III. I
vous, s'6cria-t-il, avec mon bras en 6charpe, ma figure bl^rae, oblige de jetlner devant un repas de noces I Non ! cent fois non ! je veux, aujourd'hui, rire, boire et m'en donner a mon aise. Revenez demain; je serai votre homme; vous me saign^rez aux deux bras, si vous le voulez... mais demain, rien que demain. » V Devant une pareille opiniMret6, Baudraie en demandant au del de s'6tre tromp6 de vingt-quatre heures dans sa provision d'une apoplexie, quitta Peyrade apr^s que celui-ci lui eM annonc6 qu'il allait rejoindre les mari^s.
— G'est sans doute imm6diateraent apr^s mon depart que Tapoplexie Taura terrass6, ajouta Baudraie en terminant ce r6cit fait en presence de tous les invites.
Une fois son beau-p^re enterr6 et apres avoir envoy6
' la nouvelle de la mort, poste restante, h Naples, oil
leur voyage de noc*^ devait conduire les 6poux Rou-
diac, I'autre gendre, Grondier le xOtaire, en homme
pratique qui sait que les plus mauvaises choses ont
leur bon c6t6, pensa k liquider la succession du mil-
lionnaire tr6pass6.
A cet endroit de son ricit le comte Omnibus s'ar-
. rSta pour poufPer de rire.
- — Ah ! ah ! continiia-t-il, le corbeau, sur son arbre perch6, quand il eut Uch6 son fromage, ne devait pas avoir la mine aussi piteuse que celle de Grondier en plr6sence du r^sultat donn6 par Tinventaire fait apr^s le d6cfes de Peyrade.
— II avajt d6sh6rit6 ses fiUes ? demanda Jacotot.
— Nullement.
— Alors il 6tait ruin6 ?
— Pas le moins du monde. Une enqu^te fit m6me d6couvrir que, peu de jours avant sa mort, Peyrade
290 LE GOlTTE OMNIBUS
avail r^alis^ sb^ fortune et qu'il devait avoir plus de six millions en portefeuille.
— Eh bien 7 fit Jacotot 6tonn6.
— Et bien, ces millions avaient disparu et ils dameur^rent inlrouvables.malgrd toutes les recherches.
— Etvous, savez-vous ce qu'ils aont devenus? demanda le chimiste avec hesitation craintive*
— ParbleulPuisque c'est sur ces millions^ d'abord^ que vous allez m'aider h poser la main.
Dans la orainte) sans doutCi que le mot eti pass£ sans 6veiller Tattention du chimiste, le comte Omnibus leva le doigt en r6p6tant :
— D'abord !
Soit que ce d'abord, arrivant k la suite des six miU lions 6nonc6s, etlt, par son exag^ration m^me, inspire h Jacotot le soupQon que son associ6 6tait un homme qui promettait plus de beurre que de pain ; soit que le chimiste fiit encore surpris par cette disparition de fortune qui venait de lui ^tre contiO) il ne releva pas le mot et demanda curieusement :
— Mais si vous savez ce qu*e&t devenue cette somnae 6norme, comment se fait-il que ni les filles, ni les gendres de Peyrade n'aient pu la d6couvrir?..» Houdiac n*6tait pas un gas k renpncer facilement k une telle chasse.
Au nom de Roudiac, le comte fut pris d'un nouveau rire.
— Eh I vous m'y faites penserl 6'6cxia-t-il. Pour votre gouverne, il est utile que je vous apprenne ce qu'il advint.de ce maitre fourbe, qui se trouva pris dans le propre piSge qu'il avait tendu... Apr^s un mois pass6 k aller de droite et de gauche en Italic, quand les nouveaux mari^s atteignirent Naples, ils trouv^rent, poste restante, la lettre de iGrondier, qui
LES FILLES DU MItUONNAIRE; 291
leur annoiiQait la mort de Peyrade. Mais, en mdme tetnps que cette missive, et au milieu d'une montagne de billets det;ondol6ancesqiie des amis leur envoy aieilt de loin, »'itait gliss6e une petite lettre, adress^e k H61^ne, dont la suscription 6tait d*une Venture si grotesque, que la jeune femme, sa lettre d6pli6e, alia d'a« bord tout droit h la signature de ce correspondant. auBdi peu calligraphe.
Le papier 6tait sign6 : Gobbrju.
8i mauvaises et capricieuses qu'en fussent T^criture et Torthographe, la lettre de Goberju n'en produisit pas moins son effet. Le groom y daubait sur Roudiac avec la fureur d'un complice qui se voyait vol6. En lui apprenant tons les details du pass6, il montra h H61&ne quel miserable elle avait 6pous^.
Au lieu de se d6sesp6rer h celte horrible d6couverte, la jeune femme, indign^e, se redressa courageusement devant son malheur, et, dix minutes apr^s, comme Roudiac faisait son joli coBur, elle lui mit la lettre sous le nez.
— Lisez, dit-elle.
Quand elle lui eut laiss6 le temps de bien d^guster la prose de Goberju, elle ajouta :
— Vous m'eussiez avou6 votre crime que, dans Tin* t£rdtde notre enfant, je vous eusse peut^^tre pardonn^^ Mais, devant mon p6re et moi, vous ' vous 6tes jou6 del plus nobles sentiments et, inf&me que vbus 6tiez, vous m'avez vol6 ma reconnaissance comme vous m'avies d6}k ravi Thonneur**. llichement, sans piti6 ni remords, dans Tunique but d'^tendre votre main avide sur une fortune; ». Dhs ce jour, tout est fini entre nous; notre union est rompue... je ne suis plus r^pouse de qui je m^prise.
A ce moment, notez-le, si Grondier leur avait an-
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nonc6 la mort de Peyrade, il n'avait pn encore leur faire part, faute de le eonnaitre d6j& lui-m^me, da r^suKat que devait donner I'inventaire du manu-^ facturier dont les capitaux avaient subitement disparu. Done, bien qu'il Teflt 6pous6e sans dot, H^l^ne maintenant, par rh6ritage de son p^re, repr6sentail pour Roudiac, chef de la communaut6, une fortune devant laquelle il fallait filer doux jusqu'Ji ce qu'il I'edt accapar6e. En cons6quence, aulieu de nier, il se retourna, eomme on dit, sur Tautre c6t6. Aux paroles de sa femme, le coquin prit une mine des plus repentantes. Ses sanglots 6clat^rent, les pleurs lui jaillirent des yeux et en se laissant tomber h deuxgenoux, il s'6cria d'une voix d6sesp6r6e :
— Au nom de notre enfant, H61^ne, pardonnezmoi !
Mais cet appel au cceur d'une m^re, qu'il avait cru devoir r6tablir ses affaires, tourna contre lui.
— Notre enfant ! r6p6ta H61^ne indign6e, fasse le ciel qu'il ignore toujours quel 6tre abject est son p^re ! Oui, je vous le jure, cet enfant vous restera toujours inconnu, car vos baisers lui porteraient malheur!
Devant cette attitude d'H61Sne, Roudiac jugea inutile de poursuivre ses simulacres de repentir.
— Bah ! se ditil, le temps est un grand maltre. Apr^s tout, elle est ma femme, et la mort de Peyrade la rend millionnaire. G'est moi qui administrerai sa fortune. ' • -
Get espoir, qui le consolait amplement de la perte d'une affection conjugale dont, en somme, il ne se souciait nuUement, et la h^te de palper la succession du beau-pere firent que, le lendemain, Roudiac n*opposa aucune resistance h. la decision d'H6l6ne de quitter -. Naples pour revenir ^ Paris.
A leurarriv6e, Grondier venaitde terminer Tinvent^ire. II accueillit son beau-frfere par la d6sagr6able nouvelle de Th^ritage envole. Inutile de dire que ce dernier n*accepta pas de bon coeur la surprise et qu'il remua ciel et terre pour d^couvrir ce qu'6taient devenus les millions 6vanouis. Mais il y perdit ses peines et son temps. L*h6rilage lui demeura introuvable. -
Cette ruine, qui exasp6rait Roudiac, trouva H^l^ne h peupr^s insensible. EUe 6tait d6ji trop malheureuse pour que ce surcroit d'infortune pdt la toucher beaucoup. Et pourtant, si grand que fM ce malheur, il n'avait pas atteint encore sa derni^re limite.
Pendant ce mois de la lune de miel, qui s'dtait termi/i6 par la lettre de Goberju, la jeune femme avait laiss6 parler son amour reconnaissant en faveur de T^poux qu'elle regardait comme son sauveur. Elle acquit bient6t la certitude qu'elle qillait, une seconde fois, j6tre m^re. Ce second enfant n'avait pas encore vu le jour que, d6ji, H616ne avail reports sur lui une partie de la haine qu'elle avait vou6e k raari.
Quant kce bon et excellent Roudiac, il ne d6rageait pas; car, au bout d'un mois qu'il avait appris la disparition de Thfiritage Peyrade, le chenapan avait 6t6 abasourdi par la d^couverte d'un myst^re qui, bien qu'il etlt fait, restait impenetrable pour lui....
Sans qu'il lui conndt un sou de fortune, sa femme vivait dans un bien-fttre dont il ignorait la source; qaelqu'un, cach6 dans Tombre, subvenait largement aux besoins, disons m6me au luxe d'H^l^ne, qui, peu , h peu, finit par reprendre I'existence large h laquelle Peyrade, de son vivant, Tavait accoutum6e. Roudiac, rendons-lui cette justice, ne soupQonna pas un instant la vertu de sa femme et, par cela m^me,il n*en fut que plus furibond. Si madame de Roudiac avait eu un
294 I^E COHTE OMNIBUS
amant, le man aurait fait' payer sa complaisance. Aussi, nous le r6p6tons, grande 6tait sa fureurde ne pouvoir exploiter cette ressource pour sortir de la gdne qui, au milieu du faste de son int^rieur, T^trei^ gnait sans rel&che. Gar il 6tait log6, nourri, habill6, mais d*argent, point. Chez lui, il 6tait moins bien par* tag6 que le dernier de ses domestiques qui touchait ses gages du mois. G'^tait 1^, il faut Tavouer, une position des moins drMes pour un homme qui avait compt6 manier des millions.
Deux fois, il avait vouiu s*expliquer avec sa femme et r^clamer ses droits de chef de la communaut6 qui lui donnaient h administrer les ressources p^cuniaires du menage. H61&ne, de ce ton sec qui lui £tait habituel les rares fois qu'elle lui adressait la parole, avait r6pondu:
— De qu'elle fortune parlez-vous? Mon p5re est mort ruin6 et vous m'avez 6pous6e sans dot.
Paute done de pouvoir s'en prendre h la vertu de sa femme, Roudiac, qui se rendait pleine justice, en 6tait arriv6 h cette conviction que Peyrade, averti trop tard de la valeur de son gendre, avait pris des precautions pour assurer, centre lui, Tavenir de sa fille h Taide d'un fid^i-commis confi6 k la probit6 d*un tiers.
Mais quel dtait cet inconnu ?
Toutnaturellement, legredin, mystifl6, pensa h son beau-fr^re Grondier que ses fonctions de notaire et rint6r6t qu'il devait porter k H616ne d6signaient comme le plus apte h remplir cette mission de confiance. II se mit done k espionner le tabellion, bien d6cid6 h lui faire rendre gorge au premier indice de preuve.
Mais, six liiois aprfes la mort du manufacturier, le notaire, qui avait r6p6t6 k tons venants que, pour avoir
LES FlUfiS DU MILLIONNAIBE 295
refas6 ^e toucher tout de suite la dot de sa famine, ' le d6chi de Peyrade ne lui en avait pas laiss^ un sou, le notai're vendit son 6tude de si subite fagon que le^ mauvaises langues pr6tendirent qu'il s'6tait ruin6 dans de secretes et d^sastreuses speculations. Quelle que fut la cause de cette vente, 11 n'en resta pas moins 6vi* dent que la situation financi^re de Qrondier £tait coinpromise, car, lui, auquel son p^re avait laiss6 une magnifique fortune, s'en alia, en quittant son itude, habiter un troisifeme 6tage, dans un faubourg, et bient6t apr^s, ses amis apprirent, avec ^tonnement, qu'il avait accept6 une place dans un minist^re.
A. ce point de son r6cit, le comte Omnibus fut interrompu par Jacotot, dont la curiosity s'impatientait de to us ces details.
-^ C'6tait bien Grondier, n'est-ce pas, qui avait fait disparaltre les millions ? demanda le chimiste.
— Attendez done, mon cher, dit M. de Bl^ves, en souriant. A vouloir connaltre trop vite le denouement, vous risquez de ne pas apprendre des details qui doi-* venft vous 6tre de la derniere utilite, quand nous nous mettrons h ToBuvre.
Done ie continue.
Roudiac reconnut vite qu*2i chercher du c6t6 de son beau-fr^re, il avait fait fausse route et il se remit h tourner h tons les vents pour decouvrir oh se cachaient les fameux millions dont le revenu, verse dans les mains d'Hei^ne, lui passaient devant le nez.
Cependant, il eut un moment d*espoir. L'epoque des couches de sa femme approchait. II se dit que la naissance d*un enfant adoucirait peut-6tre en sa faveur le ressentimentd^Heifene. Le soin d*61ever cet en-» fant, la preoccupation de son avenir, les inquietudes
que donnent les maladies du bas ^ge, devaient, selon Roudiac, amener un rapprochement.
H61^ne mit au monde un ills...
— Qui est le gargon, hautain et insolent, dont je viens de recevoir la visite ? demanda Jacotot en interrompant encore.
— Lui-m6me, dit M. Blfeves.
— Et I'autre, son frhre ain6 ? continua Jacotot qui h. Taide de questions, voulait abr6ger le r6cit,
— Mon gargon, fit le comte Omnibus d'un ton sec, si nous mettons la charrue devant les boBufs, nous ferons de la . mauvaise besogne. Finissons-en d'abord avec le pbve. Le fils, ou plut6t, les fils auront leur tour.
Apr^s avoir un peu repris haleine, M. de Blfeves poursuivit :
— Quand H61fene so retrouva debout, elle fit appeler son marl dans sa chambre, et, en lui montrant le berceau da nouveau-n6, elle lui dit tout tranquillement :
-r- Monsieur, j'ai donn6 des ordres h mon intendant pour que, chaque mois, il vous compte une somme de trois cents francs qui vous servira h, 61ever vott*e fils.
— Mon fils... dites noire fils, r6pliqua Roudiac, que le vot7*e sur lequel sa femme avait d^daigneusement appuy6, avait d'abord un peu d6concert6.
— Non, fit H616ne, cet enfant est ^ vous, bienk vous, rien qu*i vous... Pour moi, il n'est et ne sera toujours qu'un stranger auquel je ne laisserai jamais voler la plus petite part de Taffection que j'ai vou6ek I'autre... k ce fils que vous ne connaitrez pas.
— Fils qui est aussi le mien, prononga Roudiac que la colore de ce d6nouement rendait blftme.
Mais H616ne, au lieu de r6pondre k cette observation, montra encore le berceau et demanda "d'une voix brSve :
— Acceptez-vous les trois cents francs ?
— Ainsi vous refusez k celui-ci une tendresse que vous r^servez tout enlifere ^Tautre? demanda le mari dontr^motion 6tait visible.
Malgr6 Tinjonction formelle qui lui avait 6t6 faite
de ne pas interrompre, Jacotot ^prouva le besoin de
s*6crier d*un ton goguenard :
— Ah I il parait que Roudiac avait au moins une corde sensible. Je vois que la fibre paternelle avait vibr6 chez lui.
— Vous dites une 6norme b^tise, mon cher ami, r6pondit le comte Omnibus en haussant les 6paules.
— Mais ne venez-vous pas de parler de son Amotion ?
— Oui, mais cette Amotion, loin d'etre caus6e par le sentiment paternel, 6tait motiv6e par une id6e qui lui 6tait subitement arriv6e k Fesprit.
— Laquelle ?
— De la patience, grand curieux. Je continue :
A la question de Roudiac, H^l^ne, sans s'6mouvoir, r6p^ta une troisi^me fois :
— Acceptez-vous les trois cents francs ?
— Oui, dit vivement Roudiac.
Et il partit en emportant le nouveaurn6 dans son berceau.
Sans doute vous 6tonnez-vous de ce qu*une mfere ait pu abandonner aussi froidement son enfant. Que voulez-vous ? La haine profonde que lui inspirait son mari emp6cha le ccBur d'H616ne de s*attendrir en faveur de Tinnocent. Peut-fttre sa tendresse se seraitelle 6veill6e plus tard si Roudiac, en relevant h son image, n'avait pas pris h t^che de le rendre odieux h la ra^re. Tout jeune, Raoul fut altier, igoifste, insolent,
audacieux et promit de devenir un fort mauvais garQon,
— Et il a tenu ce qu'il avail promis? dit Jacotot. Mais, mon qher comte, laissons ce Raoul, et apprenez-moi quelle 6tait rid6e venue h Roudiac en entendant sa femme lui annoncer qu'elle rfeervait toutes 9es tendresses pour son fils ain6| ce &h qu'elle refu* sait de lui faire connaitre.
•^ Cette id6e 6tait fort simple, ma foi I II s'itait dit que, derri^re cet enfant, devaient se cacber les millions qu'il n'avait pu d6nicher. II en revint k son premier soupQon que Peyrade, 6clair6 trop tard sur son compte, avait pris, avant de mourir, ses precautions pour que Tenfant ne fiHt pas d6pouilI6,
— Que je d6couvrele mioche, se dit-il, je tiendrai la mSre, Pour ravoir son ch6rubin, elle m'avoiiera en quel endroit est cacb6 le magot disparu.
Done, il se mit k la recherche de cet enfant. Un beau matin, je le visentrer dans la mansarde ou la mis^re avait 6ni par me loger, Le mdtre fripon n'alla pas droit au but. Maposition malheureuse, diUl, qui venait de lui Mre r6v616e par une de mes anciennes mattresses, Agla6 Durondeau, Tavait fait accourir ^mon aide. Puis : « Ab ! k propos d'Agla6 , s*6cria'l-il, elle m*a cont6 une chose que je n'ai pas voulu croire. Cette farceuse-lk ne voulait-elle pas me soutenir que vous faites commerce de votre nom t Moyennant finances, pr6tend-elle, vous reconnaissez les premiers b^tards venus. Apr^s tout, votre nom est k vous et vous 6tes libre d'en faire ce que bon vous semble, » Son li^vre ainsi lan.c6, il se mit irire, et plaisanta sur la nombreuse famille que je me cr6ais pour Tavenir. Aprfes quoi, il se reprit pour dire : « En admettant toutefois que vous preniez bonne note de tons ces
LES FliLES DU MILUONNAIRE 290
enfauts.,. Heial savez-vous ce qu'ils deviennent? Les suivez-vous de loin? Ainsi, par exemple, vous serait-il possible, si Tenvie vous en prenait, de retrouver le premier enfant que vous avez reconnu ? »
Du premier roup j'avais reconnu oix le bftt blessait men horome, Faute d'avoir pu tirer de la Quroudeau autre chose que ce qu*il me r6p6tait, car Agla6 n*ea savait pas plus long, le fin matois avail esp^r6 que je lui iadiquerais la piste h suivre, II en fut pour les six Stages months jusqu'^ montaudis, car, en le prenant comme lui en riant, je m*6criai : « Ma foi! mon cher, vous roe donnex une id6e, Je n'avais vu jusqu*i ce jour que Targent comptant que me prodiiisait cbaque reconnaissance. Vous m'ouvrez ToBii sur les ressources que je puis attendre de Tavenir. Aussi, dor6na^ vant, je veux, comme vous dites, suivre de loin la pro» g6niture qu'on viendra proposer h ma reconnaissance. Oui, vous avez raison, il y a, pour moi, de Fargent h r^colter plus tard* » II avail plli en m'enlendant ainsi parler. N6anmoins, il fit bonne contenancee til r6parlit du m6me Ion toujoura riant: « Ebl eh I quand je disais qu'il ne savait pas m6me ce qu'est dovenu son premier m6me reconnu... son pr6lendu fils Horace, corate de Slaves. Vous Tavez perdu de vue, pas vrai? » G'6lail oelui'I& qui lui lenait au omur. Je hauss&i les 6paules, el d*un ton d6gag6: « Mes mille francs empoch6s, r6pliquai-je, je me suis souci6 du gamin comme d'une guigne, » Gela dit, je me laissai tourner et retourner par Roudiac sans lui apprendre ce qu'6tftit devenu le garcon,
— Vous le saviez done ? demanda viveraent Jacotot,
— Madame de Boudiac faisait 61 ever son fils en Angleterre, En consequence, Roudiac, qui fouilla tons les coins de Paris, ne put le d6couvrlr, et quand
300 LE COMTB OMNIBUS
il mourut, il y a trois dns, le jeune homme, son fils ain6, en somme, lui 6tait encore ineonnu.
— Et il n'avait pas, non plus, retrouv6 les millions? s'informa Jacolot,
— De ce c6t6-li, bien qu'k un moment il eflt cru 6tre sjir la voie, il n* avail pas 6t6 plus heureux. Mais k la mort de Uoudiac, le jeune chat ^lait devenu tigre ; je veux parler du jeune Raoul, qui avait.atteint ses dix-huit ans. P^re et fils avaient 6t6 trop bien de pair h compagnon pour que Roudiac n'eiit pas confi6 h son ills la d6convenue qui, pendant de si longues ann6es, Tavait tout k fait rendu enrag6. Son ^p^re mort, Raoul recommenga les reeherches pour son propre compte. Chez Roudiac, le principal, ou pour mieux dire le seul mobile, avait 6t6 la cupidity. Chez le fils, I'avidil 6 des millions secompliqua d'un ardent d6sir de vengeance. Le jeune bandit ex6crait k la fois. sa m^re, dont rindiff^rence glaciale k son 6gard ne s*6tait jamais d6mentie, et ce fr^re ineonnu auquel il supposait que devaient 6tre r6serv6s ces millions cach6s dont il^tait av6r6que madame de Roudiac touchaitles revenus.
— Pardon ! fit Jacotot en coupant la parole an narrateur, finissons-en avec Roudiac p^re, N'avez-vous pas dit qu'k un moment il s'6taitcru sur la voie de la fortune 6Tanouie ?
— Pr6cis6ment, et c*est surcette voie que, lui mort, son fils s'engagea. Voici la chose : Sans que Roudiac ptlt en deviner le motif, madame de Roudiac avait toujours v6cu un pen en froid avec sa soeur, madame Grondier. Aux derniers moments de Blanche, qui mourut k trente ans d'une fluxion de poitrine, madame de Roudiac accourutk sorichevet et ily eut, sous verrous, entre les deuxsceurs, une entrevue supreme.
doDt s*inqui6ta Roudiac qui, ^ tout hasard, 6tait venu li pour flairer le vent. Gette mort, qui laissait Grondier veuf avec un fils aveugle, fut suivie, k fort courle distance, de plusieurs visites secretes que rendit k H61^ne Tex-notaire, devenu chefde division an minis- . t^re. De ces pourparlers myst6rieux, Roudiac conclut qu'on arrangeait les affaires sous le manteau... Pour lui, naturellement, ces affaires ne pouvaient concerner
i^ que la fortune 6clips6e. Ses soupgons sur Grondier devinrent plus violenls, et il se reprit i espionner son beau-fr^re avec une ardeur qui tourna bient6t ^ la
J monomanie, car, sans jamais avoir rien surpris, il ^piait encore, quand, trois ann6es plus tard, Gron-
I dier mourut.
Gette mort causa une joie folle h. Roudiac, qui se crut enfin arriv6 au bout de ses peines. II n*6tait pas admissible que la tAche du d6funt ptlt 6tre continu6e par son fils, espfece d'idiot, priv6 de la vue. Si H616ne ne reprenait pas ouvertement la gestion de sa fortune, elle allait 6tre oblig6e de faire cboix d'un autre d6po-
i sitaire qui, moins habile que Grondier, ne tarderait pas ^ se trahir.
Gette fois encore, Roudiac en fut pour son latin. Quand rid6e fixe se loge dans la cervelle d'unhomme, elle le fait marcher contre. vent et mar6e. Roudiac aurait dtl reconnaitre qu'en s*attachant \ Grondier, il avait suivi une fausse piste. Point du tout. Malgr6 son insucc^s, il persista si bien dans sa conviction qu*il en vint ^ se persuader que s'il pouvait arriver \ faire, bien kson temps et ^son aise, une minutieuse visite domiciliaire dans Tappartement de feu Grondier, il trouverait infailliblement un papier quelconque, une note oubli6e, un 6crit qui, n'eut-il que deux lignes, le mettrait enfin sur la trace des millions convoit6s.
Malheurausement pour lui, Tappartement, qu'il aurait voulu ainsi fouiiler dans tous ses coins et ses meubles, 6tait babit6 par le fils du d6funtj raveugle Tb6ophil6, et par une vieille bonae, la scBar de lait de sa m^re, qui s*appelait Nanette.
Roudiac eut alors une id6e superbe, et il allait la mettre k execution quand, it son tour, la mort Tenleva de ce bas monde au moment oti il croyait toucher h la terre promise.
^ Diable I fit Jacotot, alors Tid^e fut perdue.
— Oh I que non pas I s'6cria le comte Omnibus. Le fils de Roudiac chassait trop bien derace pour que son p^re etlt d6daign6 un pareil auxiliaire. II Tayait done initio h tout, Le fils, sit6t Roudiac mort, mit h ex6ca-* tion cette id6e qui 6tait le plus clair de la succession paternelle..'. II alia trouver Rimy.
*-TiensI il le connaissait done? demanda Jacotot 6tonn6.
*^ Oh ! pendant ces vingt annies 6coul6es, Tancieu garQon de bureau de la mairie avait fait son cbemin... chemin des moins bonorables, mais qui, en somme, I'avait grassement enrichi. II 6tait devenu le premier usurier de Paris, el, h ce litre, il itait en relations avec tous les jeunes gens de la capitale, qui, h la file, venaient frapper h sa caisse.
-" J'ai besoin de vingt mille francs, lui dit carr6» ment Raoul Roudiac,
Rtoy, pour les besoins de son Industrie v6reuse, itait rbomme le mieux inform^. II connaissait k fond la position exacte de chacun de ses clients, etpar consequent il savait combien pen Raoul avait h compter sur rh6rilage de sa m^re. La somme que lui demandait le jeune homme lui fit faire d'abord une grimace d6daigncuse, qu'il accompagna d'un non bien sec. Puis,
tES FILLES DU SatlONNAIRE 303
en praticien qui sail qu&ravehir appartient aux audacieux, Tusurier, qui avail jag6 Raoul, flnit par dire, d'un ton qui semblait revenir sur son refus :
^-- Ah Q&I mon cber gargon, quel besoin avez-vous done de ces vingt millQ francs ?
-^ Je veux marier une maitresse ; ces vingt mille francs lui serviront de dot.
L'usurier savait que Raoul n'6tait pas rhomme de pareilles g6n6rosit6s. II regarda le jeune homme de si railleuse mani^re, que celui-ci, en lisant rincr6dulit6 la plus compile dans les yeux de R6my, ajouta d*une yoix pleine d'une sinc6rit6 brusque :
— Vrai ! mon vieux, j*ai besoin de marier une maitresse.
Ge mot « besoin » 6veilla la curiosity do Tarabe qui, en hochant la tdte, r^pliqua en riant :
— Heu I heu ! votre p^re, que j'ai beaucoup connu, aurait 6t6 moins g6n6reux. II s'en serait tir6 par un : « Adieu, ma belle enfant t » qui edt 6t6 T unique dot de son Ariane abandonn6e.
— Vous vous trompez, R6ray; si mon p^re vivait encore, il serait ici vous demandant de me prfiter cette somme.
Le ton s^rieux de Raoul surprit Tusurier.
— Vous Taimez done bien, cotte femme? demandat'il.
— » Pas le moins du monde... il y a mdme plus d'un an que je Tai quitt6e.
*— Eh I eh I connait-elle done sur vous quelque bon gros secret qui vous force h chanter ?
— Nullement,
— Mais, alors, point n'est besoin de ces vingt mille francs,
— Cette somme, je vous le r6p^te, ra'est n^cessaire.
— Parce que? fit R6iny.
Raoul comprit qu'il lui fallait 14cher une partie de son secret.
— Parce que, reprit-il, vos vingt mille francs me feront peuWtre retrouver des millions.
— Et pour cela, vous dites qu*il est utile de marier celte ancienne maitresse ?
— G'est indispensable.
R6my parut r6fl6chir ; puis il tira une clef de sa poche et marcha vers sa caisse en disant :
— AUons, j'ai confiance en vous, jevais vous 14cher mon pauvre argent.
— Ouf ! fit Raoul joyeusement.
Gependant Tusurier avait ouvert sa caisse oii FobU du jeune homme aperQut des monceaux de louis et une petite montagne de billets de banque vers lesquels s'avangait la main du prMeur.
Tout k coup R6my retira sa main.
— Non, non, dit-il vivement, je ne puis vous prater la sorame... J'ai rid6e que vous faites une folic, et je ne veux pas vous rendre un mauvais service.
Bt il referma brusquement sa caisse.
Vous coraprenez combien la figure de Raoul Roudiac devait ^tre penaude, tantpenaude m^me qu'elle parut attendrir Tusurier, qui reprit sur un ton paternel :
— Voyons, cher enfant, confiez-moi tout... et si, comme vous le dites, je juge que cette somme vous est vraiment utile, foi de R6my, vous aurez les 6cus.
Vous le savez, de reste, R6my est un rus6 renard habile kflairer les belles occasions. Toutde suite, il vit qu'il y avait h. frire pour lui dans Taffaire de Raoul.
De son c6t6, le jeune homme avait besoin d'uu alli6 retors pour la mise en oBuvre de Tidfie paternelle qu'il allait exploiter. Pouvait-il mieux s'adresser qu'-
rusurier puisqil'il le savait instruit d6j^ d*une grande partie de son secret? N'6tais-ce pas Tancien gargon de bureau de la mairie qui, jadis, avait sugg6r6 h sa comm^re la Durondeau i'id^e de m'acheter mon nom pour les boards de ses clientes, vente don I elle^ ne me donnait pas la dixi^me partie de ce qu'elle recevait ?
Done, h la demande de R6tny qui r^clamait une confidence, Raoul ne se fit nullement tirer Toreille pour avouer la destination des vingt mille francs qu'il voulait eraprunter.
— Voici la chose, dit-il sans h6siter. Feu mon p6re avait la conviction que la fortune de Peyrade 6tait gSr^epar un d6positaire myst6rieux et que ma m^re, en haine de lui et de moi, laisserait ces richesses h un autre fils qui... ^
— Passez, passez, -dit brusquement R6my, je connais ces details ; j*y ai 6t6 m6l6 dans le temps... Eh 1 eh 1 votre fr^re est aujourd'hui un grand et beau gargon. Tant que votre p6re a v6cu, madame a fait 61ever ce fils en Angleterre. Depuis qu'elle est veuve, elle s'est donn6 la satisfaction de faire revenir son ch^rubin, sur lequel elle veille de loin, car elle ne s'est pas fait connattre au jeune homme qui, sans so douter qu*ils ont 6t6 achetSs, porte flferement les nom ettitre d'Horace, comte de Slaves... Maintenant que je vous ai prouv6 connaitre votre fr^re mietix que vous-m^me, poursuivez.
Raoul de Roudiac avait avidement 6cout6 tous ces renseignements sur ce fr^re ain6 que n' avait pu jamais trouver son p6re.
— Done, reprit-il, certain que la fortune de ma m^re 6tait administr6e par un tiers, mon p^re finit par se persuader que ce d6positaire 6tait mon oncle
Grondier, et, ponrtanf, i} n' en avail acquis encore aucune preuve quand ce dernier mourut. Alors mon p6re, tout en se disant que les millions allaienl 6tre confiis It d'autres mains, eut Tespoir^que s*il pouvait fouiller dans les papiers du d6ftint, il trouverait une piste h suivre.
— Et il est mort, k son tour, sans avoir pu fourrer e nez dans les fameux papiers? demanda Tusurier.
— Oui; mais, raoi, je veux faire cette recherche. Et voil^pourquoi j'ai besoin de vingt mille francs.
— Je ne dis pas non, jeune homme; mais, d*abord, 1 faut m*expliquer voire plan.
^ Tous ces papiers, qu'une mortsubite a emp6ch6 mon oncleGrondierde d^truire, sontdonc rest^s dans les meubles de Tappartement que mon cousin Thio* phile, un cretin de premiere force, a continue d'habiter aprgs le d^c^s de son p^re. Tout jeune, il a perdu la vue, et, comme nos p^res se fr6quentaient fort peu, il en est r^sult^ que je suis compl^tement inconnu k cet imbecile... II ne tiendrait qu'^ moi de nouer des relations qui, k un moment donn6, me permettraient, peut-6tre, de faire ma perquisition chez Taveugle. Deux raisons m'emp^chent d'agir ainsi. La premiere est que Th6ophile a gard^ chez lui une vieille servante, sQBur de lalt de sa m^re d6fante, qui est plus vigilante qu'un gendarme et m^fiante en diable. La seconds raison est que je ne tiens pas k me montrer ouvertementdans cette afPaire. J'aime done mieux r^aliser ce projet, couQU par mon p^re, de marier noire idiot k une cr6ature, lout k ma devotion, que j'int6resserais k la r^ussite de la chose et qui, pour mon compte, ferait, bien k son aise, dans les meubles du domicile conjugal, cette fouille que je ne veux pas ex6cuter moi-m6me.
LES PILLES DU MlUlONNAIRE 307
— Tiens I tiensl fit Tusurier d'un ton approbateur, savez-vous que votre p^re vous a 16gu6 \k une icl6e superbq?... Alors vous avez une femme en vue?
— Oui, une ancienne mattresseque je compte decider h accepter le r61e, en lui oSrant les vingt mlUe francs que je vous demande. G'est une fllle madr6e, hardie, adroite, qui 6pousera sans hesitation anoune, car, avec un mari aveugle, elle aura touj6urs la ressource de d^camper si, apr^s la perquisition faite, I& mariage lui p^se.
A mesure que Raoul avait parW, R6my 6tait devenu de plus en pluspensif. Apr^sun court silence, pendant lequel le jeune homme attendit sa r6ponse au sujet de Femprunt, il se secoua en s*6criant :
— Parbleu I mon cher enfant, votre invention est originale ! Je veux y prendre part pour m'amuser un peu.,. J'irai h r^conomie, et je jure qu'il ne vous en coAtera pas vingt mille francs...
A ce point de son rScit, le comte Omnibus eut la parole coup6e par une exclamation d'6tonnement immense 6chapp6e & Jacotot, son auditeur.
— Ah I bah I fit-il, est-ce que vraiment ce vieux gredin de R6my s*6tait int6ress6 ^ Raoul au point de ne pasTexploiter?
— Oh! que non pasl rSpondit M. de Blfeves, car, tout en ayant I'air de vouloir rabattre le gibier
308 LE GOMTE OMNIBUS
pour le petit Roudiac, ce maitre linaud allait chasser pour lui- m6ine.
— Commentcela?
•— Ecoutez et vous le saurez.
Sur ce, le comte Omnibus continua :
— Quinze jours plus tard, R^roy avait lou6 un logement dans la maison de Taveugle Th^ophile Grondier. Le plus difficile pour lui 6tait d'6carter d'abord la servante Nanette, le cerb^re incorruptible, au dire de Roudiac, qui d6fendait Tentr^e du logis. A sa premiere rencontre sur Tescalier, oil il la guettait, Tusurier comprit qu'il perdrait son temps h vouloir amadouer cette femme, et il eut recours h la force. Un beau soir, dans le corridor des mansardes, Nanette fut saisie, bMUonn^e, aveugl6e par un bandeau et emport^e en un clin d'oeil par R6my et un r6deur de barri5re, du nomde Pirouette, mauvais gueux^ la solde de quiconque le payait bien pour un mauvais coup. En quel endroit mirent-ilsleurprisonnidreil'ombre? Je Tignore, et ce detail importe peu h notre histoire. Toujours est-il que, d^s le lendemain, Tusurier se glissait en Yoisin chez Taveugle abandonn6 et captait sa confiance par mille petits services que n6cessitait Tinfirmit6 de sa dupe..
Tout a une fin. Si b6te qu'il filt, Grondier finit par so dire qu'il ne pouvait pas toujours abser de la complaisance d'un voisin d6vou6. Aussi, un jour qu'il parlait de prendre une nouvelle servante, tout en exprimant la crainte de mal tomber en son choix, R6my lui Ucha aussit6t cette proposition : « A quoi bon vous confier h des mains mercenaires auxquelles votre c6cil6vous livrerait sans defense? Le mieux serait de vous marier. Voulez-vous que je vous d^niche une bonne petite femme, bien privenante, qui vous dorlo-
LES FILLES DU MILLlONNAIRE 309
tera?» Adresser plareille demande i Taveugle, c'6lait lui offrir le paradis. Il accepta done avec des hurlements de joie, Alors R6my, apr^s quarante^huit heures cens6ment pass^es k chercher Tange de d6vouementqui consacrerait sa vie an bonheur de Grondier, finit par faire entrer en sc^ne Tex-maitresse de Raoul
' Roudiac, foUe creature, bonne fille au fond, qui ac* cepta en riant le r61e qu*on lui proposait. Se trouver
r marine pour tout de bon lui semblait ^tre le supr^ihe du cocasse, surtout avec la perspective de laisser son mari aveugle en plan le jour oil la vie conjugale lui d6plairait. Tout fut du dernier burlesque dans ce manage arrange par des coquins. lis Tavaient belle avec un iinb6cile de la force de Grondier. La Durondeau, qu'on mit de la fdte, joua le r61e de m^re de la future, se donnant pour une noble polonaise qui, jadis, avait eu le coBur trop tendre, h Tinsu de son mari, pour un
r certain comte de Bl^ves, galant homme du reste, disait-elle, qui avait reconnu Tenfant que cet 61an de coeur avait fait entrer en ce bas mc^nde.
— Ah I bah I fit Jacotot en riant. Est-ce que cette '. iille qu'on mariait k Grondier faisait aussi partie du
bataillon d'enfants que vous avez reconnus?
— C'^tait Tavant-dernier des trente-deux poupons pour lesquels Agla6 m' avait achet6 mon nojUr reponditle comte Omnibus en s'inclinant.
Puis, apr^s un petit silence, il continua:
— La Durondeau faisant le personnage de la m^re, Raoul Roudiac, qui s'6tait repris de caprice pour la maitressed^iaiss^e dont, ^ vrai dire, il assurait ainsi
'. le sort, voulut aussi 6tre de la famille, et on le fit passer h Taveugle pour I'oncle de la future, le bon oncle M6najoux, excellent vieillard de soixante-dix ans qui adorait sa niece k laquelle il devait laisser son im-
310 LK COMTE OmvIfiUS
mense fortune. Ah I oui, il Tadoraitl car, aussitdt le mariage c^I6br^., Toncle M^najoux ne laissa point passer un seul joar sans voir sa ni^ce ador^e. Le plus extraordinaire dans toute cette com^die, c'est que Taveugle 6tait parfaitement heureux. II vivait comme un coq en pkie^ choy6 k Textrdme par sa Louloute ch6rie, combli d'^gards par Tonole Minajoux^ ce vieillard de soixante^ix ans que son ^ge aurait dft rendre ^goKste, et qui, pourtant, n'avait de pensiea que pout son bien«aimi neveu. Quant SilaDurondeaui cette noble polonaise, R6my et Raoul Tavaient *^cart^e de la scfene aprfes le mariage conclu , et bientdt Grondier regut d'eux la triste nouvelle qu'une apoplexie avait cueilli son iliustre belle-m^re. R6my lui^m^me disparut a^issi de rexistenoe de Grondier, en apparence du moins, car pendant que Taveugle le croyait en voyage, bien au loin, I'usurier, qui n'uvait pas quitti la maison, s'itait charge, toutes les fois que Toncle M6najoux invitait le manage k diner chez lul^ de fouiller h fond chaqae meuble de Tappartement de Grondier«
— Finit-il enfin par dicouvrir quelqua chose? de« manda Jacotot impatient.
A cette question, le comte Omnibus haussa les 6paules en r^pondant :
— Non* Du moins il affirma positivement k Raoul n* avoir rien trouv^ qui le mit sur la trace deees millions que poursuivait le fits Roudiac.
-^ Bon I fit Jacotot en insistant, mais, votis , oroyei* vous que Tusurier disait vrai?
— Eh I eh 1 fit M. de Bl^ves en souriant, mon avis est que R6my avait d6terr6 le pot aux roses , noa pas que je pr^tende qu'il avait mis la gri£nB sur U magot, mais 11 avait enfin appris en quelles mains, de«
puis tant d'annSeS) ^taient d6pos6s les millions dis^ paruSi La preuve ea est que moi^ qui, bien myst^rieusement, surveillais ce maitre renard, j*ai flni par devii^er, eu voyant agirl'usurier, quel ^taitce d^positaire. •*- Ah ! vous le connaissez? s'6cria Jacotot.
— Parfaitement,*. et vous aussi.
. — Quelest-il?
^— G^est le docteur Baudraie.
A ce nom, auquel il 6tait loin de s'attendre, le visage ' du chimiste exprima un tel ^bahissement de surprise incridule que M. de Bl^ves, pour bien convaincre son auditeur, r6p6ta lentement :
— Oui; le docteur Baudraie ; vous avez bien entendu» Si Strange que vous paraisse mon afllrmation ; elle n'en est pas moins vraie,
— Comment, diable ! 5tes-vous arriv6 h cette d6couverte? demanda Jacotot que le ton sSrieux du vieillard avait h demi persuade.
— En interrogeant ma m6moire et, je vous Tai dit| en surveillant les fait et gestes de R6my.
— Que vous a done rappel6 votre m6moire ?
— Que le docteur Baudraie 6tait le dernier individu que Peyrade avait vu avant de mourir, puisque, s'il vous en souvient, ils 6taient restSs ensemble pendant que les deux noces se rendaient k la ms^irie. Que Tapoplexie ait tu6 Peyrade apr^s le depart du docteur, je n'en crois rien. Je suis, au contraire, k pen prfes cer^ tain que la morl a frappS le millionnaire en presence de Baudraie. Done il y a ^ parier que Peyrade, s'il avait projet6 de garantir la fortune de sa fiUe contre TaviditS de Houdiac, en se sentant surpris par la mort, a dii se confier k Baudraie, c*est-^-dire au seul 6tre qui se trouvait pr^s de lui k son dernier instant.
— Admettons cela, dit le chimiste un pen complai*
312 LE COMTE OHNIBOS
saajment;yeuillez, maintenant, m'apprendre en quoi ^ les faits et gestes de R6my ont corrobor6 vos soupQons sur Baudraie.
— En voyant ce qui est arriv6 iTMophile Grondier.
— Je ne comprends pas ! avoua Jacotot en ouvrant de grands yeux k cette r^ponse.
— Par son infirmity, notre imbecile, vous Tavez vu, 6tait bern6 par sa femme et son amant Raoul Roudiac, le faux oncle M6najoux. II 6tait done sous Tenti^re d6pendance d'une coquine et d'un gredin qui s'amusaient fort de I'aveugle. Or, vous 6tes-vous demand^ comment il s'est fait que Grondier, stupide comme il Test, ait eu rid6e de se faire op6rer, qu'ij ait pens6 au docteur Baudraie pour cette operation et surtout comment, priv6 de la vue, il se soit rendu i la maison de santi du docteur, i Nogent-sur-Marne? A coup sftr, n'est-ce pas, ce n'est pas sa femme ou Raoul qui a pu lui servir de guide ?
— Non, car tons deux avaient int6r6t k ce que leur dupe ne recouvrSLt pas la vue.
— D*oti j'ai conclu que R6my devait avoir 6t6 pour quelque chose dans TentrSe de Th6ophile \ la maison de sant6 du docteur.
Les yeux de Jacotot s'6carquill6rent encore plus grands.
— Je comprends de moins en moins, 14cha-t-il.
— Je m'explique. L'usurier qui, pendant que la femme et Tamant tenaient Th6ophile hors de chez Jui, fouillait les meubles et les papiers, doit avoir trouv6, j'eii donnerais ma main k couper, un renseignement qui Ta mis sur la trace du tr6sor ou, plut6t, de son d4positaire... Seulement il s'est bien gard6 d*en avertir Roudiac.
— Pourquoi, puisqu'il agissait pour le compte de ce dernier?
— Brreur ! Ne vous ai-je pas dit que, tout en ayant Fair de chasser pourRaoul, Tusurier rabattait le gibier pour son compte?
Jacotot avait fini par prendre son parti de ne rien comprendre de prime-abord. A cette nouvelle r6ponse qui TenfouQait encore plus dans Tinconnu, il se contenta de dire d'une voix r6sign6e :
— Expliquez, mon cher, expliquez.
— La conduite de R6my 6tait des plus logiques. Pourquoi Raoul Roudiac tenait-il ^ d6nicher les millions ? Pour, en d6pouiller sa m^re, i laquelle, si elle avait voulu r6claraer, il aurait r6pondu elfront6ment : « Cette fortune que je retrouve estcelle de mon p5re. Elle ne pent pas 6tre k vous, puisqu'il vous a 6pous6e sans dot,.et qu'^ la connaissance de tout le monde, M. Peyrade, votre p5re, est mort sans laisser un sou. »
* Et madame de Roudiac, eat-elle voulu d6fendre son bien, aurait perdu son proems.
— Bien, tr6sbien,je comprends cela, fit Jacotot; mais en quoi R6my avait-il besoin de tricher Raoul en ne lui avouant pas que la fouille avait enfin indiqu^ ou se retrouverait le tr6sor?
— Parce que Tusurier avait int6r6t ^ ceque la fortune, au lieu d'etre prise par Raoul, allM tout droit ^ celui auquel madame de Roudiac la destinait, c'est-^dire & son fils ain6, & son ch^rubin pr6f6r6.
— Ah 1 R6my avait un int6r6t i cela ?
— Un int6r6t bien clair. Ne le devinez-vous pas ?
— NuUement.
— Mais, parce que le fr^re aine de Raoul est mon fils, r6pondit avec un 6norme s6rieux M. de Bl6ves, qui s'amusait des ahurissements du chimiste.