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satisfaire, je serais heureux de faire plaisir ^ un auss galant créancier que vous, proposait le beau Qropdier^ avec Taploml) ^'up l^pinme qui ^vait cet à-compte sous la main*
— Va pour le fort à-compte ! accordait ençorç l'épicier, qui savait qqe mien??; vaut tenir que cpurir.
Grondiefr prenait alors son chapeau.
— En route, disait-il.
— Où allons-nous? demandait le bonhomme un peu inquiet.
— Chercher voire ar^fent, parbiei)!,,. Croyez-rvous que je garde jamais des sommes importantes cbe^ moi?... Ah! ça, pourquoi hésitez-vous? Est-ce que, après avoir jeté feu et flammes pour exiger votre dette, vous ne voule? plus être remboursé? Gros capricieux!,., soiti à une autrefois alors.
^ Non, non, je n'ai pas changé d'avis, criait vivement répicier qui, sans plus hésiter, suivait Grondier.
Or, toutes les fois que Storère se laissait tenter par cet espoir d'un sérieux à-compte à recevoir que lui donnait son débiteur, voici ce qui lui arrivait invariablement :
Gomme c'était toujours le matin, au saut du lit, que l'impatience d'être payé donnait à l'ancien épicier ces crises de colère qui le faisaient accourir chez lebe^u Grondier, jl en résultait qu'il était à peu près onze heures lorsque son débiteur finissait par l'entraîner hors de chez lui, en lui présentant l'hameçon de cette somme qu'ils allaient chercher de compagnie.
Donc, à cent pas tout au plus de son domicile, Grondier tirait sa montre et la consultait :
— Onze, heures! disait-il, le moment où tout Paris déjeune^
Puis avec son plus aimable sourire :
— Mon excellent monsieur Storère, ajoutait-ij, se- ' rèz-vôtis assez cruel pour me priver du bonheur de vous
offrir â déjeuner?.. Je suis en goût ce matin et j'èproilVe un besoin de ne manger que de succulentes choses.
Cette proposition faisait que l'épicier, qui était plus gourmand qu'une Chatte, passait immédiatement une langue frétillante sur ses lèvres, comme s'il se léchait les babines à la pensée de ces succulentes choses dont il était parlé ; puis il se raidissait contre la tentation et répliquait d'un ton qui n'avait plus rien de cet accent furieux du début :
— Si nous commencions d'abord par aller toucher rà-comptô ?
^ A Cette hèilre, je vous le répète, tout le monde déjeuné... et toon banquier fait comme tout le monde. ,
— Ah I si vous pensez que votre banquier... Alors remettons la visite à plus tard.
— Et, pour prendre patience, déjeunons, disait Grondier, en entraînant son créancier vers un restaurant des plus en vogue où il avait crédit ouvert.
Ce que le débiteur, qui poussait à la consommation, faisait manger et boire à l'épicier, pendant les deux heures qu'ils restaient à table, est inénarrable. Le pauvre homme, que son unique tentative d*usure avait réduit au plus strict nécessaire, s'en donnait pour les jours de pain et de fromage que lui imposait son capitaVébréché.
Entre deux rasades oti à l'internàède d'un changeaient de plat, il n'eîi revenait pas moins à son objectif:
— Je puis compter sur votre parole, disait-il, nous allons qiotis rendre chez votre banquier, n'est-ce pas?
— Jouissons du temps présent, répondait le débi-
teur, en emplissant le verre ou Tassiette du créancier.
Cela durait jusqu'au moment oîi Grondier, voyant son homme rouge de boisson et repu de nourriture, se levait en disant :
— Je propose, avant tout à-compte, un petit tour de promenade, qui nous fasse digérer.
— Ma foi! je ne demande pas mieux, répondait Storère tout soufflant; mais après, vous savez? chez le banquier.
— Oui, cent fois oui, c'est archiconvenu... La question, actuellement, est de digérer de la plus agréable manière.
Et, sur ce, Grondier menait son homme à une curiosité en vogue, ou à une revue, ou à une course de chevaux, ou à un musée; bref, il s'ingéniait à le distraire jusqu'à l'heure oîi il s'écriait :
— Allons dîner III
— Comment ! déjà? Mais nous n'avon§ pas été chez le banquier.
— Bah ! l'argent n*est pas comme le poisson, il ne se gâte pas d'attendre; il sera tout aussi frais demain... Est-ce que vous regrettez l'emploi de votre après-midi ?
— Non, je l'avoue, confessait naïvement l'épicier qui se serait volontiers accoutumé à cette vie de plaisirs sans bourse délier.
Le dîner n'était pas moins fin ni moins copieux que le repas du matin, puis il était suivi d'un spectacle ou d'une tournée à un bal public. Enfin sur les deux heures du matin, après un souper où les vivres et les^ vins avaient encore été prodigués, Grondier emballait dans un fiacre son prêteur, gris comme un régiment de Polonais, en lui disant :
LES FILLES DE l'ÉPICIER 253
^ Tenez, mon bravé Storère, je n'ai qu'une parole, moi... Voici Tà-compte pi'omis... Vous le déduirez sur les quatre-vingt-seize mille francs, capital et intérêts^ que je vous dois.
Et iljui remettait cent sous dans la main.
Le lendemain Tépicier se levait, la tête lourde, la bouche pâteuse, le cœur mal à son aise, mais, aussi, avec le souvenir des distractions de la veille. Il lui était impossible de se fâcher contre un mystificateur qui Tavaitsi bien fêté, et il patientait un ou deux mois jusqu'au jour où, la reconnaissance do l'estomac n'assoupissant plus son avidité de créancier, il revenait plus furieux réclamer Tà-compte chez Grondier qui lui faisait recommencer la même vie.
Seulement il arrivait quelquefois que le débiteurs par économie, trouvait bon, au lieu de régaler Storère au restaurant, de le conduire aux déjeuners ou aux dîners auxquels il était convié par des amis.
— Je vais vous mènera une table d'hôte où on est traité bien remarquablement, disait-il au bonhomme, avant de l'introduire dans la place.
L'histoire de Grondier et de son épicier était si bien connue de toute la bande du jeune homme que chacun se prêtait à la plaisanterie, et, bien souvent, Storère, que vingt années d'une vente de pruneaux et de mélasse n'avaient nullement façonné à ce genre d'exis-^ tense échevelée, se trouvait assister, fort ahuri, à une orgie des plus abracadabrantes où le beau sexe, représenté par les jolies filles galantes en vogue, lui passait -a main' dans les cheveux en murmurant :
— Que ne suis-je digne de toi, ô mon bel usurier 1 nous irions vivre dans une ile déserte.
Or, si quelque chose affectait le pauvre Storère, •c'était de s'entendre appeler usurier.
— Mais, en somme, vous êtes usurier, lui disait Grondier. Vous m'avez compté soixante mille francs pour quatre-vingt mille remboursables à un an d& date... C'est de l'usure au premier chef, cela... Tant et si bien de Tusure que les intérêts des intérêts ont fait monter ma dette à quatre vingt-seize mille francs.
E^ se voyant ainsi mettre les points sur les i, le bonhomme secouait tristement la tête et répondait d'une voix navrée ;
— Oui, j*ai cédé à une pensée coupable et j'en ai été bien puni.
— Ah I çà, ce n'est pas flatteur pour moi, ce que vous dites-là... Vous m'avez Tair de regarder l'argent que je vous dois comme complètement perdu.
— Oh I non, non, M. Grondier, je suis bien persuadé que vous me payerez un jour... mais, hélas I quand ce jour arrivera-t-il?
— Dans un an... dans dix ans... que sais-je? mais il finira toujours par arriver.
. A cette réponse^ l'épicier hochait la tôle de plus belle, et répliquait d'un ton pleureur :
— Dix ans I Gela n'atteindra pas le but que je m'étais proposé.
— Tiens I vous vous étiez donc proposé un but autre que celui de doubler votre capital?
— Oui, c'esljustement parce que j'avais un but que j'ai eu cettb idée malheureuse de vouloir doubler mon capital.
— Et peut-on connaître ce but?
— Non, monsieur Grondier, car vous ririez de moi^ répliquait l'épicier, duquel son débiteur ne pouvait parvenir à tirer d'autre explication,
Yoilà donc quel était ce cinquième convive qui assistait au dîner offert par Peyrade. Si nous avons in-
LES FILLES DE l'ÉPIGIER 255
sisté sur le personnage, c'est parce que cet infortuné fut là cause première, et, surtout, la première victime du drame que nouis allons avoir à conter.
Il avait été conduit par Grondier chez Peyrade qui, averti de cet épicier que lé jeune homme traînait partout, avait dit au fils du notaire^ en lui adressant son invitation :
— Amenez votre gredin d'usurier, nous nous amuserons à faire poser ce loup-cervier.
Personne, nous le répétons, ne ressemblait moins à un loup-cervier ou à un gredin que Storère. C'était^ dans toute l'acception du mot, un imbécile naïf et timide auquel peut-être ne serait jamais venue à Tesprit l'idée de tenter de doubler son capital s'il n'y eût été poussé par ce motif secret qui, disait-il, ferait rire Grondier, s'il le lui révélait.
Oui, c'était un naïf imbécile, si crédule à toutes les plus énormes bourdes, qu'il avait ajouté foi complète à cette phrase par laquelle son débiteur était arrivé à l'entraînetf chez Peyrade :
— Ah i cette fois, je vais vous faire connaître une table d'hôte encore plus mirifique que toutes celles oii je vous ai déjà mené. Vous serez émerveillé, je vous le prédis... Vrai! je ne saurais comprendre qrf*on puisse vous offrir de pareils festins pour vingt-cinq sous par tête.
Aussi, comme nous l'avons dit, l'épicier, devant ce service d'argenterie et cette table si ezquisement approvisionnée en mdts et en vins, était-il sous le -coup d'une admiration sincère, compliquée pourtant d'une surpnsé profonde.)
— Tant de luxe et un si bon dîner pour vingt-cinq sous, se disait-il, et rien que cinq clients à table, il est imposst&le que le maître delà maison fasse ses frais.
256 ' I-E COMTK OMNIBUS
Pendant le premier service, le tour qu'avait pris la conversation fit que les invités du manufacturier ne songèrent pas d'abord à se moqiier de celui que Grondier avait amené pour leur servir de plastron. EJn gourmand vorace qu'il était, Storère put s'empiffrer à son aise et boire à gogo. Outre ces/ieux moyens de se distraire de ce qu'on disait à ses côtés, Tépicfer était encore absorbé par la solution d'un problème qu'il s'était posé au sujet de Peyrade, de cet hôte qui fournissait de tels dîners à si bas prix.
— Vingt-cinq sous ! se répétait-il en lampant àplein verre un certain vin de Pommard traître en diable, vingt-cinq sous! c'est inouï!... 11 faut pourtant qu'il y gagne, puisqu'il possède des millions... Oui,Peyrade, c'est bien là le nom que ces messieurs lui donnent et que j'ai entendu prononcer ailleurs.. . Peyrade le richissime, disait-on, car il a des millions à remuer à la pelle... Ah! on s'enrichit à tenir des tables d'hôlel... J'aurais bien mieux fait de tenter cette industrie que de prêter mon argent h M. Grondier.
Telles étaient les réflexions de l'épicier, réflexions ^que, petit à petit, le Pommard ingurg té rendait stu- ^ides et que nous n'aurions pas notées si, parmi elles, ne s'en était pas trouvée une qui était digne d'attention.
Comment Storère, qui mettait pour la première fois le pied chez Peyrade, connaissait-il déjà le nom et la fortune du m anufacturier? Où avait-il puisé ces deux renseignements? C'est ce que notre lecteur ne tardera pas à savoir, car l'épicier fut brusquement arraché à ses réflexions par l'énorme et général éclat de rire dont tous les convives venaient de ponctuer une phrase de leur amphitryon.
Cette phrase, on doit se le rappeler, était la réponse
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faite par Peyrade à ceux qui le félicitaient de ses triomphes dans les boudoirs de la galanterie vénale que sa richesse lui ouvrait à deux battants.
— J'en ai assez de ces drôlesses.
— Hein I quoi? fit Storère, en s'adressant à son voisin Grondier pour avoir l'explication du rire accueillant des paroles qu*il n'avait point entendues.
TJn bien triste hasard fit que Grondier, tout pouffant de rire, ne répéta pas littéralement la phrase et qu'aux mots prononcés il en substitua d'autres qui, pour lui, avaient la même signification.
— Peyrade nous dit qu'il est dégoûté de ses demoi-* selles, répondit-il à l'épicier.
Ce changement fut la cause d'un quiproquo, car Storère, interprétant la réponse à^sa manière, répartit immédiatement :
— Elles sont pourtant bien charmantes.
^ Oh ! oh ! fit moqueusement Grondier, dont la gaieté redoubla en entendant cette réflexion, vous êtes donc un amateur, mon cher usurier?... D'où diable connaissez-vous les filles en question?
— Mais les deux filles de M. Peyrade sont élevées dans le même pensionnat que les miennes, dit naïvement l'épicier en persistant dans son malentendu.
En prenant ainsi les mots « filles » et « demoiselles » dans un sens tout autre que celui que lui donnaient les convives^ l'ancien débitant de mélasse n'avait nullement cru commettre une indiscrétion. Le chaud vin de Pommard lui ayant délié la langue^ il avait lâché sa phrase sans se douter de l'efi'et énorme qu'elle allait obtenir.
— Tiens l Peyrade, vous avez donc des enfants? s'écria-t-on en chœur.
•- Oui, deux filles qui sont élevées, comme le dit
monsieur, .dans un pensionnat de Paris, répondit sans hésiter, mais fort négligemment, le millionnaire.
— Voyez-vous le cachottier, qui ne noas a jamais soufflé mot quil fût père! gouailla le beau Grondier.
— Moi? cachottier! Pas du tout, mon cher,., si je ne vous ai point, jusqu'à ce jour, fait mention de mes filles, c'est que Toccasion ne s'est pas présentée de vous apprendre ma paternité.
— Mais comment se fait-il que nous n'ayons jamais eu le plaisir de voir vos filles? objecta le comte de Blèves.
— Par cette excellente raison que je ne les laisse pas sortir de leur pensionnat. Je ne tiens pas à ce que, chez moi, ma vie soit gênée en rien par la présence de ces deux gamines, prononça Peyrade d'un ton d'insouciance railleuse.
Au mot de « gamines » les fumées du vin de Pommard agirent encore sur le cerveau de Storère qui, plutôt que de garder le silence, crut faire sa cour au maître de la maison en reprenant avec un sourire aimable :
— Oh! des gamines... des gamines... cela vous plaît à dire, M. Peyrade... Mais, moi, qui ai pu les iadmirer «n allant voir mes enfants au pensionnat, je déclare que ce sont deux grandes et ravissantes personnes, qui n'attendent plus qu'un mari.
Après avoir appelé l'attention des convives sur les filles du manufacturier, Storère aurait dû se garder de la ramener sur les siennes ; mais, pour son malheur , il était de ceux qui, quand ils sont en train de commettre une bêtise, tirent à plein collier. Au lieu de s'en tenir là, le bonhomme fut poussé par la vanité paternelle, qui lui fit ajouter :
lES filles" 6E L'éPiCiEH 269
— Du reste, « Qui se ressemble s'assemble » est un dicton bien vrai.
— Vrai... en c[uoi? fit Grondier.
— Mais en ce que mesdemoiselles Peyrade n'ont pas de plus intimes amies que mes deux filles... Au pensionnat on les appelle les quatre inséparables.
— Ce qui veut dire que vos demoiselles ne sont pas moins jolies que celles de notre amphitryon, avança en riant M. de Blèves.
— J'ai l'orgueil de l'affirmer, déclara Storère avec une gravité comique.
— Ni moins jolies... ni plus jeunes? questionqa Roudiac, voulant pousser l'épicier à donner, des détails.
— Ni moins jeunes! appuya complaisamment Storère. Mon aînée a ses dix-huit ans, et la cadette vient d'atteindre sa seizième année... C'est aussi l'âge des enfants de M. Peyrade.
— En un mot, vous possédez deux perles! dit Grondier en raillant.
Si le naïf Storère avait pu comprendre en quelle société de gens sans morale et sans scrupules il se trouvait, il aurait prudemment gardé le silence. Mais surexcité par le vin et surtout par sa vanité de père, il releva la plaisanterie de son débiteur.
— Eh ! eh! fit-il, je ne dis pas non, carie dimanche, jour de sortie, quand je les ramène du pensionnat, «lies font se retourner tous les passants, depuis la ï'ue Blanche jusqu'à notre logis. *
— C'est donc dans la rue Blanche qu'est située leur pension? dit M. de Blèves.
"-^ Oui, au n« 26.
■— Mais, alors c'est porte à porte avec Roudiac! s'é- <iria le beau Grondier.
260 LE GOMTB 0HNIBl];3
Puis s'adressant à 6e dernier :
— N'est-ce pas au 28 que vous habitez? ajouta-t-îU Une lueur de joie avait brillé dans les yeux de flou-
diac quand il avait entendu citer la rue et préciser le numéro, mais elle s'était déjà éteinte lorsque le ftls du notaire lui adressa sa question, à laquelle il répondit sans paraître éprouver le moindre émoi :
— Oui, en'eflet, je demeure au 28.
Et en appuyant un peu :
— Sur la rue, ajouta-t-il.
— En ce cas, vous ne pouvez avoir vue sur le jardin des pensionnaires.
— Nullement... et je le regrette, car j'aurais été à même de constater s'il n'y a pas à rabattre de l'éloge que nous fait M. Storëre de la beauté de ses filles. ^
L'épicier fut idiot d'orgueil paternel. Il se redressa comme un coq à ce doute émis sur les charmes de sa progéniture, et riposta d'un ton sec :
-r- Oui, oui, moquez-vous tant que vous voudrez; mais je doute fort que vous ayez jamais trouvé de pareilles poulettes à croquer, vous autres, les grands chasseurs de beau sexe.
La phrase était à peine dite qu'il se passa autour de la table un triple et rapide jeu de scène.
Le comte de Blèves poussa du coude celui de Grondier et lui souffla en riant :
— Hein I dites donc, vous le Lovelace, c'est presque un défi que vous porte le bonhomme.
— Eh! eh I je ne le refuse pas, riposta le fils du notaire à voix basse et d'un ton fat.
En même temps, Peyrade, ce débauché brutal et sans frein, qui, tout à l'heure, avait annoncé qu'il avait assez des drôlesses et quïl lui fallait des triomphes moins faciles; lui qui, l'œil ardent et
LES FILLES DE l'ÉPIC1£R 26t
l'oreille rouge, avait écouté en silence tout ce que répicier venait de conter sur ses filles; Peyrade, disons-nons, se pencha vers son voisin Roudiac et lui murmura :
— Vrai? Est-ce que, de votre logis, on ne peut voir le jardin du pensionnat?
C'était un hardi garçon, ce Roudiac, et il avait le don de comprendre à mi-mot et surtout de deviner à l'instant si la moindre circonstance pouvait avoir pour lui son côté utile.
Or, depuis que Storère, avant de prôner ses enfants, avait révélé que Peyrade avait deux filles, Roudiac le joueur, l'homme au passé inconnu, au présent suspect, aux moye4i|^ d'existence mystérieux n'avait cessé de se répéter :
— Elles auront une magnifique dot, ces demoiselles Peyrade... Et au train de vie que mène leur père, il ne tiendra pas longtemps, surtout s'il était poussé par un gendre intelligent qui voudrait réaliser au plus vite ce que, dans un contrat de mariage, on appelle lesespérances.
En vertu de ce raisonnement, il avait résolu d'amener le millionnaire à l'accepter pour gendre ; mais comme on est toujours le meilleur juge de soi-même^ Roudiac, parfaitement certain du refus qui l'attendait, s'il procédait par les voies ordinaires, avait fini par faire cette reflexion :
— Le tout est de trouver un cas de mariage forcé qui oblige la demoiselle à me prendre pour mari.
On comprendra donc la joie secrète qu'il éprouva en entendant Peyrade lui adresser cette demande dont, immédiatement, il devina le but. Aider le millionnaire dans ses desseins sur les filles de l'épicier, c'était faire naître, à son profit, une occasion de réaliser le but
262 £B COMTE QHNIBU8
qu'il voulait poursuivre. Aussi fut-ce avec empressement qu'il accepta cette sorte de complicité que réélamait Peyradé et que, le sourire aux lèxres, il répondit à voix basse :
— «Oh ! en cherchant bien, on finirait par trouver chez moi certain cabinet de toilette, situé sur le der* rière de l'appartement, dont la fenêtre a vue sur les jardins du pensionnat.
— Bon I dit Peyrade, sans exiger plus amples renseignements.
Et, aussitôt, il fit signe de venir à un de ses domestiques.
L'appelé était ce jeune drôle, du nom de Goberju, que l'ex-manufacturier avait jadis tiré de ses ateliers et qu'il avait amené avec lui, de la province à Paris, dans l'intention d'en faire un groom. Adroit, intelligent, rusé, et par dessus tout vicieux au possible, l'effronté garçon n'avait pas tardé à entrer dans les pleines bonnes grâces de son maître qui, l'employant surtoi^t au service de sa galanterie, l'avait, pour ainsi dire, nommé son Mercure au petit pied.
— Veux-tu gagner quarante francs ? lui demanda Peyrade, quand, au signe de main, il se fut approché.
— Même plus, répliqua le groom.
— Alors arrange-toi pour que, dans une demiheure, ce grotesque qui est là-bas soit ivre à ne plus pouvoir se tenir debout.
— Bien... Justement il est licheur de Pommard... je vais lui en fabriquer un de mon cru, qui lui donnera chaud à là cervelle, annonça Goberju avant de s*éloigner.
Nous croyons inutile de dire que le grotesque en question n'était autre que l'épicier qui, à ce moment,
CES FILLES DE l'ÉPICIER 263
tout fier de la bêtise immense qu'il venait de lâcher, tronvait bon de là corser encore en répétant d*un ton moqueur qui accentuait lé défi :
— Oui, oui, messieurs les don Juan, je vous souhaite de pareilles poulettes à croquer... C'est trop flù morceau pour votre ...
Si Storère n'acheva pas sa phrase, c'est que sa main, qu'il étendait, tout en parlant, vers son verre, lui fut lïrusquement saisie au poignet, en même temps qu'une voix, que ne pouvaient entendre les autres convives, lui soufflait vivement :
— Mais taisez-vous donc, imbécile I ) I
Cette voix était celle de Maucieux, son Voisin de droite.
De tous ces hommes, Maucieux était le meilleur. À cette vie déréglée, qui devait bientôt le tuer, le poitrinaire avait donné sa jeunesse, sa santé, son argent, mais elle n'avait eu jamais prise sur son honneur ni sur sa conscience. De toutes ses folies, aucune ne lui avait laissé un remords. Il s'était amusé bruyamment, même scandaleusement, mais toujours en honnête homme qui ne faisait tort qu'à lui-même et, comme il Tavait dit à Baudrai«, son jeune médecin, le seul regret que lui inspirait son passé, c'était de n'y pas ■compter une seule action utile, un de ces actes de charité intelligente qui aurait fait bénir son nom, et avant peu sa mémoire, par ceux qu'il aurait aidés, secourus ou sauvés.
Sans avoir entendu un mot de ce que M. de Blèves avait soufflé à Grondier, ni de ce qui avait été dit «ntre Peyrade et Roudiac, le poitrinaire, qui connaissait de longue date ses compagnons de plaisirs, avait compris que, d'un côté comme de l'autre, il se tramait u^e infamie. Alors il s'était senti subitement
pris d'une immense pitié pour ce pauvre homme qui, inconscient de la portée de ses paroles, allait de luimOme au devant d'une douleur terrible. Sa bêtise même rendait intéressant cet être inoffensif, qui vivait tout entier dans l'adoration de ses filles. Un malheur qui atteindrait ses enfants devait tuer cette bonne et niaise créature, dès que la certitude lui viendrait ' d'avoir été la cause première de la catastrophe.
Bien qu'il fût déjà trop tard pour arrêter le père imprudent sur la pente fatale, Maucieux, dont la conscience se soulevait d'indignation à la pensée de la perte des deux jeunes filles, que l'on complotait devant lui, n'avait pu réprimer son désir de donner l'alarme au malheureux Storère et d'arrêter ses fanfaronnades idiotes. C'était alors que, pendant le court et double dialogue de ses compagnons, il avait soufflé sa phrase :
— Mais taisez-vous donc, imbécile 1 1 !
Par malheur, ces paroles, prononcées à voix très basse et fort précipitée, ne furent pas comprises par l'épicier qui, étourdi par la boisson, n'en entendit que le dernier mot.
Ce fut cause qu'il tourna vera Maucieux sa . face doublement hébétée par l'ivresse et la surprise que lui causait l'épithète d'imbécile à lui adressée par ce voisin qui, depuis le début du repas, était resté d'un mutisme complet à son égard.
— Imbécile, redit-il avec colère. Ah ! je suis un imbécile parce que je soutiens que Léonline et Angèle sont plus jolies que toutes ces poupées que vous encensez comme des phénomènes de beauté !
Storère était de l'espèce de ces buveurs qui, à jeun,, sont de vrais moutons timides, mais que le vin rend têtus, turbulents, provocateurs. Après sa phrase, il fit
une petite pause pour laisser s'éteindre sur ses lèvres un sourire lourd et niais que venait d'y amener une idée subite, puis après avoir promené à la ronde sur les convives son regard alourdi, il frappa du poing sur la table en criant :
— Ah I je suis un imbécile !... Eh bien, je vous fais un i>ari, moi !
— Je tiens le pari quel qu'il soit, dit aussitôt Grondier, prenant la balle au bond.
— Moi de même... mais parions le verre en main, ajouta Peyrade qui venait de voir Goberju remplacer, par une autre bouteille, celle placée à côlé de l'épicier.
Loin de se préoccuper de ce troc, Storère crut qu'on lui substituait simplement un fiole pleine à celle vidée. Il se hâta d'en faire sauter le bouchon et ré-» péta, en se versant à pleins bords :
— Bravo I parions le verre en main.
— Débutons par une rasade, proposa Peyrade.
— Va pour la rasade I dit gaiement Storère.
Et, d'un seul trait, il vida son verre.
— Hum ! hum I ût-il après un petit claquement de la langue sur le palais, hum I il est plus chaud que< l'autre, ce vin-là.
L'épicier avait grandement raison de le trouver phis chaud, car Goberju avait retiré un tiers du vin contenu dans la bouteille et avait comblé le vide avec de l'eaude- vie.
— A présent, nous attendons que vous nous fassiez connaître le pari proposé, reprit Peyrade, après un petit coup d'œil de félicitation à Goberju.
De même que, dans le ciel le plus obscurci par les nuages n(»irs, il se produit quelque fois une éclaircie qui vous laisse apercevoir un coin bleu, il se passa
— Alors, à nous trois, nous ferons un mort,,, N*estce pas, mon cher?
Roudiac était homme aimant à nager entre deux eaux. Il ne lui répugnait nullement de tremper dans Tinfamie préméditée, mais il tenait à sauver les apparences. L'occasion se présentait d'avoir Tair de n'être pour rien dans le complot sous roche, il la saisit aussitôt.
— Avec plaisir, répondit-il tout empressé.
C'était pour le poitrinaire un échec à peu près complet puisque, de toute la ligue contre l'épicier, il n'était parvenu à détacher que les deux ennemis les moins dangereux pour Storère.
Maucieu^ aurait bien voulu ne plus quitter la place, mais après avoir, par son invite, fait lever le comte et Roudiac, il n'avait plus à reculer. Il les suivit donc dans le petit Salon de jeu, qui ouvrait sur la salle à manger.
Les trois joueurs étaient à peine attablés devant le tapis vert que, dans la salle à manger, retentirent des exclamations bruyantes et de joyeux éclats de rire.
— Il parait que l'épicier les amuse toujours, dit M. de Elèves, en battant les cartes.
Sans doute que cette gaieté moqueuse accueillait Storère qui avait enfin formulé son pari, car la voix un peu criarde de Grondier fit entendre ces mots :
— Acceptez! Peyrade, acceptez!
En 1830, tout le quartier que traverse aujourd'hui la rue Blanche n'était pas encore cette agglomératioa
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de maisons qui se suivent sans discontinuité. Les demeures y étaient alors espacées par des jardins dont les grands arbres, en laissant dépasser leur feuillage pardessus les murs qui bordaient les rues, faisaient de ce coin de Paris un endroit plein d'ombre, de fraîcheur et de solitude.
C'est dans une de ces maisons que, le lendemain du jour où Storère s'était enivré chez Peyrade, nous introduirons notre lecteur après lui avoir fait franchir le seuil d'une lourde porte cochère au-dessus de laquelle un tableau, en lettres jaunes sur fond noir, offrait ces mots à l'œil des rares passants :
Penalom de demoiselles