWls ? Est-ce que ces dangers, dont m'a menacé le père Omnibus en
LES FILLES DE l'ÉPIGIER' 205
me proposant son. association, commencent déjà? Ce fut même avec un fort battement de cœur qu'il entendit tinter la sonnette de son logis au bout de vingt minutes de cette attente anxieuse.
— Oufl soupira-t- il joyeusement lorsqu' après avoir ouvert sa porte, il vit apparaître Dubreuil que suivait son ami, Tavocat Pinel.
Mais, à ce subit allégement moral, succéda aussitôt, chez le chimiste, une curiosité ardente qu'éveillèrent en lui l'allure et le visage de Dubreuil.
L'ex>employé de ministère ne ressemblait plus à cet insouciant garçon, frais et rose qui, l'avant-dernière nuit , soupait si joyeusement. Pâle , les yeux hagards, la face tirée, il marchait de façon brusque, et, en un mot, justifiait en tous points l'opinion que l'épicier d'en bas avait exprimée sur son compte, quand, après avoir annoncé à Jacotot la prochaine visite de deux messieurs, il avait ajouté que l'un d'eux avait. Tair d'un toqué.
Avant que Jacotot pût parler, Dubreuil lui posa sur le bras sa main qu'agitait un tremblement convulsîf et demanda d'une voix saccadée :
— A,s-tu encore les cent mille francs que Rémy t'a comptés en mon nom et dont tu as donné reçu ?
A l'air de Dubreuil, le chimiste comprit tout de suite que, pour un motif quelconque, il allait s'agir d'une restitution et, en homme qui sait qu'un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras, il répondit car^ rément :
— Non, je ne les ai plus.
A cette réponse, Dubreuil s'affaissa sur une chaise «n prononçant avec l'accent du plus profond désespoir :
— Alors, toi et moi, nous sommes perdus !
— Perdus? répéta Jacotot étonné. Eu quoi puis-je être perdu pour avoir, contre mon reçu, accepté cent mille francs ?
Se sentant incapable de répondre, tant était immense rémotion qui l'abattait, Dubreuil montra de la main l'avocat Pinel comme s'il le désignait pour fournir l'explication demandée :
— Oui, fit Pinel qui comprit le geste, vous, monsieur Jacotot, tout aussi bien que lui, vous êtes perdu si nous ne parvenons pas, dans le plus bref délai, en remboursant Rémy, à lui retirer des mains les deux papiers qu'il possède.
— Deux ? Quels sont ces deux papiers? dit vivement le chimiste qui, sans qu'il sût pourquoi, sentit, à ces mots, lui revenir le petit battement de cœur.
— D'abord votre reçu...
— Mais mon reçu, ce n'est pas à l'usurier que je l'ai donné. C'est Dubreuil qui l'avait en poche quand nous avons quitté la maison de Rémy.
— Oui, mais vous ignorez que, derrière vous, Dubreuil est remonté chez cet homme et que, séduit par la trompeuse espérance qu'il tirerait argent de votre reçu, il l'a livré à ce misérable...
— Eh bien ? fit Jacotot qui ne comprenait pas en quoi il était compromis à ce que son reçu eût changé de mains.
— Poussé par le besoin d'argent et trompé par Eémy qui, prétendait-il, voulait faire de votre signa* ture une valeur escomptable, ce pauvre Dubreuil, après avoir d'abord imprudemment livré votre reçu, a écrit ensuite une lettre.
Après avoir tiré de sa poche un papier, Pinel, en le dé^ployant, poursuivit :
— Cette lettre, en voici un double que m'a dicté
Dubreail qai m'afBrme n^avoir pas été trompé par sa mémoire.
— Oh I c'est bien, mot pour mot, ce que m'a fait écrire Rémy, souffla douloureusement Tex* employé.
Alors Pinel, en pesant sur les passages dangereux pour mieux y fixer l'attention de Jacotot, lut d'une voix lente :
« Mon cher Rémy,
» Encore un, mais dernier sacrifice en ma faveur et je suis sauvé de cette débine qui m'étrangle. Voulezvous, en mon norriy compter cent mille francs à mon ami Jacotot qui vous en donnera reçu,.. »
 ce point de sa lecture, l'avocat s'interrompit pour dire d'un ton grave :
■-- Ecoutez bien la phrase suivante, M. Jacotot, et vous comprendrez à quelle terrible interprétation elle se prêfte.
Pois il acheva de lire :
» .•. C'est un chimiste des plus habiles, dont laiscience me joDiettra bientôt à même de payer mes dettes et de jouir d'une fortune qUef attends depuis si longtemps. »
L'avocat avait à peine prononcé le dernier mot que Jacotot, s'élançant vers Dubreuil, s'écria d'une voix qui tremblait de frayeur :
— Tu as écrit cela ? toil 1 1 Mais, malheureux! nous serions convenus d'empoisonner quelqu'un que tu ne le dirais pas mieux III
Bit, pris d'un accès de colère, il se mit à secouer Bubreuil qui, incapable de résistance, se laissa faire tout en balbutiant :
— Je voulais escompter ton reçu... Rémy m'a si
208 LE COMTE OBINIBDS
bien entortillé que, sous sa dictée, j'ai écrit cette lettre qui devait prouver que je t'avais baillé des fonds pour m'associera l'exploitation d'une découverte, faite par toi et applicable à l'industrie^ qui nous enrichirait tous les deux.
Honteux d'avoir cédé à son mouvement de fureur Jacotot frappa amicalement sur l'épaule de son ami et, en forme d'excuses :
— Mon emportement a été stupide, dit-il.
Ensuite, se tournant vers l'avocat, il acheva d'une
voix redevenue gaie :
— La faute en est aussi un peu à M. Pinel qui nous a lu la lettre d'une si lugubre façon que cette idée bète d'empoisonnement m'est venue. Ah I on a raison de prétendre que tout est dans la manière de dire et qu'on peut vous arracher des larmes en chantant Au clair de la lune.
Puis-, après un éclat de rire :
— Ënpoisonner! cbntinua-t-il, Qui diable au monde, Dubreuil ou moi, aurions-nous intérêt à empoisonner? De mon côté, je ne vois que ma blanchisseuse à laquelle je dois cinq notes.
Mais la gaieté du chimiste s'éteignit à l'aspect de la figure sérieuse de Pinel, qui secoua la tête et répondit d'un ton triste :
— Ne cherchez pas à vous tromper, monsieur Jacotot, cet écrit est d'une portée tellement redoutable que, vous l'avez vu, sans que je vous aie rien précisé, votre esprit vous a immédiatement suggéré cette idée d'empoisonnement. L'effet a été le même sur Dubreuil quand, après sa sortie de chez Rémy, sa mémoire lui a rappelé un nom qu'il cherchait. A ce souvenir, et sans qu'il pût s'en rendre compte, il a compris qu'un immense danger le menaçait, et il est
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arrivé à demi- fou, chez moi, pour me consulter.
— Un nom? quel Qom? fit Jacotot qui avait dressé Toreille à ce détail.
Cette question secoua l'abattement de' Dubreuil, qui s'écria :
-rLe nom de l'homme qui, à nôtre arrivée, causait, derrière le rideau, avec Rémy, d'un garçon de vingt ans^ du nom de Picbard, dont il contait les amourettes... et dont Rémy craignait les bavardages à sa belle... Te rappelles-tu que je te disais avoir déjà entendu cette voix-là ?. . .
— Et j'ai môme ajouté, après que Rémy nous eût enfermés dans le salon, que le possesseur de la voix devait être pour quelque chose dans cette étoile sur laquelle l'usurier t'avançait des sommes folles... Mais, enfin, dis-moi quel était cet homme.
— Un nommé Goberju!
— Hein II! fit Jacotot, qui, involontairement, tressaillit de tout son être à ce nom.-
— Oui, Goberju, l'intendant de cette marraine dont je t'ai parlé, qui a disparu pour que je ne vinsse plus la relancer ; qui m'a abandonné en m'écrivant qu'elle ne voulait plus aider un paresseux et un débauché.
Depuis que Goberju avait été nommé, Jacotot se sentait en proie à une sourde terreur. 11 avait conscience qu'il devait s'être laissé prendre dans une trame invisible où l'avait entraîné l'intendant. Mais comme l'espérance lui soufflait encore un dernier doute, il demanda d'un ton qu'il cherchait à raffermir :
— Et comment s'appelle ta marraine?
■^ Madame de Maucieux.
Àti nom de la paralytique, Jacotot oublia un moment ses propres angoisses pour ne se souvenir que ^e la malade qui, après lui avoir exprimé, du regard,
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le désir de voir soif fils, n'avait pu se faire comprendre quand il avait parlé d'aller cherDher M. de Maucieux fils. En une seconde, il devina que ce fils devait être un enfant illégitime qui portait un autre nom.
-T- Si c'était lui, pensa-t-il en regardant Dubreuil toujours affaissé sur sa chaise.
Donc, sans plas de réflexion, Jacotot s'élança yers rex*employé du ministère et, après l'avoir brusquement soulevé de son siège, il l'entraîna en criant d'une voix précipitée :
— Viens, viens!... Il est peut-être trop tardl
— Dois- je vous suivre? demanda Pinel.
— Non, fit le chimiste. Attendez notre retour; car, sans doute, le malheur voudra-t*il que nous ayons plus que jamais besoin de vos conseils.
Sur ce, poussant Dubreuil ahuri, il lui fit quitter la chambre en répétant :
— Viens ! viens î
Un fiacre, qui passait à vide, prit les deux jeunes gens à leur sortie de la maison.
— Mais me diras-tu... commença Dubreuil, curieux d'une explication.
— Je te conduis à ta marraine qui, avant de trépasser, veut te voir, déclara brutalement Jacotot.
Le pauvre filleul ayant éclaté en sanglots à cette nouvelle, son ami le laissa gémir sans chercher à cal* mer sa douleur, et le voyage se fit sans qu'aucune autre parole fut prononcée.
Comme la voiture approchait de la demeure de la mourante, Jacotot, de loin, aperçut Goberju qui causait devant la porte avec deux hommes.
— Ah çà, il ne quitte donc pas ses deux boutiquiers? se demanda-t-il, en reconnaissant ceux qui avaient servi de témoins à l'intendant.
LES FIÏLES DE l'iHGlBR 2i{
Quand la voiture f('an€ta près du groupe, Jacotot, €n mettant le premier pied à terre, entendit on des deux commerçants dire à mi-voix avec une sorte d*étonnement indigné :
— Quoi ! il ose revenir !
—-C'est un scélérat bien effronté! répliqua F autre d*un ton convaincu.
Quant k Goberju, son visage avait pris une expression d'horreur à la vue du chimiste.
Le jeune homme eut l'intuition qu'il allait se passer quelque chose de très grave pour lui et, en refermant la portière, il souffla à Dubreuil qui s'apprêtait à descendre :
-- Reste là-dedans... Baisse les stores et ne te montre pas avant que je t'appelle.
Après cette recommandation, il marcha droit à fiiih tendant.
— Je veux voir madame de Maucieux, dit-il d'un ton sèchement impératif.
Gomme Goberju, l'œil courroucé, le regardait sans répondre, il le prit an revers de son habit et le secoua en demandant avec nn commencement de colère :
— Est-ce que vous êtes devenu sourd, maître Goberju?
Mais l'intendant se dégagea par une brusque retraite de corps, et s'écria avec l'accent d'une profonde répulsion :
— Ne me touchez pas 1 1 !
Après quoi, éclatant en sanglots, il se cacha la tête en ses mains et fit entendre d'une voix brisée par le désespoir : ^
— Ma pauvre maîtresse! ma bonne madame!...
Dire qu'elle aurait pu vivre encore longtemps!
— Elle est donc morte? demanda Jacotot qui sentit un frisson le secouer.
A cette question, l'intendant se redressa et montra sa face empreinte d'un ébahissement douloureux.
— Comment? vous me le demandez? vous!!! s'exclama-t-il en appuyant sur le dernier mot.
Sous la pression de certaines circonstances, il arrive souvent que l'imagination voit, comprend ou devine, en une seule seconde, ce qu'il faudrait de longues heures pour exprimer de vive voix. Tel fut le cas de Jacotot qui, instantanément, jugea de sa position. Après son départ, il en avait la conviction, Tintendant et les autres domestiques s'étaient hâtés de donner la mort à leur maîtresse... et c'^était lui que toutes les circonstances allaient accuser de ce crime. II se sentait pris dans les fils invisibles dont l'avaient adroitement enlacé Rémy et son acolyte l'intendant, car il était bien évident pour lui que Goberju agissait sous la direction de l'usurier.
Oui, on était parfaitement en droit de l'accuser d'avoir empoisonné madame de Maucieux, et tout viendrait à l'appui de cette accusation. Malgré la résistance d'an dévoué serviteur, qui invoquerait, sur ce point, l'attestation de deux honorables commerçants, il avait impérieusement voulu arriver jusqu'à la malade, et il s'était enfermé dans la chambre pendant plus de vingt minutes et sans témoins... Fait que les deux boutiquiers étaient encore à même de certifier.
C'était donc quand il était seul avec sa victime qu'il lui avait fait prendre ce poison que sa paralysie empêchait madame de Maucieuz de repousser. Puis, son forfait commis, il s'était éloigné en prescrivant .d'insignifiantes drogues et, afin de se rendre la retraite plus libre, en annonçant qu'il reviendrait le lendemain. Mais cette dernière précaution avait tourné contre lui, car, dévoré par l'impatience de savoir si son crime avait réussi, il n'avait pas attendu jusqu'à ce lendemain môme qu'il avait fixé pour sa seconde visite et, deux heures après, il était revenu audacieusèment se présenter rue de l'Est.
Cette analyse de. sa position, que Jacotot faisait mentalement, ne dura pas plus d'une seconde et elle était exacte en tous points, car aussitôt, pour mieux la corroborer, l'intendant, comme s'il avait lu dans la pensée du jeune homme, se mit à geindre d'une voix plaintive :
-^ J'en avais le pressentiment lorsque, malgré moi, j'ai désobéi à ma consigne de ne laisser approcher personne de ma maîtresse bien-aimée.
Et, au milieu d'un nouveau déluge de larmes et de sanglots, le désespéré Goberju ajouta :
— Que lui avez-vous donc fait avaler? mon Dieu I... Quel intérêt vous poussait? Qui donc vous avait conseillé ou ordonné ce crime?... N'agissiez -vous pas pour le compte d'un autre?... Car c'est à croire que quelqu'un vous à payé.
A mesure que l'intendant débitait, devant les deux témoins, sa 'série de phrases hachées, Jacotot avait pensé à cette somme de cent mille francs dont il avait donné un reçu que Rémy lui avait fait mettre au nom de Dubreuil, son prétendu prêteur.
En même temps qu'il songeait à ce reçu, sa mémoire