‹ Le comte OmnibusChapitre 3 sur 20 · LES FI1<L«S DO HI^UOHNAIRB · texte numérisé non relu

LES FI1<L«S DO HI^UOHNAIRB

— Chez noire «mi commuQ, M. Peyrade.

— Rien qu'en Mte-k-tftte avec ce brave millionnaire? appnya Grondier.

— Oh I que non pas... Nous anions avec nous de cfaarmantes convives... deux gracieoset jeunes flUes qae Peyrade avait fait sortir le matin m#me de leur peDsionnat...

li'oBil de Grondier avait briU6 en entendant parler des pensionnaires.

— D^id^ment, il en tient pour une des filles Peyrade, pensa Roudiac qui Texaminait.

— Et vous dites qu'elles ^taient cbarmanies, vos deux convives? insista le fils du notaire.

— Mais, fitHoudiac en souriant & la question, vous devee le savoir parvous-m^me.

— Moi!... Pourquoi? s'il vous plait.

— Parce que, s'il m'en souvient, vous avei, camp6 que vous £tiei: sur le Irottoir de la rue, assez longtemps admir^ ces demoiselles quand, apr^s le diner, elles se tenaient & la fen^tre de la salle I, manger.

— Ai-je done kXk reconnu?

— Reconnu, oui, par moi qui 6tais accouru \ la fenMre... Non, par nos belles convives, quinepouvaient vous reconnattre puisqu*eUes vous voyaient pour la premiere fois; mais elles vous ont remarqu6, car, paraii-il, vous ^ties dans une ettase qui devait forc6ment attirer leur attention.

Sans doute que Grondier, dans son inierrogatoire, fi*£tait posi un but qu*il voulait adroitement atteindre ; mais il n'eut pas la patience d'y arriver peu & peu, et il s'6cria avec une sorte de colore :

— Ah, 5*! Comment mon animal de Peyrade est-il parvenu h attirer ces jolies flUes chez lui?

Du premier coup, Roudiac sentit poindre un qui-

8 LE COMTB OMNIBUS

proquo sous les paroles d(B Grondier ; naais comme il pouvait supposer \ faux, il se contenta de r^pbndre :

— Par un moyen bien simple, en les envoyant chercher ^ leur pensionn^t.

— Et la maitresse de pension les a laiss^es partir sans difficult^? appuya le jeune homme d'un ton moqueur.

— Dame ! el^e ne pouvalit les refuser ^ leur pfere qui les r6clamait.

A cette r6ponse, Grondier s*6cria en battant des mains :

— Parfait! vous TavouezLw J'avais done devin6 juste!

— J'avoue quoi?

I — Que Peyrade s'est servi du nom de Stor^re, qu*il avait gard6 chez lui, aprfes notre diner, pour attirer les donzelles sous sa main.

— Tiens! Terreur est dr61e! pensa Roudiac en d6couvrant que le jeune homme prenait les fllles du millionnaire pour celles de F^picier.

Nonobstant, pour d^sabuser Grondier, il r6pliqua aussitdt :

'— Les jeunes filles que vous avez vues hiqr k la fenfitre sont, je vous Tafflrme, les demoiselles Peyrade.

— Oh! oh! l&cha railleusement le jeune homme, comme vous dites cela d'un ton convaincu !... Ce serart presque & vous croire.

, — Mais c'est la v6rit6. '

— Ta, ta, ta, on vous a fait la leQon et vous la'r6p6tez, mon cher. A quel propos Peyrade, qui a toujours Qublij6 ses filles au fond de leur pensionnat, les en aurait-il fait sortir tout h. coup?... Non, la ruse est trop grossifere pour que je m'y laisse prendre. Ditesmoi qu'apr^s avoir attir6 les soBurs Stor^re sous son

L^S FIUES DIJ HaLIONKAIRB

toity 11 cherche h les.faire passer pour ses filles que personne n'a jamais vues... dites-moi cela etje vous. croirai... mais n'allez pas entreprendre de me persuader qu'elles sont la vraie prog6niture de Peyrade, cap vous perdriez voire temps.^

— Vous avez tort de nier ce que j'avance, car je vous dis la pure v6rit6, r6pliqua Roudiac. .

Mais, ce disant, son ton et son allure 6taient plut6t celles d*un homme qui, pinc6 en flagrant d61it de mensonge^persiste dans son affirmation aulieu de s*avouer coupable. Gette com6die, sup^riearement jou6e, ne fit que mieux ancrer Grondier dans son erreur.

— Qui, oui, dit-il en souriant, je vous r^pfete qu'on vous a fait la legon et j*attesterai au besoin que vous me r^vez r^cit^e s^rieusement.

Roudiac prit un petit air r6sign6 et, en courbant un peu la t6te, 11 d6bita d'un ton qui d6clinait toute responsabilit6 de ce qui pouvait arriver :

— Puisque je ne peux vous convaincre, je n'insiste plus.

— Et c'est ce que vous avez de mieux k faire, riposta le jeune homme avec son mdme rire d'incr6dulil6.

Bnsuite, sans transition :

— L'ain6e des soBurs est bien jolie, n'est-ce pas? continuat-il.

A present que Roudiac s'6tait mis k convert, son jeu 6tait de pousser Grondier dans le panneau. Mais, pour y r6ussir, il fallait faire que le fils du notaire exposit plus clairement ses intentions. En cons6quence, au lieu de Tapprobation qu'on lui demandait, 11 garda un silence que le jeune homme, sous Tempire de son id6e fixe, commenta aussit5t k sa mani^re :

— Ah I fit-il aigrement, il paralt que c'est Tain^e que eonvoile aussi Peyrade.

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Alors quittant son si^ge d'un mouvement brusque , il se mit en face de Roudiac, qui fitait rest^ debout, et II lui dit d'une voix br^ve :

— Mon cher, je veux que ?ous m'aidiez & enlever cette proie k ce gros butop.

Comme le chevalier dindustrle ne r^pondait pas encore, 11 frappa du pled r6p6tant :

— Je le veux, entendez-vous ? Je le veux !

Blexi que son vUage efit reprls Texpresslon de calme morne qui lui 4talt habituelle, Roudiac jubllait de satisfaction en ^coutant Grondlep manifester aussl imp^rieusement sa volenti.

-^ Ge fou amoureux, si j'en sals tlrer un bon parli, va si Wen comprotnettre une des filles Peyrade'qu'on sel'a tout heureux de me la donner pour femme, se disait-il.

Mais, sulvant sa tactlque de pousser les autres en avant, tout en se tenant & T^cart, 11 jugea utile de ramener le fils du notaire & un tbfeme que ce dernier croyait 6puis$ 2l fond.

— Monsieur Grondler, reprlt-il d*une voix grave, vous avez tort, je vous le r6pMe, de ne pas me croire quand je vous affirme que la jeune personne dont vous parlez est la fllle de notre ami Peyrade.

— Encore ! fit le jeune homme avecun redoublement de colore impatiente. Savez-vous, mon cher, qu'en insistant sur cette plaisanterie, vous avez tout Fair de me prendre pour un niais auquel on pent faire avaler les plus grosses bourdes t

Et d'un ton sec :

^*- Brisons 1&, dit-il.

Mais Roudiac, qui tenait \ jeter de Thuile sur le feu et qui savait que plus il affirmerait la v6rit^, plus 11 persuaderait i son homme qu'il soutenait un men-

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^MM^wiM^^ a I 11* !■! Min— — ^1^— w^P*— ^^ || I I i.iMi ■■■■111 ■* iM III 11 I II I I i^mm^mmm^t^mmtm^m^m

songBy Roudiac, dkons^nous, malgrA I'injonciion de quitter ee sujet4e conversation^ continaa da ton le plm sincftrement naif :

— Si cette demoiselle vous platt tant, que n'allez- Tous demander sa main h Peyrade qni, j'en snis eertain, 10VL5 acceptera pour gendre?

En parlant ainsi, Roudiac s'^tait fait une mine si pateme que le jenne homme, £branl6 dans sa croyance que son adversaire le faisait poser, flnit par dire :

— Apr6s tout, il se pent que vous soyez de bonne foi et que Peyrade vous ait v^ritablement persuade que les deux belles sont ses fiiles.

Le fils du notaireavait prononc^ ces mots sur le ton d*une suf&sance si triomphante que i'aigrefin, qui Tobservait en dessous, crut le moment opportun pour tirer une des ficelles de celui dont il voulait se faire un pantin.

— A present, pensa-t-il, je vais te lancer apr^s un li&vre qui te m^nera loin.

Aussi tout hautet en secouant la tMe :

— Non, dit-il, ni vous ni I'autre n'arriverez i me convaincre que Peyrade m*ait tromp6.

— Ni Tautre?... Quel autre? fit vivement Grondier surpris.

— Celui qui, ce matin m6me, ici, me soutenait, comme vous, que Peyrade m'abusait.

-^ Peut-on connaitre eel autre?

— Sans doute... C'est Ooberju.

Grondier ^ciata de rire k ce nom.

— Parbleu! s'6cri^t-il, si quelqu'un doit savoiri quoi s'en tenir, c'est, k coup stir, ce drdle auquel son maitre ne cache rien... Vous voyez done bien, mon cher, que j*&i plelnement raison.

Puis, apr^s un court silence :

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— »■— — Mi— iiil^^— I I I HI ■■! ' I I >l I ■—————>—

— Mais, reprit-il d'un ton curieux, h quel propos Goberju vous disait-il cela? A en juger par ce 4l6p6t qu*il a fait en T^tude de mon pftre^ il m'a paru des moins bien disposiSs h votre 6gard... Quel motif avait« il de vous rendre visite?

— Fort de ces papiers qu'il m'a^voWs, il venait me faire une sommation.

— Sommation, sans doute, d*avoir h racheter ces paperasses ?

-^ NuUement. II exigeait que je pr6tasse la main k une vengeance qu'il m6dite contre son mattre au pro* fit d*un tiers.

— D'un tiers? r6p6ta Grondier.

— Oui, et je vous 6tonnerai$ fort si je vous disaiis le nom de ce tiers.

— Alors ^tonnez-moi.

— Eh bien, c'est vous-m6me.

— Moi? s'exclama le jeune homme qui, en eifet, demeura tout 6bahi, les yeux au plafond, et se demandant en quoi il int6ressait Goberju*

II s'ensuivit un second silence pendant lequel on entendit tinter la sonnette d'entr^e.

— Je vais cong6dier cet importun, annonga Roudiac en s'^loignant pour aller ouvrir.

Gelui qui venait de sonner et que Roudiac avail trait6 d'importun h ^vincer au plus vite, n'^tait probablement pas de ceux dont on se d^barrasse haqt la

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mmn^ car Grondier, au lieu de voir le chevalier d*industrie reparattre aussitdt^apr^s avoir exp6di6 son f&- . cheux, entendit murmnrer, dans rantrchambre^ deux voix qui ^changeaient desphrases courtes et rapides^ ce qui, d'habitude, est la faQon de dialogue? de ceux qui, n'ayant pas de temps h perdre, tiennent h se comprendre h mi-mot«

Ennuy6 de sa solitude, Grondier quitta son si^ge, et, par mode de distraction, vint h la fen^tre*

— Eh I parbleu I oui, j'avais oubli6 qu*i ce dtner, chez Peyrade, oh Stor5re a par]6 de ses fiUes, Roudiac nous a annonci que son logement prenait vue sur le pensionnat, pensa le jeune homme quand son regard eut pIong6 sur le' jardin de la maison Dumouchet dans lequel, h ce moment m6me, les pensionnaires, sur deux rangs, arrivaient prendre leur r^cr^ation, sous la conduite d'AgIa6 Durondeau, marchant en serrefile.

Ce fut sur la sous-mattresse que se flxa Tceil du fils du notaire, qui s'6tait accoud^ sur Tappui de la fen6tre.

— ; Je suis bien sAr, pensa-t-il, que celle42i, si je la consultais, dirait comme moi que les flUes de Peyrade n'ont pas quitt6 leur pensionnat. Oui, c*est certain, elles sont dans ce charmant troupeau qui prend ses £bats sous mes yeux*

Et, comme si sa vue avait 6t6 distraite par Tensemble du tableau, son regard se mit encore k la recherche de la sous-maltresse.

Le depart des filles Peyrade et Stor^re ayant fait le berceau desert, Agla6 avait 6t6 s'y installer h. Tombre et, sur ce banc oti, la veille encore, 6taient assises les quatre intimes, elle r^vait h Goberju qui avait promis de venir, le soir, la trouver sous le bosquet.

14 * LB COHTB OKKTBUS

-^ Pourru qii'il ait voli it ce Roudiac les lettres de la Dumouebet, peusait-elle.

tnstinetivement, an nom du rufBan, les jreux d' Agla6 «e levftrent dans la direction de son logament* ' — Est-ce celui-lJi, le Rondiac? se demanda-t-elle en apercevant Grondier, ignorante qn'elle £tait du visage de celui dont Tobscurit^ de la nuit ne Iqi avail Iai6s6 connaftre que la voix.

Au m^me moment, le flls du notaire se retournait au bruit de la rentrie de Roudiac qui, le surprenant h la feni^tre, d^buta en disant :

— N*est-ce pas que , de mon logis, on a uue we agr^able?... Avez-vous remarqu^ que, parmi ces pensionnaires, il y en a une vingtalne qui sont charmante$ ? ,

— Ma foi, non.

"- Ob I oh ! vous, un conuaisseur t

— Je n'avais encore fait attention qu'& la sous-mat- , tresse... Tene?, Ik-bas. ,

— Ob done? fit Roudiac en regardant par-dessus r^paule du jeune bomme.

— Sous ce berceau de lilas.

— Ale! a!e! fit Tescroc d'un ton m^content

— Qu'est-ce qui vous f&cbe?

— Je ne voudrais pas voir cette sous-mattresse prendre I'habitude d'aller s'installer Ih.

— Pourquoi?

— Parce que, souvent, au plaisir de contempler ces jeunes filles, je joins celui d*i^couter leur amusant babil. Ce berceau, que vous voyez, est un lieu de confidences pour celles qui s'y riunlssent. Aussi, maintes fols, m'est-il arrive, k i*beure de la r6cr6ation, de grimper h une 4cbelle et, du baut du mur mitoyqn, la t6te cacb^e dans le feuillage, de prater Toreille aux caquets de ces demoiselles.

LES FIL|.telS DU VlLLIOIffNAIRE 15

— - Ne leur avez-vous jamais parW?

— A gaol boa?... Je ne suls pas amateur de pomme« aussi vertes.

Et n^gllgemment, Roudiae ajouta :

— - Je pense quil faiidra qne j'alHe rettrer celte ^chelle que j*ai laiss^e dress6e contre le mur apr^s ma dernidre stance.

— Pour un rien, j'lrais en profiler, mol, si, au lieu. de eette toasHuattresge, le berceau renfermalt un essaim de ces gentllles bavardes, dit Grondier en s'£loignant de la fenfire.

Comme s'il edt guett^ ce mouTement, Roudiae s*empre8sa de refermer la crois^e derri&re le jeune homme. Mais tout en faisant jouer respagnolettej son regard s'^tait dirig6, k travers U vitre, ter* le berceau, et ce qu'il vit lui fit se dire :

— BonI ilva lastyler en quelques mots.,, aprfts quo! nous lui l&cherons Grondier, car le temps presse.

Sans affectation, il se tint entre la fen^tre et le fils du notaire, de faQon k barrer le passage k ce dernier si Fenvie lui revenait de so remettre k la crois6e.

En effet, si Grondier n'avait pas quitt6 son posta d'observation, il aurait apergu, k son grand 6tonnement, une figure de ses connaissances apparaitre k rh6bcrge du mur mitoyen. Cette figure 6tait celle de maitre Goberju qui, grimp6 sur Ttehelle et la tMe allong^e par-dessus la muraille, 6tait en train, k travers le feuillage qui le cachait aux pensionnaires, de l&cher 2l Agla6 des psitt, psitt! qui, si 16g^rement modules qu'ils itaient, n'en firent pas moins lever aussitOt les yens &la sous-mattresse.

Quand nous disons que la Durondeau le?a les yeux,

16 IB COSTS OHSIBCS

e'est par consdence d*bistorieii, car die les rabaiss^a. si Tite qae ce ii*6taii Traiment pas la peine de notexr ce moaTemeni de panpi^res. Seolement, k I'floge de la Toe d'Ag^ai, nons avoneroiis qoece coup d'ceil, aussi rapide qae r^dair, Ini avail suffi poor recon~ Daitre le groom.

— Ayez-Toos les lettres de la Dnmonchet? de* manda-t-elle, le nez braqa6 snr nn livre oovert et semblant si bien absorbte dans sa lectore qu'i cinq pason aoraitjar6 qa'elle lisait nn de ces oavrages s6T^rement interdits par la marcbande de soupe.

— Qui, r6pondit laconiqnement Gobeijn, jogeant inntile defaire des pbrasesavec nne fille qniallait si droit an bat.

— Me les apportez-Yons?

— Nod, je vons les remettrai h. noire rendez-vons de ce soir.

— Alors que voulez-vous?

— Nons sommes tonjours allies, pas Trai? .

— Oui, c'esl convenu.

— Eh bien, icoutez la consigne... Toici ce que Tous allez avoir k faire.

Or, pendant que Goberju iniiiait Agla6 k ce qu'il appelait la consigne, Grondier, tout en se choisissant un cigare dans une coupe plac6e sur le guiridon^ demand ait h Roudiac, tonjours camp6 en obstacle devant la fen^tre :

— Vous en avez done fini ayec ce f&cheux qui vous a tenu dix bonnes minutes dans Tantichambre?

— Ce n'est pas sans peine, je vous le jure, s*6cria gaiement Tescroc. C'6tait un de ces placiers qui, efifront^s et tenaces, viennent k brille-pourpoint vous proposer leurs marchandises. Gelui-1& voulait, k ion-

tes forcesy-me fonrrer da vin de Bordeaux... J*ai dft presque le repousser dehors.

Ge Yisiteur que Roudiac affublait ainsi en pliacier, n'avait M autre que Goberju.

En lui ouyranty apr^s avoir eu soin de chambrer Grondier au fond de Fappartement, Taigrefin avait 6t6 surpris de cette prompte r6apparition du laquais.

— Etes-vous done rest^ 1^-haut, k Triage des mansardes? demanda-t-il sur un ton brusque qui prfichait la prudence au grobm.

— Non, j'ai fll6 aussitOt que Grondier a £t6 entr6 chez vous.

— - Ne m'aviez-vous pas dit que vous alliez assister h Tenterrement de Storfere?

— Oui, mais avant de m'y rendre, Tid^e m*est venue de passer d'abord Si la maison pour y prendre des nouvelles.

Apr^s ce dernier mot, Goberju poussaun soupir et nxurmura d*un ton rageui^:

— Ah I elles ^taient jolies, les nouvelles!

— Qu'est-il done arriv6 ?

— U y a que votre ndariage avec une des fllles de mon bourgeois ne va ,plus poiivoir se n^aniga^cer,' et que, par consequents je rate les trois cent mille francs que vous m'auriez compt6s sur la dot pour la dette Dumouchet.

Et le groom serra les poings en grognant :

— Dire que c*est de votre faute I

— Allons done I fit Roudiac.

— N'est-ce pas vous qui^ hier soir, avez conseill^ au patron la promenade de nuit h Saint-Mand6 ?

— Oui... Aprfes?

— Eh bien, comme je vous Tai dit, nous y sommes all)6s tout droit en sortantde chez vous, h minuit et

18 L^ OOMTB OMNIBUS

demi... Pautcrolre qa'il a tronv* les deox pies au nid, mais que Qa n'a pas 616 tout seul et qu'il en est r6sult6 un grabuge dont les suites 6pouvanient mon' bourgeois... Bref, il veut d^camper au plus vitc de Paris et 11 parle d'aller faire un voyage k T^tranger avee ses ftlles... Bone votre mariage est i Teau.

— Oh ! ton maltre n*est pas encore parti, pronoDQa Roudiac d'un ton de doute.

< — Heu ! heu! c'est un peu anssi ce que je me suis dit pour me donner de Tespoir... mais il est poortant bien d6cid6 !i filer... ilseraitm6med6jlL en route, si, heureusement pour nous, il n*avait pas mal h une patte de deyant.

— Ah! il est bless6 au bras?

— Out, un mauvais atout attrap6 cettenuit*.. il n'en voulait rien dire et se soignait lui-mftme, mais la blessure le fait tant soufifrir qu'il s'est r6sign6 k la montrer ii un m6decin... il m'avait charg6 d'aller pr6venir le sien... Pour venir ici vous avertir, j'avais k passer devant ThMei de M . deMaucieux qui a, chez lui, un docteur k Tann^e.., Alors, au lieu de courir aux cinq cents diables chercber le m6decin du patron, j'ai trouT6 plus court d'entrer chez M. de Maucieux pour le prier d'exp6dier son docteur Baudraie k mon bourgeois.

Apr^s avoir 6cout6 avec une attention inqtiiitela nouvelle de ce depart du milUonnaire qui faisait nyorter ses projets, Roudiac se reprit d*esp6rance aux derniers mots.

** La blessure de Peyrade est, peut-6tre, si grave qu'il lui faudra renoncer k se mettre imm6diatement en route ? avanQa-t-il.

-^ Heu ! heu I fit le groom en branlant le t£te, je le souhalte, mais j'en doute,, • Men bourgeois est fii^re-

IBS FlttES BU mLtlOMRAIRE 19

ment dur 3i la douleur, et ilse peut fort bien qu'apr^s un premier pansement il gagne le large... Et, da plus, k propos de ce qui s'est pass^ cette nuit k Saint- Man d6, il a une peur bleue qui le talonne et Texcite k dftcamper... Alors, vous comprenez? une fois parti... n-i ni, c'est fini de nos gentilles combinaisons.

— A moins de brusquer les choses, pronou^a Roudiac qui se mtt k rifi6chir, exemple aussit6t imit6 par le groom.

Apr^s une minute dc silence, Gobcrju leva son nez, qu'il avait gratt6 de Tongle durant sa meditation.

— Eh I eh ! 14cha-t-il sur un ton qui t6moignait d'une satisfaction intime.

—• Tu as trouv6 quelque chose? demanda vivement Roudiac auquel Tintonation de ce : Eh! eh I avait agr^ablement chatouiil^ I'oreille.

— Maist>ui, maisoui, on est assez content de soi, d^bita le groom en se dandinant.

Apr^s quoi, il demanda :

— Est-il midi ?

•— L'beure cesse k peline de sonner.

— Bon f c'est Tinstant de la r4cr6ation ; Aglai va Tenir au jardin avec ses ^l^ves.

Easuite, en montrant la porte de la pidce voi? sine.

— Grondier esttoujours li?

— Qui.,, et il doit mftme s'impatienter de ne pas me Toir reparattre.

— Et que vous a-t-il ditd'un pen drOle?

— « Drdle » est le mot, appuya Roudiac en souriant. Figure-toi que, malgr6 toutes mes affirmations, il pretend que les fiUes de ton mattre, qu41 a vues chez lenr p%re, sont les demoiselles Stor^re, que Peyrade a attir^es adroitement soils son toit.

^ LE GOMTEOMIXIBUS

— Sapri^i i Quel quatorze d'as pour nousldit Goberja en se tr6moussant de joie.

£t il reprit en cotnprimant Tenvie de rire que lui donnait une pleine certitude de r^assite :

— Alors, parlez-lui du mur mitoyen, de T^chelle, du berceaA et arraugez-vous... je ne sais pas comment, par ezemple, mais c*est votre affaire... arrangez-vous pour lui insplrer Tid^e de venir causer avec A^Ia6 par-dessus la muraille.

— Nous allons nous mettre k la fenMre et je t^cherai d'attirer son attention sur la sous-maitresse.

•— Tr&s bien!... mais ne lui laissez pas trop le nez k Tair... faites-le rentrer pendant que je vais apprendre sa legon h Agla6, car il ne faut pas qu'il m'aperQoive.,. Donnez-lui sa vol6e dans une demiheure... Pas avant, je yous le recommande.

Le groom, apr^s ces instructions, ouvrait la porte poup partir quand il fut retenu par Roudiac qui, voulant tout pr6voir, lui demanda :

— J'ai trop confiance en ton intelligence pour t'attarder k vouloir xionnaitre ton id6e, mais es-tu certain de parvenir k converser avec la sous-maitresse sans 6tre vu par les 616ves?... Elle-m6me ne peutroUe pas se trouver k Tautre bout du jardin et ne pas apercevoir tes gestes d'appel?

Tout jeune qu'il 6tait, Goberju se targuait d'etre un observateur. Aussi r6pliqua-t-il avec une superbe assurance :

— 11 y a cent k parier contre un que, si ses souvenirs de la unit dernifere ne conduisent pas ma belle tout droit au berceau, elle Ifevera cent fois les yeux vers ce point du mur oil ma tfite lui est apparue bier... Cela, voyez-vous, est immanquable.

Avec un aplomb 3t se faire gifler, ce gamin de yingt ans ajouta :

— Oa, alors, c*estque jene connais plusles femmes! lii-dessas il d^tala apr^s avoir r6p6t6 \

— L&chez le Grondier dans une demi-heure... Pas avant ! c*est bien convenu.

Apr^s son depart, Roudiac rentra dans la chambre oil, comme nous Favons vu, Tattendait Grondier qur, pour se d^sennuyer, s'6tait mis ila fenfire.

— Le diable est pour moi ! pensaTaigrefin en entendant le jeune homme lui parler, le premier, de cette sous-mattresse, qui avail attir6 ison attention, et du bereeau oil elle itait venue s'asseoir.

Roudiac avait raison, Le diable 6tait si bien pour lui que, sans qu'il edt besoin d'6carter le fills du notaire de la fendtre, ce dernier, de lui-m6me, avait quitt^ I'appui de la crois6e au moment pr6cis oil Goberju, du haut de son ^chelle, envoyait ses psitti psitt ! \ la sous-mdtresse.

Tous ces details explicatifs donn6s, nous reviendrons Si ce point de la conversation, entre Roudiac et Grondier, oil le chevalier d'industrie, pour excuser son absence un pen longue, pr^tendait avoir k\k retenu dans Tanticliambre par les insistantes propositions d'un placier en vins de Bordeaux.

— Ce gaillard-l&, je le parierais, vous plaisait moins it entendre que tous ces innocents caquets de pensionnaires que, m'avez-vous dit, vous allez 6couter du haut de votre echelle, avanga Grondier en riant.

— Oh! oui, vous pouvez en fttre certain, s'6cria Roudiac, enchant^ de voir le jeune homme venir de lai-m6me tendre le cou aulacet qu'il voulait lui passer.

— Ce doit 6tre bien amusant^ n'est-ce pas, le babil de ces ingenues?

22 IE GOllTJB OMIilBUS

— Je Youdrais vous ea faire juge.

Ge disant, Roudiac 6tait all6 k la fenfetre et, apr^s UQ prompt coup d'oeil qui lui avait montri Fichelle libre de tout Goberju, il revint en continuant :

— MaiS) malhenreusement, le berceau n'a pas €16 quitt^ par cette maudite sous-mattr^sse qui en iearte toutes les fauvettea dpnt j'aorais d6sir6 yous faire entendre le ramage.

^absence de Goberju lui faisant juger qu*il pouvait maintenant laisser Grondier s'approcher de la fen^tre, Te^rae reprii :

— L*avez-vous bien examinee, cette sous-madtresse?

— Non ! dit tranquillement le jeune homme sans quitter son fauteoil.

— Alor» venez done un pen ici la regarder avec moi.

-*- Bab I k quoi bon ?

— G'e&t que je ne suis pai& grand pbysionomi&te, moi, at je voudrais savoir si, sur le compte de cette femme, vous vous rencontrerez d'avis avec Peyrade.

Le nom du millionnaire eut pour effet imm^diat de faire quitter son si5ge au fils du notaire qui vint pr6cipitammeut k la fen^tre' en demandant d'un ton bref :

— Comment Peyrade eonnait-il cette femme?

— Mais il n'y a rien d'^tonnant^ yimagiue, k ce qu'il connaisse une employee du pensionnat oil sont ses filles?

— G*est vrai I avoua Grondier se repentant d* avoir c6d6 k son mouvement de vivacity.

»— Seulement, poursuivit Roudiac, ce qui m'a sur-^ pris, c'est la maniftre dont Peyrade parle d'elle, car je me demande oti et pourquoi il a couqu de cette f mme une pareille opinion.

LES FlIXBg m iULUOSNAIRE 23'

— Mais qu'en dit-il done ?

— ExamiDez-la d*abord, tous saurez ensuiie ce qa'en pense notre ami. Hein ! voyons, formulez aussi voire jugement.

Grondier regarda aUentiTemeat la Durondeau qai» dans una attitude modeste et pudique k Textrtme, suivait des yeux les 6bats de ses 61&veSy et finit par dire:

— Elle ^ Fair d'uoe douce et honu6te creature. Hoadiac fut pris d*un rire fou k cette diclaratioar

— Sacrebleu ! b6gaya-t-il, vous ne voiis ,rencontrez gu^re avec Peyrade. Ah! non... il s*en faut du tout au tout... Gar lui pretend que cette fille ne vaut pas la corde pour la pendre et qu'elle est capable de tout pour de Fargent.

— Ah I voilSi ce qu*il en dit ?

— Oui, mon cher, mais, je vous le r^p^te encore, je me demande oil et pourquoi il a congu une telle opinion de ceUe femme.

Uae idfe monta aosait6t k Fespfit de Grondier.

-^ Cast die qui doit lui avoir Uvr6 les fiiles Stor^e^ pensa-t-il.

Alon, son regard passant de la soos-mattresse k F^cheUe dont les deux montants, appuy6s contre la aiiinulle, montraient leurs ex(ri§mii6s au-dessus du ber ceau, il se dit :

— Si je pouvais lui parler.

Rottdiac itait revena dans la chambre et en s'installant devant son bureau, il rdp^tait ;

— Oui, capable de tout pour de Fargent, lei est Favis de Peyrade.

Ensuiie, comme Grondier se retournait, il lui de* manda :

-^ Permettez-vous, cher monsieur, que je reclame

24 ' LE GOMTE OMNIl^US

de vous quelques minutes de patience ?... je viens de me souvenir d*une lettre fort press6e qu'il me faut 6crire.

— Je ne veuxpas 6tre indiscret... Je vous laisse k votre correspondance, se hita de r^pondre le fils du notaire, saisissant au vol ce moyen d'op^risr une prompte relraite.

— Toi, tu vas grimper St T^chelle, pensa Roudiac en refermant la port6 derri^re Grondier qull venait de reconduire.

Aprfes avoir- descendu les deux 6tages h la Mte, Grondier, au lieu de tourner h droite dans le vestibule, ce qui Taurait fait passer devant la loge du concierge, s'arr^ta au pied de I'escalier.

If commenga d'abord par lever la t^te pour s' assurer que Roudiac ne Tobservait pas par-dessus la rampe de son palier, puis il constata du regard que le portier n'6tait pas k son poste. Ainsi certain de n'Mre point surveill6, il tourna brusquement i gauche et entra dans le jardin. Se glissant derrifere les arbustes qui, de ce c6t6, masquaient le mur mitoyen, il gagna le coin oil se dressait I'^chelle.

— Pourvu qu'elle soit encore sous le berceau! se dit-il en mettant le pied sur le premier Echelon. ^ Arriv6 au chaperon de la muraiUe, dont il ignorait r^tat de degradation, Grondier, en s'y accrochant au

lES FiLtES DU MILUONNAIRE ^6

hasardy en fit aussit6t roaler une pluie de petits pUtras qui s'iparpilla autour de )a sous-maitresse, alors le nez dans son livre et si bien captivie par sa lecture qu'elle ne s*aperQut m^me pas de ces gr^lons d'un nouveau genre.

Pris de la peur que, sous cette averse qui lui rendait son poste dangereux, la lectrice ne quitt&i le bosquet au plus vite, Grondier s'^tait d'abord tenu col au ras du faitage de la murailie ; mais rassur^ par le silence d'Agla6, il se hasarda enfin k passer la t6te sous les touffes de lilas et, h sa grande joie, il dicouvrit la Du- ' rondeau assise juste au-dessous de lui.

L'entretien 6tait difficile k entamer et Grondier, tout comme Goberju, allait d^buter par des psitti psitt ! quand un souvenir lui inspira une mani^re d'attaquer beaucoup moins vulgaire. En se rappelant le dire de Roudiac, ou, plutdt, celui qui avait M prM k Peyrade par Tescroc, que cette fille 6tait capable de tout pour de Targent, le jeune bomme voulut titer de la corde sensible qu'on lui avait signal6e.

En consequence, il tira du fond de sa poche une bourse qui contenait une quinzaine de louis, itendit la main qui la tenait au-dessus de la liseus^, visa de son mieux et desserra les doigts.

La bourse rasa la joue d'Agla^, effleura Tangle du livre et tomba dans le creux de la robe, entre les genoux de la belie.

Pas plus qu'k la pluie de menus plltras, Agla6 ne donna signe de frayeur, ni m6me de la plus simple surprise, et Grondier, bien qu'il eHi entendu le bruit assourdi de la bourse sur r^tofife de la robe, aurait pu croire que ses quinze louis s'6taient posis avec la 16gdrete d'un ilocon de neige.

Mais une manoeuvre de la Durondeau lui prouva

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