LE COMTE 01II7IMJS
lui redisait, mot par mot, la dernière phrase de la lettre écrite par Dubreuil, sous la dictée de l'usurier :
« ... C'est un chimiste des plus habiles dont la science me mettra bientôt à même de payer toutes mes dettes et de jouir enfin d'une fortune que j'attends depuis si longtemps. »
Dans la circonstance, telle que Tayait créée l'adresse infernale de Rémy, cette lettre, comme l'avait dit Tavocat Pinel, avait une signification terrible. C'était récrit d'un héritier avide, perdu de dettes, qui avait demandé à une mort violente de lui ouvrir une succession trop lente à venir, et qui avait payé un complice pour qu'il hâtât l'heure de la réalisation de son désir coupable. Il était dit qu'au fur et à mesure que Jacotot comprendrait chaque détail de sa position épouvantable, Goberju prendrait* soin de mieux l'affirmer, car le chimiste eut à peine pensé à Dubreuil que l'intendant, qui secouait la tête de la façon la plus dolente, reprit à mi-voix, comme s'il se parlait, naais assez haut pour que les boutiquiers pussent l'entendre :
— Non, je ne veuxpas le croire coupable. Si perdu qu'il soit de débauche et de paresse, si harcelé qu'il puisse être par ses créanciers, il ne peut avoir osé s'assurer, par un crime, l'héritage de celle qui l'aimait tant.
Et le sensible Goberju, après un frissonnement de tous ses membres, se voila encore la face de ses deux mains en murmurant :
— Non, non, je neveux pas le croire 1 Ce serait trop épouvantable!
A cette phrase, qui mettait Dubreuil en cause, le chimiste, malgré l'émotion poignante qui le torturait, eut encore assez de sang-froid pour se dire :
LES FltLES DE l'ÉPIGIEE 215
— Si je fais sortir Dubreuil da fiacre, notre situation va encore empirer. Il aura I*air, aussitôt le coup fait, d'avoir voulu s'abattre sur Théritage, et ces deux bélîtres de , boutiquiers en témoigneront plus tard. Puisque nous sommes dans le pétrin, tàch6ns de ne pas nous y enfoncer trop an fond.
Le jeune homme aurait bien fait signe au cocber de partir sans lui, mais il était à craindre que Dubreuil, en sentant la voiture s'ébranler, ne voulût descendre ûu, tout au moins, ne montrât sa tête à la portière.
Il fallait donc agir promptement, c'est-à-dire courir aa fiacre, donner Tordre du départ et s*élancer dans le véhicule avant que Goberju et ses témoins eussent le temps de rompre leur groupe. Car nous avons oublié d'ajouter que l'intendant, la tète toujours dans ses mains, chancelait si fort sous le désespoir qui l'accablait que les boutiquiers étaient obligés de le soutenir,
— En avant la manœuvre 1 se dit Jacotot.
Mais comme il tournait un dernier regard sur le trio enlacé, il vit, derrière la tête de l'intendant, apparaître la figure hideuse d'une vieille femme au teint couperosé, aux yeux bordés de rouge, à la bouche moqueuse.
En même temps que sa main se posait sur l'épaule de Goberju, cette femme s'écria d'une voix dont nous ne saurions traduire l'accent ironique, et méprisant :
— Enfin je te trouve, mon bonhomme? Eh I eh 1 ce li'estpas sans peine que je suis parvenue à te dénicher, vilain merle! J'allais encore passer devant ton nid, sans me douter que tu perchais là, si je ne t'avais aperçu bavardant en pleine rue* Tu vas bien, mon vieux brigand ?
Au son de cette voix qui lui retentissait à roreille^
216 tZ COMTE OMNIBUS
maître Goberju, oubliant sa pâmoison, avait d'abord sauté plus vivement qu'un poisson plongé tout vif dans la friture bouillante ; puis, après s'être retourné, quand il eût reconnu celle qui l'abordait avec un sansgène aussi familier , il frémit des pieds à la tête et, de ses lèvres tremblantes, tombèrent ces deux mots :
— Là Durondeau! ! I
— Eh bien, oui, la Durondeau, en cbair et en os
Est*ce que tu croyais qu'elle n'était plus de ce bas monde? Abl çà, qu'est-ce qui te prend donc, aimable sapajou?
Ce qui prenait à l'intendant, c'était qu'il venait de s'évanouir, mais, si sérieusement cette fois, que l'herboriste et le cafetier eurent toute leur charge à le retenir pour qu'il ne s*étalât pas de son long sur le trottoir.
Au nom de la Durondeau, le chimiste, ne songeant plus à battre en retraite, était resté à regarder cette femme dont le père Omnibus lui avait parlé dans ses premières confidences sur son existence passée.
— Le comte de Blèves a raison, pensa-t-il, on s'ima- ^tinerait difficilement, aujourd'hui, que cette affreuse mégère a été, jadis, une jolie femme.
Cependant la Durondeau, loin de prêter la main à ceux qui soulevaient l'intendant inanimé, s'était mise à rire en disant :
— Allons, hardil mes compères... Si la carcasse de ce gueux est aussi lourde que sa conscience, il faut déployer du biceps.
Alors, suivant les porteurs qui rentraient à l'hôtel, elle disparut aux yeux de Jacotot, tout aussi étonné que satisfait par ce dénouement fort inattendu.
— Vite en route, prononça à l'oreille du jeune homme une voix qui le fit sé^retourner.
LUS FILLES DB L'ÉPICIIR lil
ItiS FILLES DE l'ÉPIGIKR !{,!
C'était le père Odinibus qui, avant que le chimiste pût parler, se hâta d'ajouter :
— J'étais là, de Tautre côté de la rue, sous une porté cochère, d'oîi j'ai assisté à la scène... Nous en causerons à notre aise chez vous.
Quand Dubreuil, que le chagrin et surtout la frayeur avaient fait se tenir coi dans la voiture* vit revenir Jacotot et apprit qu'il fallait repartir sans qu'il entrât dans la demeure de sa marraine,^ il voulut desr cendre, bien que le fiacre se fût remis en route.
— Ecoute-moi d'abord, et, après, tu seras juge si tu dois te montrer, dit le médecin.
Alors, sans s'inquiéter de la présence du père Omnibus, qui s'était installé sur la banquette de devant, il se mit à conter à son ami tout ce qui s'était passé, en faisant ressortir, dans tous ses détails, l'affreuse position où les avait mis l'usurier.
— Nous sommes dans les mains de Rémy... Il faut user de ruse pour en sortir, dit-il en terminant son récit.
Dubreuil, à demi-mort d'effroi, avait tout écouté, sans penser un seul moment à s'informer de ce qu'était ce vieillard en haillons qui s'était glissé dans le Ôacre, en leur compagnie. Ce fut seulement lorsque Jacotot eut fini de parler que, d'un sig|^ de doigt, Tex-employé désigna le garde-malade qui^ dès le commencement du voyage, s'était endormi et ronflait comme un bienheureux.
— C'est un homme qui nous aidera peut-être à rogner les griiïes de l'usurier, répondit le chimiste à cette interrogation muette.
— J'aime encore mieux avoir recours aux bons conseils de Pinel, qui nous attend à ton logis, répliqua Dubreuil.
A la rentrée au domicile de Jacotot, il fallut que ce dernier recommençât pour Tavocat le récit des flaits.
— Vous ne pouvez rien faire par Yous-mêmes ; laissezmoi agir, prononça Pinei, qui avait écouté en frémissant d'indignation.
Le père Omnibus, qui était entré à la suite des jeunes gens, s'était assis sur une chaise et, encore tout sommeillant, il était resté immobile.
En entendant Pinel réclamer la conduite de l'affaire, il se leva et vint droit à lui :
— Voulez-vous, jeune homme, me permettre de vous donner un conseil, demanda-t^il.
Un peu choqué d'entendre cet homme aux vêtements en lambeaux se poser en donneur de conseils, Pinel allait le remettre vertement à sa place, quand un signe de Jacotot l'arrêta à temps.
— Parlez, ditril.
— Eh bien, laissez à d'autres le soin de combattre ceux auxquels, vous que cela ne regarde en rien, vous parliez de livrer bataille.
Ce disant, le comte s'était rapproché de Dubreuil quiy tout distrait par ses craintes personnelles^ avait prêté peu d'attention à cette scène qui lui retirait un défenseur.
— Quant à vous, mon cher garçon, poursuivit-il, bien que vous soyez innocent, il s'agit de ne pas aller en cour d'assises où l'usurier vous enverrait, si vous aviez l'imprudence de faire le méchant... car il faudrait diantrement connaître le dessous des cartes pour savoir cç qu'il y a de vrai dans la position que vous a créée l'adresse de Rémy, c'est-à-dire celle d'un bonmie qui, après avoir fait la noce en empruntant sur des espérances d'héritage, n'a pas eu la patience d'attendre
-LES VtLtm DK t'É^IGIBR 2i9
que cette succession vtût à soû heure, et en a avancé réchéance par un crime.
— C'est vrai ; tout m*accuse, confessa Dubreuil en Mssonnant de peur.
— Donc, poursuivit le père Omnibus, ne montrer pas les dents à Réniy. Laissez-le d'abord venir afin de voir son jeu... et ce jeu, j*en suis certain, consiste tout simplement à vous dépouiller de Thérltage, sans que vous puissiez crier.* « Filez doux, courbez la tête, et attendez patiemment que ceux qui ont un vieux compte à régler avec Totre ennemi vous en aient débarrassé... Vous voyez qu'on n'exige pas de vous un grand effort.
Alors saluant les deux jeunes gens, levieillaiH, avec le plus beau sérieux, ajouta :
— A présent, messieurs, mon ami Jacotot ne vous relient plus ici.
Au lien de protester contre ce congé que, chez lui, un autre se permettait de donner k ses amis, le chimiste le ratifia d'un signe de tète.
Ce fut seulement quand ils furent dehors que Du^ breuil se révolta contre Tespèce d'autorité sur lui que s'était donnée le comte. n
-* Ah! çà, ftt-il, quel est ce gueux dont la défroque ne vaut pas quatre sous, qui prétend nous commander? Ot diable Jacotot a-tril été ramasser ce paquet de loques qu'il a ramené avec nous en fiacre de la ruo de l'Est? Non, je ne filerai pas doux, je ne courberai pas là tète. Je veux lutter, car je suis fort de mon inno-cence et, pour me guider, je compte sur tes consei)s«
Mais le peu de mots qu'avait dits le père Omnibus à Pinel avaient grandement refroidi son ardeur à prendre en main la cause de son ami. En entendant
Dubreuil parler de livrer combat et l'appeler à la rescousse, il répondit d'un ton bref :
— Eh bien, mon cher, puisque tu fais si grand cas de mes conseils et qu'ils te semblent de beaucoup supérieurs à ceux de tout autre, je suis d'avis que, de point en point, tu obéisses à ce que t'a recommandé celui que tu appelles un paquet de loques... Fourre4oi dans un coin et n'en bouge pas. C'est ce qu'il y a de plus prudent à faire pour le quart d'heure.
Nous laisserons s'éloigner les deux amis pour revenir au logis de Jacotot, oii le chimiste était resté en tête-à-tête avec le père Omnibus.
Quand le jeune homme^ après avoir reconduit jus qu'à la porte ceux qui se retiraient, était revenu sur ses pas, il avait trouvé le comte réinstallé sur le même fauteuil qu'il occupait le matin, lorsqu'il avait commencé son récit.
A la vue de Jacotot qui reparaissait, il partit d'un grand éclat de rire.
— Hein I fit-il, vous ai-je trompé en vous annonçant qu'à vouloir prendre part à mes affaires, vous risquez de laisser votre peau dans l'aventure ayant quinze jours ? Jugez-en un peu par ce qui vous arrive. Bieti involontairement, je le reconnais, vous avez touché au poil d'un des lièvres que je veux chasser, et vous voilà sur le point d'aller en cour d'assises comme empoisonneur.
Sur ce, le vieillard, après s'être trémoussé gaiement sur son fauteuil, ajouta ces mots qui n'avaient rien d'encourageant pour son associé :
— Ce n'est que le commencement, vous en verrez, bien d'autres !
Mais, sur l'écorchure qu'il faisait à la résolution du jeune homme, il mit aussitôt un baume en disant :
LES FILLES DE l'ÉPIGIER 22f
— II est vrai que, si nous en sortons sains et saufs, > nous palperons un bien respectable magot.
Que ce qui était arrivé à propos de madame de Maucieux n'eût altéré en rien l'énergie de Jacotot, ou que cette perspective de millions eût raffermi son courage ébranlé, le père Omnibus n'aurait pu rien préciser» car ce fut d'un ton fort calme que le chimiste lui demanda :
— Pourquoi ne vous ai-je pas trouvé au rendez-vous que vous m'avez donné à la grille du Luxembourg?
— Parce que le hasard m'a mis sur une piste que j'ai rencontrée en route.
Le souvenir de ce qu'il avait découvert en épiant Pirouette et M. de Roudiac devait être fort réjouissant pour M. de -Blèves qui se mit à se frotter les mains en ' reprenant :
-^ Hé ! hé ! j'en ai surpris de belles jusqu'au moment où je vous ai rejoint après l'évanouissement de Goberju.
— Ohl de belles! répéta Jacotot, j'aime à croire que vous ne parlez pas de la Durondeau, qui est arrivée pour faire tourner de l'œil à l'intendant.
Au nom de son ancienne maltresse, le comte lâcha un nouvel éclat de rire.
— N'est-ce pas, s'écria-t-il, qu'on ne se douterait guère que cette affreuse sorcière a été une jolie fille?
— ... Et qu'elle a eu une si grande influence sur votre vie? dit le chimiste en traînant sur les mots.
— Ahl bien, je comprends; vous revenez à vos moutons, je le vois... Vous voulez connaître la fin de ' mon histoire ?
— N'est-ce point sur votre passé qu'est basée cette association dans laquelle je suis entré de confiance?
— Oui, mais maintenant vous ne pourriez plus vous
332 IR fouti OMRisng
dédire. Ge cher Rémy, en <vous engrenant dans sa machine contre Dubreuil, vous a fait forcément mao allié.
Puis, s'exécutant de bonne grftoe :
*- Où en étais- je de mpn récit?
— Quand la Durondeau, en vom apportant le volume des Godes, venait vous proposer un moyen de gagner de temps en tempâ un billet de mille francs OB vendant votre nom... L'idée, m'avez*vous dit, était de Rémy, alors garçon de bureau h la mairie et amant de la Durondeau, qui venait de s'établir sage-femtne et voulait arriver promptement à la fortune.
-^ Oui, fit le comte en souriant au souvenir du passé, c'était bien une idée qui devait venir à un gar^ çon de mairie et à une sage-femme... Mais quand des gens pâlissent à étudier le code sans en voir les côtés faibles, comment se fait-il que ces deux êtres sans instruction, y avaient découvert un trou par lequel pouvait impunément passer leur spéculation? YoiU ce que je ne saurais comprendre.
Cette réflexion faite, le comte commença :
— En me voyant hési...
Mais Jacotot Tinterrompit.
— Pardon, fit-il, de peur de l'oublier, il est une question que je voudrais d'abord vous poser. Comme je ne puis supposer que c'est la laideur de la Duron*deau qui a fait s'évanouir Goberju, dois-je croire que c'est la joie de la revoir ?
— Oh I non, c'est tout ce qu'il y a de mieux conditionné en terreur... La Durondeau a un fort vilain compte à régler avec l'intendant el, comme elle est femme à se faire payer jusqu'aux centimes, le gredin s'est pâmé en pensant que le quart-d'heure de Rabelais était arrivé pour lui et qu'il allait avoir maille à
LES HLIBS DS L^ÉPICrER 223
partir avec cette créancière qu'il avait jasqu*alors évitée comme peste et famine.
— Rémy est-il pour quelque chose dans leur affaire?
— Non, cela se [rattache à l'histoire de madame de Maucieux et remonte à vingt-sept ou vingt-huit ans... tenez^ l'Âge exact de votre ami Dubreuil.
r— Vous connaissez donc le passé de madame de Maucieux?
— ' En grande partie.
— Quelle femme était-ce?
•«— Une belle, bonne et douce créature qui ne méritait pas cette mort désespérée, sans personne à son chevet... Ceux qui l'ont empoisonnée lui ont rendu service, car elle a dû bien souffrir en se voyant ainsi lentement mourir dans l'abandon... Mais je m'aperçois qu'en place de mon, histoire je vous conte celle des autres... Revenons à cette bien chère Durondeau.
— Un mot encore sur madame de Maucieux. Etaitelle vraiment la marraine de Dubreuil?
— Non, elle était sa mère.
— Le sait-il?
— Nullement.
— Gonnait-il son père ?
Cette dernière question finit par impatienter le comte de Blêves, qui demanda d'un ton sec :
— Oui ou non, voulez-vous savoir la suite de mes aventures avec la sage-femme Durondeau?
Comprenant qu'il n'obtiendrait plus d'autres détails que ceux qu'il plairait au vieillard de lui donner, le chimiste prit place sur une chaise, en face du conteurt en disant :
— Je vous écoute.
Avant de commencer, le père Omnibus prit le Code
sur la table, le feiailleta et, après avoir trouvé le pass âge qu'il avait corné, il reposa le volume tout ouvert à c6té de lui et débuta ainsi :
— ' G^est bien le cas de dire que la sage-femme , en se présentant chez moi pour me parler de billets de paille francs à gagner, arrivait comme marée en carême. L'estomac me criait la faim, et il n*y avait pas vingt minutes que mon logeur... car j'avais fini par dégringoler jusqu'au garni de bas étage... m'avait signifié que, faute de paiement, j'aurais, le soir, à aller coucher sous les ponts.
Et pourtant j'hésitais encore à prononcer le oui, qu'attendait la Durondeau avant de m'apprendre ce qu'on exigeait de moi. Aglaé comprit cetle dernière résistance et, pour gagner la bataille, elle fit donner sa réserve.
— Ah ! j'oubliais I dit-elle tout à coup.
Je la vis fouiller à sa poche dont elle tira un portefeuille qu'elle ouvrit en continuant :
— Oui, j'oubliais de te prévenir qu'il y a un billet de mille francs à gagner tout de suite. Tiens ! regarde-le; il est à toi si tu te décides.
Ce fut avec une vivacité fébrile que ma main arrêta le billet au vol et que je m'écriai :
— Val c'est oui... Parle.
Alors la Durondeau me détailla l'idée que lui avait soufflée son amant Rémy, le garçon de mairie. Tous les jours, ou à peu près, cet homme, attaché au service du bureau des naissances, voyait présenter des nouveau-nés que ceux qui les apportaient à la déclaration faisaient enregistrer sous cette mention : Père et mère inconnus. La plupart du temps, ces enfants, fruits d'une faute ou de Fadultère, étaient déclarés par les sages-femmes chez lesquelles la mère, fille séduite
OU épouse coupable, était clandestiment allée accoucher*
Le jour où la Durondeau obtint son diplôme de sage-femme, et qu'elle ouvrit son établissement, l'ingénieux Rémy, qui avait bien étudié son affaire, eut avec sa maîtresse une conversation qui, aux mots près, fut celle-ci :
— Tu sais que je t'ai trouvé un moyen d'arrondir promptement ta pelote.
— Gomment?
— Avec les poupons que tu es appelée à faire entrer dans ce bas monde.
— Oh ! je ne crois pas, car c'est un prix fait : 60 fr. l'accouchement et les neuf jours.
— Oui, mais comme dans les restaurants à dix-huit sous, où un plat de supplément se paie aussi cher que tout le repas, tu te rattraperas sur les suppléments.
— Où vois-tu des suppléments ?
Après lui avoir appris ce qui se passait au bureau des Déclarations de naissance^ le garçon de mairie lui développa son plan.
— Parmi les clientes qui viendront pendant neuf jours habiter ton établissement, il ne manquera pas de s'en glisser quelques-unes en tapinois. Celles-là, seront les bonnes, ma fille, car elles auront tout intérêt à cacher leur faute, et il y a gros à parier qu'au moment où tu devras porter l'enfant à la mairie pour déclarer sa naissance, elles te prieront de le faire inscrire sous la mention : Père et mère inconnus. Si tu as flairé que cette mère, qui ne veut ou ne peut pas reconnaître son enfant, est riche, lâche-lui alors ta proposition de faire adopter son poupon par un autre.. . moyennant finances, bien attendu. Si peu qu'il batte pour son enfant, le cœur d'une mère se laissera tou-
jours séduire, surtout la vanité aidant, par cette pers» pective de voir son fils ou sa fille, au lieu de s'appeler tout maigrement Baptiste ou Françoise, porter un nom bien sonore, bien ronflant... et, cela, de par la loi..« car 1^ loi est pour nous, ma biche... En un mot, si la maman veut y mettre le prix, oiTre-lui de donner à soa bébé un père de premier choix.
— Oui, mais le vrai père ? objecta la sage-femme,
A cette question, le garçon de bureau auquel &e& obervalions avaient donné une profonde expérience de la chose, fit une moue dédaigneuse.
— Penh! peuh! lâcha-t-il, il n'y a guère à s'ia* quiéter du père. D'abord Thomme est un être égoïste et ingrat qui, dans le cas dont nous nous occupons, se soucie peu de récolter après avoir semé, et ensuite, sur cent pères d'enfants que les mères mettent aa monde en cachette, tu n'en trouveras point dix qui n'aient pas aussi des raisons graves pour désavouer leur paternité.
Puis, pour mieux prouver encore, Rémy, en gaillard qui avait bien étudié son code, ajouta :
•**- Et note bien que je ne le parle pas des enfants adultérins, nés de père et mère mariés chacun de son côté. Pour ces poupons-là toute reconnaissance, voulussent^ls la faire, est impossible au papa et à la ma<* man, car la loi la leur interdit formellement. C'est donc surtout cette dernière catégorie de pères et de mères, empêchés parla loi, qui sera enchantée de voir les mioches adultérins porter, bien légalement, ua beau nom... et même un titre.
C'est alors, en pensant à moi, que Rémy s'écria : i —Tiens, si ton pané de comte de Elèves voulait y consentir, on pourrait ainsi lui faire gagner, de tempa à autre, un billet de mille francs.
XES FiLLBS de: i'épicier 327
Ce fut donc le lendemain mètne que la Darondeau, bien stylée, vint me livrer ce premier assaut qae je repoussai, car y avais encore à rendre mon mobilier et des bijoux. Mais cette fois qu'elle revenait à la charge, après deux ans écoulés, j'étais si bien au bout de mon rouleau que j'acceptai.
Sûre de mon consentement, puisque je venais d'empocher son billet de mille francs, la Durondeau ne me fit pas longtemps crédit, car elle se dirigea aussitôt vers la porte en disant :
— Allons, suis-moi.
— Où donc ?
— A la mairie du IP arrondissement... Je te présenterai à Rémy qui t'expliquera ce que tu dois dire et faire, pendant que je retournerai chez mol y chercher le mioche.
— Quel mioche? fis-je un peu abasourdi par la promptitude que mettait la sage-femme à exploiter mon consentement.
— Le mioche qui est venu au monde cette nuit... dont je vais venir déclarer la naissance à la mairie... et que tu reconnaîtras pour ton Ûls. . . un petit comte deBlëves... Ah ! vrail pour ton premier enfant, tu as de la chance. C'est un garçon frais, rose, bâti pour vivre et porter longtemps le nom de tes aïeux.
Je me laissai un peu traîner par la Durondeau qui, tout le long du chemin, me répéta :
— Es-tu bête? Quoi? tu rechignes parce qu'on veut te créer une famille pour tes vieux jours ?
Une heure après, j'avais reconnu l'enfant et le soir, quand je me couchai, la dame de Pique m'avait raûé mon billet de mille francs.
Après ces mots, le père Omnibus, que nous n*appellerons plus désormais que le comte de Blèves, se mît
à rire ^n regardant son auditeur Jacotot, et prononça gaiement, en forme de péroraison :
— Voilà, mon cher ami, comment je devins le père du premier de mes vingt- deux enfants.
-r- Et comment vous avez touché le premier de vos vingt-deux billets de mille francs, riposta Jacotot. ^
— Non, non, fit le comte, pas vingt-deux... la Durondeau ne m'en a compté que dix-huit.
— Vous a-t-elle donc fait passer quatre enfants par dessus le marché ?
— Nullement... elle m'a loyalement payé chaque fois qu'elle m'a demandé une reconnaissance.
— Mais alors? fit le chimiste étonné de ces quatre enfants ou, plutôt, de ces quatre billets de mille francs qui manquaient pour établir la balance.
M. de Blèves remua la tête en souriant encore, et finit par articuler d'une voix tranquille :
— Cela vient de ce que j*ai fait un peu de contrebande ou, pour être plus exact, de ce que j'ai tenté des opérations pour mon propre compte.
Jacotot le regarda en homme qui demande une plus ample explication.
— Oui, reprit le comte, car, en y réfléchissant bien, j'avais fini par comprendre tout ce qu avait de sérieux ce que me disait la sage-femme, pour vaincre mes dernières résistances, le jour où elle me conduisit pour la première fois à la mairie.
— Quoi donc?
— Que je me créais une famille pour mes vieux jours.
— De sorte que?... appuya interrogativement le chimiste.
— De sorte que, tout en me disant que plus ma famille serait nombreuse^ plus j'augmenterais le nombre
de ceux qui soutiendraient un jour ma vieillesse malheureuse, je ne me suis pas tenu aux enfants que me fournissait la Durondeau.
— Et vous en avez adopté encore quatre autres?
— Oui, par déclaration devant notaire, comme la loi m'y autorisait.
— Mais, avant la loi, y étiez-vous autorisé d'abord par les père et mère de ces enfants anonymes?
— Leur consentement m'était inutile, j'avais la loi pour moi, je vous le répète.
Gela dit, M. de Blèves, en arrêtant du geste une nouvelle question aux lèvres du chimiste, prit le Gode sur la table et, en montrant l'endroit où il se trouvait ouvert, il continua :
— Tenez, écoutez la lecture de l'article 336 du Code civil, chapitre III, section ii. De la reconnaissance des enfants naturels.
Et il se mit à lire :
ARTICLE 336. — La reconnaissance du père, sans l'indication et l'aveu de la mère, n'a d'effet qu'à Tégard du père.
— Ge qui veut dire ? demanda Jacotot peu ferré sur son Code.
— Ge qui veut dire que vous, moi, le premier venu, en sachant que tel enfant, non reconnu par ses parents, peut avoir des chances d'un avenir riche, a le droit d'aller, pardevant notaire, reconnaître cet enfant pour sien, içans que la mère en soit informée et môme, cette mère sfût-elle la chose, sans qu'elle puisse s'y opposer.
— Mais c'est un vice grave de la loi ! s'écria vivement le chimiste.
— Je ne dis pas non ; mais on ne peut le reprocher à
notre législation qui» toujours, pre^d l'intérêt du faible et, dans le cas actuel, a voulu protéger l'enfant naturel... Ne se peut-il pas qu'une mère, en haine du père, cherche k dénier à celui-ci sa paternité i Supposons que cette femme, prise de haine, je le répète, pour celui qui l'a séduite, puis abandonnée^ prétende, par vengeance, que cet homme n'est pas le père... Alors intervient la loi qui, en protectrice de l'enfant naturel, prend ses intérêts et, ne voulant pas lé priver des bénéûces qui peuvent résulter pour lui de cette reconnaissance, autorise ^e père à passer outre au désaveu de la mère*
Son explication donnée, le comte referma sonCode et, en le reposant*sur la table, continua :
— Je vous parle là des mères qui s'opposent à une reconnaissance dont elles ont été prévenues... Restent maintenant les mères qui élèvent leurs enfants naturels en cachette, sans se douter qu'un beau matin, un finaud, qui n'est nullement le père, est allé faire sa petite reconnaissance devant notaire.
— Alors vous avez joué quatre fois ce jeu-là? demanda Jacotot un peu abasourdi.
— Oui... mais, par malheur, des quatre enfants que j'ai reconnus pardevant notaire, un seul a survécu... ou plutôt une seule, car c'est une fille... et on dit que les filles portent bonheur, répondit M. de Blèves en ricanant.
M. de Blèves avait raison.
L'article 336 de notre Code civil, en voulant protéger l'enfant naturel, donne prise à une adroite supercherie.
Quelques mots d'explication à ce sujet nous sont
LES FILLB8 DE L'ÉPICIER 23i
iodispensables, car c'est sur ce point défectueux de la loi qtt'est basée notre histoire:
En Yue de favoriser les enfants légitimes, le Gode s'est montré rigoureux à Textrôme pour ceux qui sont nés hors mariage. A Tégard des enfants qui, suivant l'expression consacrée, sont issus d'un commerce incestueux ou adultérin, la loi est d'une implacable sé^ Térité. Quant aux enfants naturels, c'est-à-dire ceux dont les parents, au moment de la naissance, sont libres de tous liens, notre législation s'adoucit un peu et fait acte de protection. Elle leur accorde la légitimation par le mariage subséquent des père et mère, ou elle en autorise la reconnaissance, sous certaines conditions d'hérédité, par leurs auteurs*, soit au moyen d'une mention, en marge de Tacte de naissance, sur le registre de la mairie, soit par une déclaration pos* térieure devant notaire. De là découle l'article 336.
Or, voici ce qui peut arriver :
Un intrigant habile, sachant qu'un enfant est né de gens qui veulent tenir sa naissance secrète et sont dans rirapossibilité de Tavouer plus tard, n'a qu'à aller chez un notaire et, sans qu'il lui soit besoin d'indiquer* .quelle est la mère, à déclarer que cet enfant est le sien. Son acte en poche, acte que les vrais parents ignorent, notre escroc attendra patiemment (ju'une chance heureuse soit échue à l'enfant.
Supposons maintenant que le père véritable, par un ^oyen détourné qui n'accuse pas sa paternité... à titre de parrain, par exemple... ait légué sa fortune à
^û enfant mineur.
Alors le faux père se présente avec sa déclaration en lûain et, comme la loi lui confère tous les droits de la paternité, il devient, de droit, tuteur du mineur, et il ^^eud la main sur la fortune léguée.
232 LE GOIITE OMNIBUS
Que la mère, en voyant apparaître cet inconnu j conteste son titre, qu'elle se désespère, qu'elle veuille lutter pour sauver à son enfant cette fortune en péril, rien n'y fera, car, la recherche de la paternité étant formellement interdite par le Gode, elle ne pourra môme pas prouver le vrai père. Malgré toute espèce de résistance, le faussaire restera légalement en possession des droits qu'il s'est acquis par son ancienne déclaration notariée.
Donc, on le voit, le comte de Blèves, avec les vingtdeux enfants qu'il avait reconnus, soit à la mairie, soit pardevant notaire, s'était créé là de jolies ressources pour sa vieillesse, puisque, à l'aide de l'article 336, qui lui conférait touç les droits et avantages d'un père, il pouvait encore réclamer le bénéfice, bien; agréable pour lui, des deux autres articles suivants :
ARTICLE 205. — Les enfants doivent des aliments à leurs père et mère et autres ascendants qui sont dans le besoin.
ARTICLE 206. — Les gendres et belles-filles doivent également, et dans les mêmes circonstances, des aliments à| leurs beau-père et belle-mère. |
Peut-être bien que nos lecteurs, après tout ce que nous venons de détailler, nous reprocheront d'apprendre un état à tous les aigrefins qui sont en quête d'une veine à exploiter. Nojus répondrons que nous n'y | pouvons rien. Le trou existe dans la loi et, jusqu'à cel qu'il soit bouché, les malins sauront bien le découvrir tout seuls et en profiter.
De plus, comme notre législation ne prescrit aucun délai d'intervalle entre chaque reconnaissance, il s'en suit qu'un homme, qui voudrait exploiter cette idée ; en grand,' peut, tous les huit jours, reconnaître un fils ou une fille.
L'art d'élever des lapins et de s'en faire trois mille livres de rentes, qu'on a tant prôné comme un moyen pour les malheureux d'arriver à une modeste aisance, est, on le voit, beaucoup plus onéreux que la spéculation autorisée par l'article 336 ; car, si peu que mange un lapin, il coûte à nourrir ; tandis que, dans le cas qui nous occupe, on n'a même pas la peine d'élever les enfants pour en tirer plus tard un bénéfice.
M. de Blèves, il faut le reconnaître, avait donc été bien modeste en se contentant des vingt-deux enfants qu'il avait reconnus par les deux moyens que lui offrait le Gode, savoir : dix-huit à la mairie^ par mention faite dans l'acte de naissance, en marge du registre de l*état civil, et les quatre autres par une déclaration devant notaire.
Oui, rien que vingt-deux, nous le redisons, c'était extrêmement modeste. Aussi le comte avait-il bien raison de se désoler d'avoir été aussi peu ambitieux de paternité quand il songeait que, suivant son expression, la casse lui avait brisé seize de ces bâtons de vieillesse qu'il s'était réservés pour l'avenir.
Nous reviendrons à présent à nos deux personnages, car tous ces détails, que nous venons de donner pour abréger le dialogue, avaient été expliqués, un à un, par M. de Blèves à Jacotot, qui l'écoutait avec une silencieuse attention.
Mais, en même temps qu'il prêtait l'oreille, le jeune homme se demandait quel rôle lui réservait le comte dans ce chantage qu'il allait exécuter à fond de train, en s'armant des droits légaux qu'il s'était si étrangenaent acquis. Comme, au fond de l'exposé de la situalion, le chimiste ne voyait nullement poindre ces mil-
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lions promis, il voulut en avoir le cœur net, et il interrompit le conteur en demandant :
— Ne m' avez- vous pas dit ce matin que, de tous ces enfants, ceux qm survivent sont les bons ?
— Oui, le dessus du panier... surtout la fille que j*ai reconnue pardevant notaire...
— Quelle différence faites'-vous donc entre ceux-là et les autres reconnus à la mairie?
— Une différence énorme, mon cher... Gomment? vous n'avez pas saisi la nuance? Ma reconnaissance se faisait à la mairie au moyen d'une mention dans l'acte de naissance. Par l'intermédiaire de la Durondeau, ^ui les avait grassement fait payer, j'étais, pour ainsi dire, d'accord avec les parents qui m'achetaient mon nom et mon titre... C'était un marché volontairement consenti et, plus tard, les enfants ont porté mon nom au grand jour.
— Tandis que les autres?
— Tandis que les autres, c'est différent... Je ne procédais pas de la môme manière. Je m'en allais en sourdine chez un notaire déclarer que j'étais père de l'enfant qui, tel jour, à telle heure, avait été présenté à la mairie.
— De sorte que ? insista Jacotot.
— De sorte qu'il est arrivé, moi n'ayant jamais soufflé mot à personne de ces reconnaissances^ que ces enfants reconnus par acte notarié et ceux de leurs père et mère qui survivent ne se doutent pas de la place qu'à un moment voulu je vais prendre dans leur existence.
Et, en frappant sur son Gode, le comte ajouta d'une voix pieuse :
— Oh ! ne craignez rien... je connais mon affaire... je suis tout ce qu'il y a de mieux dans mon droit.
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Puis il s'écria :
— Quelle perle que cet article 336 !
Dans tout cela, Jfacotot n'apercevait rien qui lui annonçât les millions. U revint donc à la charge par une voie détournée.
-*" Alors, dit-il, votre intention, toujours à Taide de la loi, est d'exiger de vos enfants une pension alimen* taire?
H. de BIèves, à cette question, éclata d'un long rire moqueur, et, en regardant le jeune homme, il pro> Qonça :
<- Que vous 6te8 godiche I mon cher.
Et immédiatement :
— Ah ! çà, eontinua-t-il, me croyez-vous donc si petite bouche que j'aille me contenter des sept ou huit cents francs de pension alimentaire que m'alloueraient les tribunaux, si je m'adressais à eux?... Oh! non, J'ai plus vorace appétit... je vous ai promis des millions et) je vous le certifie, nous aurons des millions.
Ces paroles chantèrent joyeusement à Toreille de Jacotot. Après cette certitude acquise que les millions n'étaient pas un leurre, il lui restait encore à apprendre comment il parviendrait à mettre la main dessus.
— Qu'avez-vous? demanda le comte qui le vit tout i coup remuer la tète à la façon d'un homme qui médite.
— Je cherche à deviner le rôle que vous me destinez <ians l'aventuré.
-- Mais celui qui convient le mieux à un beau gar* Çon de votre sorte.
■"" Lequel ? fit le chimiste un peu ébahi par cette l'épouse.
"^ Celui de mon gendre, appuya le comte d'un ton
sérieux.
— Hein! vous avez une fille à marier?
— Et même une très fort jolie fille.
Gela dit et sans ajouter plus amples explications, 4e comte s'était levé. Il vint, la main tendue, vers Jacoiot,
— Allons, continua-t-il, voici l'heure d'entamer vos cent mille francs... Donnez-moi une centaine de louis qui vont me servir à quitter ces horribles haillons.
Le chimiste s'exécuta sans trop de répugnance et, tirant de son secrétaire la somme demandée, il la tendit à son associé.
— Merci, mon futur gendre, dit en souriant le comte. Je ne vous demande qu'une heure pour revenir ici tout transformé... J'apporterai, en même temps, les papiers et actes qui nous sont utiles.
Au moment de sortir, il se retourna :
— A propos, dit-il, savez-vous tenir une épée?
— Je suis de première force à l'escrime.
— Bravo I
Sur ce, il partit en répétant encore :
— A bientôt, mon futur gendre.
Nous croyons oiseux de parler de l'impatience qui dévora Jacotot. Le comte n'était pas parti depuis plus d'un quart d'heure que le jeune homme s'irritait déjà de la longueur de son absence.
— Enfin, c'est lui I s'écria-t-il en entendant retentir la sonnette d'entrée.
Et il courut ouvrir.
A la vue de la personne qui se présentait, la surprise fit reculer le chimiste de deux pas.
Au lieu du vieillard, c'était la belle Andrée qui se trouvait devant lui.
Avant que Jacotot fut remis de son trouble, elle était entrée et elle avait vivement refermé la porte derrière elle.
Quel motif conduisait Andrée chez le chimiste? Pourquoi la présence de la Durondeau terrifiait-elle Goberju? Quel service le docteur Baudraie avait-il rendu à Pirouette gui faisait que ce vaurien gardait au médecin une sorte de reconnaissance? Quel but poursuivait Rémy à Tégard de Dubreuil?
Pour avoir la réponse à tant de questions et, surtout, pour connaître en quoi ces événements divers devaient être favorables ou s'opposer aux projets du père Omnibus, il nous faut d'abord remonter des effets aux causes, c'est-à-dire faire rebrousser notre histoire.
Ce retour sur le passé nous est d'autant plus nécessaire qu'il expliquera comment tous ces personnages de notre drame se relient, de près ou de loin, au premier de nos acteurs que nous avons fait entrer en scène au début de cette histoire, et qu'on pourrait nous accuser, bien à tort pourtant, d'avoir oublié. Nous voulons parler du jeune homme, ramassé dans une clairière du bois de Yincenues, où il gisait frappé d'un coup de couteau, et qu'on avait amené mourant ^ la maison de santé du docteur Baudraie.
Gomme autour de ce jeune homme, qui, de môme que le père Omnibus, portait le nom de comte de BIèves, vont se grouper tous les éléments futurs de notre récit, il nous faut forcément nous occuper de lui . Mais nous le répétons, pour arriver à ce but, il est de toute nécessité de remonter dans le passé.
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Donc, nous prions notre lecteur de vouloir bien d'un seul* coup, reculer avec nous de trente années en arrière.
Nous avons débuté en 1860 ; c'est dire que nous remonterons à 1830.
Par une nuit pluvieuse du mois de décembre de cette année 1830, uq Parisien retardataire que le chemin de son lit aurait fait passer, sur les deux heures du matin, par la rue de la Ghaussée-d'Antin, se serait fort probablement arrêté, au moins un instant, pour écouter les accords d*un excellent orchestre et regarder les silhouettes d'hommes et de femmes qui apparaissaient sur les rideaux des fenêtres, brillamment éclairées, du premier étage d'une des plus belles maisons de la rue.
Si ce Parisien, non moins curieux que noctambule, eût demandé ce qui se passait là-haut à nù des nombreux cochers de voitures bourgeoises qui stationnaient à la file devant la maison, il lui eût été répondu que c'était le riche M. Peyrade qui donnait un baL
Ce M. Peyrade dont, une fois déjà, nous avons cité le nom, était un ancien manufacturier qui, resté veuf avec deux filles, s'était retiré des affaires après avoir réalisé tine fortune que des gens bien informés estimaient à six millions.
Contrairement à ces commerçants de Paris qui tra* vaillent en vue d'aller plus tard manger la fortune acquise en province, le millionnaire Peyrade était venu, une fois libre, s'installer dans la capitale, où, d'avance et par les soins d'un vieux notaire, du nom de Grondier,qui lui avait été recommandé, il avait solidement placé ses capitaux.
Aussitôt arrivé à Paris, il avait fait entrer ses deox
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ôUes, dont la plus âgée atait seize ans, dans un des grands pensionnats en vogue;* pois, comme i4 était encore jeune, car c'était à peine s'il avait dépassé la quarantaine, il avait deipandé 4 ses millions d'égayer on peu cette liberté que lui laissait le veuvage.
Il faut croire que la satisfaction de gagner baucoup d'argent tient lieu de tous autres plaisirs, car Peyrade, qui avait passé ses plus belles années à entasser des millions, n'avait pas eu de jeunesse. Par ces derniers mots, nous entendons dire que cette exubérance de vitalité qui, de vingt à trente ans, pousse Tbomme en des excès de tous genres, avait été non pas dépensée mais endormie par l'activité que le manufacturier mettait à arrondir sa fortune. Son mariage avec une femme qui excellait dans la confection des confitures, qoi connaissait le compte exacte de ses torchons et qui, huit heures par jour, faisait de la tapisserie , n'avait procuré qu'une vie conjugale dont le calme plat ne pouvait en rien laisser soupçonner à Peyrade l'existence de ces orages de passion qui, parfois, se déchaînent dans le cœur de l'homme.
«Tôt ou tard il faut que jeunesse se passe », dit un proverbe, qui fut vrai pour le manufacturier dont les instincts sensuels, éveillés par mille séductions que sa fortune faisait naître, s'éveillèrent d'autant plus impérieux que le veuf quadragénaire, qui prenait goût à cette vie nouvelle, négligeait de leur imposer le moindre frein.
L'amour des femmes... et nous entendons le mot dans son acception lapins bestiale... fut, surtout, la pierre d'achoppement de celui qui n'avait pas encore fait de faute, parce que l'occasion d'être coupable lui avait manqué. Disons aussi, pour sa défense, que, tant au moral qu'au physique, Peyrade n'était pas de
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natare à résister aux tentations, L'homme était sangain, vigoureux et n*aVait été énervé par aucun de ces excès de jeunesse dont nous avons parlé. Quant au moral, le millioanaire était tenace, emporté, brutal, plutôt bravache que brave.
Les délicatesses du sentiment, les mièvreries du cœur étaient choses parfaitement inintelligibles pour cet être large des épaules et solidement râblé, qui n'avait que des sens. Tout obstacle, qui se serait opposé à la satisfaction de ses désirs grossiers, n'aurait servi qu'à les rendre plus ardents à triompher. Bref, en lui, la brute féroce dominait, quand une femme était en jeu.
Pour le luxe, le vin, les cartes et autres joies de l'existence, Peyrade, qui en tâtait aussi avec l'ardeur d'un novice, ne leur demandait pourtant qu'une somme réglée de jouissances. Le débutant se doublait alors du manufacturier intelligent, rusé, calculateur. Bien qu'il fût avide des émotions du jeu, il limitait d'avance sa perte et quittait le tapis quand la déveine avait atteint le chiffre fixé. Il avait pris goût aux bons vins et les dégustait avec un réel plaisir, mais il repoussait le verre au fond duquel l'attendait le commencement de l'ivresse. Dans son installation à Paris, il avait procédé à l'ameublement de son intérieur jusqu'à la dernière limite du confortable, mais sa vanité de millionnaire ne l'avait pas entraîné à un luxe stupide. Pour nous résumer, Peyrade n'était vulnérable qpe par un point... par sa passion pour les femmes.
Du reste, aimable compagnon , de gaîté un peu bruyante, serviable sans que son obligeance allât jusqu'à la faiblesse, généreux sans ostentation, tel était le manufacturier.
Et nous aurons tout dit quand nous aurons ajouté que, bâti en athlète, il était de force à assommer son
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^ . il I , I I
homme d'un coup de poing. Quanta sa figure, elle^ était fort ordinaire, et, si nous n*en donnons pas de plus amples détails, c'est pour faire plaisir à ceux qui affirment que quiconque possède trois cent mille livres de rentes n'est jamais laid.
N'oublions paspourtant de mentionner quePeyrade, qui, en arrivant à Paris, s'était entouré d'un personnel assez nombreux de domestiques, avait aussi amené deux jeunes serviteurs du fond de sa province. L'un était un garçon d'une quinzaine d* années qu'il avait retiré de ses ateliers pour en faire un groom, et qui s'appelait Goberju. L'autre était une fillette de douze ans, sœur de lait de la cadette des filles du millionnaire, qui avait tant pleuré au départ dePeyrade et de se& enfants que le père, ému par son désespoir, s'était déterminé à la mettre du voyage, avec l'intention d'en faire plus tard la femme de chambre de ses filles, pour lesquelles la petite paysanne s'était prise d'un dévouement profond. Cette jeune servante se nommait Nanette.
Mais, de ce qu'il avait pensé à réserver pour l'avenir une soubrette fidèle à ses filles, il n'en faut pas conclure que Peyrade avait la sollicitude paternelle développée au suprême. Bien au contraire, l'amour de ses enfants ne l'étouffaitpas. Exact aux échéances, en ancien commerçantqu'il.était, il mettait la plus grande ponctualité à -venir au pensionnat payer le trimestre échu ; puis, après s'être assuré que, moyennant finances, ses filles étaient nourries le mieux possible... (Peu lui importait le reste)... il donnait à chacune une petite tape sur la joue et s'en allait en murmurant :
^ Eh I eh I ces bambines-là seront, ma foi I très jolies. ,
Après cela, il croyait sincèrement en être quitte,
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pour trois grands mois, avec ses devoirs de çère.
Peyrade n'avait jamais eu là pensée de eacher Texîstencé de ses filles, mais son ^goïsme les lui faisait totalement oublier à dix pas du pensionnat. De sortô que, comme il ne parlait jamais de sa défunte épouse et que, non plus, il ne soufflait mot de ses enfants, il passait pour célibataire aux yeux de ses Compagnons de plaisirs... car nous croyons superflu d'ajouter que Peyrade, avec ses cent mille écus de rente, avait été accueilli à bras ouverts dans la tribu des viveurs. Au nombre de ceux avec lesquels ses goûts ou, plutôt, ses vices le faisaient plus intime, on citait MM. de Roudiac, de Maucieux et, en tête de la liste, Grondîèr qu'on surnommait le beau Grondler.
Autant Tex-manufacturier avait été heureux en met^ tant la main, dans la personne du vieux notaire Grondîer, sur celui qui pouvait le plus sûrement placer son capital; autant il avait eu de chance en trouvant, dans le fils même du tabellion, celui qui était le plus apte à lui faire dépenser son revenu.
Le beau Grondier (ce môme qui, plus tard, comme -chef de division, devait faire, par sa sévérité, le désespoir de son employé Dubreuîl) était alors dans toute la fougue de la jeunesse. Il causait le désespoir du notaire qui ayant longtemps caressé l'espoir de lui céder son étude, se demandait avec effroi s'il n'était pas de la dernière imprudence de confier d'aussi graves fonctions à un jeune homme dont la conduite débauchée ferait pousser des cris d'indignation à toute l'austère corporation des notaires.
Peyrade et Grondier fils furent bien vite compères et compagnons. La passion effrénée du cotilloû, qui leur était commune, avait amené cette intimité, et ce fut l'héritier du notaire qui servit de guide au million-
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Baire, à travers tous les boudoirs de la galanterie vé* nale où il avait ses grandes entrées.
Pendant les deux premières années, rien ne laissa prévoir à quel point de folie sauvage Tamour des femmes, s*i1 était contrarié, pouvait entraîner Peyrade ; car sa fortune ne lui laissa pas rencontrer de cruelles parmi les beautés faciles auxquelles l'avait présenté Qroodier fils.
Mais vint Theure où le millionnaire fut las de ces^ créatures qui ne se laissaient pas désirer et, un beau jour qu'il avait à dîner quelques amis, comme on le félicitait sur ses conquêtes, il haussa les épaules et prononça d*un ton dédaigneux :
— J'en ai assez de ces drôlesses I
Avant de parler de Teifet produit par cette déclaration de Peyrade qu'il était dégoûté des drôlesses, il nous faut d'abord donner quelques détails sur les convives devant lesquels elle était faite.
Ce jour-là, les invités de Tex-manufacturier étaient le beau Grondier, le comte de Blèves, Houdiac, de Maucieux et un nommé Storère.
Sur le fils du notaire, nous avons à peu près tout dit. Les usuriers sachant, à un denier près, la fortune qui lui reviendrait du tabellion, fournissaient au jeune dissipateur, plus étourdi que vraiment corrompu, l'argent qu'il prodiguait en folies.
Quant au comte de Blèves (que nous connaissons vieilli par l'âge et la misère) c'était alors un beau garçon, cynique, railleur, qui touchait à la trentaine. Sa position pécuniaire était des mieux avérées. La mort récente de son père venait de le mettre en possessiop d'un héritage splendide qu'il entamait si rondement au jeu que les plus indifférents s'effrayaient pour son avenir. A tous ceux qui l'engagaient à modérer ce
calte qu'il avait voué à la dame de Pique, le comte répétait en riant qu'à son dernier louis, il se ferait sauter la cervelle.
Bien qu'il fût joueur tout aussi forcené que M. de Blèves, il n'en était pas de même de Roudiac auquel on ne connaissait pas la moindre fortune, ni aucun héritage en perspective, qu'il pût escompter sur le tapis vert. Quelques-uns disaient bien que c'était le jeu qui alimentait son luxe, mais, comme des curieux s'étaient avisés de prendre note de ses pertes et de son gain, et qu'ils avaient trouvé qu'à la fin de l'année il était en déficit de sommes importantes, il avait fallu renoncer h cette croyance que le joueur vivait des cartes, et on s'était mis, mais sans pouvoir jamais parvenir au moindre résultat^ à chercher la source du Pactole inconnu auquel il puisait.
Tout active qu'elle était, cette enquête sur les moyens de vivre de Roudiac était prudente et occulte. Elle exposait ceux qui voulaient en savoir trop à des dangers sérieux, attendu que le surveillé n'était point un gars d'humeur facile, car, duelliste redoutable, il avait déjà couché cinq hommes sur le carreau.
Pas plus que l'origine de sa fortune, on ne connaissait l'histoire de son passé. Un beau matin, on avait vu surgir Roudiac sans qu'on sût d'où il venait. Les uns prétendaient qu'il avait été officier et qu'il s'était soustrait par une démission à une discipline que son caractère violent ne lui permettait pas de supporter. D'autres, tout en confirmant le passé militaire, avançaient que ce n'était pas volontairement qu'il avait rendu ses épaulettes. De cette seconde enquête, il était donc demeuré acquis que Roudiac était d'une nature emportée à l'extrême, découverte qui ne méritait pas
tant de peine, car le mystérieux |)ersoQnàge avait mainte fois fait Taveu de son défaut.
— Je me surveille, disàit-il, car je me sais capable de tout quand la colère me domine.
Et il ajoutait même, de la voix, brève qui lui était habituelle :
— Lorsque je suis en fureur, je vois rouge.
Mais tout cela, nous le répétons, se disait tout bas et, encore, n'en fut-il pas question bien longtemps, car, d^i^s certain monde, Tindulgence parisienne s'accommode facilement de ces existences inconnues. Houdiac, après tout, était bien élevé, d'une politesse achevée, d'une réserve excessive qui provenait, sans doute, de ce qu'ayant beaucoup à cacher, il s'abstenait prudemment de s'inquiéter des autres. De plus, il n'empruntait à personne et payait haut la main. La tribu des viveurs n'en demanda donc pas plus et, un peu par peur, beaucoup par insouciance, elle le reconnut des siens.
Ajoutons encore que, sans être un colosse comme l'hercule Peyrade, Roudiac était taillé en force. Le poing de ce duelliste n'était pas moins à craindre que son épée.
M. de Maucieux, le quatrième convive du manufacturier, avait, de même que le comte de Elèves, une position bien à jour. Loin d'inspirer la méfiance, celuilà excitait la pitié.
Chacun savait que, resté orphelin en bas âge, il avait été confié à un tuteur qui, pour se débarrasser au plus vite de la responsabilité qu'entraînait la gestion de la grande fortune de son pupille, avait émancipé le jeune homme à dix-huit ans.
Riche à millions, devenu trop tôt libre, sans guide et sans parents, M. de Maucieux s'était livré à des
excès précoces qui avaient détruit à jamais sa sautév Une toux sèche qui lui brisait la poitrine et, parfois, lui amenait le sang aux lèvres, annonçait que le pauvre garçon, qui comptait à peine vingt-six ans, n'avait plus de longs jours à vivre. \\ avait parfaite conscience de son état et, à ceux qui lui conseillaient le repos d'une existence réglée, il répondait avec une gaieté fuQèUre :
— Bast( Courte et bonne!.,, A me soigner, je vivrais peut-être six mois de plus, car je suis touché à n'eu pouvoir réchapper,. , A quoi bon dételer! cela n'eii vaut pas pas la peine... Et, puisque le çbampagne est meilleur que les drogues, qu'on m*emplisse mon verre 1
Et il coi^tinuait cette vie, qui le tuait, à la grande^ admiration de ses camarades de débauche, qui ét^iei^t loin d'avoir un pareil mépris de la mort.
Mais nous, romancier, qui avons le privilège de connaître le dessous des cartes, nous savons que cett^ forfanterie de moribond n'était nullement siocèp^r Chez lui, loin des yeux de ses compagnons^ le poitrinaire se lamentait d'avoir à quitter cette vie dont, ^9 public, il faisait tant dédaigneusement si bop marctié» Au lieu de répéter son : « A quoi bon? » il se cramponnait avec l'énergie du désespoir à l'espérance de retarder cette mort qui l'effrayait.
Grâce h, sa fortune, qui lui permettait ce luxe, il logeait, entretenait et payait princièrement à Tannée^ pour n'avoir h s'occuper uniquement que de lui, un jeune médecin, tout frais sorti de Técole, dont il avait été un des plus brillants élèves.
— La science ne peut pas être un vain mot. Faitesmoi vivre, mon cher Baudraie, vous qui êtes si savant... Je vous en conjure, faites-moi vivre! bégayait de Maqcieux d'une voix suppliante, quand, au retour
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d'une orgie, il se tordait dans uae crise de tous.
— Renoncez d'abord à cette existence stupide, conseillait le jeune docteur» qui s'ét^t pris d'amitié pour son premier et unique client,
r^ Non, non, répétait le malade, les autres se jno* queraient trop de moi.
Cette crainte d'être risible et la Tani^ féroce de vouloir paraître mépriser la mort étaient si fortes que Maucieux^ quand la maladie, en l'étendant sur sa couche, l'empêchait de rejoindre ses amis, donnait cette consigne h, sa domesticité :
— • Si on vient s'informer de moi, dites que je ne puis recevoir... que je suis avec une dame.
Au moment où nous le faisons paraître en scène, le poitrinaire, avant de se rendre au dîner de Peyrade,. avait demandé à Baudraie :
— Voyons, mon cher Esculape, soyez franc ; combien m'accordez-vous encore de temps à vivre?
— Oh! oh ! fit l'interrogé, Iji nature opère si souvent des miracles, que le plus babile ne saurait rien préciser... Tel malade, dont on avait commandé le service mortuaire pour le lendemain, est mort de vieillesse.
Mais Mauçieux ne s'était pas contenté de cette échappatoire, et il avait insisté en disant :
— Ai -je encore une année devant moi?
— Mieux! beaucoup mieux I surtout si vous vous résignez enfin au calme.
— Mettons deux ans, n'est-ce pas?
Alors, comme Baudraie, dont la pratique de la médecine n'avait pas encore bronzé la sensibilité» ne répondait pas à cette question qui lui navrait l'âme, le poitrinaire, sous le coup d'un de ces attendrissements qui ne sont pas rares en ceux que la mort a déjà touchés de son aile, pronQUça d'une voix grave :
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■— Dire qu'avec une grande fortune, j'aurai passé sur la terre sans avoir été utile à personne... Je voudrais bien faire une bonne action avant de mourir.
Mais ce remords avait été de courte durée et, malgré l'insistance de Baudraie pour le retenir, il était allé à ce dîner de Peyrade en répétant l'idiote phrase que lui soufflait son amour-propre de viveur.
— NoU) non, les autres se moqueraient de moi.
Si'nous ne parlons pas du physique de Maucieux, c'est que, sur ce visage creusé par la maladie, aux pommettes rouges et saillantes, au front jaune .et ridé, il eût été impossible de retrouver combien le jeune homme avait été joli garçon.
Il nous reste maintenant à parler de ce cinquième et dernier convive, auquel nous avons donné le nom de Storère.
Certes celui-là était fort étonné de se voir à pareille fête, s'il fallait en juger par son allure embarrassée et par les deux gros yeux, bêtes et émerveillés,, qu'il promenait successivement sur les convives, sur la table étincelante d'argenterie et de cristaux, sur les meubles de la salle à manger et jusque sur les domestiques. Il avait un petit air effarouché des plus comiques qui attestait combien peu il était habitué à ce luxe de table.
Storère était un ex-épicier.
Retiré du commerce avec une modeste aisance de six mille livres de rentes, Storère, pour son malheur, avait été ambitieux et, pour son malheur aussi, il avait fait la connaissance du beau Grondier.
Non satisfait de sa fortune modique, il avait voulu arrondir sa pelotte et, tout naïvement, il avait pensé à faire un peu d'usure. Le hasard lui avait amené pour premier client Grondier, qui Tavait si bien entortillé
qu'en deux emprants il avait saigné de soixante mille francs la caisse de Tapprenti usurier. Pris d'épouvante en voyant si vite envolée la moitié de son capital, Storère avait été radicalement guéri des opérations à trente pour cent, et s'en était tenu à cette unique tentative après laquelle il lui restait bien juste de quoi vivre, car ppus croyons inutile d'ajouter que Grondier, à l'heure de l'échéance, avait complètement oublié de rembourser.
Storère, qui savait à son débiteur une magnifique fortune paternelle en expectative, s'était résigné, moitié parce qu'il ne pouvait faire autrement, moitié aussi parce qu'il était alléché par la promesse de gros intérêts supplémentaires, s'était résigné, disons-nous, à attendre que le ciel, en rappelant à lui le notaire, permît à Grondier de lui rembourser capital et intérêts.
Mais si patient qu'avait promis d'être l'épicier, il arrivait des moments où la gêne le serrait si fort qu'il accourait furibond chez son débiteur.
— J'ai assez de vivre de pain et de fromage et de me priver de tout. Je veux être remboursé.
— Oh! ohl nous sommes donc devenu bien méchant? disait Grondier sans s'émouvoir.
— J'exige ma somme, toute ma somme et aujourd'hui même, entendez-vous? hurlait le créancier exaspéré.
— Toute la somme, c'est impossible, répondait le débiteur, sur un ton qui donnait h, entendre que si les prétentions étaient moins exagérées, elles auraient la chance d'être satisfaites.
— Alors moitié de la dette, disait Storère, un peu calmé par l'espoir de palper des écus.
— Moitié, c'est encore beaucoup trop... mais si un à-compte, je dirai même un fort à-compte, pouvait vous