‹ Le comte OmnibusChapitre 16 sur 20 · LE PROLOGUE · texte numérisé non relu

LE PROLOGUE

LBS FILINGS BIT MILUOlflfAIRE 271

; Bit maintenanfapr^s cettelongae excursion dans le

\ pass6, qui nous 6tait n6cessaire pour le denouement

«de tiotre histbire, si le lecteur vetit, avec nous^ revenir

stir ses pas, nobs ailons le ramener \ cd moment dti,

' bien des ann6es aprfes la mort de Peyrade^ uh jetine

I homme, i>app6 d*un Coup de couteau, que des marai-

\ chers avaieni trouv6 mourant dans un taillis du bois de

Vinceiines, avait 6t6 transports pat eux^ la maison de

sant6 que difigeait \ Nogent-sur-Marne le doct^ur

Baudfaie.

\ Puisqu6 tious voici revenus k notre point de depart, rrappelons le^ personnages que nous ayions alors mis en settle. Ge sera, pour une grande partied'entreeux, [noils 06cuper des enfants dont, toilt & Theure^ les p^res • attimaient notre r6ciL

f Car, \ Theure pr6sente, le chevalier d'industrie Roudiac 6st mort en Idi^sant un Ills de son taariage ayec ;H6l6n6 Peyrdde. En bon chien qui chasse de race, ce fils, coquin peut-Mre un pen moins adroit que sou p^re, n'en est pas moins un Snergique et audacieux mauvais dr6}e que nous nous r6sertons de montrer rbient6t i roBilvre*

Quant an notAire, Tancien beau Grondier, TSpoux deBI&nche Peyrade, devenu' veuf apr^s quelques anuses de mariage, il est mort k son tour en laissant anssi un flls, ce stupide et ridicule Thoophile qui, on

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doit s'en souvenir, 6tant detneurS longtemps aveugle apr6s un accident d'enfance, a recouvr^ la vue par les soins du docteur Baudraie, dans la maison de sant6 duquel il 6tait venu se Taire op6rer.

Apr^s en avoir fini avec les demoiselles Peyrade, parlons des filles St6r^re.

Ang^le, la veuve de Maucieux, que le mariage in extremis avait plac6e & la t^te d'une fortune colossale, nous Tavons vue, dans un de nos premiers chapitres, mourir ^ la suite d'une longue maladie qui, en lui paralysant tons les membres, Tavaitmisesous lad^pen-, dance de sa domesticity, en t6te de laquelle flgurait rintendant Goberju.

Comment le fieff6 vaurien s*6tait-il gliss^ dans ce ^oste de confiance ? Nous le dirons avant peu. Toujours est-il que Tintendant, que nous avons vu ob6issant aux ordres de Fusurier R6my, avait si bien s6questr6 sa mattresse que Tex-employ^ de minist^re Dubreuil, le fiU^ul de madame de Maucieux, n'avait pu p6n6trer dans la jnaison qu'apr^s la mort de sa marraine.

Reste k dire ce qu*6tait devenue L^ontine Stor^re, que le docteur Baudraie avait si vainement tent6 de faire 6pouser par Peyrade. Un an apr^s la mort du millionnaire, une maladie lui ayant enlev6 son enfant elle £tait entree en religion, malgr6tous les efforts de sa sodur, madame de Maucieux, et du docteur Baudraie.

Pour rinstant, nous nous occuperons d'un autre di nos acteurs, un des plus remnants et plus actifs. Nous voulons parler de Tusurier R6my.

La cbronique disait tout bas que cet homme, ItTas* pect sordide et crasseux, 6tait fort riche. L*avenir vi rifiera peut-6tre ce dire qui a toutes les apparent d*6tre vrai, h. en juger par les sommes fort impo]

LES FILLBS DU HILLIONNAIBE , 273

taates que^ dans le commeiiceipent de cette histoire, nous Tavons vu pr6ter h Dubreuil sur ce que be dernier, qui ne se savait ni sou ni maille, appelait sa bonne 6toile.

Apr^s avoir bien longtemps accoupl^ sa vie h celle d'Agla6 Durondeau, Tanden garQon de bureau de la mairie s'^tait s^par6 de la sage-femme h Tipoque ah la police, 6veilKe par les manoduyres suspectes d*Agla6, lui avait interditTexercice de saprofession.Ghaeun des associ^s avait alors tir6 de son c6t6.

n parait pourtant qu'il ^tait dans la destin6e de R6my d' avoir toujours, d'une mani^re ou d'une autre, una femme dans son existence. A Theure oil nous le ram^nons en sc^ne, nous avons vu qu'il ob6it aux orr dres de'la superbe creature qu'on nomme la belle Andr^e, cette femme sur laquelle la m^disance a fini par renoncer k mordre, car, apr^s avoir voulu en faire una fille perdue, il lui a 6t£ impossible de prouver qu'un seuldes nombreuxamants qu*onpr^tait^Andr^e ett v6ritablement obtenu ses favours.

Peut-6tre enfin y avait-il quelque chose da vrai dans la rumeur scandaleuse qui, sans oser pourtant Tafftrmer, pr6tendait que la belle Andr6e 6tait du dernier mieux avec llaoul Roudiac, ce beau gas de vingt ans, 3i Failure sombre, que nous avons vu, au d6but de notre bistoire, avec Dubreuil et Pinel, dans un cabinet d'un restaurant du boulevard, prendre sa part d'un souper dont tons les propos ^talent ^cout^s, de Fautre c6t6 de la cloison, par la belle Andr^e, qui se trouvait dans le cabinet voisin avec Jacotot, le m6decin suppl6ant de la maison de sant6 du docteur Baudraie, qu'il devait bient6t quitter.

Etait-ce la jalousie d'une maitresse qui avait conduit Andr^e k venir 6pier Raoul de Roudiac ? Nous ne

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saurions rien pr^ciser iice ^ujet. Nous nous conlQulerons de faire remarquer seulemeat que le motif qui mettaii ainsi Andr6e aux ^coutes devait 6tre d'une haute importance, puisque, pour acheter sans doute le silence de Jacotot sur oe fait, elle I'avait adress4 h R6my rusurier, qui, sur le simple Bom de la jolie fllle, avait avanc^ cent mille francs h op midecin-chimiste. H4toias-nous ^ussid'ajouter que, toqt m l^chant sas 6cu5, Tusurier, toujours prompt h profiter des occasions, avait jug6 utile d'englob^r le cbiipiste dans ses projets et s'6tait arrange poqr que le pr^t -filt fait au nom de Tex-employ^ Pubreuil, ^uquel Jacotot avait sign6 un simple reQu.

Cp regu, qui, suivant R6my, itait de Tor pq barre, se souvieqt-on qije Tusi^rier, quand Pubreuil avait voulu le lui faire escompter, Tavait racbet^ pour uqe sooime insignjQ^nte ? Gncpre, avant de donner ie^ fonds, il avait pris la pr6oaution dp faire 6crirei Dubreuil ce petit billet dont pons rappelous la teneur :

« MoQ cher R6my,

« Encore un, mais dernier sacrifice en ma favear, ei je sais saav6 de cette d^bine qui m'etrangle. Voulez-vons, en mon nom, compter cent mille francs k mon ami Jacotot, qui vous en donnera regu? C'est un cbimiste des plus ):)a):)iles, dont ia science me mettra bientot a m6me de payer toutes mes dettes et de jouir enfin d'tme fortune que j'attends depuis longtemps. »

Dc^breuil, un peu trop tard, avait compris le dc^nger de sa lettre quand, aprfes avoir tout cont6 k son ami I'avocat Paul Pinel, il avait entendu ce derpiier lui dire d'un ton effray6 :

— II faut arracher au plus vite ta lettre h R6my. En justice, Tusurier, ton 6crit k la main, pourrait, Jacotot et toi, vous faire accuser d'avpir pr6par6 et e^^ficute un empoisonnement quelconque.

LES FllXeS DD MILLIONNAIRE 975

£t 0001(1)6 les deux jeunes gens savaient R^my bomme k ne faire riQn sans but, ils avaieut d6cid6, par tous les nDoyens, de retirer cette lettre des maiQs de Fusurier.

Rests mainteAant & parler du comte Omnibus ou^ pour lui donner son nom, 4u comt^ deRli^ves.

De chute en chute, le joueqF avait fini par rouler (Jans la boue* Apr^s avoir trafiqu6 de son nom, par raptremise d^ I4 Durondeau qui lui faisait adopter, moyepnant finances, tons les enfants au^iquels I'eur p5re ou leur m^re, en voulant rester ificonnu, d^sirait; acheter un nom et uq titre, le coaUe 6tait arriy^, de m^tief en metier, ii ^tre garde- malftfle dao« la maison de santi du docteur Baudraie,

Avait -il attendu patiemment, pour sortir de sa fange, que le temps, qui faisait grandir les enfants adopt6s, Itii en fournit les moyens? Ou hien 6tait-ce que Tid^a de r^n^onter sur Teau lui 6tait arriv(§e sqbitement k la vue du jeune bomme, bless^ d'un coup de CQuteau, qu'on avait appQrt6 ^ la maison de sapt6 du docteur et dont il avait kXk ^tabli le garde-pialade ? Nous ne nous donnerons pas la peine d'6claicir ce point qui nous importe pen. Nous constaterons squlement que le comte Omnibus, quand il quitta la maison Baudraie, avait son plan tout fait, et que ce plan, pour s'ex6cuter, avait besoin du concours d'un m6decin, car nous Tavons vu aller tout droit chez Jacotot qu'il avait devin6 6tre le gargon ambitieux, hardi et cupide qu'il lui fallait,

On sait que le comte Omnibus ne s'6tait pas tromp6

dans son choix, car Jacotot n'avait nulle^nent fait la

sourde oreille \ la proposition de « risquer sa peay »

pour conqu6rir des millions.

L'aecord 6tant fait entre le chimiste et le vieillard,

-r •^- .;^vr*

276 ' LE GOHTE OMNIBUS

ce dernier, on s'en souvienti avail empnintfe une petite somme h. Jacototpour 6changec ses haiilons contre des vfetements propres, nicessaires 4 son entr6e en campagne, puis il avail gagni la porte en disant : ^

— Je ne vous demande qu'une heure pour revenir ici tout transform^... J'apporterai, en m^me temps^ les papiers et actes qui nous sont utiles.

Nous croyons oiseux de parler de Timpatience qui divora Tancien m^decin adjoint de la maison de sant6 de Baudraie. Sans rien lui pr6ciser encore, le comte Omnibus en avait assez dit pour allumer la cupidit6 du jeune homme. Son futur associ6 n'itait pas parll depuis plus d*un quart d'heure qu'il s*lrritait d6jii de la longueur de son absence.

— Enfin, c'estlui ! s'6cria-t-il enentendant retentir la sonnette de la porte d'entr^e.

Et il courut ouvrir.

A la vue de la personne qui se pr6sentait, la surprise fit reculer le chimiste de deux pas.

Au lieu du vieillard attendu, c'6tait la belle Andrea qui se trouvait devantlui.

Avant que Jacotot fM remis de son trouble, elle 6tait entr6e et elle avait vivement referm6 1a porte derri^re elle.

Gette precaution prise, et aprfes qu*elle se fut assur6e d'un coup d'ceil rapide etcirculaire que Jacotot etait seul en son logis, la belle Andr^e, en femme press6e dialler droit au but, d6buta d'une voix brfeve et claire :

— Avant-hier, monsieur Jacotot, on a amen6 h la maison Baudraie un jeune homme bless6, trouv6 mourant dans le bois de Vincennes. Ce bless6 a repris connaissance pendant Tabsence du docteur en chef,

LES FILtES DU MILLIONNAIRE 277

alors que vous, le m6decin suppliant, vous vous trouviez au chevet du nouveau pensionnaire. Plein de conr fiance en vous, ce jeune homme vous a pri6 de vous rendre le soir mdme, h telle heure, en tel cabinet d'un restaurant d6sign6 oil il devait 6tre attendu par une personne h laquelle vous aviez mission d'apprendre en quel f^cheux 6tat itait celui qui vous envoyait...

— Et c'est vous que j*ai trouv^e dans le cabinet en question, interrompit Jacotot, d'abord un peu interloqu6 par le d6but de la jolie femme.

— Alors, poursuivit Andr^e, il a £t6 convenu entre nous que le lendemain, encor^pendant votre interim ^ la maison de sant6, je viendrais enleverle bless6.

— Ge qui a ii6 fait, au grand disappointement du docteur Baudraie, fort 6tonn6, h son retour, de trouver d61og6 ce myst^rieux pensionnaire qui avait excit6 sa curiosity.

-^ Pour ces deux services rendus, vous reconnaissez que je vous ai faitdonner par un tiers une somme de cent mille francs ? appuya Andr6e.

— Donn£ n'est pas le vrai mot, dit Jacotot en secouantla t^te. Maitre R6my, le tiers en question, ne m'a demand^, il est vrai, qu'un simple reQU qui ne m'oblige k aucun remboursement. Mais k Dubreuil, rami au nom duquel il 6tait cens6 me remettre cette somme,. il a fait signer une si singuli^re lettre qu'elle peut fort bien, tous deux, nous envoyer au bagne ou k r^cbafaud comme empoisohneurs. Savez-vous cela?

»— J*ignore pourquoi il a exig6 une telle lettre de ' M. Dubreuil, dit Andr6e dont Toeil limpide et doux ne se troubla pas devant le regard m^fiant du chimiste qui se demandait si elle 6tait complice du pi^ge que rusurier avait tendu k Dubreuil.

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— ViaimeDt! fit Jacotot, enl^ regardant tou jours i^ dans les yeuz, vous ne sayez pas I'usage que R6my se

ptoposaitde faire de cette leUre? Je puis tous Tapprendre, moi, car cet homme n'a pas tard6 h en tirer profit.. « Dubreuil avait une marraine fort ricbe, madame de Maucieux, qui av^it lougtepaps prodigu6 ses bienfaits h son fllleul, dont, je dois le reoouna|tre> !& paresse et la vie dissip6e ne lui prouvaient pas \^ re^ connaissance. Cette dame disps^nit tout ^ coup 6t si compl^tem^Qt que Dubreuil^ qui avuit cpuscience de son inconduite, fut persuade qu'ella se cacbait de lui poqr n'eivoir plus ^ lui donner cet argent qu'il aoutirait 4^ sa tendresse et qu'il employait si QiaL La main g^n6reus6 qui le soutenait s'6tant retir6a de lui, Du? breuil, qui p'avait ni6(pe pliis pour vivre sa place au minist^re, ser^it mort d^ faim si, h cette 6poque, ce q^'U app^lait <f sa bonne 6toile » pe lui eti Cait vencontrer R6my qui, au grand 6tonnement de DutiriemU qui Uj^ $e connaissait aucune garantie, se pait k lui prater de^ soipqiesfoUes... il ^stv^aiquesurles billets souscrits la somme pr6t6e triplait ou qu^druplait son cbiCfre, mais ce detail fraportait peq ^ Pubreuil qui, sans sou ni maille, savait qu'k Tbeure du rembourseipent, il serait aussi incapable de rendre cent sous que cent mille 6cus.

De Tair k la fois curieux et 6tonn6 d'une persomie qui se demande h quoi tend up c^useur trop prolixe, Andr6e avait patiemment 6cout6 le chimiste. Voulant le ramener h up sujet qu'il seipblait avoir oqbli6. elle finit par iuterropipre en disant :

— Mais je ue comprends pas en quoi tout cela rend la lettre si dangereuse.

— M'y voici, continua Jacotot: Ce m^tin, 6tait-ce un pi6ge ? 6tait-ce par un basard fatal pour naoi, je

tES FILLES DU JtlLLlONNAIRE 279

ftis pr6venu qu uiie dame, cjue la paralysie laissait h la merci de ceux qui Tentouraient, §talt si bien s6questr6e par ses gens qu'on ne laissait arriver juscfii'Sl elle ni parent, ni m^diiciti, ni notaire ou pr6tre... Je coorus chez cette dame et, contre mon attente, 6h me laissa parvenir jusqu'k la malade, tnais apr^s qtl'un intehdant, nomm6 Gobetju, eut fail constater paf des t^meins mon insistance k Toir sa maitresse qUi, pr6-^ teHdait-il, lui avaitdonn^ la consigne de cong^dier les viaiteurs. Gelid formality aceotnplie, on me laissa enlrer seul... seul, notez celte circotislance... dans la chambre de la paralylique. La Veille, m'avail-on dit, la pauvre dame remuait encore la main ei pouvait ^crire. Maintenant les yeux seiils vivaient en elle. Je vis bien que ces yetix me t^moignaient une ToIont6, un dfsir supreme; mais faute de pouvoir deviner ce qu'elle demandait, jerenoiiQai Jitenter inutiletnenl de la comprendre fet je parlis aprfed avoir annonc6 que je reTiendrais et ordonn6 une pommade k frictions qui, je Tesp^rais, devail rendre k la malade Tusage de sa main droite... ce qui Itjl permetttail d'6crire. En arrivant ici, j'y IrouTai Dubreuil qui m'y attendait en compagnie d'un de ses amis, jeutie avocat du nom de Pinel, qu'il avail 616 consuller^.. trop lard 1... sur la valeur de la leltre que R6my lul avail fail 6crire. Eclair6 par son ami sur le danger que renfermait ce papier, il arrival! pour me demander de lui resliluei' les cent mille francs afin de les reporter k R6my et de lui relirer la leltre.

Sans- t6moigner la tnoindre impatience, Andr6e avail 6coul6 le r6cil du chimiste. Aux derniers mots eliei crut comprendre que Jacotot) sur les instances de Dubreuil) avail rendu Targenl.

— De sorte, demanda-l-elle, que voos vous 6tes

dessaisi de la somme dont j'avais pay6 yos sendees? — • Oh ! non, non, fit Jacotot en souriant, ce qui est bon h recevoir est bon k garder... Etpuis, s*il faut tout dire, je ae pris pas au sirieux rimportance que Tavocat Pinel attachait h la lettre... Done, k Ik demande de Dubreuil, je r^pondis que je n'avais plusles cent mille francs. A cette d6claration, grand dSsespoir du malheureux qui, au milieu de ses j6r£miades, je ne sais plus comment, ma foil en vint k parler de sa marraine disparue et k pa'apprendre, ce que j'avais toujours ignor6, qu'elle se nommait madame deMaucieux. Vous comprenez ce qui s'en suivit. Cinq minutes apr^s, j'^tais en fiacre avec Dubreuil et je reprenais le chemin de la demeure de madame de Maucieux.

— Eh bien? fit Andr6e, en voyant le chimiste s'ar* rftter,

-^ Eh bien, ceux qui s^qaestraient la paralytique s'6taient effray^s de ma yisite qui, sans doute, troublait leurs intentions coupables , et , pendant ma courte absence, ils avaient empoisonn^ leur victime.

— Alors M. Dubreuil n'a embrass6 qu'une morte? demanda Andr^e dont le beau visage attestait une Amotion sincere.

— Non, car avant de laisser le filleul descendre de voiture, j^avais d'abord voulu prfeparer la marraine k cette entrevue, et je m'6tais seul pr6sent6 k I'hdtel. A ma vue, les domestiques reculferent d'horreur, et TintendantGoberju... uncoquin, j'enjurerais I... le visage inond6 de larmes, apr^s m'avoir annonc^ d'une yoix brisie la mort de sa bonne maitresse, me regarda avec une sorte de fureur, en s'6criant :«Ah! q4, que lui avez-vous done fait prendre, pendant que naus avons eu rimprudence de vous laisser seul avec elle, vous qui avez voulu la voir malgr6 notre resistance? Quel-

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qu*un vous avait done pay6 pour cela?...» VoilJtceque le dr61e eut Hmpudence, de me lancer \ la face ! Vous comprenezy n'est-ce pas, quelle port^e avaient ces paroles?

— Non, dit franchement Andrie.

— Eh bien, moi, j'ai compris si vite et si complete* ihent qu'un frisson de peur m'a secou6 et, tout aussit6t, j'ai pensi ^ la lettre dict^e par R6[ny ^ Dubreuil, lettre si habilement congue, que moi, qui avals insists pour voir madame de Maucieux et qui 6tais rest6 seul avec elle, je puis, gr&ce k la lettre et ^ mes faits et gestes chez la morte, 6tre convaincu d*avoir regu cent mille francs de Dubreuil pour lui empoisonner une jnarraine qui lui faisait trop attendre son heritage.

A mesure que Jacotot avait d^duit la terrible consequence que les ^v^nements avaient donn^e ^la lettre, les traits d'Andr^e avaient expcim^ une surprise douloureuse. Rien qu'i voir son Amotion, le chimiste ne pouvait pas garder un instant le soupQon qu*elle fClt la complice de R6my.

/ — Elle est innocente de tout, pensa Jacotot en observant la belle femme qui, la t^te pench^e, s'itait mise \ r^fl^cbir.

Andr^e releva enfin les yeux.

' — Monsieur Jacotot, dit-elle d'une voix grave, si je m*engageais \. faire rentrer dans vos mains cette lettre qui vous etfraye et vous emp^che de jouir tranquillement de la somme que, sur mon ordre, vous a compt^e R6my, mepromettriez-vous, ivotre tour, de me rendre le nouveau service que j'ai i r6clamer de vous?

— Je m'y engage... m^me avant que vous m'ayez restitu^ la prose maudite de Dubreuil, dit Jacotot, plein de confiance en la promesse de la belle fiUe.

i— Pttis-je alors vous expliqaer quel seryice J'dt* tends de vous? detnanda timidemetit Andbde^

— Oui, parlez.

— Eh bien, k quiconque vous detpandera par qui le jeune homme bless6 a 6t6 enlev4 de la maisoii du docteur Baudraie, me promettez-vous de r6pbadre que vous I'ignorez ?

— Je vous le jurb ! s'icria le chimiste.

Puis, se reprenant :

— Mais, fit-il, vous oubliez qu'uu autre 6tait Ik quand le depart a eu lieu«

— Qui done ?

— Le garde-malade.

— Ah! oui, un vieillard que je me souviens vous avoir entendu appeler du singulier nom de p^re Omnibus.

— Pr6cis6ment.

— Ce bonhomme ne me connait que de vue. . . il ignore mon nom... et les renseignements qu*il pourrail donner sont trop vagues pour que je les redoute.

— Je devais vous pr^venir, voilJi tout.

-^ Merci ; mais, je le r6p6te, ce p^re Omnibus ne m'inqui^te pas.

Andr6e finissait k peine que la sonnette d'entr^e se fit entendre. ;

— Demain, vous aurez votre lettre, ajouta la belle femme en baissant son voile pour n'6tre pas vue de celui qui allait entrer et en marchant vers la porte ' que Jacotot s'empressa de lui ouvrir.

Droit j digne, frais ras6, v^tu de noir, Fair noble, sentant son grand seigneur d*une lieue, se tenait sur le carr6 un beau et grand vieillard. Avec une grdce parfaite, il s'inclina respectueuseraent au passage d'Andr^e, qui s'61oigna apr^s avoir rendu le salut.

lES FIUES DU MlLUONNAIRB 283

^ Quel est oe tisiteul* de si nlajestueuse allurd? se dedriaada Jacotot en oifraiil le pas k son iaconau.

D6s que le chimiste eut referm^ la porte, le inon-^ sieur se retourna :

— Hein ! comment me IroTivex-vous ? demanda-til famili^rement.

Au son de cette voix^ Jacotot fit un saut de surprise.

— Oh ! c'est le p^re Omnibus I s*6cria-t-il.

A en juger par T^bahissement du chimiste, il 6tait indubitable que la belle Andr^e, qui ne ravait vu qu'une fois, ne pouvait pas avoir r^connu, dans celui qu^elle avait salu^ sur le carri^ ce Tieillard d6guenill6 et repoussant dont elle Tenait de parler deux secondes avant son depart.

Jacotot n*6tait pas encore revenu de son 6tonnement que le comte de Bl^ves demandait d^j& :

— Que vous Toulait Andr6e?

— Vous Tavez done reconnue sous son voile ?

'— Parbleu I

, — Elle venait me prier de ne dire k personne qu'elle a fait enlever ce jeune homme bless6, son amant, de la maison de 8ant6.

— Non, fit M. de Bl^ves d'un toii si§rieux, non, Ce jeune homme n'est pas son amant. Quoi qu*on ait pu dire sur elle, Andr6e, croyez-moi, est une honn^te fille.

Le comte achevaitsa phrase quand un nouveau coup de sonnette se fit entendre.

— Est-ce elle qui revient ? dit le chimiste.

— Peut-Mre ; mais, par prudence, jevais encore me r6fugier dans le cabinet de Talcftve.

Aussit6t que le comte fut entr6 dans sa retraite dont la porte vitrie, recouverte d'un 16ger rideau, lui permettait de voir dans la chambre, Jacotot alia ouvrir.

Gelui qui se pr^sentait £tait un jeune homme de haute taille, large d'ipaules, qu'on aurait pu dire beau garQon si le regard dur de ses yeux gris n*e11t donnS h son visage une expression qui^ de primeabord, inspirait une sorte de repulsion.

G'^tait Raoul de Roudiac.

Quiconque avait connu le p6re aurait pu affirmer que Raoul itait son portrait exact, k Texception pr^s, pourtant, de la physionomie qui, pour un observateur habile, accusait une nuance entre leurs deux natures. Gelle du chevalier d'industrie d6funt avait tenusurtout du renard cauteleux, adroit et patient, tandis qu*il y avait beaucoup du tigre dans celle du fils.

— M. Jacotot ? demanda Roudiac d'un ton sec qui, du premier coup, d^plutau chimiste.

— G'est moi.

— G'est vous, monsieur, qui 6tes m^decin adjoint h la maison de sant6 de Nogent?

— G'est-i-dire que « j*6tais », car j'ai donnfe hier ma d6mission h M. Baudraie, le chef de cet ^tablissement.

— Hier? r6p6ta Raoul, alors comme c'est d'avanthier que date T^v^nement qui m'amfene, je puis fair& appel h votre complaisance.

— Parlez.

— Avant-hier... et pendant votre interim de service, h ce que m'a dit le docteur Baudraie que je viens de voir et qui a d6clar6 ne pouvoir me donner aucon renseignement.*. avant-hier, dis-je, quelqu'un est venu enlever de r6tablissement un jeune homme bless^...

— Un jeune homme bless6 ? r6p6ta Jacotot en ayant Tair d'interroger sa m6moire. Ah I oui, bless6 m^me d*un coup de couteau qui sentaitfort son assassinat... Ehbien?

LES FILLES Dtl HILUONNAIRE

— ' Je d6sirerais savoir da voas quelle est la personne qui a emmen6 le malade.

-— Ah ! voil^, par exemple, ce que je jxe puis vous apprendre, d^clara le chimiste du ton le plus naturel du monde. Le fait a pr£cis6ment eu lieu pendant que je faisais ma tourn^e dans les chambres des autres malades. Telle a 6t6 ma colore k ce sujet que j'ai im-* m6diatement chass6 de r6tal)lissement le garde-malade qui, sans m'en prdvenir, avait lalss6 s'accomplir cet ^l^vemerit.

Raoul, k cette r6ponse, plongea dans les yeux du chimiste un regard qui cherchait k s'assurer si celui-ci disait laY6rit6 et, comme Jacotot n*avait pas bronchi, il reprit :

— Alors vous ne pouvez me donner aucun renseignement ?

— Pas le moindre.

— Au moins vous sera-t-il possible de m*indiquer oi je trouverai ce garde-malade que yous avez renvoy6?

— Je ne saurais vous pr6ciser oil il loge, mais chaeun^ dans Nogent, connait le p6re Omnibus. Le premier venu vous renseignera mieux que moi.

— Monsieur, je vous remercie, articula sfechement Raoul quiy apres un salut des plus lestes, pivota sur ses talons, gagna la porte et partit sans adresser un dernier geste de politesse au chimiste qui Tavait reconduit.

Ein revenant sur ses pas, Jacotot trouva M. de Blfeves sorti de sa cachette et souriant.

— En voilJi un dont les mani^res vous coupent tout de suite Tenvie de lui 6tre utile, dit Jacotot.

-*- Et pourtant, il avait tout intir^t k 6tre poli, car il a grand d^sir de retrouver son bless6.

286 LB COMTB OMNIBUS

— Pour le ftire soigner ?

— Oh ! non, dites ^ut6t pout Tachever^.. car je suis h peu pr^s certain qu*il est pour be^ucoup dans le coup de couteau administr^ au prot^g6 de la belle Andr6e.

— Lui I ! !

— Lui-m^me. Et, attendu que ce jeune homme est uu des adversaires les plus rudes que nous aurons h combattre, il est bon, pour que vous sachiez les raisons qui le font agir, que je vous raconte son histoire.

. Ce mot iach6, le comte se reprit vivement pour dire :

— Ou plut6t rhistoire de ses p^re et mftre.

— Comment la savez vous ?

— J'y ai 6t6 m6l6 jadis, au temps de ma splendeur. Puis, par mon ancienne maitresse, la sage-femme Duroudeau qui, eiie-m^me, les tenait d*un ez'-amant du nom de Goberju, j'ai 6t^ initio k de fort curieilx details sur ce qui avait pr6c^d6 le mariage des parents de notre jeuiie Roudiac.

— Pardon, fit Jacdtot en interrompant, ce Goberju est il rhypocritd coquin que j'ai trbuvi intendant de la pauvre madatiie de Maucieux ?

— C'est le hi^me. Ah ! c'est et c'^tait un f[eff6 dr61e qui £illait bien de pair avec Roudiac, le cbenapan dont nous venous de voir le fils. A eux deux, ces vauriens ont, dans le temps, ex6cut6 la nuit, h Fontainebleau, un exploit des plus iguoblesi

— En quoi consislait-il ?

— A r^colter ce qu'un nomm6 Grondier avait voulu semer.

— Grondier ? Grondier ? r6p6ta Jacotot surpris, mais c'est le nom de cet imb6cile, aveugle, qui est,

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derqierefl^iapt, yenu se faire op^rer par Baudraie h la piaison de santi.

— Ce crttin-1^ est pr^cis^ment le fils de celui dont , je yeux parler... EcQi;tez no^intenant le r^cit de Taventure ()d Fontaiaebleau.

£t M. de Bl^ve^ eonta au cliimiste I'tiistoire de tout ee qqi avait pr^cr^dii et 9iQepi le manage de Roudjac ave0 o^ademQUelle H^l^qe Peyrade,

Jacotot avait prM4 uoe oreille atteqtive jusqa*k la fin du r6cit,

— De 8orte, demanda-t-il enfiD, que, gr&ce h cette infamie et bieu qu'il eiit 6pQus^ Hil^ne saqs dot, Rout diae est ^mH, plus tard* h enipocber la oioitii des millions de son beau-p^re Peyrade ?

-r Gh I non ; eh 1 non, s'^cria le comte Omnibus, le pauyre dibble est mort sans avoir jamais touch6 ni vu un sou de ces fameuz millions... Yoil^Ie plus cocasse, et, surtout, le plus Strange de TaiTaire.

— Ou'est-il done arriy^?

r- Ecoute^ la suite, reprit M. de Slaves. Le jour du

double mariage, les deux couples- et leurs invites allaient partir pour la mairie, quand arriva le docteur Baudraie.. * le mdpie que vous connaissez... qui pr6tendif avoir k dire h Peyrade quelque chose de si s6- .rieux, mais, en mdpie temps, de si bref, que le millionnaire, coipptant les rejoipdre presque aussit6t, lai^sa Je cortege et les deux couples le devancer h la mairie. Op Tattendit un bon quart d'heure, puis comme le m^ii^e 6tait press6 et que Roudiac poussait J

k la roue, les manages furent c616br6s. De 1^, on partit pour r^glise avec Tespoir que Peyrade s'y serait rendu ' :>

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directement... Point de P^yrade... Le millionnaire ayait toujours pris k Uche de se faire passer pour uh original qui se jouait des usages reQus. De plus, au sortir de F^glise, Roudiac etsa femme devaieni monter dans une voiture de voyage dont les chevaux piaf* f aient d£j^ devant le portail. En outre, le cur£ avait faim et son app^tit ne s'accommodait pas d*un retard. Ces t^ois raisons £b*ent done qu'on proe6da sans Peyrade, k la c^rimonie religieuse. La messe termin^e et les 6poux Roudiac partis dans leur voiture, Grondier et sa femme, avec leur amis, revinrent chez Peyrade qu'on trouva 6tendu sur le parquet, d^j^ froid, mort d'apoplexie. Etonn^ quepareille catastrophe f&t arriv^e k son beau-p^re, lorsque, pr6cis6ment, il itait avec un m^decin, quand Grondier interrogea, sur ce qui s'6tait pass^; le docteur Baudraie qull avait mand^ h la h&te, celui-ci expliqua tout. Depuis longtemps, dit-il, et il en prit h t^moin plusieurs invites... il avait averti Peyrade que son tempirar nt sanguin Fexposait k un malheur ;,fmais le d^funt s*6tait ri de son conseil et n'avait pas voulu interrompre son train de vie pour suivre un traitement pr^ventif. A cela Baudraie ajouta qu*en arrivant pour se mWer aux amis des mari^s qui allaient se rendre k la mairie, il s'6tait apergu que Peyrade 6tait sous le coup d*une congestion de cerveau et que, pour ne pas troubler la joie gen6rale ni inqui6ter les fllles du manufacturier, il avait all6gu6, pour se trouver seul avec lui, avoir une tr^s importante communication k lui faire. Alors, quand ils avaient 6t6 en t6te-3i-t6te, Baudraie lui avait avou6 Ja v6rit6 en le suppliant de se laisser saigner. Mais, bien qu'il eti 6t6 k demi convaincu par rihsistance du docteur, le manufacturier refusa de se laisser saigner le jour du mariage de ses fllles, « Me voyez*

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