‹ Le comte OmnibusChapitre 13 sur 20 · II · texte numérisé non relu

II

laisser sortir une des filles Peyrade, dont il avait entendu les derni^res phrases d'une conversation tenue parelle, avant de la quitter, avec la sage-femme.

Alors il arriva que Baudraie, sous le coup de la surprise, causae par la confidence du jeune homme qtri avouait unefaute, ne songea pas ^ user de discretion avec celui qui lui t6moignait une telle franchise et, sans r6fl6chir, il s*6cria :

— G'est done vous|le p^re de Tenfant?

En une seconde, le docteur comprit quellef imprudence il venait de commettre.

Grondier s'6tait redress^ bltoe, pantelant, le visage coavuls6 par un 6tonnement immense, Toeil 4gar£ et les dents serr^es.

— Qu'avez-vous dit? gronda-t-il d*une voix rauque.

Et, les mains crisp6es par la rage comme s'il voulait 6trangler Baudraie, il s'avangait sur le m6decin quand la porte de la chambre h. coucher s*ouvrit pour laisser apparaitre Peyrade.

Lui aussi 6tait p^le. Mais si la fureur secouait

Grondier en d^cuplant ses forces, I'^motion 4tait tout

autre chez le colosse qui, fl^chissant sur ses jambes,

emblait si faible qu'il aurait roul6 ^ terre s'il ne se

fAt cramponn^ au chambranle de la porte.

— Monsieur Grondier, dit-il d'une voix qui n'avait plus que le isouffle, vous avez d^sir6 avoir une explication avec H616ne ?

Trop 6mu pour parler, le jeune homme fit, de la t^te, un signe affirmatif.

— Elle vous attend, ajouta Peyrade en s'effaQant pour livrer passage au notaire.

Quand Grondier eut franchi le seuil de la chambre^ le p^re referma la porte derri^re lui et, chancelant^

LES F1LLES DU IHLUONNAIRE

marcha yers un divan du fumoir sur leqael il tor coinrae une masse en murmurant :

— Ma pauvre HilMe !

Et il 6clata en larmes et en sanglots.

Baudraie examina un moment le g6ant abattu parut se demander s*il ne fallait pas prendre en p celui dont, comme il Tavait dit, il s'fitart fait le jui cier. Son hesitation fut des plus courtes. EUe se 1 mina par un brusque mouvement d'6paules, suivi ces mots murmur^s :

— - Non... c'est un miserable !

Apr^s quoi, ii gagna la porte sur la pointe des pi et disparut en se disant :

— Bon pour Tapoplexie I

En arrivant dans la rue, Baudraie quoiqu'il s'eff Qki d'appeler k lui toute sa fermet6, ou plutdt s indifference la plus 6goi'ste, n'en poussa pas moins petit soupir de regret :

— Pauvre gargon! se fit-il, j'avais bien bes( d'aller lui parler de Tenfant ! Mais alors, que dia voulait-il done me dire en me parlant de cette fai commise par lui et pardonn^e par H^l^ne ?

Sur ce, Baudraie, auqu^l son cerveau avait, si doute, subitement foumi une r^ponse, s'arr6ta stu fait, bouche b^ante, yeux ^carquill^s et jambes si bi 6carfc6es sur le trottoir que quelqu'un, qui march derri^re lui, ea se voyant le passage intercepts, c d'une voix grWe et gouailleuse :

— Gordon I S. V. P.

Cette voix, vraie cr6celle, brisa net rSbahissem^ du midecin. Comme le propri6taire de cet.orga aigu, sans attendre que le trottoir fM d6gag6, ven de passer entre les longues jambes de Baiidraie,

dernier n^eut qu'ii baisser les yeux pour reconnaitre k qui il avail affaire.

— Ah f c'est toi, jeune Pirouette, fit-il. Est-ce que tu venais me chercher?

— Pr6cis6ment. M. de Maucieux tous reclame h grands cris... il y a du neuf ^la maisoi^ Vous allez voir cela. Je pars en avant pour annoncer votre arriv6e... Ne vous amusez plus k vous planter comme une 6chelle double sur le trottoir.

Le gamin, sans laisser au docteur le temps de Finterroger, prit sa course et gagna le large dans la direction de Thdlel maucieux.

Tout en activant le jeu de ses ^chasses, Baudraie se remit h penser aux personnages qu'il venait de quitter.

— Eh! eh I je crois bien que j'ai trouv6 le pot aux roses... Seulement j*ai besoin d'y r6fl6chir, car je n'y comprends encore goutte... Mais je suis certain que c'est Ik le noBud de Taffaire... Je briUe, je brule, comme on dit k cache-tampon.

En effet, ce qui, tout k Theure avait caus6 Tibahissement du m^decin, c'6tait que, quand il cherchait ^ s'expliquer la situation d*H61^ne et de Grondier, il lui 6tait revenu en m6moire cette phrase de colore prononc^e par Goberju, alors qu'il le pansait apr^s son saut par la fen^tre : a Ge n*est pas celui qui a chauff6 le four qui a cuit le pain. »

— Voili le pot aux roses... Je brtLle, je brtde, se r6p6la encore Baudraie en arrivant it ThAtel Maucieux.

De qui 6tait cette lettre qui venail de faire dcrouler le bonheur d*H61^ne el de Grondier? Nous croyons inutile d'apprendre k noire lecteur qu'elle 6tait ToBuvre de vengeance de Goberju. Introuvable pour son ancien maitre, le groom, on le sail, avail 616 se r6fugier chez son complice Roudiac et, tons deux, depuis que Tannonce du manage 6lait devenue publique, ils avaient patiemment attendu Theure propice pour ce que Roudiac appelait allumer le p6lard.

Du fond de sa relraile Goberju avail 616 tenu au couranl de tout par son associ6 qui, duranl cette semaine pendant laquelle Grondier faisait la cour h sa future, n*avait pas manqu6, chaque soir, de rendre visite k Peyrade. Ami de la maison, il s'int6ressait trop, disait-il, k cet 6v6nement heureux pour ne pas venir prendre sa part de la joie commune.

Et de fait, k tour de r61e, il n'avait cess6 de f6liciter les deux fianc6s et le p^re sur cette union qui allait Mre si prochainement consacr6e. Danstoutes les r6ponses de remerciement que lui valaient ses compliments, il avail cherch6 k deviner le dessous des cartes, et il s'6tait sinc^rement r6joui de ne rien trouver. Cette satisfaction avait 6l6 parlag6e par Goberju auquel, en revenant de chacune de ses visites, il faisait son rapport sur tout ce qu'il avait pu tirer de la confiante amiti6 des jeunes gens et de Peyrade.

D^s le d6but, les deux associ6s avaient eu un acc6s

de joie folle en apprenant que la dot d'H^l^ne se mentait h deux millions.

— Un joli magot que vous tiendrez Ik quand vous aurez 6pous6 la fiUe ! s'itait 6cri6 Goberju.

Puis, en gargon qui aimait 2i pr6ciser, car rien n'est meilleur que de s*6tre d'abord bien entendus, il avait aussit6t ajout6 :

— Un fort joli magot... m^me aprfes avoir 6t6 6hHr ch6 par la prime de quatre cent mille francs que vous aurez h me payer.

— Quatre I avait r6p6t6 Roudiac en sursautant, tu fais erreur, mon gargon, c'est trois cent mille francs.

— Bah ! laissons quatre pour faire le compte rond

— Mais k trois, il est parfaitement rond... Et c'est le chiffre dontnous 6tionsconvenus au commencement de notre association.

— Oui, mais, depuis ce commencement, j'ai aug^ ment^ le fonds social.

Roudiac ayant Fair de chercher k deviner quel 6tait ce nouvel appoint social, le groom continua :

— Est-ce que je ne vous ai pas apport6 certaine confidence, soutir^e jpar moi k mon ex-comm^re, Agla6 Burondeau? Aujourd'hui qu'elle est devenue sagefemme, elle est bond6e, au sujet de ses clientes, d^un t,as de secrets mignons, parmi lesquels il en £taitun, avouez-le, qui a joliment mis du beurre dans vos.«. non, dans nos ^pinards ?

Goberju disait vrai, car le couple de gredins avait eu Ik cette veine que, le hasard ayant mis Agla6 Durondeau en presence du groom qui Tavait perdue de vue, e^ dernier avait appris d'elle que ce voyage, que Peyrade pr6tendait avoir fait en Italie pendant une ann^e sans

, LES FIUES W MILUQNNAIBB, 187

^ -i ■ »i I m il p II II I ^ ■■^^^■^^■i I ■ ii I ^t^^^mm^mmmmm^mm^mmmmmmmm

interr aption , avait 6t6 coup6 par un s6joar secret d'un mois h Paris qui avait valu une pensionna^re h la matrone.

De sorte que les associ^s, h leur grande joie, savaieut que le malheur d'H^l^ne avait laiss^ une preuve... vivante.

— Tu aurais dtk renouer avec Agla6... e'est une flue mopche qui nous eti 6t6 fort utile, s'6tait 6cri6 Roudiac h cette r^v^lation.

r- Nennil nenni! avait r^pliqu6 le groom, il etlt fallu partager le glkteau en trois... D*ailleurs, Agla6 Yole maintenant de ses propres ailes. Apr^s avoir acbev6 la ruioe du comte de Bleves dont elle 6tait la tnaitresse^ il parait qu'elle a associ^ sa fortune k celle d'un bas employ^, gargon de bureau dans une mairie. « Un garQon qui ira loin, car il a de fameuses id6es », me disait-elle en me pr6nant son nouveau vainqueur, qui, je crois, se nomme R6my... Done, lai$sons la Burondeau en dehors de notre affaire qui va comme 8ur des roulettes.

Pourtant, si bien que, suivant Goberju, marchait leur afPaire, il arriva que Roudiae, en reveijkant de la troisi^me soir6e chez Peyrade, oi il avait bien observ6 les deux futurs, secoua tristement la t^te en disant k son eomplice :

^ — Je crois que Famour est de la partie.

— Diantre I flt le groom d'un ton effrayi.

-^ Oui. J'ai bien 6tudi6 H616ne ce soir pendant que Orondier lui faisait sa cour, et il est patent que si elle n'en tient pas encore pour le notaire, Tamoui: n'est pas bien loin de lui venir. Quant k Grondier, lui, il a le €(BUP pinc6 au possible.

— Diantre! r6p6ta Goberju d'une voix qui s*6tait accentu^e plus fort sur la gamme de la peur.

188 LE GOHTE OMNIBUS

Aussi, hochant la t6te d'une faQon lugubre, le groom fit suivre sa phrase de cette reflexion :

— Entre gens qui s'aiment, on se fait avaler biea des couleuvres. Cela va mal pour nous.

En effet, Tamour 6tait le plus redoutable ennemi qui Mt k craindre pour les deux compares dont la speculation 6tait bas^e sur une hypoth^se..

Grondier, croyaient-ils,devait s'etrepr6sent6 comma un postulant ordinaire k la main d'H616ne et, alors, 11 n'avait pas souffl6 mot de la scene de Pontainebleau en remeltant k plus tard de faire confidence k sa femme de cette tentative qui, en somme, prouvait que la passion avait de beaucoup pr6c6d6 le mariage, et qui, aprfes tout, 6tait k sa louange puisque sa conscience avait recuie devant une infamie.

Quant k H6l^ne, le groom et Roudiac la jugeaient d'apr^s leur propre morality. Selon leur opinion, H6- Ibne 6tait une matoise qui, faute de connaitre le pfere de son enfant, devait s'6tre dit que le mieux 6tait d'abriter d'abord le pass6 sous un solide mariage, quitte k elle, si Tenvie lui prenait d'avouer, d'attendre apr^s le conjungo pour tout r6v61er au naif que Theureuse chance avait fait tomber dans ses filets.

Cette fagon de juger la jeune fille 6tait ignoble, mais nous avons vu qu'un hasard fatal avait donn6 aux deux coquins le droit de penser qu'ils avaient devin6 juste. La pudeur d'H616ne, en emp^chant une plus ample explication de la part de Grondier, n' avait pas permis k la v6rit6 de luire. Pendant que Grondier s'imaginait n'avoir i se faire pardonner qu'une tentative avort^e, H^l^ne croyait se trouver en presence d'un p^re repentant qui voulait, par le mariage, 16gitimer son enfant.

I)onc, sans 6tre capable de comprendre le sentiment

de pudeur d'H61&ne qui avait arr6t6 les paroles sur les l^vres de son futur chaque fois qu'il avait voulu revenir sur la sc^ne de Fontainebleau, Roudiac n'en avait pas moins constats les effets.

— lis ne se sont encore rien avou^^ se disait-il en s'en allant, chaque soir, apr^s avoir 6pi6 les deux jeunes gens.

Mais, h les observer, il avait fini par d^couvrir que Famour s'^tait mis de la partie et, comme on vient de le voir, cette d6couverte avait 6t6 loin de r6jouir les deux mauvais dr61es .

Ne pouvait-il pas arriver qu'H^l^ne, confiante parce qu'elle aimait, ou bardie parce qu'elle se voyait aiin£e, sorttt de cette reserve qui avait toujours ferm6 la bouche de Grondier? Alors T^trange malentendu, en prenant fin, laissait k jour la v6rit6 enti^re que chacun des deux jeunes gens ignorait. Le coup, pour Tun et Tautre, serait affreux, mais pen h peu il devait s'adoucir sous le souffle de Tamour, cet amour qui, ainsi que le disaitGoberju, fait qu'entre gens qui sont 6pris Tun de Tautre, on se fail avaler bien des couleuvres. L' amour ne pouvait-il pas inspirer au jeune notaire le d£vouement de vouloir r^parer un passi dont iln'6tait pas coupable et derelever la femme bien involontairement tomb6e?

Yoil^ pourquoi, tout en le jugeant h leur point de vue, Roudiac et Goberju s'effrayaient de cet amour. Apr^s avoir appel6 la jeune fiUe une matoise qui voulait avant tout pincer un mari, le groom disait d'elle en gringant des dents :

— De fut6e comm^re qu'elle 6tait, Tamour la fera assez dinde pour tout avouer k son imbecile qui, lui, abruti pareillement par Tamour, aura la faiblesse stupide de jouer au paladin en endossant tout : alors

IM

"t/E~COMTB OMNIBUS

pas d'^clat ni de rupture possible, nous sonuaes flamb^s !

Gar rassociation comptait sur un iclat; mais elto voulait ramener elle^mtoie et, surtout, faire qu*il etA lieu dans des conditions telles que Roudiac ptlt en profiler.

Enfin arriva le huiti^me jour. Au moment m^DOte oil H61^ne an.nonQait k son p^re, en lui donnant le baiser du soir, que le lendemain, elle annoncerait h Grondier cette paternity qu'il ignorait, Roudiac rentrait, ivre xle joie, en disant k Goberju :

— II est temps d'allumer le petard... Je les ai bien observes et adroitement fait causer dorant toute cette soiree... D^cid^ment H^l^nen'est pas cette rus^e garil" larde que nous croyions... J'ai la conviction intime que, s'il y a eu entre les futurs une confidence quel* conque, elle doit avoir 6t6 si incomplete qu'elle a laiss£ H6iene dans la croyance que Gron,dier, k Fouii.o.^eblean, a 6t6 le vrai et seul coupable... Allumons

< M, je te le r^p^te, il est temps.

-- V"ci "^.nre de petard? demanda Goberju.

r. t r qui apprenne k H^l^ne la parfaite..^ innoce • v ^ier.

— Etqu' i • J 1. '^om de celui qui a mang6 le raisin de cettc , ri'^ondier avait d'abord escalad^c sans le cUv i

— Pas de nom I garu . )us bien de citer un nom. Que notre lettre conte sim^.iement k la belle les faits, tels qu'ils se sont passes, mais sans nommer per* Sonne.

— Et qui 6crira cette lettre?... Moi, vous le savez, r^criture n'est pas mon fort^.. et puis, la mienne est connue d^ M. Peyrade.

— Je m*en charge.

LES FJLLBS W MlUlONNAIRE 191

I I ■ I ■ II ■ II ■ ■ I ■ - ■ I m il, H I I I IMP—— — ^

En s^appiiqnant, avec nn reoiarquable talent qui pronvait qu'il n'^tait pa& k son preoiier essai, k d6guiser son ieritore, Roudiac icrivit la lettre.

— Bon ! fit Goberju, mais comment la ferez-vous parvenir h la donzelle?... Par la poste, il n'y faut pas songer, car le eonderge, je Tensais capable, porterait la lettre k M. Peyrade.

— Sois .tranqoille k ce sujet. Elle ira droit k son adresse.

— Comment?

— Je parviendrai k la glisser dans le bouquet que, cbaque matin, Grondier envoie k sa future.

— ParfaitI Plus que parfaiti cria joyeusement le groom.

Le lecteur sait ce qui 6tait r6sult6 de cette lettre. Aussi quand Roudiac revint trouver Goberju, sa JQie ^tait immense.

— R6ussite complete, mon cher, cria-t-il.

— Vous ^tes parvenu k faire arriver la lettre k son but?

— Mieuz que cela.

— Ouoidonc?

-*<• J'ai euTheureuse chance de pouvoir la reprendre apr^s qu'elle avait 6t6 lue par H^l^ne... Tiens, la voici,

Au moment mdme oil Roudiac montrait cette lettre k son complice, Peyrade sortant dela cbambre oti H6l^ne Tenant de reprendre connaissance, disait k Grondier en rinvitant du geste k entrer :

— Vous m'aTez t6moign6, monsieur Grondier , le d6sir d'avoir une explication avec ma fiUe... Elle vous attend.

Ainsi que nous Tavons to, le jeun^ homme 6taU entrfi, sans avoir 6t6 suivi par Peyrade, qui avait referm^ la porte d«rri*re lui.

192 LB GOMTE OMNIBUS

Depuis rexclamation imprudente de Baudraie, qui avait pour ainsi dire foudroy6 son amoiir, le d6sespoir de Grondier avait chang6 de nature. A la prostration, qufi Tabattait nagu^re, avait succ6d6 une irritation nerveuse qui n'osait pas encore 6clater. La conversion du jeune homme 6tait de trop fraiche date pour que sa vaj[iit6 d'ex-viveur, que son orgueil d'ancien homme h bonnes fortunes fussent compl^tement 6teints en lui. Aussi son amour-propre s'indignait-il d'avoir 616 le jouet d'une femme coupable qui^ui destinait le r61e d'un de ces pavilions qui convrent une marchandise suspecte.

Quand il entra dans la chambre, la jeune fiUe, que son p^re avait aid6e h descendre du lit, 6tait 6tendue sur une chaise longue. Bien que toujours p&le et ipuis^e par la secousse qu'elle venait de subir, elle 6tait encore ravissamment belle. Mais, dans la disposition d'esprit oh se trouvait Grondier, cette beaut6 ne lui apparut que comme Tappet trompeur qui devait I'attirer dans un pi^ge, et il se raidit contre son premier sentiment d'admiration pour la belle creature qui s'offrait h ses yeux.

H^l^ne accueillit Grondier d'un geste de main qui, apr^s Favoir invito k s'approcher, lui montrait un sifege pr^s de sa chaise longue; puis, comme si ce geste 6tait un effort, pourtant bien minime, qui eM exc6d6 ses forces ext^nu6es, la malade laissa relomber lourdement sa main k son c6t6.

— Elle me joue la com6die de la femme qui veut attendrir sa dupe, pensa Grondier sans piti6.

Mais si les forces physiques faisaient d6faut h H615ne, r^nergie brillait dans le regard qu'elle fixa sur le jeune homme qui s'avanQait.

Bien d6cid6 k ne pas se laisser 6mouvoir, Grondier,

LES FILLER 0U MILtlONNAIRE 193

comme s'il ett eu peur que la voix d*H61Sne, en se faisant entendre la premiere, 6branl4t sa resolution de demeurer impassible k toute seduction, se h^ta d'en tamer lui-m6me Tentretien.

— Mademoiselle, dit-il, monsieur votre p5re m'a fait esp^rer que vous consentiriez k m'expliquer le motif de cette rupture que vous m'avez annonc^e.

H61^ne ne se trompa point au ton sec et un pen brutal qui avait accentu6 la phrase. II y eut dans son regard une expression de surprise triste, et une larme apparut au coin de sa paupi^re. Apr^s un court sileAce, employ^ sans doute k se remettre de T^motion p6nible que lui avaient caus6e les paroles de celui dans lequel, 2l d6faut de Tamoureux, elle comptait au moins trouyer encore un ami, H61^ne r6pondit d'une voix faible, mais calme :

•^ Ce motif, monsieur Grondier, n'a rien qui vous soit personnel, car je vous tiens pour un homme d'honneur. Aussi est-ce I'estime que j'ai pour vous qui me fait renoncer au bonheur que me promettait notre union... Dans tons ces cas de rupture subite d'un manage projete, un homme salt, devant les commentaires du public, se d^gager facilement... N^anmoins, je vous demande pardon decet ennui qui, par ma faute, vous attend, mais il sera si 16ger pour vous que je suis d'avance certaine que vous ne m'e.n garderez pas rancune.

Dispos6 qu'il 6tait k tout mal interpreter, le notaire trouva que son ex-fianc6e parlait bien 16g6rement des suites que ce mariage rompu r6servait k sa vanity de futur 6vince ; il fit un petit salut hargneux et d*un ton revSche qui laissait deviner compl6tement ce qu'il ne disait pas, il r^pliqua :

— Oh ! mademoiselle, je ne manquerai pas d'une

LG COMTE OMNIBUS

bonne raison pour sauvep man aiQour-propre de cet ^chec dont mes amis feront gorge chaude.

H61&ne regarda an moment en silence cet homme qui, pour elle, se montrait si cruel, et- sembla eherclier la cause de la transformation de celui dont, depuis. huit jours, elle avail reconnu la nature loyale et bonne. Mais Grondier ne lui laissa pas le temps de trop r6fl4^ chir^ ear il ajouta presque aussit6t :

— Seulementy mademoiselle, vous m6 permettrez de vous faire une observation.

— Je vous fcoute.

— (Test qu'il 6tait parfaitement inutile, il y a une ^emaine, d*arrMer un mariage qu'on 6tait certain, d'un e6t6 du moins, d'avoir bient6t k rompre.

— Qu'on 6tait certain ?r6p6ta H61^ne d'une voir qui tremblait d'inqui6tude.

— Sans doute, mademoiselle... car, ily a une se-* maine, le motif qui vous a fait renoncer aujourd'hui, existait d^'jh.

A ces mots, Hil^ne se souleva lentement sur une main et quand, ainsi rapproch6e du visage de Grondier, elle put plonger son regard dans ses yeux, elle demanda :

— Quel est ce motif? monsieur.

— Oh! mademoiselle, je crois qu'il est inutile de pr^ciser, rSpliqua le jeune bomme avec un petit sourire iFonique.

Puis d'un ton de reproche 16gferement moqueuT :

— Jene vous en remercie pas moins de ce bon moiivement qui vous a fait rompre... car je vous le jure^ E y a cinq minutes, j'ignorais eneore tout... Au9si, je vous le r6p5te, le b6n6fice de votre scrupule de conscience vans reste-t-il acquis.

LES FILLBS DU HitLIONNAIRE 195

— — »— ^1^1— >— " ■ I ' '■ " I ■■■■ ■■ I iji I .p I I

Cos paroles^taient si claires poor la jeune fille que, tout aussit6t, elledemanda vivement :

— Bst-ce done vOus, monsienry qui a?cz tpouv^ cette lettre que mon p^re et moi nous venous de taut cbercher?

Puis en secouant tristeinent la t^te, elle ajouta, avanl que 6rondierp(ltr6pondre :

— H^lasI nan, can' est pasicous ; car, si vous Taviez lue, elle vous aurait expliqu6 ma conduite k votre ^gard.

U J eut, de la part d'H^l^ne, un moment d'hAsitatk>n p^nible h poursuivre. Enfin d'une Toix bris^e :

— Ecoutez, monsieur, dit-elle, et, par piti6 pour moi, comprenez-moi h demi-mot, caril y aurait cruaut^ h me faire r6p6ter ce que je Tais vous dire pour me d6fendre de raceusation d*avoirvoulutromper unhonnftte bomme... Je ne vous connaissais pas, monsieur, et vou« me rendrez cette justice d'avouer que je n'avais pas cbercbS h vous connaitre avant ce soir oh mon p^re Tous a pr^sent^ k ma soBur et k moi. A cette entrevue, vous 6tes venu h moi et, de vous-mftme, sans que rien de ma part vous y poussM, vous avez pronQnc6 un mot, un seul mot... Vous le rappelez-vous ?

— Oui... Pontainebleau, avoua Grondier,

— Ce mot 6tait pour moi une foudroyante r6v61ar tion,car il me mettait en presence, ouplut6tjecroyais fetre en presence de Tauteur d'une infamie qui a bris6 ma vie et dont je n'ai jamais si bien compris Thorrible portie qu'^ cette heure, puisqu'elle m'oblige k rougir devant vous pour me justifier.

L'anciea viveur sceptique 6tait rentr^ compl^tement dans la peau du Grondier qui, loin de s*6mouvoir aux accents de cette voix navr6e, 6tait en train de se dire :

— Tu, tu, tu, tout cela est bel et bon... Mais, en somme, il y a un poupard. •

Gependant H61^ne avait continu6 :

— Le lendemain, mon p^re m'annonQa que vous aviez demands ma main.Je vis Ik une reparation of* ferte, et je donnai mon consentement.

— Oh ! une reparation, oui, je vous Toffrais, c'est la verit6... mais mon id6en'6tait pas de rfeparer ce que je...

H61^ne Tarrftta d'une voix suppliante :

— Je vous en conjure, monsieur, ne m'interrompez pas, car je souffre bien h vous dire tout cela... Pour moi, ce seul mot « Fontainebleau » avait eu une si* gnification telle que, pour nous 6viter d' avoir k rougir tons deux Tun devant Tautre, je ne vous laissai pas parler toutes les fois que vous voultltes j faire allusion.

Malgr61a pri^re de ne pas interrompre, Grondierne put s'emp^cher de dire :

— Je vous eusse alors apprisce que je suis tout dispose k avouer encore... c'est-i-dire qu'apr^s vous avoir poursuivie jusqu'k Fontainebleau, j'ai escalade votre fenStre au* milieu d'un epouvantable orage... la foudre qui venait de tomber dans le jardin vous avait fait perdre connaissance... Au moment d*6tre coupable, j'eus horreur de moi-m6me et je pris la fuite... Voil^ ce que je vous aurais appris, mademoiselle, si vous m*aviez laiss6 parler.

— Oui je sais cela depuis une heure, prononga pfiniblement Heiene.

— Qui, vous Ta dit? s'^cria Grondier, surpris qu'un autre put connaitre les details qu'une scene ou il 6tait seul acteur.

Decidee k se defendre devant Thomme qui Taccu-

LES FILLES DU MILLI0NNAIR£ 197

salt d'avoir voulu tromper sa conHance, H^l^ne, la rougeur au front, s'arma de tout son courage pour rfipondre :

— Je Tai su par cette lettre qui, en m'apprenant ce que vous ayiez fait, m'a aussi r6v616 que, derrifere vous, un autre avait p6n6tr6 dans la chambre oil vous m'aviez laiss4e 6vanouie.

Le fait, que lui r6v61ait la jeune fille, 6tait si inattendu de Grondier que, dix secondes durant, il demeura stup6fait.

— La lettre ? Oil est cette lettre? s'6cria-t-il enfin.

— C'est elleque nous ne pouvons retrouver, rfipondit H^l^ne qui, en faisant Taveu du contenu de la lettre, s'^tait Yoil6 la figure de ses mains.

II lui fut done impossible de voir le sourire d'incr6dulit6 que sa r^ponse avait fait naitre sur les l^vres de Grondier. Un moment celui-ci s'6tait laiss6 attendrir, mais le detail de cette lettre introuvable lui rendit toute sa m^fiance.

— Mensonge ! pensa-t-il. L'histoire de ce beau vainqueur, arriv6 aprfes moi, a 6t6 arrang6e par le p^re et la fille... La belle a eu tout simplement un amant, ingrat aujourd'hui, dont on veut me faire accepter la succession...

Le visage toujours cach6, H61^ne avait poursuivi :

— Gette lettre, d6s que j'en ai eu pris cpnnaissance, m''a dict6 mon devoir, et je suis venu vous signifier une rupture... qui, sans la lettre, n'aurait 6t5 retard6e que de quelques heures, car j'avais rfisolu, mon p^re vous Tattestera, de vous apprendre aujourd'hui que aviez le droit de me r^clamer les baisers d'un fils.

Ge disant, H616ne avait relev6 son visage dont les y'eux, pleins de larmes, s'attach^rent sur Grondier. ' C'6tait une bonne et g6n6reuse nature que celle du

198 ' L£ COMTB OMNIBUS

Jeune hamme, mais, malheureusement, toutes ses belles qualit6s ^talent ^touff^es par sa sotte vanity. Un moment il eut la pens^e mis^ricordieuse de tendre la main h cette creature infortun6e, qui s'^tait humili^e devant lui en lui expUquant loyalement pourquoi elle avait bris6 ce mariage, et de la relever de son malheur imm6rit6 en la faisant la compagne de sa vie,

Mais, soufflant la derni^re, sa vanit6 lui rendit son incr6dulit6 qui, dans tout ce que yenait d'avouer Hildne, lui fit voir un conte arrange pour la cir- Constance.

— Ma foi I non, pensa-t-il, je serais vraiment trop bete.

Alors il s'inclina devant H6l^ne en disant :

— Groyez, mademoiselle, que tout ce que vous avez bien voulu confier k ma discretion est d^]h oubli6 et qn'h ceux qui s'6tonneront de nos projets d'avenir non r^alis^s, je saurai r6pondre de mani^re k ce que le plus petit doute n'entacbe pas votre reputation.

Sur ces mots, il s'^loigna suivi par le regard d'H^l^ne qui, lorsque la porte se fut referm^e sur lui, se laissa retomber sur sa chaise longue en fondant en larmes.

Sans doute qu'une esp^rance venait de s'6teindre au fond du coBur de la jeune fiUe, car elle murmura :

— Je croyais qu'il m'aimait.

LES FILUS DC MIUIONNAIRE 199

A sa sortie de la chambre oti avait eu lieu son t6te-^tfete avec H61^ne, Grondier dut repasser par le fumoir.

Peyrade Ty attendait... mais il n*6tait pas seul.

Avant de recevoir son ex-fianc6, H61^ne avait confifi au p^re la teneur de la lettre disparue. Aussi, durant rentretien auquel sa tendresse paternelle n'avait pas os6 assister, Peyrade 6tait rest6 sur le divan, sombre, d4sol6, pensif, gaettant Grondier au passage, Comme H616ne Favait esp6r6 bien secr^tement, lui aussi avait Tespoir que Tamour du jeune homme inspirerait k son coeur un acte de d6vouement qui serait le salut de la pauvre H616ne.

Les yeux fix6s sur la porte qui tardait tant h s'ouvrir et tout absorb^ par sa poignante anxi6t6, Peyrade ne s'6tait pas aperQu que T autre porte du fumoir venait de s'ouvrir et son oreille n'avait pu entendre le pas, bien 16ger du reste et assoui:di par le tapis, d'une personne qui s'6tait gliss6e dans la pi^ce. Pour le tirer de sa preoccupation douloureuse, il fallut qu'une petite main se pos^t sur son 6paule en m6me temps qii'une voix effray^e disait :

— Est-il vrai, p^re, que ma sOBur se soit trouv6e subitement malade? Comment n'as-tu pas pens6 h me faire appeler pr^s d'H61^ne ?

A la vue de sa seconde fille, qu'il avait oubli6e pour ne songer qu'^ celle qui souifrait, Peyrade, par un

immense effort de volont6, retrouva un visage souriant et sa voix doucement railleuse :

— Mais non, ma belle Blanchette, mais non, fit-iL Ta sOBur n'est pas le moindrement malade... Qui a pu te causer une pareille alarme ?

— Le bruit m'en est venu par les domestiques qui se sont effraySs de quelques mots dits par M. de Roudiac quand il s'en est all^.

— J'ignore ce qu'a pu dire Roudiac, mais, k coup sAr, il aura 6t6 mal compris par nos gens.

— Mais alors oil est H6l^ne? J'ai parcouru la maison sans la trouver... et je ne la vois pas ici.

— Elle est 12i, dit Peyrade en montrant la porte.

II n'eut que le temps de retenir Blanche, qui s'61angait d6jk.

— Eh bien I Eh bien ! vilaine indiscrete, fit-il. Est-ce qu'on va se jeter ainsi dans une entrevue d'amoureux?

— Ah ! ma soBur est done avec M. Grondier? dit la cadetle.

Mais si, en pronouQant ces mots, la voix de Blanche n'accusait plus d'inqui6tude, elle n'en avait pas moins Tibr6 d*une intonation si 6trange que Peyrade, surpris^ regarda fixement sa fiUe.

— Serait-elle jalousede sasoeur? Aime-t-elle Grondier? se demanda-t-il.

Sous Yodil paternel qui Texaminait, Blanche s'^tait sentie rougir; puis, comme si elle se ftlt >persuad6e que son p^re devait lire au fond de son &me, elle se jeta dans les bras de Peyrade et, tout k coup, elle fondit en larmes et balbutia d'une yoix bris6e :

— Oh I petit p^re, je suis bien malheureuse!

Le millionnaire tressaillait encore sous le nouveau coup qui le frappait, quand la porte s'ouvrit pour laisser sortir Grondier qui quittait H^l^ne.

LBS FILI<ES DU HILUONNAIRE 201

A Tapparilion du jeiine homme, Peyrade oublia Blanche et toutes ses pens^es furent pour celle de ses fiUes dont le sort venait de se decider. D*un mouvement brusque, il s'61aiiQa au^devant de Grondier et ouvrit la bouche pour Tinterroger.

Mais la presence de sa fille cadette arrfita les paroles sur ses l^vres. Devant elle il ne pouvait 6tre question du secret de son autre enfaht.

II y eut dans le regard que Peyrade, faute de pouvoir parler, adressa h Grondier, une si suppliante pri^re de r6pondriB par un seul mot qui, iniptelligible pour Blanche, serait compris par lui, que le notaire se laissa toucher.

Seulement, ignorant de la sc^ne qui venait de se passer, Grondier, k cause m^me de Blanche dans i'esprit de laquelle il ne voulait laisser germer aucun soupQon qui lui donn&t ^ deviner Iav6rit6 sur sasoBur, prity pour 6clairer Peyrade sur le r6sultat du t6te-it^te, le moyen de se poser en yictime. Sa figure se fit subitement triste et d'une voix pein6e :

— Monsieur Peyrade, fit-il, je vous prie de me rendre ma parole. Je ne puis conserver Tesp^rance de devenir votregendre apr^s Taveu que vient de me faire mademoiselle H615ne qu'elle n'ayait agr66 ce mariage que pour ob6ir k votre volont6... aveu qui, «n m^me temps, signifie que je n*ai su lui inspirer aucun amour.

Grondier achevait k peine qu'un cri de joie imprudente ichappait k Blanche qui, incapable de se mat* triser, se jeta encore dans les bras de son p^re en r6p6tant d'une voix 6mue :

— H^l&ne nel'aime pas! Tu entends? p^re. H615ne ne Taimepas.

Puis la reflexion venant tout k coup, comme une

V 202 IE COMTB OMNIBUS ^ j

Ml - .... . I . -- ■ I

douche d'eau glac^e, calmer sa satisfaction, la jeune fiUe s*arr6ta tremblante, confuse, plus rouge qu'une j pivoine et, enfin, prise d'une honte indicible d*a?oir i ainsi laiss6 son coeur la trahir, elle s'^langaTersla j porte de la chambre oti se trouvait sa s<Bur et dis- ' parut.

Cette naive preuve d'un amour, qu'il n'avait pn soupQonner jusqu'k ce jour, avait laiss^ Grondier stup6fait. Les yeux tourn6s vers la porte qui s'^tait referm6e sur Blanche, Tesprit encore enivr6 des charmes de celle que son embarras lui avait montr^e si gracieusement s^duisante, le jeune homme resiait sourd k la voix de Peyrade qui lui disait :

— Les 6v6nements ont 6t6 contre nous, mon cher Grondier. Puis-je esp^rer que, si je perds un gendre, je conserverai toujours un ami sur la discretion duquel je saurai pouvoir compter ?

Tant il est vrai que les hommes sont si ^trangement , faits que bien souvent, apr^s avoir s^rieusement rifl^chi sur des choses qui n'en valaient pas la peine, ils prennent ^ la l^g^re des decisions d'oit dependent leur honneur, leur fortune ou la f61icit6 de leur vie enti^re, il arriva que Grondier qui, tout k Theure, 6tait reste insensible au malheur d'H61^ne, en croyant i. . une com^die jou6e pour le tromper, se laissa prendre k la sc^ne qui venait d'avoir lieu. Sa vanit6, qui lui avait fait repousser la soeur ain6e, fut doucement chatouill^e par cet amour qu*il avait inspire k la cadeite* Son scepticisme fit place k une confiance irraisonn6e et, sans refl6ehir k tout ce qu'il y avait de brutalemeat ' cruel dans sa conduite, il r6pondit k Peyrade :

— Mais, en plus de Tami, vous pouvez encore conserver le gendre.

— Vous ^pouserez H^l^nel s'^criale p^re tremblant

LBS HtLES DU MIUIONNAIRE . 20^

de bonheur ieette r 6ponse qa*il interpr^tait en faveur de sa fille ain6e.

Grondier secoua ia t6te et, en soariant :

— Non, fit-il. Mais ne peut^on pas devenir votre gendre autrement qu'en ^pousant mademoiselle H6- 16ne?

Ainsi que nous Tarons d6j4 dit, le malheur avait *pur6 r^me de Peyrade, en lui faisant comprendre ce& devoirs de pfere qu'il avait ignores si iongtemps. Lui qui, jadis, eiit trouv6 originale au possible Tid^e de Grondier et eiit donn^ son plein consentement k sa rfeussite , fut pris d'un profond dSgoM h Tesp^ce de troc que lui proposait son ancien compagnon d' orgies*

Par malheur, il ne sut pas commander 4 son visage qui trahit ce sentiment de repulsion. Grondier s'en aper^ut et, sentant arriver un refus, il le prfivint en ajoutant d'un ton qui pesait, tout menagant, sur chaque mot :

— Et, dans le gendre, vous garderiez cet ami dont la discretion vous importe tant.

Puis, sans laisser Peyrade ripondre, il continua d'une voix raoqueuse :

r- Voyons, cher ami, mettez-vous h ma place, moi dont le mariage a 6t6 trompett6 partout, moi notaire, qui, dan^ ma profession, ai besoin de Testime et de la consideration g6n6rales... Que va-t-on dire, je vous le demande, en apprenant cette rupture?.- A coup stir, on m'en rendra responsable, et les cancans, voire la calomnie, dauberont sur moi de la plus belle sorte. . . Alors il faudrabien que jed^fende ma r6putation attaqu^e...

— Et vous perdrez mon H61tae ? interroaipit Peyrade qui, au contraire de Grondier 61evant le ton, par-

lait h voix basse de pear que, de la chambre voisine, ses filles entendissent le dialogue.

Au lieu de r4pondre k la question du millionnaire, le jeune homme poursuivit :

— Taadis que la situation change, si, k la place de rain6e de vos filles, j'6pouse la cadette. Les commentaires irontbien aussi leur train, mais lis seront d'une tout autre nature... On s*6tonnera, on clabaudera, la curiosity se surexcitera. Mais entre des curieux et des m^disants, la difference est grande. Par cela m^me que, tout en changeant de fianc6e, je ne serai pas sorti de la famille, la calomnie ne trouvera pas h me mordre... et, par consequent, je n'aurai pas besoin de d6fendre ma reputation.

Sur ces mots, Grondier, sans attendre la rfiplique de Peyrade, gagna la porte en disant :

— Songez, cher ami, h quelles f^cheuses extr^mites me reduirait votre refus... R6fiechissez h tout cela bien mArement, et demain, faites-moi savoir votre decision.

Puis sans se retourner, ce qui lui aurait fait voir les deux soBurs qui, h ce moment, sortaient de la pi^ce voisine, Grondier quitta le fumoir.

— Demain, il dira oui, pensait-il en traversant la cour de rh6tel.

Sous la voAte de la porte coch^re que le jour, qui baissait, rendait un pen sombre, le jeune homme se heurta centre quelqu'un qui venait en sens inverse. Au lieu de s'arrfiter pour faire ou attendre des excuses, I'arrivant fila si vivement que cette precipitation eveilla la curiosite du notaire ; il se retourna et attendit que Tinconnu, en s'adressant au concierge, prSsentd,t son visage devant I'ouverture de la loge qui etait eclair ee.

LES FILLES DU |il^lONNA)RE ^05

— Tiens, c'est Roudiac, se dit-il en reconnaissant son homme.

G'6tait, en efiet, le chevalier d'industrie qui, tout en montant le perron de rh6tel, murmurait en souriant :

— U s*agit de bien jouer ma sc^ne, si je veuxgagner la partie... Deux millions de dot, cela yaut la peine de d^ployer tons oies talents.

Le coquin avait raison. II risquait le tout pour le tout et il devait jouer serr6. L'6norme dot, qu*il con- Yoitait, m6ritait qu*il ne n6glige&t aucun detail. C^^tait pour cela que, sous la votlte, il avait pass£ h c6t6 de Grondier, qu'il avait parfaitement reconnu, sans lui adresser la parole. Ne pouvait-il pas arriver qu'i s'arr6ter pour ^changer un mot, un seul mot avec le no* taire, ce mot amen^t un impr6vu qui bouleverserait son plan, ferait naitre un obstacle, cr6erait un incident qui, plus tard, lui serait funeste ? Malheureusement la pruddnce humaine, qu'on vante tant, a le tort, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, de nous faire ressembler h Tastrologue qui tombe dans un puits. Nous pr6voyons les plus gros 6v6nements, nous les voyons venir et nous nous mettons en mesure de les utiliser ou de les d^tourner de nous, suivant que le commande notre int6rftt. Mais il arrive souvent qu'^ pr6voir ou h croire avoir pr6vu le plus important, on a n6glig6 un petit incident, un menu d6taii qui, plus tard, se transforme en une grosse tuile qui vous tombe lourdement sur ce nez que vous tourniez vers Tavenir en flairant le vent.

Ce fut le cas de Roudiac qui, par prudence, n'avait pas voulu reconnaitre Grondier. Si, pour ^changer quelques paroles de politesse banale, il avait arr6t6 le notaire sous la votlte, ne ftit-ce qu'une secpnde, cette

ft. 12

206 LB COin'E OMRIBOS I

seconde aurait suffi pour le mettre en ^veil sur ce dit menu fait qui devait 6tre pour lui cette loarde tuiie dont nous avons parl6.

Cela constats, nous suivrons le coquin que nous avons laiss6 gravissant le perron de rh6tel en s'applaudissant de toucher presque an but qu'il s'6taitpropos6. A la vue du domestique qui accourait k sa rencoatre, sa figure, qui souriait^respferancedu succ^s, sefit s6rieuse, son maintien devintgraye; enun mot, comme on dit en langage de th6itre, il soigna son entrfe,

— Paut-il m'adresser d'abord au pfere ott aller tout droit h la fille ? se demanda-t-il atant que le domestique TeM rejoint.

En une demi-seconde, il eut pes6 le pour et le contre et d6cid6 de son d6but.

— M. Peyrade est-il visible? s'lnforma-t-il.

. Apr&s les 6v6nements graves de la journ6e, oe dernier et ses fiUes, comme le pr6voyait Roudiac, avaient Sprouv6 le besoin de se recueillir dans une solitude prpfonde. Aussi, derriftre Grondier qui se retirait, le pfere avait donnfi Fordre expr^s k ses gens de congidier tout visiteur qui se pr6senterait.

Mais Roudiac 6tait tellement Tami de la maison que le domestique, qu'il interrogeait, pensa que la consigne ne pouvait concerner cet intime, et il lui ouvrit le salon d'attente.

Ge fut au moment oti Roudiac en franchissalt le seuil que pointa le petit fait, d'aucune importance apparente, qui devait 6tre plus tard la tuile massive 6crasant le nez du chevalier d'industrie,

Le domestique lui tenait encore la porte quand un autre valet arriva d*un pas pressS.

— Sais-tu si M. Grondier, lenotaire, est encore id? demanda-t-il k son camarade.

— Pourquoi ? fit I'interrog^ dont la curiosit6 jugea bon, au lieu d'une r^ponse, de fake une question.

— Cesk qu'on vient de chez M. de Maucieux pour le r6clamer. Oaabesoin du notaire tout de suite... C'esttrfes, tr^s press6, r6p^te FenvoyS... Le docteur Baudraie ayant dit qu'on trouveraii M. Grondier chez nou^, on y est arriv6 tout droit.

Suffisamment renseign6» ie premier valet daigna enfin r^pondre..

— Non, M. Grondier est parti.

— Depuislongtemps?

' -f— Une minute k peine. On courrait apr^s lui qu'on le sattraperait.

Cach^ par la porte, que son iittroduct^ur n'avait encore qu'^ demi referm^e quand il ayait ^t£ questionn£ par son camarade, Roudiac avait 6cout^ le dialogue sans en perdre un mot. II entendit aussi ce dernier r^sseignement donn^ par le domestique qui s'^loignait pour aller porter r6ponse h. celui qui r6clamait Grondier.

— II parait que M. de Maucieux va mourir; voili pourquoi il demande son notaire.

— Ah! Maucieux va mourir I bon voyage, alors, se dit Roudiac. en sooriant.

Ge sourire ne fut jamais venu sur les l^vres de Vaigrefin s'il avait pu se douter que, faute par lui d'avoir abord6 le notaire sous la voidte et de Tavoir retenu pendant cette minute, qui aurait permis h Fenvoy^ de Maucieux d'arriver h temps, il avait g&t6 son jeu de la mani^re la plus d^sastreuse.

Le domestique, en venant lui annoncer la visite de Roudiac, trouva Peyrade ^tendu sur un des divans du fumoir od ses fiUes ravaienViaiss^ seul.

Le temperament sanguin du colosse s'itait malac-

commod6 de ces alternatives de colore et de disespoir qu'il avait subies dans la journ6e. Dn cercle de plomb lai ^treignait le cerveau, ses tempes battaient et ses oreilles lui faisaient entendre un bruissement qui semblait lui r6p6ter :

— Songe h la pri^diction du docteur.

Peyrade, ne voulant pas se rendre k tous ces pronostics qui lui criaient : gare! avait mis son 6tat sur ie compte d'une simple migraine qu*un peu de sommeil dissiperait.

R6veill6 par le domestique qui venait lui annoncer, malgr6 la consigne donn^e, qu'une visite attendait au salon, le premier mouvement de Peyrade fut celui d'une colore violente. Mais le nom de Roudiac calma cet emportement. Ne fallait-il pas filer doux avec cet homme qui avait dA ramasser la lettre perdue? II tenait en ses mains la reputation d*H616ne.

— Pais entrer, commanda Peyrade radouci.

Pendant que son domestique allait chercher le

visiteur, il se leva du divan et se remit sur ses jambes.

Aussitot debout, il n'eut que le temps bien juste, pour ne pas tomber, de chercher un point d'appui sur un meuble, car un 6tourdissement subit le fit chanceler. C'6tait Ih. un premier avertissement s6rieux sur lequel il n'y avait pas k se m6prendre ; inais la fanfaronnade du millionnaire n'en voulut pas tenir compte.

— Ah I qky se dit-il, est-ce que je serais assez stupide pour croire aux balivernes de Baudraie?

Et comme il l^e retrouvait maintenant solide sur ses jambes et que sa vue, redevenue nette, ne lui montrait plus les meubles tournant autour de lui, il se donna cette raison :

LES FILLES DU MILLlONNAIRE ^09

— ' Je m'6tais relev6 de ce divan etiGore i moiti^ endormi*

Gepeadant Roudiac faisait son entr6e.

Trop prudent pour interroger le domestique qui le conduisait, il avail cru qu'il aui-ait la chance de trouver le p^re et la fille r6unis.

— Gela me simplilierait la besogne, pensait-il.

En v6yant Peyrade seul, 11 ne fut pas d6niont6. G'6tait pour lui deux scenes s6par6es k jouer, et U s'ex^cuta imm£diatement.

Le figure joyeuse, la voix franche, le rire i la bou- • che, 11 accourut gaiement, les deux mains tendues^ h Peyrade, en s'6criant :

— Eh bien? tout s'est done arrang6?... Querelle d'amoureux, n'est-ce pas? Je viens de rencontrer M . Grondier qui sortait de chez vous et, h, sa mine sa~ tisfaite, j'ai devin6 que ce grand orage, qui menagait ce matin les amours de nos deux jeunes gens, n'avait dii 6tre qu'une toute petite pluie, bien vite s6ch6e.

En redoublant son rire, il se laissa tomber sur un si^ge et continua :

— Vrai! Parole d'honneurl j'avais pris cela tenement au s6rieux que j'en ferai mon excuse d'avoir d6camp6aussi prestement... Yous le savez, danstoutes ces affaires de famille, oti un Stranger n'a pas h. mettre le nez, on est si embarrass^ de s'en trouver involontairement tSmoin que tout homme bien 6lev6, fut-il un intime ami comme je m'honore d'Mre le v6tre, comprend que sa presence aggrave la situation et se h^te de disparaltre... ainsi que je Tai fait.

Peyrade avait atlendu la iin de ce deluge de paroles. U se trompa en croyant que le moment 6tait venu de placer un mot, car Roudiac, apr^s avoir reprishaleine, pours uivit :

2 to U: COMTE OMNIBCS > ^

— Tadieul m<m cher, savez-vo,us qttetoi&t autre, h. ma place, aurait pareillement pris au tragique Tentrde de votre fille quand elle est venue declarer \ son futur que tout 6tait rompu?... Ah! t^^ cc farceur de Grondier, comme adieu \ la vie de gaTQon^ avait done commis quelque grosse fredaine dont ui^ b(mne dme charitaHe s'6tait empress^e d'averlir votre fille ?. . ." Quant h rdvanouissement, ne m'en veuillez pas, men bon, de ne vous avoir 6l6 d*aucun secours. Outre que je suis maladroit au supreme k soigner les gens, je ne m'^tais pas trop effray^, car, n'enss6-je pas su que ces crises nerveuses n'ont rien de dangereux, nous ^ avions 1^ le docteur Baudraie dont la science me rassurait pleinement.

Apr^s cette tirade prononc6e de sa voix joyeuse, Roudiac se pelotonna dans son fauteuil, croisa ses jambes et, dans la pose d'un homme qui s'apprfite 3i 6couter un r6cit, il s*6cria :

— Voyons; mettez-moi au courant de tout, mon cher : cause de la colore, brouille et raccommodement, contez-moi tout cela bien en detail... Allex^je vous 6coute religieusement... Rien ne m*amuse plus que les querelles d^amoureux.

II fermait d^jii les yeux pour mieux entendre quand^ tout 2t coup, il se redressa sur son si^e.

— Ah! k propos! fit-il en portant vivemenlla main k la poche de c6t£ de son habit.

Puis, il la ramena vide en disant :

— J'oublie que j'avais ce matin ma redingote..* elle sera rest6e dans ce vMement.

- — De quoi parlez-vous done? demanda PeyFad^.

— D'une lettre que j'ai \ vous restituer, mon ami. De cette lettre que mademoiselle H6l6ne tenait 2i la main et qu'elle a laiss6e s*6chapper en s*6vanouissant. . •

L£S FILLfiS W MILUONNAIKE 2ii

-^— —I ■ I ll-ll I I ■! I I I I I III — I II Ill

Ge pafuer trainait sur le tapis, k la merd du premier domesllque qui serait 6ntr6.«. Yons la rendre itait chose impossible^ puisque vous veniez d*entrer Ihy emportant votrefiUe ^vanouie... II eM €ii maladroit ou indiscret de la confier h. Grondier qu*elle devait coQcerner... La laisser sur un meuble, bien en vne) c'^tait encore Texposep h. la curiosity de vos gebs... Ma foi I je Tai fourr^e dans ma poche en me promettant de yous la donner. Puis j*ai fil6 k la sourdine sans plus y ^enser jusqu'i ce moment oil je m'aper^ois que je Tai laiss6e dans le y^tement que j'ai quitt^ il y a une heure.

Le regard plongeant dans les yeux de Roudiac, Peyrade, en s*efforQant !de cacher son anxi6Tt6, avait ^coui6 tout ce qui concernait la lettre. Si sincere que parAt le r6cit de son yisiteur, rien n'indiquait que la lettre n'ayait pas 6t6 ouverte par le conteur. Pour titer le terrain, Peyrade dit en souriant :

— Groiriez-yous que ma fiUe arefus^ de m'apprendre ce que contenait cette lettre?

— Vraiment? dit Roudiac.

— Contez-moi done ce qu'elle r6v61ait, ajouta le millionnaire du ton de la plus parfaite bonhomie.

A cette demande, Roudiac ouvrit de grands yeux surpris, et d'une yoix un pen fichde :

*- Dites done, dites done, fit-il. Est-ce que yous me croyez homme k lire les lettres qui ne me sont pas adressSes?... Je ne yons remercie pas de Topinion pen flatteuse que vous avez sur ma discretion.

Gela dit, Roudiac, comme si, en feignant de croire que Peyrade n'ayait pas parl6 s^rieusement, il pensait devoir ne pas attacher plus d*importance au propos, repritd'une yoix s6rieuse et empress6e :

— Mais au fond, je ne sais pas encore qi!iel 6tait le

212 LE GOMTE OHNIBUS

motif... bien minime, j'en suis certain... qui avait tani effray6 mademoiselle Hdl^ne qu'elle en faisait un cas de rupture... Tout s'est expliqu6^ n'est-ce pas? La temp^te a tourn6 au beau temps, hein? et la paiz a 6t6 sign6e ?

Et il reprit, dans le fauteuil, sa pose d*auditeur en rip6tant :

— Gontez, mon cher, contez-moi done tout cela ; j'ouvre mes deux oreilles.

II y avait tant da familiarity d6you6e, tant de sincere ^

int£r6t et une franchise si complete dans Failure et la voix de Roudiac que Peyrade s'y laissa prendre. Se persuadant qu'il 6tait en face d'un ami veritable, et avec ce besoin de confiance ou, plut6t, de confidence que font naitre les grandes douleurs morales, il se laissa aller h dire, en secouant la tftte avec tristesse :

— Tout est vraiment et bien d^finitivement rompu.

— Quoi? mademoiselle H^l^ne n'a paspardonn6& Grondier I s*6cria Roudiac en sursautant d'une surprise merveilleusement jou^e.

— H61asl ma fiUe n'avait rien ipardonner... G'est M. Grondier qui m'a redemand6 sa parole, r6pondit na'ivement Peyrade sans bien peser ses paroles.

A ces mots, le visage de Roudiac prit subitement une expression de piti6 profonde en m^me temps qu'un sourire de m6pris contractait ses l^vres.

— Pauvre jeune fiUe I murmura-t-il assez haut pour 6tre entendu.

Puis imm6diatement :

— Sans courage, sans 6nergie, sans g6n6rosit6 ! J'avais bien jug6 ce Grondier, continua-t-il sur le mftme ton.

Apr^s un petit temps de silence, il ajouta :

LES FILLES DU MILLIOI«IUIRE 213

— Cet homme avait pourtant \k une bien bellexBuvre de charity et de d^vouement h accomplir.

Nous croyohs inutile de dire que Peyrade avait tres-* saiUi k ces r6flexions qui, prononc<§es k mi-voix pour qu'il n*en perditpasxun mot, lui prouvaient que Roudiac en savait plus long qu'il ne Tavait avou6. EM-il encore dout6 aprds cette d6couverte, il n'aurait pas eu une bien longue incertitude, car tout aussit6t Roudiac, qui s'^tait lev6 lentement de son si^ge, vint k lui, et, apr^s lui avoir pris une main qu'il garda dans les siennes en la pressant d'une fagon affectueuse, il prononga d'une voix grave :

— Mon cher Peyrade, je vous ai menti tout k Theure quand j'ai ni6 avoir lu la lettreque j'ai.ramass6e ici... Ma conscience me prescrivait cette conduite. Devaisje, en faisant Taveu que vous demandiez, exposer jamais k rougir devant moi Tinnocente victime d'un crime? Non, car ce secret, que le hasard m'avait r6v616,

^Stait de ceux que tout honn6te homme doit emporter dans la tombe sans que celle qu'il concerne puisse se douter que, pr^s d'elle, a pass6 quelqu'un qui connaissaittout... Tel 6taitle devoir que me dictaitl'honneur. A ce moment, la voix de Roudiac passa d'un ton grave &rintonation sburde et ^mue.

— Savez-vous, continua-t-il, quel sentimenf m*a inspire la connaissance du secret de votre fille?... Gelui de la jalpusie, Oui, j'ai 6t6 jaloux de Grondier, que je supposais instruit du pass6... jaloux du r61e que ce jeune homme avait k remplir.

Roudiac s'interrompit pour faire entendre un rire m6prisant, puis il poursuivit :

— Malheureusement Grondier, auquel je pr^tais ma faQon de voir, n'^tait pas capable de comprendre la noble tiche qui s'ofTrait k lui.

214 IE COMTC OMNIBUS

^— — —— ^^ m il I .,1 I. I-. » I ii Ill I | » I I I I 11 ■ ■ ^'

Sur cette phrase, Roadiac prit un air dSsespir^^ posa la main sur son coeur et continua en soupirant : '

— Jamais, plus qu'en cet instant, je n'ai autant re- 1 grett<§ de n*6tre pas riche... car alors, je serais all4 k Totre fiUe et agenouill^ devant die je tui aorais cM : i « Gette mission de charit6, tout h. Thonneur de Thomiae

qui I'entrepread, confiez^la moi, mademoiselle. Laissez-moi fetre le compagnon et le protecteur de Yotre vie. Acceptez un p6re pour votre eiLfant et, appuy6e 3ur mon bras, marchez la tMe haute et la conscience en paix. »

Roudiac avait toujours 6t6 un pen suspect k Peyrade, Mais, en cet instant, outre que, nous le r^p^tons, ses angoisses paternelles rendaient le millionnaire facile h, la confiance, Taigrefin avait jou6 sa sc^ne en si grand Diaitre que le p^re T^coutait les larmes auxyeux, muet d'admiration pour la belle ime de celui qu'il avait m6connu jusqu'k ce jour.

, — 11 est empaum6 ! pensait le dr61e en constatant, du coin de ToBil, le suce^s obtenu par lui.

Le fer 6tait chaud, il s*agissait de le battre encore, et surtout de le battre ferme, car il fallait aborder le point d61icat. Le silence d'attendrissement de Peyrade lui permit done de poursuivre en hochanj la t6te et d*une voix navr6e : '

— Oui, voilk ce que j'aurais dit It mademoiselle H6- Ifene, si la fatality ne m'avait pas fait pauvre, car mon honneur s'oppose h une pareille d-marche.

Eten appuyant sur les mots, contrairement aupr6cepte quirecommande,sur certains points dangereux, de glisser sans appuyer, Roudiac continua :

— Oui, rhonneur m'interdit cette d-marche, ear mademoiselle H^l^ne a deux millioBs de dot, et mon coBur se glace d'eCFroi k la pens6e que votre fiUe poar-^

LES PlLLES BU MMXIONNAIRE ' . l215

»i— i^ 1^ I ■ ■ I ' I I I ■ ■ p III I I 11 1 II I I f ' t— ^^1^—

rait croire que sa fortune est le seul mobile qui me fait agir.

Ge disani, Rpudiac, en homme pris de d6sespoir devant un obstacle qu'il reconnait infranohissable, laissa tomber ses bras et courba la t6te sur sa poitrine, positicm qui ne lui laissait plus voir que le bout des bottes dePeyrade.

Mais si restreinte que tfxi cette perspective, le coquin n'en guettait pas moins, d'un oeil impatient, les pieds de sa dupe. II s'attendait h les voir marcher vers lui, puis h se sentir ^treint entre deux brasreconnaissants et h entendre une voix ^mue le supplier de ne pas s'arrMer k cette bagatelle de deux millions qui comprimait les 61ans de son ^me g6n^use.

Mais les deux pieds du millionnaire, semblant clouds au parquet, gardaient une immobility qui inqui6ta le fourbe,

— Diantrel pensa-t-il, mon homme est dur k la detente. Ai-je done rat6 mon coup?

Roudiac n'avait pas positivement rati son coup en visant Peyrade; mais il arrive souvent au meillenr tireur, au moment oil il tient la cible bien au bout de son fusil, qu*un rien, une mouche qui vole, fait divier son tir.

Or, ce rien, cette mouche.,. mouche de forte taille, par exemple... 6tait venue d6toumer la balle de Roudiac qui allait toucher en plein dansi le mille.

Si les pieds de Peyrade n'avaient pas fix6cut6 ce mouvement que, t^te baissie, attendait le chenapan, c'itait que le millionnaire avait m immobilisi par Tapparition subite d'un personnage que Roudiac, tout k sa sc^ne, n' avait pas vu entrer k la sourdme,

De sorte que Taventurier, au lieu de la voix de Peyrade, entendit retentir k ses oreilles celle de ce per-

sonnage qui, ayant 6cout6 la derni^rfe phrase de Roudiac, fut assez iudiscret pour se m^ler au dialogue en s'6criant d'un ton quelque pen railleur :

— Mais il est un moyen d'arranger tout !

-^ Maudit docteurlpensa Roudiac qui, s'6tant retoum6, venait dereconnaitre dans la personne de Baudraie, le chien fou arriv6 dans ses quilles.

Son entree ainsifaite, le docteur s'avanga vers Peyrade en disant :

— Je vous apprendrai tout k Theure ce qui, pour la seconde fois aujourd'hui, m'am^ne chez vous.

Sur ce, 11 salua Roudiac en ajoutant :

— Mais puisqu'un hasard heureux et le peu d'intelligence que m'a octroy6e la nature m*ont permis, aux derniers mots dits par monsieur, que j'ai entendus, de deviner la g^nireuse proposition qu'il aurait faite si d'honorables scrupules d'argent ne lui fermaient la bouche, voulez-vous me permettre de vous indiquer une faQon de concilier tout?

3ans attendre une r^ponse, Baudraie posa ses deux mains sur les 6paules de Roudiac^ le contempla durant une seconde d'un oeil d'admiration etfinit par s'6crier :

— Vous 6tes une noble nature, une kme d'61ite, monsieur de Roudiac ! Aussi, j'en suis certain, ailezvous profiter avidement du conseil que je vais donner k votre coeur si plein tout k la fois d*une g6n6rosil6 sans bornes et d'une d61icatesse inouie.

Ces 61oges fireiit peur k Roudiac.

— Aie ! pensa-t-il, gare k moi ! il me raille et va me jouer un vilain tour.

Ce qui ne Tempficha pas de s'^crier avec un empressementjoyeux:

— Voyons ce conseil, cher docteur, et qu'il soit b6iii s'il peut, Peyrade etmoi, nous tirer de peine.

LES FILLES DU MILtlONNAlRE 21T

— La chose est bien simple, etje m'etonne que vous n'y ayez pas pens6 vous-m^me... Autant que j'ai pu deviner, vous seriez heureuxd'oifrir k cette pauvre Hel^ne Tappui de votre nom ?

— Heureux et der, appuya Roudiac.

— Oui, mais cette louable fiert6 est entraV6e par un scrupule de conscience non moins louable qui vous fait trembler de la peur qu'on suppose que c'est Tignoble cbnvoitise de la dot qui vous rend si mis^ricordieux.

■^ Oui, tel est le sentiment qui, seul, empftche'Roudiac de venir en aide h une fille et k son p^re d6sesp6r6s, affirma Peyrade convaincu,

— Je veux qu'on ue puisse pas suspecter mon d6sint6ressemeut, prononga Roudiac avec fermet6.

— Eh bien! alors, fit Baudraie enles regardant Fun et I'autre*

— Alors quoi?

— Puisque c'est la dot... la dot seule qui arrftte 1*6lan de M. de Roudiac, supprimez la dot, dit Baudraie le plus naivement du monde.

Et, souriant avec une bonhomie charmante :

— Personne, ajouta-t-il, en voyant M. de Roudiac 6pouser mademoiselle H61fene pour ses beaux yeux, ne pourra I'accuser d'avidil6.

Le pauvre Roudiac 6tait pris dans sespropres (lets. A h^siter une seconde il^veillait la m6 fiance de Peyrade dont les yeux, tout impatients de sa r6ponse, s*attachaient sur lui. En bon joueur qu'il 6tait, le cheva-^ lier d'industrie fit sur-le-champ bonne mine Jlvilaine carte.

L'immense satisfaction quedut ressentir Ghristophe Colomb en apercevant la premiere c6te d'Am6rique n'est pas comparable au d61ire de joie que sembla

Page 1