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II

216 ' LE GOMTE OMNIBUS

iprouver Roudiac en entendant le moyen propos6 par le m6decin.

II s'^lanQa d'un bond vers Peyrade et, la voix haletanle de bonheur, il s'6cria :

— Yous avez entendu, monsieur Peyrade, ce que conseille le docteur?... Au nom du ciel I accordezmoi votre fille sans tin son de cette dot qui me faisait Msiter.

— Oui, oui^ accordez, appuya Baudraie avec un accenl dont, seule, roreille de Roudiac pouvait appr6cier ia raillerie.

Peyrade tremblait de joie.

— Faut-il au moins que j'eu parle k mon enfant, dit-il en fin.

— Alors allez lui en parler, allez vite, sans retard, tout de suite... Ne reculez pas d'une seconde la Klicit6 qui attend M. de Roudiac, cria Baudraie en poussant Peyrade vers la porte.

Ce dernier allait disparaitre, quand le docteur lui fit cette iiecommandation :

— Et revenez aussi h toute vitesse, car vous n'avez pas oubli^ que j'ai h vous parler... Ce n'est pas sans motif que je vous fais aujourd'hui une seconde visite... Allez, allez done, lambin !

La rage au coeur, Roudiac avait suivi des yeux la manoeuvre du m^decin activant le depart de son futur beau-pfere.

— Oh ! que je TStranglerais bien, ce docteur damn^ ! pensa-t-il en voyant revenir klui TMre maudit auquei il devait la rafle des deux millions.

Quant h Baudraie, il avait le sourire aux ISvres, et quand il fut pr^s de Roudiac :

— Bast! fit-il, Peyrade a vraiment si peu k vivre que vous n'attendrez pas longtemps ses ecus.

LES FlhhKS DU MIWOWA.IRE

Puis, pour prouver h squ horume qu'il jie s'illusionnait pas sur jses beaux sentiments, ii s'^cria d'un petit ton louangeur :

— Ah I vous 6tes un habile gredin !

Si Roudiae ne sMndigna pas k cette exclamation, c'est qu'au m^me moment il venait d'etre profond6ment distrait par cette reflexion :

— Pas un Hard de dot!.., Avec quoi payerai-je mon ^lIi6Goberju?

Ea effet, k propos de son complice, il y avait ample mati^re h songer pour Roudiae. Goberju voudrait-il comprendre sous quelles Fourches Gaudines il lui avait fallu passer? Le groom, qui n'avait vu que le droit chemin conduisant k la dot, admettrait-il que «on associ^, par rintervention maleacontreuse du docteur, avait 6t6 forc6 de prendre un sentier de traverse ^ui, en somme, le m^nerait aussi k palper la dot, mais k une ^ch^ance 61oign^e? La patience de Goberju ne refu^erait-elle pas d'accepter ce d61ai? Alors, en se croyant jou^ , le groom pouvait devenir un mauvais €omp6re.

Mais une r6flexion fort juste vint temp6rer la crainte que son alli^ inspirait k Roudiae.

— Apr^s tout, se dit-il, Goberju ue peut exiger sa prime sur la dot que le lendemain du mariage... Alors, quand il saura la v6rit6, il aura beau faire le diable, je n'en serai pas moins le gendre de Peyrade.

Or, pour Roudiae, ^tre le gendre de Peyrade, c'6tait avoir droit k sa succession qui, d'apr^s les predictions du docteur, ne devait pas tarder k s'ouvrir. Pour avoir S.U se r^siguer adroitem^nt k ne pas faire tout de suite main basse sur les deux millions de la dot, il en toucherait alors quatre, cinq, sixpeut-^tre... car Peyrade 4tait si riche ! 1 1

^20 LE GOMTE OMNIBUS

Chez Roudiac, il y avait un enchainement d'id6es tr^s remarquable. Apr^ avoir pens6 ainsi k la fortune de Peyrade, il en arriva tout naturellement k se poser cette question :

— r. A propos, comment cette fortune est-elle plac^e ?

Pour lui, comme pour tout le monde, 11 6tait de notori6t6 que rex-manufacturier, quand il 6tait dans les affaires, avait gagn6 des sommes foUes. Comment avait-il plac6 tout ce gain-1^? Ce n'^tait certes pas en propri6t6s, car, aprSs son usine vendue, Peyrade n'avait pas conservfi un pouce de terrain ou un demlm^tre de tatiment dont on pilt le dire propri6taire.

Tout son avoir 6tait done en portefeuille, facilement realisable et d'une gestion des plus commodes.

— C'est pour ainsi dire son notaire qui est son intendant^ en d^duisit Roudiac.

Cent fois, il avait entendu Peyrade r6p6ter qu'il ne gard ait jamais plus de cinquante mille franos chez lai. II lui fut facile de conclure que le grand reservoir qui alimentait les besoins du richard n'6tait autre que retude de Grondier.

— Une fortune plac6e de cette sorte rend la succession prompte, nette et d^gag^e de tons les soucis qui accompagnent la vente d'immeubles , se dit encore le rSveur.

Ainsi r^fl^chissant k la fortune dup^re, Roudiac avait si bien oubli^ la fiUe que, pour la lui rappeler, 11 fallut le retour de Peyrade, qui Taborda en lui demandant :

— D6sirez-vous que je vous pr^sente k H616ne? Pareille proposition, faite par le p^re qui rev^nait

de consulter son enfant, annongait au maitre coquin qu'il avait d6j^ victoire k pen prfes gagn^e. Mais, de jnCtme que, dans rantiquil6, apr5s les hourras qui ac-

LKS FlLLES ht MILLIONNAIRE 221

claipaient le triomphateur §ur son char, qn enlendait la voix de Tesclave charg6 de ra^peler audit triompha^ teur le n6ant des pompes de ce monde, ce fut Baudraie qui envoya la note discordante au milieu de la joie du triompbateur Roudiac. -

Peyrade n'avait pas plus t6t fait sa demande que le docteur se chargeait de rSpondre pour rinterrog6.

— Comment, s*il desire qu'onla pr6sente?s'6cria-t-il ; mais il ne d6sire que cela, ce cher monsieur. Depuis dix itiinutes que vous nous avez quitt6s, il a 6t6 sibien absorb^ par Tattente de cette presentation qu'il est rest6 sourd k tout ce que je lui ai dit.

Et s'adressant k Roudiac :

— N'est-ce pas, continua gaiement le docteur, que vous n'avez pas entendu un seul mot des cinq ou six phrases que je vous ai adress6es ?.. . Eh ! eh 1 c'est un petit malheur, car Tune de ces phrases contenait un ponseil dont vous auriez profit6.

En songeant k la fortune de son futur beau-pfere, Roudiac avait bien entendu bourdonner i ses oreilles la voix de Baudraie ; mais, comme le disait ce dernier, son attention, concentric sur un autre sujet, ne lui av^it laiss6 rien comprendre des paroles du m6decin.

A la mani^re dont Baudraie venait de parler de ce conseil, donn6 par lui et qui avait pass6 inattendu de celui auquel il s'adressait, Roudiac ressentit une lig^re inqui6tude.

— Mais, dit-il, un bon conseil, docteur, ne saurait Mre trop r6p6t6.

— Ma foi I non, fit Baudraie, On dit quelquefois des choses qu'on voudrait rattraper d^s qu'elles ont d6pass6 les l^vres. Mon conseil 6tait de cette catSgorie... Et puis, k vous redire mon conseil, je ferais attendre

mademoiselleH61fene quiveutvous vdir... AUez donc^ jeune homme, allez done.

Roudiac comprit qu'il 6tait inutile d'insister et, d'un geste, il indiqua au millionnaire qu'il 6tait pr6l h le suivre.

Peyrade se retournait pour se mettre en marche quand le docteur le retint par le bras.

— Est-ce que monsieur ne peut se presenter tout seul? demanda-t-il. Oui, oui, je sais bien que c'est en dehors des usages reQus ; mais la proposition que monsieur va faire k votre fiUe sort aussi pas mal des formes accoutum6es. Le mieux est done de ne pas vous mettre en tiers dans Tentrevue et de m'aeeorder le temps que vous perdriez h 6couter vos jeunes gens, ear, peut-^tre, avez-vous oubli6 que j*ai eu rhonneur de vous annoncer que j'avais h vous parler.

La derni^re phrase avait 6t6 dite sur un ton que Baudraie jugeait sans doute assez imp6ratif pour lui 6viter un refus, ear, sans attendre I'aquiescement de Peyrade, il s'adressa k Roudiae.

— Allez, allez, lui dit-il, M. Peyrade est de moa avis qu'il vaut mieux que vous vous pr^sentiez seul.

Roudiac, du regard, consulta Peyrade, qui,inqui6tfe par le sans-g6ne du docteur, resta muet. En vertu da dicton : « Qui ne dit mot consent, » le jeune homme , se dirigea vers la porte dont il franchissait le seuil,^ quand Baudraie, en guise d'adieu, lui langa cette phrase :

— Ah I quel malheur que vous n*ayez pas entendu mon conseii.

Roudiae etlt 6t6 enchants de connaitre ce conseii^ ear il 6tait persuad6 que, faute de Tavoir entendu, il allait eommettre ou avait commis une maladresse quelconque ; mais comme il 6tait aussi certain qu'k

LES FtlXES BU JULLIONNAIRE 223

revenirJi la charge pvhs du m^decin il en serait pour ses frais de curiosity, il ne se doona pas la peine dese retourner et disparnt.

La porta s'6tait k peine refermSe sur lui, que Peyrade demandait au docteur :

— Daignerez-vous me le r6p6ter h moi ce con-

sell?

— Non, dit s^chement Baudraie, car il ne vous regarde nullement... Mais je vais vous en donner un , autre qui vous concerne au superlatif.

— Vraiment? fit le millionnaire.

— D'abord 6tablissons bien la situation... Je vous ai fait r^aliser aujourd'hui une notable 6conomie, n'estilpasvrai?

— Une feconomie? r^p^ta Peyrade sans comprendre ^ quoi faisait allusion le m^decin.

— Oui, une ^conomie de deux millions. N'esl-ce pas k moi que vous devez que Roudiac Spouse votre ' fiUe sans dot?

— Oh ! me croyez-vous homme h profiter d'une mani^re aussi ignoble du d^sint^ressement deM.de Roudiac?

II n'y avait pas h se tromper sur la sinc6rit6 de ton de Peyrade. II trahissait, chez lui, leprojet bien arr^t^ de faire, t6t ou tard et d*une faQon d6tourn6e, accepter les deux millions par celui qui les avait refuses.

— Diantre I fit le docteur, alors, au lieu d*un conseiU me voici forc6 de vous en donner deux.

— Voyons le premier.

— Le premier est de ne pas I4cher un liard k M. de Roudiac... Pas un liard, vous m'entendez bien?

— Passons au second, dit Peyrade avec un sourire qui prouvait que le premier conseil ne serait pas mis h profit.

— Le second est d'appliquer vos deux millions h Tusage que je vals vous indiquer.

Sur ce, Baudraie i^^ivita du geste le millionnaire k ^'asseoir et ajouta :

— Ecoutez-moi.

Sous la condition de revenir bientdt k Peyrade et au m^decin, nous les laisserons en t6te-k-t6te et ^nous suivrons Roudiac qui, fort intrigu6, avait mont6 lentement Tescalier de I'^tage sup^rieur oil se trou- Tail ]e logis d'H61^ne, en se r6p6tant de deux en deux inarches :

— Quel peutbien 6tre ce conseil du docteur que je n'ai pas entendu ?

A son arriv^e devant la porte de la jeune fille, il se secoua comme pour chasser le pressentiment, inspire par les derni^res paroles de Baudraie, qu'il allait se Jeter de lui-m^me en un traquenard.

— Bah I fit-il, je ne suis pas pr6cis^nient dans la peau d^un imbecile... S'il y a un danger, je saurai le deviner k temps.

Done, bien r6solu k poursuivre une entreprise au bout de laquelle il entrevoyait la fortune de Peyrade k encaisser, il frappa k la porte, qui lui fut ouverte par Nanette, la jeune servante des deux soeurs.

Apr&s un peu d'6tonnement t6moign6 k la vue de celui qu'elle attendait accompagn^, et qui se pr6sentait seul, Nanette introduisit le visiteur dans le salon

qui s^parait les deax chambres & coucher des jeunes filles.

Les quelqaes pas qu'il venait de faire k la suite de Nanette avaient donn6 le temps ^ Roudiac de se composer une physionomie de circonstance.

Timide, 6mu, un peu tremblant, ayant plut6t Fair d*uQ coupable repentant que d'un bomme qui s'imposait en vertu d'un secret surpris, il s'avauQa vers H^l&ne qui, en le voyant, s'^tait lev6e de son fauteuil.

Son dibut ^tait des plus adroits. En se faisant aussi humble, il adoucissait pour la pudeur de la jeune fille cette souffrance de se trouver en presence de quelqu'un qui connaissait, si imm6rit6 qu*il fCLt, le malbeur de sa vie.

Bien qu'elle eiit appris par son p^re les intentions de Roudiac, H6l6ne, dont le coeur dibordait d'jine reconnaissance immense pour ce d6vouement qui allait venir s'offrir & elle, avait attendu dans des angoisses inexprimables.

L'entr6e de Roudiac, en la rassurant, lui rendit un peu de son sang-froid. N'ayant pas k courber la tftte sous le poids d'une honte qui lui 6lait 6pargn6e, elle put mieux examiner celui qui s'avangait vers elle.

Vingt fois, H616ne s'^tait trouv6e en presence de Rou" diac sans voir en lui autre chose qu*un des amis intimes de son p^re. Mais, h. ce moment, la reconnaissance aidant, elle s'apergut qu'il 6tait joli gargon.

Cependant, Roudiac 6tait arriv6 pres d'elle. Alors jl mit un genou en terre et, de cette mftme poche qu'il avait si inutilement fouill63 devant Peyrade, il tira la lettre qu'il tendit i H615ne en disant d'une voix suppliante :

— Mademoiselle, pardonnez-moi d'avoir lu cette lettre.

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Puis, sans laisser & la jeuae fille le temps d'Mre troubl^e par ce d^but, il lui prit doucement la main et la porta h ses l^vres, en ajoutant d*un ton qui, k present, fr^missait de passion :

— Non, b6nie soit cette lettre qui m'a permi» de vous prouver un amour que j'^touffais, parce que votre ccBur appartenait k un autr« que je croyais digne d'uu pareil bonheur.

C'6tait de bonne guerce. Roudiac culbutait Grondier de son pi^destal pour prendre sa place*

A quoi bon raconter en detail cette entrevue, dans laquelle I'adresse rus6eet le talent de com^dien deRou* diac surentfacilement ^mouvoir la naive confiance du coeur reconnaissant de la jeune fille? Rien ne pouvait faire deviner k H61^ne quel miserable se cachait sous cette apparence de d6vouement d6sint6ress6.

Seulement il arriva que Roudiac, k vouloirtropbiea sauter, suivant Texpression vulgaire, d6passa le but, et, par d^sir de prouver, commit une imprudence que, tout d'abord, il n'apergut pas et dont il ne devait comprendre les suites d6sastreuses que beaucoup plustard.

Yoici quelle fut cette faute :

Quand il s'6tait pr6sent6 chez Peyrade, sa lettre en poche, Roudiac avait son tb&me tout fait ; ses scenes 6taient arr^t6es, ses ei5ets 6tudi6s, en un mot, il n'a* vait plus qu'k r6citer son r61e. Par malheur, le docteur Baudraie 6tait venu d6ranger ses cartes si bien pr6par6es en Tacculant dans cette impasse oil il lui avait fallu, k moins d'une d^route complete, jouer la se^ne de T^me g6n6reuse qui repoussait les deux millions de la dot.

' A partir de cette anicroche grave, qui bouleversait de fond en comble le plan qu'il s*6tait trac6, Roudiaa

Avait 4t6, pour ainsi dire, . forc6 d'improviser. Cette improvisation avail done tout naturellement pris pour sujet celui qii'on lui avait impos6, c'esi-i-dire le sa- * crifiee de la dot.

Or, k part la crainte des reclamations futures de Goberju, craintes dont, nous Tavons vu, sa conscienoe Tavait promptement d^barrass^, Roudiae avait fini, en y r6fl6chissant un pen, par se dire que cette tuile sur la t6le, don,t il s'6tait d'abord effray6, n'^tait pas aussi lourde qu*elle paraissait T^tre. Peyrade, , n'^tantpas homme h le prendre au mot, devait trouver un biais adroit pour lui glisser i la sourdine ces mil*lijons qu'il avait tant Fair de repousser. De m^me que le pfere, Roudiac jugea la fiUe incapable de vouloir prober de sa pr^tendue grandeur d'ime. Done, bien certain que, pour ainsi dire, on violerait son disint^ressement, le finaud pensa qu'il y avait tout profit k le fair€t valoir et, dans son entrevueavec H^l^ne, il commit la faute de trop appuyer sur son d^dain des deux millions.

G'dtait une faute, nous le radisons, et une faute des plas^ graves, car H^l&ne, prise d'admiration pour lui,' eut peur, en insistant, de blesser I'esquise d^licatesse d'un caractfere aussi ginireux, et sa crainte d'abuser de tels sentiments nobles ne se porta pas du c6te de Targent.

A tant de grandeur d'4me de la part de celui qui venait la sauver, elle voulut r6pondre en faisant, de son c6t6, un immense sacrifice.

Pour faire comprendre^ ce sacrifice k notre lecteur, il est n^cessaire que nous ddtaillions une sc^nede cette entrevue que nous voulions icourter.

— Oui, ma douce H616ne, dans le contrat de manage, je reconnaitrai notre enfant, disait doucement Roudiac k la jeune fille rougissante.

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Loin de se douter combien 6tait vrai le « notre » sui* lequel Roudiac avait appuy6 6n le pronoiKjant, H616ne prfita au mot le sens purenient fictif qui r^sultait de la belle conduite dont le coquin se donnait les gants, ety en baissant les yeux, elle demanda timidement :

— Daignez m'accorder une gr^ce.?

— Parlez, H61fene.

— VeuilJez oublier cet enfant.

— Que dites-vousi !! Auriez-vous la cruaut6 de me priver de ses caresses? lAcha Roudiac d*une voix qui jouait r^motion p6nible.

— Non, fit vivement H615ne, non, ne le supposez pas, jnais...

— Mais ? r6p6ta Roudiac en la voyant b6siter.

— Mais ma conscience me defend d'abuser d'un g6- ^ n6reux 61an de cioeur dont...

' Et elle s*arr6ta encore,

— Dont je pourrais me repentir, voulez-vous dire? acheva le jeune homme,

— Ma reconnaissance sera doublSe si, apr^s le manage, vous daignez revenir sur cette proposition... Alors je serai d^livr^e de cette crainte d'avoir trop detnand^ d*une seule fois k votre d6vouement.

Au fond, Roudiac 6tait ravi de ce scrupule de la jeune fiUe, mais il crut habile de protester.

— Oh ! fit-il d'un ton de doux reproche, me croyezvous capable de revenir sur ce quej*aurai fait pour vous conquerir? C'est vous rendre mal justice, H61^ne. Votre amour ne me payera-t-il pas au centuple de ce que vous appelez mon d6vouement ? Non, si court que puisse 6tre le d61ai que vous demandez, je ne veux pas me priver de Taffection de votre enfant... D6s le premier jour, mon devoir sera de penser k son avenir.

LES FILLGS DU MILLIOMNAIRG 229

— Mon p6re, si riche, a d6ji assurf cet avenir. Ge renseignement alia au cceur du coquin.

' — Ah! se dit-il, le gamin adu pain sur la planche. Je m*en SGuviendrai en un jour de disette.

Ensuite, tout haut :

-T- Mais, reprit-il en feignant d 'Msiter, comme s'il tremblait de froisser le cceur d*H^l^ne, mais il lui faut un nom...

La jeune fiUe fut sur le point de r^pondre h. cette observation; mais la r^ponse qu*elle allait faire s'arr^ta ^ur ses Ifevres, et, aprfes un court moment d'embarras, elle y substitua ces mots :

— II aura le v6tre, si, trois mois apr^s notre union, votre noble coeur ne croit pas encore avoir assez fait pour moi.

Roudiac avail vu Th^sitatiou d'H^l^ne.

— Elle avait une autre r^ponse \ la bouche... D'oG vient qu'elle n'a pas os6 la prononcer? se demandat-il.

Revenant \ son r51e :

-r J'ai peur, dit-il.

•— Peur de quoi ?

— Qu*3i accepter trop facilement led61ai de trois mois que vous r^clamez, je vous laisse douter ^e Tamour sans bornes que je vous ai vou6. Pourquoi me refuser ce moyen que j'avais encore de vous le prouver ?

L'air et la chanson, tout y 6tait si bien dans la voix €t la figure contrist^es de Roudiac que la jeune fiUe, £mue jusqu'au fond de T^me, lui tendit ses deux mains en disant :

— Comment pourrai-je jamais vous payer de tant de bont6, monsieur de Roudiac ?

— En oubliant le pass6, et...

Nous ne savons comment il s*y prit; mais Roudiac

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trouva moyen de rougir jusqu'aux oreilles apr^s avoir prononc6 cet « et » sur lequel il s'6tait arr6t6 comma si sa tii|iiditj6 remp^chait de contiauer.

— Et ? fit H^l5ne attendant la fin de la phrase.

— En m'aimant un peu.

La reconnaissance avait probablement fait ^clore Tamour au coeur d'H^I^ue, car, si elle ne parla pas, ses yeuz, fix^s sur Roudiac, r6pondirent si bien pour elle que le chevalier d*industrie s*enhardit k demander :

— Voulez-vous, H61&ne, m*accorder le baiser d€s fiangailles ?

La jeune fille, sans h^siter, avan^a sa t^te charmante et tendit le front aux l^vres de Roudiac qui s'j pos^rent fr6missantes.

Mais ce fr6missement 6tait pure com^die, car le chenapan, des moins troubles par cette caresse qu'on lui laissait prendre, 6tait en train de se dire en prolongeant un peu son baiser ;

— Ouf I FafTaire est dans le sac I

Et il quilta H615ne pour aller retrouver Peyrade avec lequel il voulait fixer le jour du mariage.

En descendant Tescalier, il fitait ivre de joie et s'applaudissait d'avoir si bien conduit sa barque.

— En somme, se disait-il, le docteur maudit, tout en croyant me nuire, m'a rendu service. C'est prfeis6tnent cette suppression de la dot qui a amen^lar6assite complete... elle m'a pos6 sur un pi^destal du hautduquel je me suis fait encenser par le p5re et adorer par la fille... Eh ! eh ! ils finiront par me la donner qaand m6me, cette dot !... ils sontgens h. me la glisser dans la poche quand j'aurai la t6te tourn6e... Oui, oui, d6cidement, j'ai bien fait d*avoir Tair de me boucher le nest devant leurs millions.

LES FILLES OU HILtlONNAIRE 231

Disons, tout de suite, que sur oe dernier point, il avait grand tort de se r6jouir, car s*il n'etU; pas afficM un si grand d6dain pour les 6cus, H^l^ne n'aurait pas eu cette peur qui, pour ne pas abuser, en une seule fois, de la grande &me de son sauveur, lui avait fait demander que la reconnaissance de son enfant ftt recul^e k trois mois... ajournement qui n'eM pas amen^ les ^v^nements qui devaient, plus tard, m6tatnorphoser la joie de Roudiac en un d6sappointement de premier choix.

En arrivant au fumoir oh il venait rejoindre Peyrade, il n*y trouva qu'un domestique occupd k mettre un pen d'ordre dans la chambre.

— Ou est votre maitre? demanda-t-il..

-*- Sorti avec le docteur Baudraie.

— Tiens! c'est vrai. Jeles avais laissfis ensemble, se rappela Roudiac.

— . Apr^s 6tre rest^s ici, pendant une demi-heure, k causer, et m6me k causer un pen fort, car on entendait le bruit de leurs voix d'en bas... ces messieurs sont sortis de compagnie...

— ^ Les meilleurs amis du monde, j'imagine ? avanga Roudiac qui avait dress6 Toreille k ces mots.

— Heu I heu I fit le domestique, je n'en jurerais pas... M. Peyrade itait bien rouge... que dis-je? rouge... il 6tait plut6t violet... et les yeux lui sortaient de la t§te. G'6tait k croire qu'il allait mordre le docteur qui, lui, 6tait souriant et r6p6tait : « Pas d' Amotions violentes I mon cher. Songez-y bien, vous n'avei plus qu'une vingtaine de jours... Raison de plus pour les bien employer... Ainsi done venez avec moi sans regimber... Pas d'6motions violentes, je vous le repute. » Voilk ce que disait le docteur en faisant traverser la cour k M. Peyrade auquel il donnait le bras.

232 Le COUTE OMNIBUS

Je ne sais pas od le m^decin conduisait hotr^ patron ; mais un chat, d6j& £chaud6, n*aurait pas mslrch^ de plus maiivaise gr&ce ^ u'ne douche d*eau froide.

Roudiac avait curieusement 6cout6 tous ces details. Maintenant qu*il allait entrer dans la famille, il s'intiressait k celui qui devait 6tre son beau-p^re. Get in^* t6r6t se traduisit done par cette reflexion qu'il fit sitdt que le domestique eti c6mpl6t6 ses renseignements :

— Pourvu que ce satani docteur, avee son pari stupide, ne fasse pas crever Peyrade avant men manage accompli !

A d^faut du millionnaire absent, Roudiac se r^sigaa It retourner chez lui, oh il se savait attendu par son associ6 Goberju.

Depuis le depart de Roudiac, Timpatience avait rudement travailli le groom. Aussi comprendra-tron avec quel accent febrile, h la rentrie de son compare, il lan^a cette question laconique :

— Eh bien?

— J'6pouse ! r6pondit Roudiac, non moins href. Pour le groom, ce mot disait tout. II signifiait que

les deux millions ^taient enfin conquis ! ! !

II se livra dans la chambre k une danse foUe, mM6e de cris rauques que lui arrachait la joie qui T^touffait, puis en venant se poser devant Roudiac :

— Quand toucherez-vous le magot? demanda-t-il. Roudiac trouva complfetement inutile de lui ap-

prendre quelle modification avait subie le plan combing par eux, et il se contenta de r^pondre :

— Suivant Tusage, j'irai, le lendemain du mariage, retirer la dot des mains du notaire auquel Peyrade aura confi6 les millions en signant le contrat.

— Alors le lendemain du mariage, vous m'alignerez mes quatre cent mille francs?

LBS f1LLE& DU MILLIONMAIRB' ^33

— Gomme tu le dis.

Si carr6ment qu*eM r6pondu son .associ6, quelque chose devait avoir un peu soaleY6 la m^fiance du groom. II y eut un accent de menace dans le ton avec lequel il ajouta :

— Vous savez, ce jour-li, pas de tricherie entre nous, je vous pr6viens.

— Sois done tranquille, gros defiant ! fit Roudiac avec^le sourire et Taplomb de ThonnMe homme qui compte tenir ses engagements.

Mais, en lui-m6me, il se disait :

— Une fois mari6, je me moquerai bien de tes criailleries, double brute !

XY

Ainsi que Tavait racont^ un domestique , il etait vrai que la conversation entre Baudraie et Peyrade avait monte de ton apr^s le depart de Roudiac quand il avait quitt6 le fumoir pour se rendre qhez H61^ne.

Avec sa haute taille, sa maigreur, ses jambes en perches, ses bras en ichalas, son regard aigu et moqueur, sa voix s^che et mordante, son aplomb monstre et, sUrtout, son s^rieux de clown anglais, Baudraie, sorte d'araign6e ph^nom^nale, exergait sur le millionnaire une fascination qui, peu k peu, s'^tait tourn^e en terreur. Mais cette fois, Peyrade avait secou6, ou pour mieux dire, tent^ de secouer la torpeur qui le paralysait toujours en presence de son

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ennemi, et il avait voulu se r6volter centre r6traiige volont6 que ce dernier pr6tendait lui imposer.

Nous reviendrons done h cet entretien, que le soi» de suivre Roudiac nous avait fait seulement ^baucher et qui, s*il nous en souvient, avait commenc6 par cette entr6e en mati^re de Baudraie :

— Je vous ai fait r6aliser, avait-il dit, une 6conomie 4e deux millions, puisque c'est gr^ce k moi queLRoudiac Spouse voire filte sans dot. En consequence, je veux vous indiquer Tusage que vous aurez k faire de ces deux millions.

Ensuite le docteur, apr^s avoir invito Peyrade k s'asseoir, avait r6clam6 son attention. Gertes, le millionnaire, tout en pr^parant ses oreilles, 6tait loin de s'attendre k ce qu'allait lui dire Baudraie qui, avec son flegme moqueur; d6buta ainsi :

— Parmi les Amotions violentes que, dans I'int^r^t de votre sant6, je vous ai sagement recommand6 d'6viter, je crois que la plus nuisible pour vous serait celle que vous 6prouveriez en vous voyant assis sur le banc des accuses de la Gour d*assises... £!tes-vous de mon avis, cher monsieur !

— La Gour d' assises? r^p^ta Peyrade en bl^missant^

— Sans doute. En v6rit6, j*ai Fair de vous ^tonner. Avez-vous done oubli6 que vous 6tes digne 4 tous^ 6gards d'aller faire un tour au bagne?AbIje comprends qu'on aime la campagne, moi; mais je n'accepte pas qu'on se donne ce plaisir de la mani^re dont vous Tavez entendu, eertaine nuit deTaadeinier, au village de Saint-Mand6.

Sur ce coup de massue qui abasourdissait son homme, Baudraie se renversa dans son fauteuil, allongea ses jambes et, le nez et les yeux tournSs vers ler plafond, il reprit :

lES FILLEI^ DU HILUONNAIRE 235

— Comme j'ai sappos^ que vous deviez peu vou s soucier d'aller au bagne... car le genre de vos erploits amoureux vous donne des droits h cette residence... il m'est venu une bien belle id6e k votre sujet.

— Laquelle? souffla Peyrade ahuri.

— D'abord donnez-moi quelques renseignements. Yous avez, je crois, la cinquantaine bien pass^e.

— Oui, cinquante-trois ans.

— Et vous 6tes veuf ?

— Depuis quinze ann6es.

— Eh I eh I comme vous avez diX vous en donner pendant ces quinze ans de veuvage \,',. Mais on se lasse de tout, et maintenant, j'en suis certain, vous devez bien souvent vous rappeler ce qu^avait de doux le calme de la paix du manage... Aussi je ne saurais vous faire un crime de penser h vous remarier.

— Hein I moi ! me remarier I licha Peyrade sur le ton de la plus profonde surprise.

Malgr6 cette interruption, qui ne ratifiait pas son dire, Baudraie n'en continua pas moins.

— Vous avez, pardieu I bien raison de vouloir vous remarier. Si fort cavalcadeur que vous ayez 6t6, Vkge est venu, pour vous, de descendre de selle... Voili vos deux filles k peu pr5s marines, et vous allez bient6t vous trouver seul... Done, je le r6p6te, j'applaudis des deux mains k votre projet de convoler en secondes noces.

De menagante qu'elle s'itait montr^e au d6but, la conversation de Baudraie avait pris une tournure si rassurante que Peyrade, remis de son trouble, r^pliqua en souriant :

— Ah I Qk, vous plaisantez, docteur?

-^ Je plaisante si peu que je vous ai d6ji choisi une Spouse... Blonde, jolie, gracieuse, dix-huit ans.

— Oh ! oh ! fit ironiquement 16 raanufacturier.

— Que signifie votre oh ! oh ?... Trouvez-yous done que la marine soit irop belle ?

— Non ; je Irouve seulement que vous n'Mes pas logique.

— En quoi ?

— En ce que vous voulez me marier, moi qui, d'aprfes votre prediction, n'ai plus que vingt jours h vivre.

— Erreurl honor6 monsieur, je suis logique en diable, au contraire, puisque mon intention est de faire de la jeune personne en question une charmante veuve qui n'aura pas eu longtemps h attendre.

Cela avait 6t6 dit par Baudraie d*un ton si mordant, que le frisson en vint h Peyrade.

— Oui, continua le docteur, ce sera pour ma protegee une affaire de patience... debien courte patience,. • de quelques jours. Moyennant ce l^ger ennui, elle aura ainsi assure un nom et une fortune kson fils.

— Ah ! elle a un fils, votre... demoiselle ?

La petite pointe de moquerie qui pergait dans cette phrase de Peyrade fut vite rivee par Baudraie, qui riposta aussit6t :

— Ne parlez done pas de corde dans la maison d'un pendu, mon cher.

Cette allusion k Hei^ne k peine dite, le docteur se frappa le front en s'6criant :

— Ah I j'oubliais de-vous avertir que ma protegee, votre future veuve, apporte une dot de deux millions.

En voyant Peyrade le regarder d'un air etonne, il continua :

— Je lis dans vos yeux que vous 6tes en train de trouver encore que je ne suis pas logique. Puisque, vous diles-vous, cette personne est riche de deux*

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millions de dot, elle n'a pas be'soin de demander k un autre d*assurer ravenir de son fils,.. HeinI n'est-ce pas cela que vous vous dites?... Au fond, vous avez raison, mais cela ne m'emp6che pas d'etre logique... Gette apparence de contradiction tient h ce que j'ai omis de vous faire part d'un detail... D6sirez-vous le connaitre?

Peyrade inclina la t6te.

— C'est que les deux millions de dot seront recon-^ nus par vous k ma prol6g6e en F^pousant... Hein I je vous rends \h. un fameux service en vous indiquant Femploi de cette somme dont, j'en suis certain, vous ne saviez que faire, puisquc Roudiac 6pouse votre fille H^l^ne pour ses beaux yeux.

Si bonne que soit une plaisanterie, elle n'a pas toujours la chance de plaire k tout le monde. Gelle de Baudraie eut le malheur de n'^tre pas du godt de Peyrade ; il ouvrait la bouche pour protester, quand il en fut emp6ch6 par le docteur qui, de nouveau, se frappa le front en s'icriant :

— Oti done ai-je la m6moire aujourd'hui? Voilk que j*oubliais encore un autre detail.

Apr5s une belle petite risette k son auditeur, il ajoiita tout tranquillement :

. — En ra^me temps que vous reconnaitrez une dot k. ma prot6g6e, vous reconnaitrez aussi son enfant... C'est dit, n'est-ce pas? Je compte sur cette complaisance de votre part.

La colore, cette fois, itouffa la crainte de Peyrade qui, en haussant les ^paules, gronda d*une voix furieuse :

— Vous Mes fou I

— Fou? r6p6la Baudraie, en quoi?... Est-ce que je vous demande des choses de Tautre monde?... Tons

238 LE COKTE OMNIBUS

les jours ne voit-on pas quelqu'iin reconnattre pour sien un enfant de celle qu'il Spouse... N'est-ce pas cela que Roudiac compte faire pour voire fiUe H^I^ne ?

Aunom de son enfant, la rage traasporta Peyrade. 11 s'avanQa, le poing lev6, vers son ennemi, en criant :

— Tais-toi ! miserable I tais-toi I

Sans s'6mouvoir de sa f ureur, Baudraie lui saisit au vol le poignet sur lequel il referma son 6norme main, et, de la voix dont on gourmande un gamin volontaire :

— Eh bien ! eh bien ! fit-il, on oublie done que les Amotions violentes nous sont d^fendues ?

Puis, en serrant le poignet de son prisonnier :

— Puisque je tiens voire main, conttnua-i-il gaie^ i ment, permeiiez-moi de vous la demander pour ma ■ prot6g6e, mademoiselle L^oniine Storere.

Ce nom 6teignii subiiemeni la colore de Peyrade qui, tout frissonnant, balbuiia :

— G'esi mademoiselle L^oniine Sior^re que vous voulez que j'^pouse ?

— Qui, c*esi pour elle et son fils que j'exige la reparation de voire crime, dit lentement Baudraie, doni la voix n'avait plus son intonation railleuse. .

Depuis que la justice celeste avait chMi6 sa faute en lui infligeant, dans la personne d'H^l^ne^ une sorte de peine du talion, le malheur, nous Tavons dit, avait rendu Peyrade meilleur. Au souvenir de sa viciime et en apprenani qu'elle lui avait donn6 un Ills, son visage parut s'attendrir.

— Pleure done, animal I se disait le docteur en observant ceite Amotion.

Mais, tout h. coup, une pens6e, qui traversa Tesprit du coupable, amena sur ses traits, en place de I'attendrissement, Texpression d'une surprise inqui^te. Le

LES FILLE6 JMJ MILUOJSNAIBE 2^

regard qu'il fixa sur le m^decin contenait dne question que celui-ci comprit aussit6t.

— Oui, dit-il, vous vous demandez pourquoi votre doal>le crime ne n^cessite qu'une seule reparation.

Un mouvement de t6te de Peyrade indiqua que le docteur6tail tomb6 juste.

— Eemerciez le ciel, repritBaudraie, de ce que votre seconde Tictime a 6t6 prise en piti6 par un pauvre mourant qui, avant de quitter cette terre, a voulu que ses derni^res heures fussent marqu6es par une bonne action.

Au trouble qui faisait trembler la voix du docteur, 11 fut facile k Peyrade de deviner quel 6tait celui dont parlaitle m^decin.

— M. Ae Maucieux va-t-il done mourir ? dit-iL

— Demain, ce soir peut-§tre, j'aurai perdu Tami que ma science est impuissante k faire vivre phis longtemps.

€hez Baudraie T^motion 6tait passag^re, ou du moins elle n^6tait que de courte apparence. Comme s'il edit 6t6 honteux d*avoir fait preuve de sensibilite devantle millionnaire, il retrouva imm6diatement son visage oarquois et sa parole railleuse.

— Aliens, en route I dit-il brusquement aprds avoir consults sa montre.

— Oil voulez -vous me conduire? demanda Peyrade auquel le ton" imp6ratif du m6decin venait d'inspirer unevelljfiit^ de r6volte.

— Je vous ai choisi pour 6tre un des t6moins, exig^s par la loi, du mariage in extremis de M. de Maucieux avec mademoiselle AngMe Storfere... Par la m6me occasion vous ferez votre demande en mariage h sa soBur, mademoiselle L^ontine.

Devant TimmobilitS de Peyrade, lout pr6t k refuser,

240 ' LE GOMTE OMNIBUS

Baudraie, feignant de croire h de Th^sitation, ajouta :

— Oh I n'ayez pas peur que votre demande soit repouss6e ; j'ai averti L6ontine qu'elle n'aurait pas longtemps h attendre son veuvage... que c'^tait aussi Ikpresque un autre manage in extremis,

Sur ce, Baudraie, ayant Fair d'etre persuad6 que ses derniferes paroles avaienteule don d'inspirer Tempressement h son homme, marcha vers la porte en r6p6tant :

— Ea route ! en route !

Subjugu6 par cette peur que lui inspirait le m6decin, Peyrade 6louffa Tesprit de r6volte qui bourdonnait en lui et suivit Baudraie avee une bonne gr^ce telle que le domestique, qui Tavait vu partir, la comparaitji celle d'un chat, d6jk6chaud6, qu'om conduirait h une douche d*eau froide.

En chemin, le docteur, sans doute pour faire trouver le trajet moins long h son patient, ne manqua pas d'accompagner la marche de quelques-unes de ces phrases qui, tout en allumant la rage au cceur du millionnaire, avaient le don d'assouplir sa resistance.

— Oui, disait-il, remerciez le ciel d*avoir inspire h Maucieux sa betie action, qui ne laisse plus qu'une seule de vos victimes h 6pouser, car, sans cela, comme il vous eti 6t6 impossible de r6parer votre crime envers les deux sosurs h la fois, j*aurais 6t6 r^duit, pour ne pas faire de jalouse, h la triste n6cessit6 de d^poser au parquet une plainte qui vous eti conduit tout droit au bagne.

Peyrade 6coutait cela, sombre, muet et le sourcil fronc6, mais, en somme, il suivait le docteut*, qui n'exigeait pas autre chose des coups d'6perons qu'ii administrait k la terreur de son patient.

Puis, eri guise de consolation, il ajoutait : •— Aprfes tout, admettons qu'une premiere 6preuve ne vous ait pas, jadis, donn6 grand goillt pour le tnariage; dites-vous done que cettenouvelle union ne sera pour vous qu'une affaire de quelques jours, qu'un irhs court ennui, dont Tapoplexie vous d61ivrera bient6t. Pour faire bonne mesure, il disait encore :

— En publiant vos bans k bref d61ai, voire mariage pourra se c616brer le meme jour que celui de votre fille H6l6ne... Hein ! Ce sera original, n'est-ce pas ?... Gela fera causer les invit(js ; mais ne vaut-ilpas mieux qu'ils s'6gayent sur votre fantaisie de prendre, k voire llge, une Spouse de dix-huit ans que d'etre \k, si HSl^e se mariait seule, les uns k se demander pourquoi vous n'assistez pas k son mariage, et les autres k r6pondre que la justice, apr^s vous avoir mis en prison pour un ignoble crime, se prepare k vous exp6dier aux galores ?

Sur ce, le docteur s*arr6tait net en sa marche pour demander au millionnaire :

— ' Mai8, vous savez, je ne vous force pas la main, moi ; si vous pr6f6rez les galores au mariage, il est encore temps de le dire. J'ai justement dans ma poche la plainte, r6dig6e depuis quinze jours, qui vous mfenera. au bagne, et il n'y a pas plus loin pour moi k aller chez Maucieux qu'^ me rondre au Palais de Justice... Done, parlez...

Comme on le comprend, Peyrade n'ouvrait pas la bouche pour 6noncer son choix, et le docteur continuait :

— AUons I qui ne dit mot consent ; je vois que vous optez pour le mariage.

lis arrivferent ainsi k rh6tel ae Maucieux. Le mou-^ rant ^tait ador6 de ses domestiques qui, trisles et

ir 14

242 LE COMTIi: OMNIBOS

silencieux, se tenaieat en has dans le vestibule, Tair inquiet, les yeux tourn6s vers Fentrfe de la maison, semblant guetter rarriv6e de quelqu'un, impatiemment attendu, mais retardataire.

Baudraie, du premier coup d'oeil, devina le motif de celte attitude des domestiques, et il crut en Mre la cause.

— Nous voilk, dit-il; n'ayez done plus d'inqui^tude, mes amis... Est-ce que notre pauvre malade a r6clam6 plusieurs fois ma presence ?

— Monsieur vous a demand^, il est vrai, docteur, mais ce n'est pas vous qui, dans ce moment, dtes le plus vivement attendu, r6pondit un des valets.

— Qui done alors ? le notaire ?

— Non, monsieur Grondier est arriv6 au premier appel. II est Ik-haut et il en a fini avec monsieur, qui lui a dict6 son testament.

— Alors, c'est done le maire ou I'adjoint qui doit faire le marfage in extf^emis?

— Non encore. M. I'adjoint est arriv6 depuis dix minutes, et il s'impatiente comme tout le monde.

— Mais enfin, qui done est en retard?

— Un nomm6 R6my.

— Qu'est-ce que ce R6my ? demanda le docteur ^tonn6 de ce nom d'un personnage dont il ne comprenait pas Futility en cette occurrence.

— G'est un des gardens de bureau de la mairie.

— Qu'est-il besoin de cet homme? Enquoi sa pr6sence retarde-t-elle le mariage puisque, m'avez-yous dit, M. Tadjoint est arriv6?

— Ah! voilk. II parait qu'en venant ici, M. Tadjoint, un bel homme qui a Tair d'aimer k faire ses beaux bras, n'a pas voulu s'embarrasser du registre des actes de T^tat civil qu'il lui fallait apporter pour y

LE9 FILLES OU MILLIO»NAIRE 243

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inserireles iroms des mari^s en presence dest6moins.

— La loi le veut ainsi... Eh bien ?

— Alors, il estps^rti seul, en:avant,lesbrasballants, apr^ avoir donn^ Tordre au gargon de bureau R6m3r de venir le rejoindre ici en lui apportant le registre.

— Et cet homme n*est pas arriv6? Mais, alors, peut- ^tre n'a-t-il pas compris Tordre ; il faut que I'un de vous aille le pr6venir k la mairie. .

— Jean y a 6t6, et on lui a r6pondu que R6my 6tait d6j& parti. Baptiste, au bout de dix minutes d'attente, a couru, h son tour, k la mairie, et comme le gargon de bureau n'avait pas reparu, nous en sommes k croire que ce R6my,- auquel notre adresse aura sans doute 6t6 mal donn^e, se promfene avec son registre dans lout Tarrondissement, en s'informant de porte en porte.

Le domestique, heiireux de s'attaquer k plus haut que lui, compl6ta ses renseignements par cette p6roraison :

— Voili ce que c'est que d'avoir pour adjoint un bel homme qui aime k faire ses beaux bras... Dire qu'^ cause de lui, notre bon mattre va peut-6tre tr6passer a?ant d'avoir 6t6 mari6 1

^- Tranquillise-toi, mon gargon, M. de Maucieux ne sera pas mort avant dix ou douze heures, dit Baudraie qui, connaissant r6tat de son malade, avait la triste certitude du temps que son ami avait encore k vivre.

-*-Mais, puisque le registre n'arrive pas, I'adjoint ne peutril done pas faire tout le griflfonnage utile sur une feuille de papier? avauQa le domestique.

— La loi le d6fend formellement, mon gargon, r6pondit le docteur.

Et d'un geste de t6te, il fit signe de le suivre k

^44 LE GOMTB OMNIBUS

Peyrade qui, sans mot dire, avail 6cout6 •tout le dia~ logue.

En arrivant k T^tage sup6rieur, Baudraie rencontra dans la premiere pi^ce Tadjoint et ie notaire Grondier, celui-ci se pr6parant k partir, celui-lk s'impatientant aprfes le retard du garQon de bureau. ' Le docteur alia tout droit k Grondier.

— Eh bien ? lui demanda-t-il h voix basse.

— G'est fait et bien en rfegle, r^pondit le notaire.

— Le tesl^ament donne toute la fortune k madaaie de Maiicieuz ?

— Non, non, fit Grondier; pr6cisons mieux, men cher docteur, car en fait d'actes notaries, il faut Hre pQsitif. M. de Maucieux ne pouvait tester en faveur de sa femme, puisqu'il n'est pas encore mari6. Le testament est done fait en faveur et au nom de mademoiselle Ang^le Stor^re.

— 11 aurait dd attendre que le mariage fAt fait.

— G'est aussi ce que je lui ai dit ; mais il m'a r6pondu que la mort pouvant le surprendre avant les foi*malit6s du mariage termin6es, il voulait qn'k d6faut de son nom, qu'il n'aurait pas eu le temps de lui 16guer, mademoiselle Stor^re pM au moins jouir de sa fortune.

— Le testament porte-t-il reconnaissance de' I'enfant?

— Nullement. Gette reconnaissance aura lieu par une declaration, ins6r6e, suivant la loi, en marge du registre des actes de I'^tat civil, k Tendroit oil sera inscrit le mariage in extremis.

— Tout est done pour le mieux? dit Baudraie, rassur6 par ces ren§eignements.

— Qui, en admettant que M. de Maucieux ne soit

pas mort 'Jivant Tapriv^e de ce gargon de bureau que nous atteiidons.

— De Maucieux a encore dix ou douze heures h vivre, r6p6taBaudraie,.et, d'ici-12i, ce R6my sera enfin venu.

Sur ce, le docteur, pour aller consulter Tadjoint, quitta Grondier, qui, de son c6t£, s'avanQa vers Peyrade, qu'^ son grand ^tonnement il avail vu arriver avec Baudraie.

— Quel hasard vous am^ne done ici en un aussi triste moment? demanda le notaire.

— Je suis un des t£moins du mariage qui va avoir lieu, r^pondit le millionnaire.

Sans doute que M. de Maucieux, pour expliquer ses dispositions testamentaires en faveur de mademoiselle Stor^re, avait fait quelque confidence sur le pass6 de la 16gatrice k son notaire, car Grondier, h la r£ponse de Peyrade, ouvrit de grands yeux et, malgr6 lui, d'un ton de surprise 6norme, l^cha ces deux mots :

— Vous I t£moin 1

Puis, pour r6parer son imprudence, il rompit aussi- %6i sur ce sujet et d6tourna la conversation en deman* dant :

— Avez-vous r6fl6chi sur la demande de la main de mademoiselle Blanche, votre fiUe, quej'aieu Thonneur de vous adresser?

Au lieu de comprendre tout ce qu' avait de blessant pour sa fille ainfie d'accorder la cadette ^Thomme qui, connaissant son secret, lui avait inflig6 un refiis humiliant, Peyrade ne pensa tout d'abord qu*^ deux choses : la premiere, que sa fille Blanche aimait Grondier; la seconde, que le notaiue h changer de future, n' avait pas cess6 d'fttre un richissime parti; il tendit done la main au jeune homme en disant :

246 LE GOllTE OMRiBUS

— Blanche est h vous.

Au m^me instant se fit entendre la voix de Tadjointf qui s'^criait :

— Ah! enftn ! vous voil^ done, R6my.

Ges mots s'adressaient k un petit homme, d'une trentaine d'ann^es, h la mine sournoise et rus^e qui^ un gros registre sous le bras, Tenait de faire son entree dans le salon.

On etlt volontiers donn6 le bon Dieu k ce R6roy, taitt 6tait humble sa conienance et sincere son embarras quand, pour excuser son retard, 11 r^pondit k Tinierpellation s^v^re de Tadjoint :

— Monsieur m'avait bien dit rue Neuve-des-Mathurins. Je ne sals pas pourquoi je me suis imaging rue de la Ferme-des-Mathurins. J'ai 6t6 de maison en maison, et sans un commissionnaireque j'aiinterrog^^ je ne serais pas encore ici.

L'adjoint 6tait un c^libataire, assez bel homme et d'huitleut* fort galante. Gomme ses amours logeaient dans la m^me rue, k quelques num^ros de la demeurede Maucieux, il avait voulu faire d'une pierre deux coups en allant d'abord, avant de se rendre oti Tappe- > lait son devoir, demander k d6jeuner k cette adjoint^ de la main gauche. II lui avait sembl^, nonsans raison du reste, beaucoup plus coquet de faire son entr66 chez sa belle avec une botte de roses k la main qu'avea un ifenorme registre sous le bras. En consequence , il etait parti pour Paphos apr^s avoir recommand6 ^son garQon de bureau de lui apporier, k Theure dite, le volumineux in-folio.

Or, le registre des actes de Titat civil n*est pas chose^ qui puisse se cottfier aussi facilement k quiconque^ Sauf le cas de manage in extremis et, alors, rofficier municipal doit s'en charger comme d'une rieUque, il

^bwfci ■ ■ 1 — \ M I I ^

ne quitte pas la mairie oil une surveillance vigilante ne le laisse pas h la merci du premier regard carieux ou d'nne main profane, car un mot ratur6, un pr^nom chang^, une mention ajout^e en marge, une page enlev6e peuvent avoir de bien graves consequences.

Done Tadjoint, qui se sentait dans son tort d'avoir confi6 k autrui un fardeau que, seul, il devait porter, se contenta de Texcuse que lui donnait R^my et ravala sans hesitation la semonce k laquelle avait droit son employe retardataire.

— Maintenant, dit-il k Baudraie, nous pouvons entrer dans la chambre du malade.

— La marine nous y a prec6d6s ; nous la trouverons au chevet du mourant, annonga le docteur.

— Bien... Quels sontles timoins? demanda TdfUcier municipal qui, suivant les exigences de ses fonctions, etait en train de s'entourer le ventre de sa ceintu're tricolore.

Baudraie montra Peyrade, et ramena son doigt sur liifi-m^me, en r6pondant :

— Monsieur Peyrade et moi.

L'ad joint secoua la t6te.

— J'accepte monsieur, dit-il en saluant le millionnaire; mais vous, docteur, vous ne pouvez ^tre temoin.

— Parce que?

— La loi, pour pr^venir la captation ou une intimidation quelconque qui pourrait avoir pes^ sur la volonte du mourant, refuse comme t^moin celui qui a donn6 ses soins h la derni^re maladie.

Baudraie s*ex6cuta sans hesitation et, montrant GEondier :

— Alors, monsieur me remplacera, dit-il.

— Monsieur n'est-il pas le notaire du mourant?

248 LB eOKTE OMNIBUS

— Oui... il vient m^nae de recevoir son testament.

— J'en suis d6sol£, mais, de par la loi, je suis encore oblig6 de refuser monsieur, prononga I'adjoint

Le second t^moin manquait done. Il fallait en trouver un et sans retard. Le docteur chercha, au plus press6, dans sa m^moire, h qui s'adresser.

— Je ne vois que Dubreuil, se dit-il.

Et il s*£loigna apr^s avoir annonc^ qu'une minute lui suflirait pour amener le t^moin qui faisait faute.

Grondier, Peyrade et Tadjoint prirent patience en causant de la pluie et du beau temps. Tons trois av^ent oubli^ R6my, le gargon de bureau qui, debout et immobile dans son coin, se tenait aux ordres de son chef qui avait oubli6 de le cong6dier.

Si Goberju eti 6t6 Ik, ou bien, k sa place, si Roudiac, h qui le groom en avait parl6, se fAt troUv6 present, le nom et la personne de R6my eussent fait faire k Tun ou k I'autre cette reflexion :

— Ah ! \oilk done le R6my dont s'est enlichie depuis pen Agla6 Durondeau, I'ex-sous-maitresse devenue sage-femmel

Mais pour Grondier et Peyrade, le gargon de bureau 6tait un personnage compl^tement ineonnu, et, en ce moment, de mSme que Fadjoint, ils avaient oubli6 sa presence.

De son coin, R6my pouvait done les observer k Taise, et il ne s'en privait pas. Quand le docteur, en pr6sentant Peyrade, Tavait nomm6 k Tadjoint, R6my avait dress6 Toreille, et son regard s'^tait curieusement attach^ sur le millionnaire.

— Peyrade... Peyrade, s'6tait-il dit, Agla6 nVt-elle pas eu une cliente de ce nom-lk? Ah I oui, je me souviens, une demoiselle dont le papa tripotait des millions.Est-cequec'estcelui-ci le p^re aux 6cus?... BhI

LES FILLES DU MltLlONNAIRE 249

eh ! il y a encore bien de Targent h gagner de ce c6t6li poxir Agla6, si elle veut attendre un peu.

Baudraie-n* avail pas mis d'exag^ration k ne r6clamer qu'une seule minute de la patience de Tadjoint, car il reparut aussit6t ramenant avec lui un homme d'une trentaine d'ann6es qu'il pr6senta k Tofflcier en disant :

— Gomme la loi, qui nous r6cuse, M. Grondier et moi, a oubli6 de pr6ciser comment un t6moin doit 6tre chaussfi, je vous prie d*excuser les pantoufles de M. Dubreuil quej'ai arrach6 desa boutique, sans lui laisser le temps de mettre une autre chaussure.

En effet, ce Dubreuil dtait un marchand de tableaux dont la boutique, situ^c devant la demeure du mourant, ayait jadis bien souvent regu la visite de Maucieux, grand et g6n6reux amateur de tableaux.

L' adjoint, ses deux t^moins 6tant sous sa main, eut une bonne id6e.

— Pour ne pas fatiguer M. de Maucieux par de trop longues formalit^s, dit-il au docteur, je vais, avant d'eHtrer, r6diger d'avance Facte et inscrire les noms des t6moins... Ges messieurs n'auront qu'^ entrer au dernier moment pour assister k la signature des conjoints et donner laleur... De cette fagon, il y aura moins de mouvement autour du lit du moribond.

En consequence, il se mit k 6crire Facte sous Toeil du docteur qui en suivait chaque mot.

— LA! fit-il en posant la plume, voiliqui est fini. — Pardon, monsieur Tadjoint, est-ce que vous

n'oubliez pas quelque chose? demanda Baudraie.

— Quoi done?

— Ne vous ai-je pas priyenu que ce mariage am^nerait la legitimation d'un enfant?

— Oui, mais cela est Tobjet d'une mention parti-

250 IE GbMTE OMNIBUS

culifere, port6e en marge de Facte, que je ne puis inscrire que surla d6claration du motirant..* Les forma lit^s sont les formalit^s. D'abord, M. de Maucieux signe SOD acte de manage, puis,, une fois mari6,. ii declare que Tenfant, qui a pr6c6d6 ce maria^e, est bien de lui... C'est alors que je fais mention en marge de cette declaration, sous laquelle il pose une se^ conde signature.,. C'est b6te comme tout, ce que je vous dis \k ; mais, que voulez-vous? c'est la loi, et je ne saurais d6roger.

— Si je tons fais cette observation, c'est que voyant votre d6sir d'6viter une fatigue au mourant^ je pense que cette mention peut fort bien s'6crire k Favance.

— Bien, admettons-lel... mais votre ami mourrait avant d'avoir fait ladite declaration, ce serait alors one rature k faire subir au registre... ce que je vetix 6viter.

— Oh ! fit Baudraie, mon ami ne toucbe pas d6jk ^ son dernier moment, il a encore quelques heures h vivre.

— D6sol6 de vous refuser^ d6clara I'adjoint d*un ton qui coupait court k Tinsistance du docteur, mais la loi Texige ainsi, et je vous le r^p^te, les formalit^s sont les^ formalites.

Sur ces derniers mots, il prit son registre, puis il se tourna vers les t6moins.

— Messieurs, dit-il, veuillez attendre que je vienne vous chercher.

Ce disant il apergut alors R6my, toujours de planton dans le coin oil il avait 6t6 oubli6.

— Retournez h. la mairie, commanda le sup6rieur k son employe. ■

R6my salua humblement, etsortit grave et muet»

LES FILLES DU itlLLIONNAIRE ' 231

Mais, dehors, sa face devint joyeuse, et il murmura :

— Oui, Peyrade, c'est le nom de cette cliente dont I'enfant a i\k le premier que Tadroite Agla6 a fait adopter par son ex-amant, ce noble ruin6 au jeu, qui «'appelle le comte de BJfeves. * ,

Apr^s cette reflexion, R^my se frotta gaiement les mains en gaillard conteaide lui-m^me, et ajouta :

— Avant de venir ici, j'ai bien fait de porter ^ Agla^ oie registre des actes de T^tat civil ; nous y avons puis6 de bons et utiles renseignements.

Aussit6t son gargon de bureau cong4di6, Tadjoint ^ait entr6 dans la chambre de Maucieux, laissant au salon Baudraie, Grondier, Peyrade et le marchand de tableaux Dubreuil.

Pendant une minute les quatre bommes entendirent le bourdonnement monotone de la voix de Tadjoint qui faisait lecture aux. conjoints de la teneur de Facte ^crit d'avance.

— Ab ! les voili qui signent, pensa Baudraie durant le silence qui suivit cette lecture,

A ce moment Tadjoint ouvrit laporte.

— -Messieurs les t6moins, veuillez venir donnervotre signature, dit-il.

Pendant que Dubreuil et Peyrade, auxquels il avait e4d£ le pas entralent dans la chambre, il vint ^ la rencontre de Baudraie.

— Vous voyez bien que nous avons tout le temps de r6diger la mention... M.de Maucieux a encore, comme vous le dislez, quelques heures ci vivre, et il ne nous faut que cinq minutes... Je vous quitte... A tout^ rheure !

L' adjoint touchait 2i la porte et allait rentrer quand un cri de d^sespoir se fit entendre, et, tout aussit6t, Peyrade apparut blftme^ «ffray6, tromblant. Sans que

Baudraie pftt le relenir, il traversa le salon et prit la fuite.

— Qu'est-il arriv6 ? se demanda le docleur en s'^langant vers la ehambre.

Prfes du lit 6tait agenouill6e Angele Stor^re, la touts nouvelle niadame de Maucieux. Elle sanglotait en coa* vrant de baisers la main de Maucieux qui venait d'expirer.

— Comment la mort a-t-elle pu venir si promptement? demanda le docteur au tfimoin Dubreuil.

— Moi, j'avais d&jk sign6, quand le malade, k la vue de Taulre t6moin qui apposait sa signature, s'est brusquement redress6 et, en montrant la porte, il §'est6cri6: « Sorsd'ici, mis6rable I » llfaut crofreque r^motion et Teffort avaient 6puis6 ses derni^res forces, car il est retomb6 mort.

Baudraie se prit les cheveux h poigne mains et, le d&espoir au coeur, il murmura :

— La faute en est h moi qui n*avais pas pens6 k rhorreur que devait inspirer k Maucieux celui qui avait d6shonor6 la fille, apr^s avoir, pour ainsi dire, assassin6 le p^re... C'est la vue du bourreau d'AngWe qui a tu6 mon ami.

— En somme, mademoiselle Stor^re a eu le temps de devenir madame de Maucieux, car ce second t6moii> avait d&]k sign6 avant d*6tre chass6, murmura la voix de Tadjoint k Toreille du m6decin.

Ces mots rappel^rent Baudraie k la situation. II se pencha vivement sur le registre, oh ses yeux cherchSrent vainement, k la marge, cette mention qui devait 16gitimer Tenfant d'Ang^le.

L'adjoint comprit sa pens6e.

— Quant k Tenfant, souffla-t-il, le temps nous a manqu6; ilrestera b^tard comme devant.

LGS FILLFiS DU HILUONNAIRE < 2S3

Puis en forme de consolation :

s -r- Apr^s tout, reprit-il, la marine a le nom et la - fortune du mort... C'est d6ji un joli lot.

. Ensuite en souriant:

— HeinI fit-il, quand je Tous disais-que les formali- .t6s sont les f ormaIit6s .

Douze jours apr^s la mort de Maucieux, c'6tait fMe dans la demeure de Peyrade, oil tout s'apprfetait pour la calibration du double mariage des filles du richard avecRoudiac et Grondier.

Inutile de dire que Eoudiac ne s'^tait pas dementi un seul instant dans son r6le d' ((&me d'^lite », et que cette conduite avait inspire pour lui, k H^l^ne, une sorte d'adoration quise demandait s'il lui serait jamais possible d'acquitter une pareille dette de reconnaissance.

La veille, on avait lulescontrats en famille, Roudiac grave et^mu au possible, avait inergiquement maintenu sa volont6 d*6pouser H61^ne sans la plus petite dot. Mais, tout en faisant cette declaration, son oeili qui guettait k la fois lep^re et la fille, avait surpris entre eux un sourire tout k fait rassurant, qui avait 6t6 pour beaucoup dans la fermet^ tenace que le flibustier avait mise k affirmer sa decision. Pour lui, ce sourire du p^re et de la fille signifiait clairement que, le mariage accompli, ils trouveraient bien le

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