X.ES^ FIlXBfi DU mUlONNAIRB
qui &Uii loin d'Mre bieo sincere, car, taut aa frotiant sa cOte e&doiorie apr^s 1« passage de «oa ma!tf«, il marmura avsc une m^fianeo pruddatd :
— Ta, ta, gros g^ant, on ne s'y laU&era pa« prendre i ies gentiilesses d'ours de la foire... On wb doute trop que iu manages tin bon eoap de dent k ce dous et excellent Goberju.
Lie digne yaurien avait grandement raison de se mi&Bt fort, car Peyrade avait coQtinu6 son chemin en sa disant :
— Yoilk UQ chenapan auquei je easeerai les reine le jour ou j'aurai d^couyert l*homme dont ii a dft infailliblement 6tre le complice & Poatainebleau,
On Yoit que maitre et valet devinaient juste, celuici en ayant le soupQon des mauvaises dispositiofis du itiattre it son ^gard; celui^lken accusant le iaquais d*a?oir pr6t^ la main au crime qui avait perdu une de ses fiiies. Si le four chauffait pour Goberju, ce der^ nier en avatt au moins conscience.
Etait>ce par hasard, ou par une mise en sc^ne pr^psu^^e pour reeevoir la visite attendup? mais il arriva qae« quand le p^re, suivi de Grondier, entra eiiez ses filles, les deux hommesseirouv^rentrecevoir en pleine figwe la lumii^re d*une lampe, pos^e sur une table plmii^ ptk^ d^ la porte. Assises k Tautre extr^mit^ de la pi^ce, ce qui les laissait dans une demi-obseurit^, les 4i$mQi/»eUes Beyrade se le>r^i;ent & I'arrivte dee visitears, #( elto^ att^ndireat, debout, saa|» mavcher k leur rencontre.
— Mes enfants, annoQQa le pdrfif j'fti tenu k vous fai^e c(muuifQ le Sis »t suecesse^ir du boa et legrett^ Grondier, mon vieux notaire que j*aimais tant. Comme c^ fl}9 ^ un ito mes m«ilieiiir» amis, je souhaite qu'il soit aussi des y6tres.
136 LE GOMTE omhibus
Bnsuite, pendanl que les jeunes filles rendaieat h Grondier le salut qu'il venait de leur adresser, Peyrade, en les d^sigoant au notaire, ajouta :
— H61toe, ma fille ain^e... et Blanche, sa soeur. Cette presentation faite, le millionnaire poussa
doucement le jeune homme vers H^l^ne et, lui-m^me, marcha du c6t6 de sa fille cadette, en disant encore :
^- Maintenant, cher ami, entamez la connaissance et, prouvez que, dans le notariat, on salt 6tre galant.
Puis, sur cette phrase de mauvais goM, il passa son bras autour de la taille de Blanche et, tout en riant, T^loigna de quelques pas de sa soeur, en demandant d'une voix gaie :
— Est-ce qu'on ne m'embrasse pas ce soir, ma jolie Blanchette?
Mais Blanche, tout en se laissant entrainer, avait tourn^ la t6te en arri^re et, de ses grands yeux pleins de surprise, elle regardait le jeune homme qui, en cet instant, traversait le cercle de iumi^re en s*avanQant vers la soBur ain6e.
Tout calme qu'il partlt, le notaire §tait en proie k une Amotion extreme en faisant ces huit ou dix pas qui le rapprochaient d*H61^ne.
— Laquelle? se demandait-il en pensant k I'inconnue qu'il avait tenue, dans Fobscurit^, entre ses bras, 6vanouie et d^v^tue.
A ce moment, son regard rencontra celui de Blanche et la lueur qui 6tincelait dans les yeux de la jeune fille fut pour lui comme une r£v61ation.
— C'est Blanche, se dit-il.
Mais il n'en continua pas moins de marcher vers H61^ne.
Gelle-ci Tattendait, immobile, muette, le regardant s'approcher.
LES FILLES Dtf MIIUONNAIItB 137
— A I^aide de quelques galanteries banales, j*eQ aurai vitefini avec la scBar ain^e, pensa Grondier qui, k present qu'il croyait savoir k quoi s'en tenir, jugeait inatile de faire subir k H616ne r^preuve qui devait lui designer celle qu'il voulait connaltre.
Quand son dernier pas Tett mis en face d'H61&ne, Grondier changea subitement d'avis.
— Gomme elle est p&le I se dit-il avec ^tonnement.
En efPet, k distance , et mal 6clair6e par la lampe qu*6tait la jeune fille, son Amotion avait 6chapp6 au notaire, mais face k face,'les yeux dans les yeuxy Grondier remarqua, non seulement la p&leur d*H61&ne, mais le petit frisson qui la faisait trembler de tout son corps.
De plus, dans le regard un peu effar6 que la soBur ain^e attachait sur lui, brillait aussi une expression 6trange dont, tout de suite, le jeune homme ne put deviner la nature.
— C'estil^l^ne, pensa aussitftt le notaire, subissant une impression nouvelle.
Mais, comme instinctivement ses yeux s'6taient report6s sur celle que, d*abord, il avait cru deviner, il retrouva encore dans lef regard de Blanche tant de trouble et d'inqui6tude que, tout perplexe apr^s cette double dScouverte, il se demanda denouveau :
— Laquelle ?
Quant k Peyrade, malgr6 lui, il itait devenu muet. Sans penser que ce silence pouvait trahir son angoisse, 11 continuait k tenir sa plus jeune fille par la tail le et, son regard arr6t6 aussi sur Grondier, il ne s*apercevait m6me pas que Blanche tournait toujours la t6te vers le jeune homme.
— Alors, mon 6preuvel sedit Grondier, se d^cidant
138 IE COMTB 01UIIHI9
k tenier sar H^ltoc ra^pirieiice dont, W piomeuty il < avail ¥oalu rezem^ler.
Tout respecUi^is^Deiit il lai prtt la maivif
Elle iiaii glac^.
Au lieu de se recular d'un pas poor $'iaQliAar »ar C6U« main, firoadiat resta daboiit, bien ao face de la jeune fille dont il sentaii, »ur §qu visage, souffle la raspivatioa un pan haletaoie. Aprte avoiir il^Y& la main h la hauteur de ses l&vres, il y diposa un b^iser.
En mdina temps, biea bas, il praooaQa ce seal f&ot, dont SlMtoe, si c'^tait eU#, devait eomprendre lo sea« :
— FontainebJeau I
VaBet du mot fut imm^diat.
Ua soubresaut nierveiijE secoua 0i6Une qui, K^bancalant tout k coup, chercha, de son autre main iibre^ un point d*appui sur un petit mauble plac^ pr^s d'elle. Son visage se cpnyuUa do^loureu^^misnti se$ li^yres friSmirentetses yeux, agrandisparlastupeur, dem§^rferent fixes.
•— C'est bien ell^I pansa Grondier retenant topjours la main de la jeune fille quitr^mblait dans la sienna.
Dans la demiK)bseurit4 oh ^e trouvait Hel^ne, son Amotion, seulemept visible pwr l^ notaire, avait ^cbapp<§ k Peyrade et h Blanche qui, si pen ^loignds qu'ils fussent, n'avaient pas, noa plus, entendu le mot.
Ajoutons aussi que cette sc^ne, qu*il pons faut viagt lignes pour d^taiUer, arait h 9m^ .diir6 trois secoad^s. Poup la p^re et la filla aadett^, oa fut done, poup ainsi dire, imroi6diateBae»t app^« que Grondier eut bais6 la maia d'ftfel^n-Q qu'ili^ rentendirfint prononcer ci haute yoij :
--- Croyez, mademoiselle, que je saurai miriter cette an>iti6 que votre pire reclame pour moi.
LBS^F^1.B« OU HtXiiOtfNAIEE 139
de masquer de son corps calU qoHl quittaii dp pareil iUt (}« Irouble, a'avaQi^a v«ea Blaocba pour na pas lui lais«^rla tefppjs d'apptoaluw de sa «i9ur.
«r» Gt vouft, madeoiirffi^a, r«prit»U, puis^ja esp^rer qua, d^i 00. joiif, ja na sarai plu« pout vous un inconnu ?
Sa rn^ma temp» qu^U adraMatf sa quaftlioQ, Grondier se demandait pourquoi, tout k Theura, la £4»ur eadeita Tairaii aui«i regarif^ da si toauge fa^oa.
L'axplicaiion lie «e At pa« aitaadra, ear Blanche, an souriaut, aacoua la t^ta :
'^ Un iucoonu ? r^p^la-t^alla* Maia iraus a'Mas pas inconnu pour moi, monsieur.
^ Cast pourtaat la paemiira fois qua j'^ii rhanneur de me presenter h vous, avanga le notaira ^tonnt.
— : Tu te tffompas, Blaaabatta. Tu oa peux jamais ai^oir ¥11 ni rancoatrifi Groadier, affirma Peyrade.
— Si, si, si, iasista la jauaa filla.
Puis subitement :
— Abl fit-ella, je me souviaas ^ pr^aat !•• . Voili dix miauias que je aharfifaaisoiij-avais d^jAvuM. firoa^ diar^«. jf'ai anfln lroa9^.
'T- Alprs £us<^aous ea part, dit la p^ra.
Blancba ounit la boucba poujr parlar, mats uoa bi§sitation subite la randil ma^ta.
-^ £b biaa f fit Peyrada.
— Je n'ose pas le dire, r^pondit Blanche en rougissaut, monsieur m*en voudrait.
-- Ob 1 oh 1 raprit gaiamant Peyrada, qua! gros picb6 aommattait (^aa noire ami Grondier la jour oh tu Tas vu pour qua tu n'osas pas le trahir?
— J'ai fait miaujc qua de la voir, ja Tai mime raroarqu^, coafassa Blaacba d'un ton moqueur.
140 te COHTE OMNIBUS
— Remarqu6 ? r6p6ta le jeune homme, si j'^tais fat, le mot flatterait ma vanity.
— Oh I non, non, le mot n*a rien de flattear, dit la jeune fille en secouant encore la tMe... Tenez, je vais vous enfaire juge,.. La premiere fois que je vous ai vu... Ne vous en tkchez pas.... je vous ai pris pour un fou et vous m'avez fait peur.
Et, tournant les yeux du c6t6 de sa soBur, Blanche continua :
— Du reste, je ne suis pas la seule k avoir eu peur ; il y a 1& une autre personne que vous avez aussi bien elTray^e... Sais-tuce que je veux dire, H61^ne?
Pendant ce bavardage, la soeur atn6e avait pu retrouver un pen de calme.
— Non, petite soBur, r6pondit-elle d'une voix presque raffermie,
— Alors, viens ici examiner monsieur.
Grondier comprit qu'H^l^ne n'£tait pas encore en ^tat de s'exposer aux regards de son phve et.de sa sceur, et il se b^ta iie dire joyeusement :
— Non, non, c*est bien assez de vous seule, mademoiselle... Je ne tiens pas avoir la preuve quej'ai au&si fait peur h mademoiselle H^l^ne^.. car peut-6tre ne vous en tiendriez-vous pas h ce t^moignage et iriez vous invoquer aussi celui de tout le quartier.
— Voyons, Blanche, parle ; ne fais pas tant languir notre curiositi, ajouta Peyrade, qui s'amusait de la sc^ne.
— Te souviens-tu, petit p6re?
— Ah ! il parait que je joue un r61e dans Thistoire.
— Sans doute. Te souviens-tu, dis-je, que, le soir dujour de notre premiere sortie de pension, nous avons dln6 avec M. de Roudiac ? Apr§s le caf6, te rappelles-tu que, comm^ tu voulais fumer et que tu crai-
gnais pour nous Todeur du tabac^ H615ne et moi nous nou$ sommes mises h la fenfire ?
— Oui... €ttout& coup vous avez pouss6 des cri? de tourterelies eflfarouch^es parce qu'un passant, qui vous trouvait bonnes h voir, s*6tail; arr6t6 sur le trotioir h vous admirer.
— Eh bien! ce passant.... commenQa Blanche en regardant Grondier.
— Comment ? c'itait vous ! cher ami... Ah I Qk, que me disiez-vous done que vou^ ne connaissiez pas m^me de vue mes flUes ? s'6cria Peyrade.
Le jeune homme ne pouvait r6pondre que le jour oil il les ayait vues h la fen^tre, il avait pris les demoiselles Peyrade pour les filles Stor^re, et que cette m^prise Favait conduit k une faute qn'il se reprochait.
Use contenta done desourire en feignant un air embarrass^.
— Ah I le cachottier I ricana Peyrade.
Puis, com me Blanche venait d*aller rejoindre sa soeur, il baissa la voix pour aj outer :
— Et il vient me soutenir qu'il n'a pas encore fait son choixl Je suis certain que, de ce jour-Ui, vous Taviez fait, votre choix.
En pensant combien Grondier avait ii& bref et c6r6monieux avec H616ne, lui qui venait de rire et de causer joyeusement avec Blanche, le millionnaire continua en hochant malicieusement la t^te :
— Votre choix 6tait si bien fait que, si vous le voulez, jevais vous nommer votre pr6f6r6e... G'estBl...
Grondier posa vivement un doigt sur sabouche pour rficlamer le silence de Peyrade qui, au lieu d*achever le nom, souffla bien has :
— Gomprisl... Sortons pour en causer dehors inotre aise.
142 L8 GMTE OHNIJIUS
La retraite c[ue proposait le pt^re Tui fut gra&deaaeat facilit^e par Blanche, qui, It ce moment, embrassait sa sQBur, en disant :
— Comment, ma boaae H^l&ne, tu as la migraiae ^t tu restes \k dans ton coin sans m*Bn pr4¥enir.
— Ah ! tu soulTres, mon enfant.... Alors nous uous retirons bien vite, dit Peyrade, empress^ k profiter du pr6texte.
Et en poussant Grondier vers la piorte c
— Vous avez entendu, mon cher? reprit-ii^ il faut partir tout de suite si ?ous ne teaez pas k vous faire une ennemie de notre belle malade... Done, un dernier salut et d^campons.
Sans mot dire, Grondier s'inciina devant tes jauues filies et suivit Peyrade qui avait dk'}k gagn^ la portd ^n disant :
— Je vais vous envoyer Nanette, mes enfa&ts.
11 ^tait dans toute la joie de son c(BUf , CQ brave Peyrade. Le choix de Blancfae,qu*il croyait avoir 4ti fait par Grondier, semblaii iul avoir enlev6 UQ poids inoTme de dessus la poitrine. 11 soufflait bruyamment, dandinait son torse gigantesque, et ilest k supposer que s'il eftt rencontri.Goberju et qu'il eti voulu octroyejr au groom une de ces bourrades qui t(6moigaaieot babituellement de sa bonne humeur, il I'eiU a^sommil d'un seul eoup, tant sa satisfaetion iUii immen^,
II conduisit tout droit Grondier & sa ebambp« i^pucher, vaste pi^ce qu'iclairait k peine une vailleu^e plac^e sur le somno, k ciii du lit doat les coavertures 6tatent faites, car il i&tait prj^s de a^iniut.
D^ le seuii franchi, il ^ retoura^ ^r$ 1§ j^una homme, et en lui mettant ses iiaix^ gto^^& maios sur les ^pauies :
— Voyons, fit-ilen riant, il depend de vous, cber
LES FIlXBa BV HIIiUONNAiaE 143
amij que je m'eDdorme heureux... Allons, presto, adressez-moi tout de suite voire demaude en manage... Kous nous conuaissons asse^ pour nepas faire de c^F^mdnies esitre nous.
Mais Grondier qui, autrefois, etUt imit^ sa fa^pn de trailer le§ ehoses s^rieuses, demearant grate devant son invitation ^ parleXf le millionnaire s'6cria moqueusement :
^^ Ah \ moasieur tient k ee qu'on fassie de la dignity, slIoH ofl va le eonteiiter*
U de campa Sur une jambe rejetie en arri^re, redtesi»a sa haute staiture^ posa sa t^ de trois quarts,
•^ lAbin \ fil*il, ai-je assez Tair solennel d'un beaup^re?«.i Ui, maintenant, parlez.
— Mon cher Peyrade, commen^a le jeUne homme^ apr&s tout^« mes dettes et anciennes folies payees, il me reste encore de la fortune de mon p^re plus de cent mille livres de rente.
-— iPassons ces details oiseux^ fit comiquement le maDufacturier.
— A cette fortune, 11 faut aussi joindre le prix de F mon 6tude, car, si je me marie, mon intention n'est
pas de rester notaire.
— Passons, passons... allez au fait.
Apr^s un petit temps de silence, Grondier articula
d'une voix lente :
— Je vous demande done la main de mademoiselle B61^ne, votre fille ain^e.
— Hein III fit Peyrade abasourdi par ce nom pronoiic6 quand il en attendait un autre.
Mais, tout aussit6t, comme, au nom d'H^l^ne, Un p^tU bruit s'^tait fait entendre dans un coin sombre de la chambre, le colosse s'^langa dans cette direction.
144 LE CeMTB OMNIBUS
Grondier le vit se baisser, puis revenir en papportant k bout de bras une sorte de gros paquet.
Ge paquet 6tait tout simplement Goberju qui, ainsi $uspendu & cinq pieds de terre, b^gaya d'une voix humble :
— Je demande bien pardon k monsieur de m'6tre endormi sur ce fauteuil oix je m'6tais assis en attendant le retour de monsieur pour le d^sbabiller.
Sans r^pondre k cette excuse, Peyrade, soutenant son groom toujours en Tair, marcba vers une fen^tre, Touvrit de sa main libre et langa le laquais dans la cour.
Si jamais Goberju avait pens£ k se demander de combien le premier 6tage 6tait 61ey6 au-dessus du pav6 do la cour, 11 est k pr6sumer que cette fagon de verifier la hauteur ne lui 6tait pas encore venue k Tidte... Apr^s un coup sourd et un cri de douleur, qui prouverent que Texp^rience n'6tait pas de son gotLt, on en^ tendit sa voix qui articulait sur un ton hargneux :
— Je me vengerai, grande brute I
Puis il s*61oigna d'un pas lourd et trainant qui 16moignait que le pauvre gargon n*6tait pas de la nature des chats qui, de sihaut qu'ils d6gringolent, tombent mpun6ment sur leurs pattes.
Peyrade, sans s'6mouvoir de la menace, avait reierm6 la fen^tre en poussant ce soupir de isatisfaction profonde de Thomme qui vient de se soulager, sur le dos d*un autre, d'une colore qui T^touffait
LES FILtKS Dt^ MILIIONNAIRE 145
En effet, la vive contrari6l6 du millionnaire de voir Grondier lui demander la main d'H^l^ne au lieu de celle de Blanche, s*6tait changee en colore quand il avait dfecouvert Goberju qu*il croyait s'Mre cach6pour I'espionner. Puis, h la pens6e que le chenapan, qu'il tenait k bout de bras, 6tait assur6ment le complice de Tinconnu qui avait perdu sa fille, celte colore s'6tait tourn6 en fureur insens^e... et il. avait fait sauter le pas au groom.
Done, soulag6 par son acte de violence, Peyrade revint k Grondier qui n'avait pas eu le temps de s'opposer, tant il avait 6t6 prompt et inattendu, k ce mode de faire sortir un domestique curieux.
— Ainsi, reprit-il, vous me demandez la main dema fille ain6e?
— De mademoiselle H6l&ne, oui, r^pondit le jeune homme d'une vaix grave.
Ge ton, qui ne trahissait ni amour ni simple 61an de coBur, surprit le pfere.
— Ah! Qky fit-il apr^s un petit temps de silence, et votre fameuse 6preuve?
— Quelle 6preuve?
— Ne m'aviez-vous pas pos6 cette condition qu'avant de choisir Tune d'elles, vous adresseriez d'abord quelques phrases k chacune de mes fliles?
A cette question qui montrait que I'unique mot souffl6 par lui k H61^ne n* avait pas 6t6 entendu par Peyrade, le notaire s'empressa de r6pondre en souriant :
— Oh I mon cher, vous avez pris la chose trop au pied de la lettre ou, plut6t, vous ayez donn6 k ma demande un sens qu'elle n'avait pas... 11 n'6tait question que de ces phrases de politesse qu'on adresse k une
eune fille, ne fiit-ce que pour provofjuer une r^ponse
iw 9
qui vous fasse au moins connaitre le son de sa yoix. Peyrade regarda Grondier dans les yeux.
— Alors, dit-il lentementj permetlez-moi de m'6tonner.
— Pourquoi?
— De ce que Vous ajez choisi H615ne qui, pr6cls6ment, n'a pas ouvert la bouche pour r6pondre aux dix ou douze mots que vous lui avez dils apr^s lui avoir bais6 la main... et qui, saufune courte phrase k sa sa3vir, est rest6e muette tant qu'a dur6 notre visite.
Grondier s'en tira par une banality.
— Votre fille m'a plu h premiere vue, dit41 en tentant de mettre un pen d'enthousiasme dans son into, nation.
Et en se donnant un air de timidity :
— Reste k savoir, maintenant, si vous acceptez mon eboix, ajouta-t-il.
Grande ^tait la perplexite d'esprit de Peyrade. Ba entendant le jeune homme, apr^s raecueil que lui avait fait H61^ne, lui d6signer sa fille ain^e, le soupQon lui 6tait encore revenu que Grondier 6tait ce coupable qu'il avait vainement chercb6. Mais comrae cette demande en mariage 6tait une reparation, le p^re, sans rien prononcer qui fit allusion au pass6 et en vertu de ce dicton : « Tout est bien qui finit bien, » 6tait tout dispose cL donner son consentement.
Mais k cette premiere supposition venait aussi se joindre une seconde. Ne se pouvait-il pas qu'il se trompdt sur le compte de Grondier et que le jeune homme fM innocent du crime dont il I'accusait? Alors, bien que des moins scrupuleux, le millionnaire h6sitait k donner sa fille sans rien r6v61er du malheur dont elle avait 6t6 la victime.
— Son secret est k elle... je dois done laisser H616ne
LES FILLES DU MILLlONNAIRE 147
libre d'agir, se dit-il, quand la question de Grondier i'eut mis au pied da mur.
Done, k haute voix : /
— Oh I moi, r6poi>dit-il, je n'arrive qu'en second ordre pour d6cider de votre sort.
— Mais si mademoiselle H61&ne agr6ait ma demande? avanga le notaire.
S'en remettre k la d6cision de sa fille, c*6tait tout ce que voulait Peyrade, qui se h^ta de ripondre :
— Que ma fille consente, et il vous sera compl^tement inutile de me consulter, car vous ne pouvez douter, men cher, de mon vif d6sir de voir se conclure ce mariage.
— Ainsi vous m'autorisez k adresser ma demande k mademoiselle H^^ne?
— De grand coBur.
— Puis-je me presenter demain?
— Dbs la premiere heure, je pr^viendrai ma fille de vatre visite.
-*• A demain done, dit Grondier en se pr6parant k partir.
— OufI me voilJi sorti de peine. C'est k H6l6ne, maintenant, k se tirer d'affaire, pensa Peyrade tout en secouant le cordon de sonnelle pour appeler un do^ mestique qui iclair^t le depart de Grondier.
— A demain, r6p6ta le jeuftpft)iomme en serrant la main du millionnaire lorsque le domestique eut fnit son apparition.
Le valet, sa lampe au poing et pr6c6dant le notaire, allait disparatlre quand Peyrade lui donna cet ordre :
— Envoie-moi Goberju pour me d6shabiller.
Le domestique s'arrBta aussit6t et, d'un ton craintif, il r6pondit :
i48 LE COMT£ OMr^IBUS
— Goberiu?Est-ce que monsieur ignore ce qui est
arrive k Goberju?
— Quoi done?
— Un malheur, continua le valet en cherchant ses mots avec une prudence renlarquable, il est tombS... d'un pen haut... par sa faute... et, bien b^lement... il s'est d6mis le pled.
— Oh 1 Ifi douillet ! dit, en ricanant, Peyrade que la joio d'etre sorli d'embarras avec Grondier mettait en si belle humeur qull avail compl^tement oubli6 la me-
'uacodu groom.
Lo noUure, aux premiers mots de son porte-flamboau, avait reiarde sa retraite. Apr^s avoir assists h la malu^^e oxpidilive dont Peyrade usait pour faire soriir los gous, il elait curieux de savoir ce qu'il en 6tait udvouu,
— Alors mailre Goberju a et6 se coucher dans sa ohambro? domamU le millionnaire.
-- Nou, monsieur. 11 est parti.
U^^ gnuxdo ftu-iHir doui jouissait Goberju prfes de son lUi^iUv lui {^vail ort>o autanl d ennemis que la maison compts^it do domo:stiquos. Celui que Peyrade interro- .Ht^xUl ^Miul uu do.^ plu$ ;icharnes. Au^si, tout en contixu\^u^ vlo bum tHudior $t^$ mot:?, ne manqua-t il pas Toc- \\^s>i>vvu do d^ubor $ur W compte du groom.
~ Oui, m^nmoun <vutiuua-t il d un ton indign6, 11 ^^» tK^^ti, \Uu5^ lUx Uvtv rx> qui! s etait fait amener... il ^vvt ^^u^i ;^n\\>; ;^\vur moiuc^ monsieur devant nous <v^^^5i vjui o^uvu?^ iv\vUt^\j^ de $ou ingratitude.
-^ Ob.* wb: Ul ^v>UAUUus<nueut le manufacturier, v^U^^ >i a UH^ t\uuU\^ UvtubU>r qustud ce drAle va sortir vU^ VUvVi^a.,, v\u^ je iiUi^^H $0 qw c e$t ^ 1 b6pital qull
>NvHu uuH\>^HHU\^. $4 W^ quli Ait donn^Fordre au
cocher de fiacre, j'ai ei^tendu Tadresse qu*il indiquait.
— Quelle 6tait'Cetie adresse?
~ Celle de M. de Roudiac.
— Et que diable Goberju va-t-il faire chez Roudiac ? dit Pejrade en consultant Grondier du regard.
Ce dernier haussa les 6paules en homme qui ne sait aucune r^ponse h faire.
Le g6ant 6touffa, de la main, un,6norme Millement, puis il ajouta d'une voix trainante :
— Ma foi ! j'ai trop envie de dormir pour me donner la fatigue de chercher ce soir le motif qui a conduit Goberju chez Roudiac. Allons, h demain, mon cher Grondier, je tombe de gommeil.
Le notaire suivit le domestique qui s'en allait tput heureux d'avoir d6moli Tinfluence du groom.
Dix minutes apr^s, Peyrade s'endormait cbmme un bienheureux, d*un sommeil paisible, si exempt de mauvais r6ves, qu'il ronflait encore le lendemain, h dlx heures du matin et qu*il ne se serait peut-6tre pas encore r6veill6 s*iln'avait 6t6 tir6 de son somme par la sensation de doigts qui lui serraient le poignet.
Au mouvement qu'il fit pour se d6gager, une voix railleuse prononga ces mots :
— Ehbien! cher monsieur... c'est moi qui viens vous rendre la petite visite quotidienne stipul6e dans notre pari... Ah ! vous dormez encore! Vous avez tort, trop de sommeil 6paissit le sang, et alors, crac ! Fapoplexie.
En ouvrant les yeux, Peyrade reconnut, prfes de son lit, la maigre personne du docteur Baudraie qui 6tait en train de lui t^ter le pouls.
G'6tait li, nous croyons inutile de Taffirmer, un r6veil d6sagr6able pour Peyrade. Le sourire aimable, dont le docteur accompagnait ses paroles, lui apparut
150 tB COMTB OMNIBUS
comme une affreuse raillerie et il promena, autour de lachambre, ses yeux dontla peur avail brusquement chass6 le sommeil.
— Hein! r6p6ta Baudraie, vous ne m'aitendiez pas de si bonne heure?... En revenant de visiter un bless6, pour lequel on est venu me r6clamer ce matin, comme je passais devant votre porte, I'id^e m'a pris de monter chez vous... Mais que cherchez-vous done autour de la chambre?... Ah! j*y suis! mes t^moins, n'est-ce pas?...
A quoi bon les d6ranger? Je n*aurai h les appeler que dans le oh il faudrait constater que la peur vous a pouss6 h me fermer votre porte, ce qui vous ferait perdre le pari...,^ la grande joie de la galerie qui pretend que vous n'irez pas jusqu'au bout.
Le docteur touchait juste ; car, sans cette galerie raaudite dont Torgueil de Peyrade redoutait les plaisanteries, le millionnaire, depuiscinq minutes, aurait eu d6jci saut6 h bas du lit pour courir prendre, dans son secretaire, les vingt mille francs qui I'eussent d6barrass6 de ce grand fantoche de Baudraie dont la vue seule lui faisait froid dans la moelle des os.
Pendant la longue tirade du m6decin, il 6tait rest6 si abasourdi par son apparition, qu'il n'avait pas encore d6gag6 son poignet des doigts de son visiteur. de dernier, aprfes une courte pause, reprit sur un ton alarms :
— Diantre ! je ne suis pas content de votre pouls.... mauvais !... Gelui de mon condamn6 h I'apoplexie est tout pareil aujourd'hui. Prenez garde ! cher monsieur. Ne vous frappez pas Timagination, parce que, vous savez? du jour au lendemain, prrout! plus de Peyrade... Evitez, surtout, les Amotions violentes.
Nous ne saurions exprimer I'air etleton de bonhomie qu'avait le docteur en d6bitant ses conseils.
— Oui, appuya-t-il, pas d'6inotion violente comme celle, par exemple, de jeter les gens par la fenfire.
A ces mots, le millionnaire, de plus en plus interloqu6, tourna vers Baudraie un regard qui semblait lui demander comment il 6tait d6jk au fait de cet 6v6nement de la nuit. Sans doute que le m6decin n'^tait pas en veine d' explications, car il poursuivit sans r6pondre h cette question rauette :
— Oui, je sais bien, on est en fureur et on se dit : « Cela me soulagerait de jeter mon homme par la fen^tre, » etalors, paf!.. Eh bien, pas du tout! cela est dangereux... pour la sant6 d'abord, quand on est apoplectique... et ensuite autrement.
— Autrement? r6p6ta le manufacturier en sentant un danger sous cet adverbe.
— Oui, autrement ; car, dans ce mouvement de colore, on ne r6fl6chit pas que celui qu*on fait ainsi passer par la fen6tre pent connaitre bien des secrets mignons qu'il ira ensuite par vengeance conter h ious venants... ainsi que le faisait tout h Theure ce pauvre diable,bless6, pour lequel on 6taitvenu me chercher de la part de M. de Roudiac, un ami de Maucieux et de vous.
— Vous avez vu Goberju? s*6cria vivement Peyrade, jugeant inutile de jouer au fin.
— Comme vous le dites, cher monsieur... Et, li, vraiment ! vous avez eu bien tort de lancer par la fenfitrp un garQon aussibavard... oh! mais, bavard, que, sur mon honneur! c'est h ne pas croirece qu'il raconte.
— Puis, sautant d'un sujet h un autre :
— Ah! Qk, s'ecria le docteur, vous mariez done une de vos filles?
— G'est Goberju qui vous a donnfi cette nouvelle?
— Dame! ce gargon a pay6 assez cher le plaisir de
152 ' LE gomtI: omnibus
vous Tavoir enteildu dire pour qu'il puissese croire en droit de propager la nouvelle. Seulemeiit...
Ce second adverbe sur lequel Baudraie s'ftait arr6t6 sans continuer fit dresser Toreille k Peyrade.
— Seulement... qaoi?dit-il.
— Seulement, k propos de ce mariage, m6fiez-vous de la langue de Goberju... Je sals fort bien que c*est une pure calomnie, mais 11 recite je ne sals quelle histoire qui r^ppelle h s'y m^prendre la malheureuse a?enture des demoiselles Stor^re dont je vous parlais bier quand nous avons caus6 de Tinf^me Idche qui les a perdues.
lil-dessus, Baudraie, certain qu'il avait allum6 dans le coeur de Peyrade une de ces rages d'autant plus violentes qu'elles sont comprim^es, fit de la main un petit salut araical h son client forc6 en disant de sa voix joyeuse :
— A demain, cber monsieur. Je suis aux regrets de vous quitter, mais n6cessit6 fait loi.
£t, sans attendre uu mot de Peyrade, 11 enfila la porte et gagna Tescalier, qu'il descendit en se frottant les mains et en murmurant :
— Mon homme 6tait bleu de fureur. En quinze ou vingt matinees comme celle-ci, je I'aurai exp6di6 dans Tautre monde.
La porte venait de se refermer sur Baudraie que Peyrade s'^tait 61anc£ de son lit. Ainsi que Tavait dit le docteur, il ^touffait de colore. En cinq minutes 11 fut habill6. II avait h&te de courir chez Roudiac pour y retrouver Goberju.
— J'avais raison, grondait-il, de le soupQonner d*avoir 6t6 le complice de celui qui a d6shonor6 ma fille... il faudra qu*il me livre le nom de cet homme.
Au moment de partir, il se souvint de Tentrevue
I ^ ' ' LES FILL6S DU MItLIONNAIRE 153
avec H^l^ne qu'il avait promise i Grondier, et se demanda s'il ne fallait pas d'abord pr6venir son enfarit. de la visile du jeune homme.
^-Non, se dit-il. De ce que jevais contraindrp Goberju h m'avouer d6pendra ma conduite avec Grondier car, peut-6tre, si le s6ducteur d'H61fene est homme h r6parer sa faute par le mariage, il me faudra retirer la parole que j'ai donn6e au notaire.
II partit done sans avertir sa fille ; mais aussi en oUbliant de donner k ses gens la consigoe de ne pas laisser Grondier parvenir jusqu'^ H6l6ne, s*il se pr6sentait avant son retour.
Quand il arriva chez Roudiac, un imperceptible sourire de triomphe passa sur les Ifevres du chevalier d*iadustrie k la vue de son visiteur comme si, d*avance, il eHi 6t6 certain de le voir apparaitre chez lui.
— Vous avez donn6, parait-il, I'hospitalit^ k mon laquais ? d6buta Peyrade d*un ton rogue.
— G'est la v6rit6, avoua Roudiac sans paraitre avoir remarqu6 I'intonation de la voix du questionneur. Hier soir, ce malheureux Goberjum'est arriv6 clopinclopant et k demi mort de peur du traitement un pen... cavalier qu'il avait subi... il 6tait trop tard pour le renvoyer, d*autant plus que, bless6 gri^ve- . ment, il 6tait incapable de marcher. Je lui ai done permis de s'6tendre sur ce divan oh il a pass6 Ja nuit.
— Et puis ? articula sfechement Peyrade.
— Et puis... quoi? fit Roudiac d'un ton calme.
— Qu'a-t-il dit ?
— A qui ? demanda Roudiac d'un ton surpris.
— A vous, parbleu I
— Mais, me croyez-vous done homme k passer ma nuit k causer avec un laquais ? J'ai laiss6 votre Goberju geindre dans cette piSce, et je me suis en-
ferm6 dans ma cbambre h coucher oii j*ai dormi d'une seule traite jusqu'k ce matin, buit heures, moment oh j'avais affaire en ville... Je suis done sorti en promettant k votre domestique, qui m'en suppliait, de lai envoy er un mfidecin.
— Et vous avez pr6venu M.Baudraie ?
— En fait de m6decins, la liste de ceux q,ue je connais se r6duit uniquement h. Tairaable docteur que j'ai eu le plaisir de voir, pour la premiere fois, hier, h. votre table... Tout naturellement, j*ai done song6 h. lui et, comme rh6tel de Maucieux 6tait sup mon chemin j'ai fait prier M. Baudraie devenir voir le blessi^.
— Et il est venu ?
— Oui, m*a-t-on dit.
— N'6tiez-vous done pas present ^celte visite?
— N'ai-je pas* eu le plaisir de vous dire, tout &- Theure, qu'i ce moment-1^ j'avais affaire en ville ? arti- ' cula poliQient Roudiac.
— De sorte que vous ne snvez rien ?
— Rien?... Qu'entendez-vous par 1^?
— Rien de Topinion du docteur sur TStat plus ou moins grave de Goberju, dit Peyraden'osantpasaborder franchement la question.
Puis, en faisant quelques pas vers la porte de la plfece voisine, il ajouta en riant:
— Du reste, je vais m'assurer par moi-m^me si mon drdle ne se fait pas plus blesse qu'il Test v6ritablement... Je erois qu*un billet de, mille francs sera un cataplasme excellent qui lui rentra Tusage imm6diat de son pied.
— Oil allez-vous done? demanda Roudiac en 6tendant la main.
— Voir Goberju... qui est 1^, m*avez-vous dit?
— Qui'^tait 1^, oui ;... mais qui n'y est plus.
' LES HLLES D« MILLIONNAIRE iSo
— U est parti?
— Parti non...G*estle docteur qui, jugeant son 6tat grave, Tafait emporter pour Tavoirsous la main.
— Emporter... ou?
— Chez M. de Maucieux.
Peyrade regarda Roudiac dans les yeux pour s'assqrer qu'il disait vrai, et cet examen dut le satisfaire, car il reprit ;
— ^lorsjepars de ce pas chez M. de Maucieux... Pardonnez-moi d'etre venu vous importuner, mon Cher.
II tendit la main k Roudiac qui la lui serra chaleureusement en disant :
— Je passerai tantdt chez vous pour savoir si le docteur vous aura rendu son malade.
Peyrade revint lenteraent sur ses pas en se demandant s'il devait aller chez Maucieux.
Son audace le conseilla mal en lui soufflant que tout ce que Goberju pouvait avoir h dire il devait d6ji I'avoir dit et redit au docteur,qui, en habile homme, avait profit^ de la rancune du groom pour lui tirer les vers du nez. II 6tait done inutile de courir apr^s son laquais qui, en se sentant, chez Maucieux, h Tabri de sa vengeance, le braverait impun6ment. Mieux valait done attendre les 6v6nements.
— Le plus press6 pour le moment est de me trouver chez moi h Tarriv^e de Grondier, pensa Timprudent qui, ainsi bien r6solu h Texpectative pour ce quile menagait du c6t6 de Goberju, reprit la route de son domicile.
Fort et sanguin comrae il retail, le colosse ne pouvait, sans f^cheux r6sultat, avoir pass6 par les crises de cette rage concentr6e qui le torturait depuis deux
if{) ' HE COMTE OMNIBUS
heures. A se sentir la tfeteun peulourde, son imagination s'effraya.
— Ge maudit docteur aurait-il raison ? se demandat-il en portant la main k son front briilant.
En le voyant arriver, son concierge s'6tait empressfi de se mettre sur le seuil de la loge pour le saluer au passage. '
— M. Grondier ne s*est pas encore pr6sent6? s*informa le maitre, bien qu'il comptM sur une r^ponse n6gative.
— Pardonnez-moi, monsieur.
— Ahl il est ici? fit-il, contrari6 d'avoir 6t6 devanc6 par le notaire.
— Non, monsieur, il est reparti. Sa visite a dur6 tout au plus vingt minutes.
Gerenseignementinqui6taPeyrade. Dans le prompt depart du notaire, il vit la fuite d'unhomme qui avait brusquement renonc6 h ses projets, et il pensa aussit6t que sa fille, k la demande de sa main faite par Grondier, avait loyalement r^ponduparla conQdence du secret de son pass6.
— Elle aura 6t6 trop franche, se dit-il.
Grande fut done sa surprise, h sa rentr^e dans son appartement, d'y trouver H61^ne qui Tattendait. La jeune flUe 6tait grave et triste, mais ne semblait Mre nullement en proie k cette Amotion que son p^re croyait trouver en elle apr^s la sc^ne qu'il supposait avoir dtl se passer.
Ce fut H61^ne qui, avec son faible sourire, le premier que son pfere edt vu apparaitre sur ses l^vres depuis une ann6e, entama Tentretien en demandant:
— C'est bien avec ton autorisation, pfere, queM. Grondier est venu, ce matin, me demander ma main? ^
— Oui, mon enfant.
LES FILLES DU MILLIONNAIUK iol
— Et c*eat^ lui, k lui seul, n'est-ce pas, qu'il faut attribuer Tid^e de ce iriariage ? articula leniement H^l^ne.
— Oui, mon enfant, redit le p6re, hesitant k interroger k son tour.
-7- Tq ne Tas pas contraint k cette d6marche par des menaces, par une pression quelconque? appuya la jeune fille.
L'insistance des questions d*H61^ne avait d6j^ donn6 r^veil k Peyrade. II tressaillit k cette derni^re phrase qui transformait un doute vague en une presque certitude.
— Des menaces? une pression? r6p6ta-t-il en la regardant. Avais-je done le droit d*en user ainsi avec Grondier?
Au lieu de r6pondre directement, la jeune fille continua :
— Apprends done quej'ai accept6 ToffredeM. Grondier... et, main tenant que tu m*affirmes n'avoirpes6 enriensur sademande, je suisheureused'avoirdit oui.
— Alors? ?? fit Peyrade dont une foule de questions, qu'il n*osait prononcer, brMaient les l^vres.
H6I^ne comprit tout ce que demandait son p^re par cet unique mot et, en rougissant, elle pronouQa d'une Yoix qui tremblait:
— Entre M. Grondier et moi, il n*6tait besoin d*explications ni de confidences.
— G'6tait done luil I ! gronda Peyrade dont lahaute taille se redressa et les poings se crisp^rent de fureur.
Mais cette col&re s'6teignit subitement k la pens6e que la conduite r^cente de Grondier imposait le pardon etToubli du pass6. N6anmoins il neputs'emp^cher de murmurer :
— Pourquoi ne me Tas-tu pas avou6 plus t6t?
— Pius t6t? r6p6ta Hil^ne. Savais-je le nom etla
158 LK COMTE OMHIBUS
position de celui que, tantde fois, tum'as demands de te designer? Je ne connaissais de lui que son visage, enlreva h la lueur d'un Eclair alors que je m'^vanouissaisentre ses bras... Hier, quand tu nous a annonc6 pour le soir, la visile de M. Grondier, j'ignorais. ea pr^ence de qui j'allais me trouver. A son entr6e, je le reconnus aussit6t. C'^tait bien 15. le visage doni chaque trait 6tait rest6 dans ma m6moire. Je tremblais de tout mon corps lorsqu*il s'approcba de moi. Mais comme une falale ressemblance pouvait m'abuser, je dou tais encore quand M. Grondier, par un seul mot, pronoDc6 toutbas en me baisant la main, eut la franchise de se trahir.
Un des dictons de Peyrade, nous Tavons d6}h cit6, 6iait : « Tout est bien qui finit bien. » Aussi, tout joyeux de ce denouement heureux qui s'annouQait, il voulul en savoir la date.
— Et 5 quand le manage? demanda-tril.
— C'est h toi de fixer le jour, cher pfere.
— Oh ! si cela ne d6pendait que de moi, ce seraii demain, mais il y aun tas de formalit6s k observer... Fixons la chose k un mois... Veux-tu, mon enfant?
— Comment? les formalit6s exigent un temps si long?
— Oh I non. En dlx jours, on en est d6barrass6.
— Alors, nous nous marierons dans dix jours, dit H61fene d'un petit ton d6eld6.
' — Oh ! oh I fit gaiement Peyrade, vous 6tes done bien press^e, mademoiselle? Est-ce que vous avez d&}h si complfetementpardonn6 au coupableque vous trouviez cruel de le faire atteiidre?
H616ne secoua sa jolie I6te.
— Ce n'est point lui que je veux ne pas faire attendre, dit-elle d*une voix 6mue.
^tES FIUBS Dy MILLIONNAlRE 159
, — Qui done alors ?
Xa jeiine fille baissa les yeux et bien bas :
— Mon ills, dit-elie. Mon fils qui n*a pas encore reQu le premier baiser de son p^re.
Sans doute que Peyrade, en dSsespoir de jamais trouver celui qui avail d6shonor6 sa fille, avait song6 h ^carter de la vie d'Hel^ne le souvenir vivant du malheur qui Tavait frapp^e, car, en entendant parler de Tenfant, il demanda aussit6t :
, — Alors, ce que j'avais d6cid6 h son sujet ne te con vient plus ?
H615ne fit de la t^te un signe n6gatif.
— Nous n'avons pas le droit de priver un fils des caresses de son p5re... Puisque M. Grondier m'6pouse, je...
— Tu lui as done tout ^'6v616 ? interrompit Peyrade.
— Non, dit la jeune m^re en souriant, ma seule vengeance, envers mon futur mari, sera de nelui avoir appris son bonheur qu'au dernier moment... il ne saura quMl est phre que la veille du manage.
Les mi^vreries du sentiment 6taient choses inconnues h Peyrade, qui r6pliqua fort prosaiquement :
— La veille, soit! mais, pas plus tard, ma mignonne, car il faut que Grondier reconnaisse son fils dans le contrat.
Si les d61icatesses du coeur 6taient ignorfies du millionnaire, sa fille n'6tait pas plus forte sur les formalit6s 16gales et leurs paperasses. Elle ne fit done aucune attention aux derniers mots' de son pfere, tant elle 6tait press6e de lui dire :
^ — Tu me promets bien, petit pfere, de me laisser le plaisir d'annoncer la nouvelle k M. Grondier?
— C'est convenu, ma ch6rie, je n*en ouvrirai pas la bouebe josqu'^ I'heure du contrat.
Puis, en 6clatant de rire, Peyrade ajouta :
— II faut avouer que Grondier n*est gu^re curieux.
— Parce que? demanda Hilftne n'ayant pas soupQon de la grossi^ret^ triviale de cette reflexion paternelle.
Si brute qu'il 6tait, Peyrade eut pourtant houte de s'expliquer trop carr6ment, et il voulut parler au figur6.
. — Dame! ma bellolte, dit-il, ton Grondier m'a tout Tair d*un homme qui, aprfes avoir enfoui un man^on en terre, n*a pas I'air de se douter qu*il pent en 6tre r6sult6 un marronnier.
' Pendant qu'il 6tait en veine de bfttise, il ajouta :
— Vrai de vrai, fillette, Grondier ne t'a pas souffle un petit mot k ce sujet?
— M. Grondier m'a demand^ en termes converts de lui pardonner une faute commise dans une heure d'6garement; puis, pour ne pas 6veiller trop longtemps un souvenir qui m'6tait douloureux, il m'a aussit6t parl6 mariage. En insistant sur la reparation, c'6tait aussi rappeler la faute, mais sans m'exposer k rougir.
Dans cette phrase, il y avait une leQon, bien involontaire de la part d'H^l^ne, pour ce p^re dont la curiosity froissait la pudeur de sa lille. Peyrade la comprit et se h^ta de rompre Tentretien par cette conclusion :
— Done k dix jours le mariage.
Le soir mftme, le manufacturier, en pr6sejice de Grondier, annouQa Tunion projette k quelqjjes visiteurs r6unis dans son salon. Du nombre 6tait Roudiac qui, apr^s avoir adress6 ses ftlicitations au beau-p^re et au gendre futurs, s'en alia en se disant tout joyeux :
— H^l^ne sera k moi. . . il est grand temps d'allumer le p6tard.
LES FlIXES DU MILLIONJ^AIRB 161
Les.quatre ou cinq amis auxquels Peyrade avail annonc6 te mariage de sa fille colportSrent partout la nouyelle. C'6tait, disait-on, un mariag6 h la fois d'amour et d'argent. Le d61ai, si bref, de dix jours attestait la Mte des fiances h se ¥011* unis, et chacun savait que la dot de deux millions, apport6e par H61^ne, n'^tait, en somme, que T^quivalent des cent mille livres de rente du fianc6.
Un des premiers k f61iciter Peyrade sur le mariage de son enfant fut le docteur Baudraie qui, le lendemain, autoris6 par son pari, vint faire sa visite k son coiidamn^. Gelui-ci 6tait trop joyeux de la tournure des 6v6nements pour prendre d'une mani^re aussi lugubre que la veille I'apparition du m6decin. Par fanfaronnade il se fit caustique et, comme le docteur parlait de cette date de dix jours, il r6pliqua d*un ton goguenard :
— Qui, dix jours. Ne faut-il pas que je me ^resse puisque je dois 6tre en terre dans un mois?
— Non, non, pas dans un mois, dans vingt-huit jours, mon cher monsieur : car nous avons d6j^ deux jours d'6coul6s. Done, vingt-huit. Peut-6tre m6me nous quitterez-vous avant si vous ne tenez pas compte de mon conseil d'hier.
— Quel conseil ?
— Celui d*6viter les Amotions violentes.
II 6tait charmant de gaiet6 et de bonhomie, le brave Baudi*aie, en disant cela. Peyrade se piqua au jeu et voulut jouer aussi sa partie. II prit done une physiono mie de terreur affect6e et fit trembler sa voix pour s'6crier :
— Comment, docteur, est-ce que vous rangez dans la s6rie des Amotions violentes le plaisir qu'6prouve un p6re h marier sa fille?
— Qui salt ! fit Baudraie en*caressant son 6norme nez, j'ai comme un pressentiment que Goberju vous metlra lant de poivre sur ce plaisir-1^ que voqs en 6ternuerez trop fort
Au nom de son groom, que la satisfaction lui avail fait oublier, la gaiet6 factice du maitre s*6teignit subitement.
— Ah! oui, fit-il d'un ton d6daigneux, je ne pensais plus que vous gardez ce dr61e sous votre coupe pour 6couter toutes les infamies qu'il lui plait de conter sur moi ou les miens.
— Mais non, mais non, d^bita gentiment Baudraie, double erreur de votre part, excellent monsieur. D*abord je ne garde pas ce gargon, vu qu*il a d6camp6 de chez M. de Maucieux, deux heures apr^s que je Ty avais install^, pour aller dans je ne sais quel coin d'oti, probablement, il est plus h port6e de jeter des pierres dans votre jardin. Voili mon d'abord. Bnsuite.... tenez-vous beaucoup cl savoir Tensuite ?
— Comment dgnc! articula Peyrade d'une voix railleuse, bien qu'il sentit une angoisse secrete lui pincer le coeur.
Le docteur sembla hfisiter h parler.
— Eh bien ! Qt le millionnaire.
— G'est que je ne voudcais pas 6tre le premier h vous emp6cher de suivre mon conseil d'6viter les 6inotions violentes.
— Voyons, j*attends votre ensuite, prononga Peyrade d'un ton sec et impatient.
— Ensuite, done, vous accusez Goberju bien h tort d'inventer des caloranies sur vous et les v6tres. II ne dit que des choses bStes, triviales, sans queue ni t5te, II a dans la bouche des proverbes de boulanger.
— De boulanger? r6p6ta Peyrade, 6tonn6 du mat.
LES FILLES DU MILLTONljIAIRE
— Oui... Apropos de ce mariage qui 6ause votre I joie. . . et la sienne, du reste, 6ar il riait comme tin fou , en r6p6tant le nom deM. Grondier, votre fuiurgendre,
qu'il faisait suivre de cette reflexion... de boulanger: « Ge n'est pas celui qui a cbauff6 le four qui a cuit le pain... wHein ! Comprenez-vous ?
— Non, prononga sincferement le millionnaire. Mais, ce disant, son visage accusait une telle ap-
pr6be;nsion d'un danger inconnu que le docteur, qui Tobservait, jugea utile de cesser I'entretien.
— Encore un papillon noir que je lui ai mis en tSte... Bon pour Tapoplexie, pensa-t-il.
Sur ce, il fit, de son grand corps, une belle r6v6rence, en disant :
— Yotre serviteur, cber monsieur.
Mais il ne put ex6cuter sa relraite, car il fut saisi au bras par Peyrade, qui s'6cria :
— Par gr^ce ! docteur, encore un mot.
' Uaccent du miserable 6tait si suppliant que Baui draie s'arrfita. II n'avait plus devant lui ce person-
nage brutal, grossier, bravache, qui le narguaittout , ^ Tbeure, G'^tait un p5re, bl5me d'effroi, qui trem-
blait pour sa fille.
— Expliquez-vous, docteur, b6gaya-t-il, quel danger plane sur mon enfant? Vous ne pouvez en vouloir h. H6l^ne ! Me punir dans la personne de ma fille ne Si?rait pas d'un ennemi g6n6reux...
— Je ne suis pas votre ennemi, monsieur, je suis votre justicier, in4,errompit Baudraie d'une voix grave et s6v^re. Vous avez commis un crime inf^me pour le ch^timent duquel je me suis substitu6 k la Justice qui, fautede preuvessuffisantes, vous auraitlaiss6im- Iiunl.., Du fond de ma conscience, je vous ai condamn6 ^ mort.., et vous mourrez, j'en suis certain, car, i
juger par le malhenr qoi vous alleod, le ciel est pour moi.
— Un malheur I balbutia Peyrade, oubliant de se d^fendre pour ne songer qu'^ sa fiUe, ua malheur qui menace H6lene, n'est-ce pas?
— Qui, une 6pouvantable souffrance lui est r6serv6e, prononga tristeraentBaudraie.
— Mais H61^ne est innocente de mon crime... ne la frappez pas I... Tenez, monsieur, vous m'avez dit que Yous m'aviez condamn6 k mort... Eh bien ! je vous jure de me tuer le lendemain de ce mariage que yous aurez laiss6 se conclure... Ce mariage est nicessaire k la Yie de mon H61fene... Ne le brisez pas, car elle en mourrait... Piti6 pour elle! pili6 I
Et le colosse^ les mains jointes, se courba et tomba k genoux aux pieds du docteur.
— Dieu m'est t6moin que le malheur de Yotre fille n'avait pas ^t^ pr^vu par moi dans le ch^timent que je YOUS ai r6serv6. Je ne Tai pas appeI6... et je ne puis Tempficher, dit le m6decin attendri.
Peyrade se prit les cheveux k poigne-mains et avec un accent dont nous ne saurions exprimer Tintonation d^chirante :
— Que faut-il done faire pour la sauver, mon Dieu ? cria-t-il.
Baudraie h^sita un instant.
Enfin il se laissa vaincre par le d6sespoir paternel de cet homme qui plaidait pour une innocente.
— Retrouvez Goberju, dit-il. De cq laquais seul depend le malheur dcYotre enfant... Avec votre fortune, vous le ferez facilement taire.
Baudraie s'eloigna eri laissant Peyrade, accroupi sur le parquet et r6p6tant, tout h6b6t6 par la douleur: ~Oii est-il, Goberju ? Goberju, oh est-il ?
LE3 FILlieS DO MILUOMNAIRE 165 ^
Bonne 6lait la cachette oh se tenait le groom, car il resta introuvable pour Peyrade pendant les buit, jours que c61ui-ci prodigua Tor h tous les gens qu*il mit en campagne k sa recherche.
— Si je le d6niche, je vous I'am^nerai pieds et poings lids, avail promis Roudiac auquel Peyrade avail fait part, sans lui donner d'explications, de son d6sir immense de ret rouver le groom .
— Si vous le d6couvrez, annoncez-lui que je ferai sa fortune, avait ajoutd le millionnaire.
Or, Houdiac qui ne songeait qu'^la sienne, se souciait peu de voir son complice gagner une fortune dont, k coup sftr, il ne lui proposeraitpas le partage et, comme il avait la certitude qu'k indiquer la retraite de Goberju, il perdrait une partie qu*il avait en mains presque gagn6e, il se garda bien et d'avertir le groom et d'apprendre k Peyrade que, pour la seconde fois, le fugltif s'6tait rdfugiS chez lui.
Ceux qui, en parlant du mariage d'H61^ne et de Grondier, avaient annonc6 que c'6tait un mariage d'amour, n'avaient eu que le tort d'avoir raison un peu trop t6t. Pendant ces huit jours, que Peyrade employa vainement k la recherche de Goberju, Famour s'6tait gliss6 doucement dans le coeur des fianc6s. Aupr5s d'H61^ne, le d61ire brutal, qui avait jadis 6gar6 Grondier, s'6tait transform^ en un sentiment doux, pur, chaste, qui rendait le jeune homme timide. Si p6nible qu*avait 6t6 le pass6 pour elle, H615ne avait, peu ^peu, sent! naitre, an plus profond de son coeur, une indulgence qui avait plaid6 la cause de Grondier en donnant k sa conduite coupable Fdgarement d'une violente passion. Et puis, il faut le dire, le notaire 6tait joli gargon. Ses yeux, que Tamour dclairait, plongaieiit si tendrement dans le regard de sa future, qu'il
166 LE COMTE OMNtBUS
arriva que la jeune fille oublia tout k fait ce pass£ funeste pour ne penser qix'k Tavenir qui lui promettait le bonheur.
Pendant cette semaine, dont toutes les soir^s virent Grondier venant faire sa cour k H6l6ne, il se fit done, que les deux ou trois fois que le jeune homnoie, pour mieux timoigner de son repentir, voulut rappeler la sc^ne de Fontainebleau, H^l^ne lui posa vivenoient sur lesl^vres sa main mignonne en disant :
— N*avons-nous pas, devant nous, toute la vie pour enparler?
A tous ces entretiens, Peyrade avait assists en s'efforQant de cacherrangoisse d*6pouvante qui le minait. Vrngt fois par heure cette pens6e lui bourdonnait an cerveau:
— Dans quelle temp^te leur bonheur va-t*il done sombrer?
Le soir du huiti^me jour, apr^s le depart de Grondier, quandle p^re et la fille se retrouv^rent seuls, Hil^ne, en tendant le front k Peyrade pour qu'il y mit son baiser de bonne nuit, dit d*une voix ^mue k son p^re :
— Nous nous marions dans deux jours. C'est done demain que je lui apprendrai qu'il a un fils,
Soit par piti6 pour la fille, soit qu'il crAt que Thorrible anxi6t4 qui torturait le p^re sufflsait amplement pour amener raccomplissement de sa pr6diction lugubre, Baudraie, pendant la semaine qui venait de s'6couler, s'6tait abstenu de sa visite matinale k Peyrade,
De fait, le docteur avait bien raison de ne pas tourmenter sa victime et de s'en rapporter k laterreur qui allait croissant dans le cerveau du millionnaire k mesure que la date du mariage se rapprochait. Jour
LKS FILLKS DU MlLtlONNAlRE 167
; et auit, la pens6e incessante qu'une catastrophe menagait son enfant lui avait donn^ une impatience fi6vreuse qui lui faisait souhaiter d'entepdre sonner rheure de ce mariage, tout en redoutant qu*elle arriv4t.
— Quelle est cette vengeance de Goberju ? se r6p6tait-il cent fois durant ses longues nuits d'insomnie.
Le matin de ce jour qu'H616ne avait choisi pour sa r6v61ation au jeune notaire, Peyrade, bris6 par la fatigue, avait fini par s'endormir au point du jour. Ce sommeil n'avait pas encore uneheure de dur^e quand il fut interrompu par un valet de chambre qui, tout en secouant le bras de son maitre, r6p6tait d'une voix qui montait de ton au fur et h mesure que Peyrade sortait de sa lourde torpeur :
— Monsieur, monsieur, c'est le docteur Baudraie. Pris d'une fureur violente ^ce r6veil forc6, Peyrade,
dont les id6es n'avaient pas encore leur lucidity, commit une imprudence.
— Allez au diable, toi et ton Baudraie I grondat-il en se renfongant dans son oreiller pour retrouver le sommeil.
Mais, k d6faut du sommeil qui avait fui, une r6flexion lui vint, et cinq minutes n'^taient pas 6cou- 16es qu*il sonnait k tour de bras pour rappeler le domestique qui, apr^s la fagon hargneuse dont son annonce avait 6t6 accueillie, s'etait empress^ de se retirer sur la pointe du pied.
— Excuse-moi pr^s du docteur de Favoir fait attendre et prie-le d'entrer, commanda Peyrade au valet que le carillon avait ramen6.
— M. Baudraie n'est plus li, annonga le domestique.
— Tu Tas done renvoyfi ? sextuple imbecile I hurla
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le maitre s'en prenant h un autre de sa propre faute.
— J'ai ex6cut6 Tordre de monsieur.
La crainte que lui inspirait le m6decin 6teignit la colore de Peyrade qui demanda :
— Alors M. Baudraie s'est retir6 m6contenl ?
— Du tout, monsieur. II a souri apr^s m'avoir entendu lui annoncer que vous n'^tiez pas visible, et il est parti en disant : « Bon ! alors je vais cherchermes t6moins pour qu'ils constatent que la peur m*a fait refuser la porte.w
Sans s'en douter, le domestique 6corchait en son endroit sensible Tamour-propre stupide et Kroce de Peyrade.
— Aussitdt que ces messieurs arriveront, tu les introduiras. Je t&cherai de r6parer ta maladresse, pronouQa-t-il s^chement en cong6diant son domestiqujB.
Une heure apr^s, habill6 de pied en cap, il attendait I'ennemi dans son fumoir dont la porte s'entr'ouvrit bient6t pour laisser passer la t^te de Baudraie qui, avec son 6ternel sourire et sa voix gouailleuse, prononga ces mots :
— Je viens, en presence de mes tfimoins, vous r6clamer les vingt mille francs du pari que vous avez perdu, cher monsieur, puisque ma visite ne vous est plus agr6able.
Ensuite, se tournant vers le couloir par lequel il 6tait arriv6 :
— Entrez done, messieurs, entrez done, ajouta-t-il en s'adressant k ceux qui attendaient derri^re lui.
Roudiae et Grondier apparurent en riant.
— Ah Q^I fit Roudiae, est-il bien vrai, ainsi que nous Taffirme le docteur, que vous ayez renonc^ au pari... et que la peur vous soit venue?
LES nilES DU MItLIONNAiHE 169^
C'6taH faire sentir vivenaent T^peron k I'orgueil dii malheureux, qui se cabra imm^diatement.
— Oh 1 oh ! .dit Peyrade en ricanant, monsieur Bau- . draie a-t-il done un si pressant besoin de vingt mille
francs qu*il profile aussi vite de la b6vue d*un domestique qui a mal interpr6t6 un ordre ? »
— Est-ee que « monsieur n'est pas visible » veut dire que les portes vous sont grandes ouvertes? demanda Baudraie d'un ton railleur. S'il en est ainsi, j'ai eu tort de prendre ^u pied de la lettre une r6ponse qui, aux termes de notre gageure, me faisait pari gagn6... De Ik est venu ma h^te k aller requ6rir mes t6moins, toujours aux termes de la gageure, pour qu'ils conslatassent ma victoire.
Gela dit, Baudraie adressaun petit salut de t^te aux t^moins, puis il ajouta :
— Je dois reconnaitre que ces messieurs se sont mis h nia disposition avec un empressement louable dont je dois surtout remercier M. de Roudiac.
II d6plut ^.celui qui venait d'etre nomm6 d'etre ainsi plac6 en vedette.
— Pourquoi surtout moi? demanda-t-il d'un ton rogue.
— Mais parce que votre empressement est tout d6sint6ress6... Tandis que M. Grondier, tout en ayant Tair de se mettre k ma disposition, profitait de Toccasion qui lui ^tait offerte de venir dans cette maison, qui renferme une personne ador6e et assez jolie pour qu'on aime mieux la voir deux fois plut6t qu'une dans la m5mejourn6e.
— Ma foi I tit Grondier en riant, j'avoue que le docteur a devin6 juste. Mon ardeur k le suivre n'avait rien g^ii lui fClt personnel.
— Vous Tentendez? dit Baudraie en revenant k Ron-