^ -IT
l>ans la penste du groom, ce «run » concdrnait Grondier, et son a I'autre » d6signait Roudiac.
Et en void Texplicalion :
Quand le bruit des grelotsdes chevauxde poste, arrivant dans la cour du millionnaire, avait mis fin & la visite que Grondier rendait & Peyrade, le fils du notaire, nous Tavons vu, avait adre8s6 son ironique souhait de bon voyage au groom qu'il avait, en se retirant, rencontr6 sur son passage.
Or, Goberju, au point oi en (talent les pr6paralifs des fiUes de son maitre, savait que le depart n'aurait pas lieu avantdeux heures et quece depart ne pouvait s*op(rer sans lui. II s'6tait done dit qu'il avait encore le temps de s'attacher aux pas de Grondier et, imm6diatement,ils'(tait 61anc6 sur les traces da jeune hooime qui s'^loignait pr^cipitamment.
La poursulte n'avait pas (t( longue.
De la rue de la Ghauss6e d'Antin qu'habitait Texmanufaeturier, Grondier avait gagn( la rue Blanche, puis tourn^ dans la premiere rue k droite oti se trouvait alors la poste aux chevaux.
— Bon ! il part aussi pour Fontainebleau I s'^tait dit le groom en le voyant entrer dans T^tablissement.
Cinq minutes apr^s, Grondier 6tait sorti et s'^tait 61oign6 sans avoir apergti son espion.
En trois sauts, Goberju 6tait entr6, toutessouffl6 et Fair affair^, dans le bureau, que venait de quitter le fils du notaire, et en s'adressantk remploySchargfi d'inscrire lenom des voyageurs qui voulaient des chevaux, il avait demand^:
— Est-ce. qu'il n'estpasvenu un monsieur Grondier pour retenir des chevaux?
— Des ? non mais uli cheval, un seul qu'on va,
suivant son ordre, lui conduire & son domicile ^ oil il
' Ai IE COMTE OMNIBUS
montera enselle... Si vous tenez hie rejoiiidre, il faut vous hMer.
-^ G*est une lettre que j'ai h lui remettre de la part demon mattre qui m'avait ditquejele rattraperais ici.., Je vais le rejoindre cbez lui... Grand merci I
Lk-dessus, le groom 6tait parti au pas de course, en homme pres^6 d'ex6cuter sa commission.
Mais au tournani de la rue, il avail ralenti sa vitesse en se disant :
— Allons pr6venir Roudiac.
Gelui-ci, qui I'attendait, avaithauss6 moqueusement les 6paules h cette nouvelle.
— Grondier est un mediocre cavalier, avait-il dit, votre chaise de poste Taura bien vite rattrap6 sur la route.
— Alors je lui laisserai prendre Tavance en retardant le train de notre voiture, avait d6clar6 Goberju.
— Bonne id6e ! Cela me permettra de vous rejoindre, car, avant de m'Sloigner, je tiens, par prudence, k me faire voir en deux ou trois endroits... Alors je partirai.
r^ A cheval ? Vous aussi?
— Oh ! moi I fit Roudiac dont le souvenir t6moigna que s'il tenait en maigre estime le talent d'^quitation de Grondier, 11 avait une pleine confiance dans le sien.
Voili done pourquoi Goberju qui, en observateur profond, savait qu'il n*est si grand z^le qui ne s*^teigne quand il s'exerce gratis, avait jug6 bon de mod^rer I'ardeurdes postilions en leur adjugeant des pourboires ridicules.
— Pour se venger, ces gaillar ds-li prendront le train d*un enterrement, s'6tait-il dit.
Gomme il trouvait que la voiture roulait encore
IBS FiLLBd DU kiLIIONNAiRE . 45
^■1 ■■ ■ ■ 1 W^— ^— — i^W^I^— ^ ■ ■ II ■ ■■■■■■■■ 11 ■ ■ ■ I 11 — ^1^— — 11— 1^— »M—I I 111*! I
t trop yite, il criait d'une voii^ rageuse des « BHilez done
le pav6 ! » qai faisaient que, tout naturellement, le
postilion retenait ses chevaux en se disant :
— Quand tu youdras, mauvais pingre, qu'on brftle le pavi, tu seras plus g^n^reux.
Voilipourquoi le groom, enchants de ce r^sultat, se tr^moussait d'aise sur son si^ge en plein vent et se r6pitait de lieue en lieue :
— A marcher aihsi, Tun anra le temps de nous devancer li-bas, Tautre de nous rejoindre.
Dans la voiture, le silence avait remplac6 le babil des Toyageuses. Habitudes, au pensionnat, h se coucher de bbnne heure et abattues, surtout, par la temperature que I'approche de Forage rendait accablante, les deux SQBurs avaient fini par s'etidormir. Leur femme de chambre, la jeune Nanette, avait lutt6 plus longtemps, mais force lui avait 6t6 de succomber aussi au sommeil.
Au relai suivant, Goberju, qui ^tait descendu de son si^ge.pour r^gler les guides, entra dans la maison de poste.
— Savez-vous si nous avons des chances de rattraper un jeune homme blond qui nous prficfede h cheval? demanda-t-il au maitre de poste.
— A moins qu'il ne s*arr6te k Fontainebleau, vous lerejoindrez difficilement... II monte kcheval en vrai casse-cou, mais il va un train d*enfer. II a plus d*une heure d'avance sur vous, r^pondit Tinterrog^.
Ce renseignement fit la joie du groom.
— Tant mieux! pensa-t-il. Aux approches de Fontainebleau, mon homme va s*arr6ter et se mettre aux aguet^ pour nous voir passer et il nous suivra pour savoir en quel endroit est situ6e la maison oil nous allons passer la nuit... Qa va bien ! Qa va bien I
46 LB GOMTE OMNIBUS
Les chevaux 6tant aitel^s, Goberju, avant de remonter sur son si^ge, avanga prudemment la t6te dans la voiture par la portiere dont le carreau, k cause de la chaleuF ^louiFante, 6tait rest6 ouvert. •
— Trois vrais marmottes I dScid^ment, ga va plus que bien, m dit-il, tout joyeux k la vue des jeunes lilles endormies.
Le groom venail de grimper k son poste et 4a chaise de poste allait s'ibranler quand il fendit vivement Toreille k un bruit qui se produisaiten amont de,la route.
— Voici M. de Roudiac qui arrive k franc 6trier, se dit-il aussildt.
En effet, au loin, bien au loin, mais que le silence de lanuitpermettaitd'entendre, le galop d'un chevaU lanc6 k toute vitesse, cliquetait sur le pavS de la chauss^e.
— En route! cria Goberju pour que.le fracas de la voiture ne permit pas k d'autres oreilles de 'distinguer ce bruit qui se faisait plus fort en se rapprochant.
La chaise repartit.
Le groom jubilait au possible et se frottaitles mains en marmottant :
— Plus que bien, ga marche plus que bien I... Je crois que je tiens presque le copeau de trois cent mille francs que M . de Roudiac d6tachera pour moi de la dot que le Grondier va luifaire gagner.
Nous n'oserons pas dire qu'en r6fl6chissant de la sorte Goberju avait lev6 vers le ciel un regard reConnaissant, mais comme, en 6panchant sa joie, il avait le nez en air, il put constater r6tat du temps.
— Tout bien r6fl6chi, se dit-il, j'aimerais assez que cet orage, au lieu d*6clater en route, attendit au bon moment pour faire rage... Rien u'effarouche mieux la beaut6 qu*un bon coup de tonnerre I
I LBS^ FILtKS D0 MIEIIONNAIKE ' 47
On roola encore une demi^heure sans que le groom qui se retoarnait k tons moDients sisr son sifege, vtt le caTalier i'ejoindre la voitore* Sans doute que Roudiac, si c'^tait Iqiy pour garder une distance prudente, avail r^gli le pas de sa iiiontnre $ut celui des cheTauz de la chaise de poste*
Gela n'^tait pas Taffaire de Goberja qui, d'an revers de main, fit sauter son chapeau de dessus sa tdte.
— Bh I eh I moh brave, cria-t-il au postilion, arrfttez done un peu |^ur que je descende. Le vent vient de m'emporter mon chapeau.
Malgri le fracas des roues, Tordre fut entendu par le postilion qai ob6it»
-^ Attendez-moi, c'est tout au plus k vingt mMres, je reviens, ajouta le groom, qui, apr^s avoir saut6 k terre, prit son pas de course et disparut dans Tobscuril6.
II venait de ramasser sa coiffure quand arriva le cavalier.
-*• Eh I monsieur de Roudiac, appela le laquais iimivoix.
A cet appel, le cavalier arr6ta son cheval, sans mot dire.
— G'est moi, Goberju, ajouta le groom en appro* chant.
Le nom d^lia aussit6t la langue du cavalier.
— * Eh bien ! tu vois, j'ai tenu ma parole de te rejoindre. Quelles nouvelles de Grondier ? Pourquoi as-tu fait arrdter ta voiture ?
— Grondier nous pr6cfede et, si j'ai arr§t61a chaise, c*esl pour venir vous donner un conseil.
— Je t'^coute.
— II est indubitable que Grondier, k Tentrfie de Fontainebleau, va se meltre k Taffiit §ur un des bas-
48 IE CfOMTE OMNIBUS
c6t£s de la route pour nous attendre au passage et nous filer ensuite jusqu'k Fendroit ou nous descendrons... II est done inutile qu*il vous aperjfoive escortant la voiture.
— Gompris I alors pr6cise*>moi bien Templacement de la maison, je m'y rendral par un d6tour.
— Un^ maison isol^e..^ la premiere k droite sur le chemin d'Avon k Fontainebleau,.. Pas de mur au fpnd du jardin ; c'est une haie qui forme cidture.
— Bien ! je trouverai, t
Apr&s ce dialogue, d'une dur6e de deux minutes tout au plus, Goberju revint k la voiture qui repritsa marcbe.
Minuit sonnait k T^glise de Fontainebleau quand la chaise traversa la ville endormie. Un pen avant les premieres maisons, le groom, dont le regard fouillait les t6n^bres, avait aperQu, sous les arbres, une sorte de masse dont la teinte moins sombre se d^tachait dans Tombre 6paisse de la nuit.
— Voiia le Grondier en faction, s'6tait-il dit.
Ainsi que Tavait annonc6 Goberju k Roudiac, la maison, abandonn6e apr^s une semaine de s^jour par le millionnaire, n'avait d*autre habitant qu'un vieux garde forestier, mis k la retraite, que la piti6 de Pey* rade avait laiss6 s*installer dans la salle du rez-dechauss6e.
Bien moins spacieuse que le vide-bouteille de Saint- Mand6, la propri6t6 de Peyrade n'6tait, k vrai dire, qu'une cabane de paysan oti trois personnes auraient v6cu mal k Taise. En bas, une salle servant de cuisine; en haut, deux chambres surmont6es d'un grenier.
Aussi le vieux garde, k la vue des quatre personnes que lui amenait la voiture, comprit-il la n^cessit^, pour lui, de d61oger.
— Bah ! une mauvaise nuit est bien vite pass6e i
XES FIUES DT7 MILLIONNAIRB 49
J'irai m'installer sous le hangar du jardin, dit-il h Goberju qui le plaignait.
Mais cette faQon d*arranger les choses n'entrait pas dans les Tues du groom, fort d6sireux de se d^barrasser d'un co locataire aussi g^nant.
— Ta, ta, ta, flt-il d'un ton amical, voili, mon cher homme, ce que je ne souffrirai pas. L'orage, qui va Sclater, irait vous noyer sous cet abri insuffisant* Ge n'estpas h votre ^ge qu'on doit se permettre de telles bravades. Allons, preste et leste, mon brave ; il vous faut, avant Taverse, gsfgner Avon ou vous trouverez h passer la nuit.
Ce disant, Goberju avait pris la main du garde dans laquelle il glissa une pi^ce de cinq francs destin^e k payer rhospitalit6 qu*il Tenvoyait chercher ailleurs.
Encore engourdies par le sommeil, car elles ne s'6taient 6veill6es qu*2i la voix du groom leur annon- Qant I'arriv^e k destination, les deux soBurs avaient assists, sans en concevoir nuUe crainte, k ce cong6 donnS au garde. Sorties du pensionnat depuis deux jours, elles ne connaissaient Goberju que par T^loge que leur en avait fait leur p5re avant de les mettre sous la garde de son domestique de confiance.
Quant k la femme de chambre, la jeune Nanette, qui, peut-^tre, n'avait pas le groom en si haute estime, elle 6tait, en ce moment, occup6e k d^barrasser rint6rieur de la voiture de tons les menus paquets qui s'y trouvaient entass6s et, quand Goberju revint ^ la chaise pour aider le postilion k descendre les malles de dessous la bftche, le garde, sorti par une petite porte du jardin, 6tait d6ji si loin que Nanette, eut-elle voulu s'opposer k son depart, n'auraitpu le rappeler.
La voiture £tant remis6e sous ce hangar dont avait parl6 le garde et le postilion ayant 6t6 renvoy6, Go-
60 ' LR COMTB OMNIBUS
berju se mit en devoir d'itater sur une table les provisions apport^es de P^rispour le souper,
Mais rapp6tit faisait d6faut aux trois jeunes filles ^nerv^es par T^touffante temperature^ satur^o d'ilectricit6.
— Grand merci I Qoberju, dit H61^ne, vous prenez une peine inutile ; ma toBur et moi, nous ne soupe* rons pas.
Le laquais s'arr^ia net en ses pr^paratifs.
— Alors, dit-ily quand mesdemoiselles voudront se coucher, elles trouveront leurs deux chambres k 1*6tage au-dessus.
— Etcelle de Nanette ? demanda Blanche, la soBur de lait de la soubrette.
— Nanette restera ici, dans cette salle.
— Mais, vous, Goberju ? fit la sceur ain^e.
•^ II depend d'une permission de mademoiselle que je passe une nuit moins mauvaise que celle qui m'attendy dit respectueusement le groom.
— Oh ! c'est accord^ d*avance.
•^ Je demande Tautorisation d*aller m'installer dans la voiture, ofi je serai cent fois mieux que sur la paille du grenier.
D'un signede t6te, H§16ne donna son consentement, puis , comme Blanche ^touffait h grand'peine ses b^illements sous sa petite main, elle se tourna vers la femme de chambre.
— AUons, ma bonne Nanette, viens nous aider h, nous mettre au lit.
Nanette, en Tranche campagnarde qu*elle ^tait, avait gard6 son libre parler avec les soeurs.
— Ma fine! s*6cria-t-elle, avec grand plaisir, car plus vite ce sera fait, plus t6t moi, h mon tour, je serai couch^e,., Et j'ai une envie de dormir de premier
tES FlUSrf DU IIIIXIONNAIRE 51
num^ro... Je suifr certaine qae, cette holt, on pourra tirer le cation dans le jardin sans me r^veiller. ' — Bon k savoir ! pensa le groom.
Pric6d6es par Nanette, les deux scBurs te dirlg^rent vers Fescalier. Sar la premiere marche, H61^ne 86 retourna et, d'un nonveau signe de \hit^ elle cong^dia le domestique en disant :
-^ Bonne nuit, Goberju.
Le laquais ne se le lit pas r6p6ter. En une seconde, il fut dans le jardin.
— Quoi qu'il arrive, je serai censS n'avoir rien entendu, se dit-il en marchant vers le hangar qui abritait la voiture.
Avant de monter dans la chaise de poste, il se retourna pour examiner la facade de la maison. A travers les simple^ rideaux qui garnissaient les fenfires, priv6es de contrevents, on voyait courir lalumi^re d*une chambre \ Fautre.
Eniin toutes deux s'6clair5rent \ la fois.
— Elles ont fait leur choix. Quelle est la chambre de r^in6e ? Quelle est celle de la cadette ? se demanda le groom.
Puis, en haussantles ^paules :
— Apr^s tout, dil-il en ricanant, que m'importe I G'estauGrondier & choisir aussi... 11 a le champ libre, k lui d'agir... Je suis curieux de voir comment il s*en tirera.
En cet instant une sorte de grincement arriva & son oreille. G'^tait le bruit de la serrure de la porte de la maison, sur le jardin, que Nanette, redescendue au rez-de-chauss6e, fermait avant de se coucher. Cette pr6caution fit sourire Goberju, qui murmura :
— II y a deux ans, portes et fen^tres avaient leur fermeture dans un piteux 6tat. Gomme je doute que
52 IE COMTE OlimBUS
le vieux garde les ait fait r^parer avec ses 6conomieSy notre s^ductenr aura facilement raison de ces obstacles.
Cela dit, il ouvrit la portiere et monta dans la voiture qui allait lui iservir d'observatoire.
Le premier objet sur Dequel il posa la main ^tait un genou d'homme !
— Chut ! fit aussitfit une voix pour arrSter tout cri de surprise.
— Tiens, c'est vous, monsieur de Roudiac ? dit le yalet en reconnaissant la voix.
— Chut done! souffla I'autre, chut! on peut vous entendre.
— Oh ! nous sommes trop loin de la maison.
— Qui, mais nous sommes bien pr^s de la tonnelle. ,
— Bah! quelqu'un est sous la toAnelle?
— Oui, depuis cinq minutes.
— Qui done?
Avant que Roudiac put r6pondre, le premier grondement du tonnerre retentit et un Eclair sillonna les t6n^bres.
L'orage se d6clarait en fin avec une violence inou'i'e.
Mais, h, la lueur de T^clair, le groom avait eu le temps de reconnaitre le beau Grondier qui, debout d Tangle de la tonnelle, regardait les fen6tres, encore 6clair6es des jeunes filles.
Bien qu*il Veti lui-m6me pouss6 sur la pente fatal e en lui aplanissant les obstacles qui, peut-6tre, T^uraient d6courag6, Goberju 6prouva pourtant une 16g^re pointe d*admiration pour la volont6 opini^tre avec laquelle le fils du notaire poursuivait le but coupable qu'il s*^tait propose.
— Ce que cegars-li veut, il le veut bien, murmurat-il.
tES pilj.es du miluonnaire .53
Ensuite, s^adressant h Roudiac : ^
— Et vous dites qu'il estl^ depuis cinq minutes? ~ Tout au plus. Je Tai entendu franchir la haie
qui forme le fond du jardin.
— .Ce qui prouve que vous Taviez pr6c6d6?
— D'une grande demi-heure. II lui a d'abord fallu suivre votre voiture jusqu'ici pour connaitre la maisoii, puis aller k la poste de Fontainebleau rendre son cheval et, apr^s, revenir sur ses pas. Moi, auquel tu avais bien indiqu6 la maison, j'ai 6t6 tout droit descendre de selle h la poste et je suis accouru directement ici, ayant sur Orondier une avance de vingt-cinq k trente minutes... J'6tais d^j^ dans le jardin quand, toi et le postilion, vous avez pouss6 la voiture sous le hangar, ce qui m'a donn6 rid6e de m'y loger.
Pendant ces explications, Forage s'6tait d^chain^ dans toute sa furie. Les coups de tonnerre se succ6daient et la pluie, chass6e par les bourrasques de vent, venait fouetter les vitres des fenMres de la maison que n*^clairait plus nulle lumi^re int^rieure.
— La partie est belle pour Grondier, si ces filles ont peur de Torage, avantja Roudiac.
— L'aln6e, je n*en sais trop rien. Mais la jeune, k ce que m'a dit Nanette, perd la t6te au premier coup de tonnerre... En ce moment, si elle ne s'est pas refugi^e prfes de sa soQur elle doit 6tre k moiti6 morte de peur sous ses couvertures, ,
— Et Nanette?
— Oh I celle-lJi dormirait en plein milieu d'un feu d'artifice, dit le groom en riant.
Puis tout k coup, apr^s un 6clair qui avait illuming le jardin :
— Eh I eh i fit-il.
— Quoi done ?
54 LS GOMTE OMNIBUS
— Notre Fanblas n'est plus h Tangle de la tonnelle...
— Qu'est'il devenu?
Un autre 6clair brilla.
— Oh ! oh! fit Roudiac k son tour. Si tu veux savoir ce que notre homme est devenu, regarde la facade de la maison k la lueur du premier Eclair qui va la rendre visible.
L'6clair attendu sillonna la nuit et, k sa rapide clart6, le groom apergut Grondier qui, k, Taide de la treille plaqu^e sur la muraille, se hissait vers une fenfitre du premier 6tage.
— Laquelle des deux soBurs va-t-il trouver dans la chambre dont il est en train d*escalader la fendtre? demanda Roudiac.
— Vrail sur I'honneurl je n*en sais rien, avoua Goberju d*un ton sincere.
En ce moment, corame si Torage, arriv6 k son maximum de violence, s'attaquait k la pauvre maison, le ciel sembla avoir pris feu, tant les Eclairs se succ6daient rapidement au milieu du fracas des d^chire^ ments sees et pr6cipit6s produits par les detonations de la foudre. Le vent, qui faisait rage, 6branlait la masure et, sous une rafale furieuse, qui arriva en sifflant, une des fenfires, done lesbois pourris ne purent soutenir le choc, s'elfondra k rint6rieuc en faisant voler ses vitres en 6clats.
— Voici une entree toute faite k Grondier, pro* nonga Roudiac.
— Et il en profile, ajouta Goberju.
Ce dernier, en effet, k T^blouissante lueur de la foudre qui, au m6me moment, tombait k Tangle de cette tonnelle qu'avait quitt6e Grondier, venait de surprendre le jeune homme franchissant Tappui de la fenStre.
lES FIUES DU MILIIONMAIRE 55
A la foudre tombie avait siicc6(16 uq deluge d*6aa et, par consequent, une obscurity qui ne permettait plus aux deux Tnis6rables que de voir bien indistinctement la faQade de la maison.
•— Plus de lampions pour 6clairer la fen6tre, Iftcha cotniquement Goberju, sans le moindre sentiment de piti6 pour les lilies de celui qui, en somme, avait 6t6 son bienfaiteur.
Ndanmoins, si profonde que fM la nuit, ils purent apercevoircomme unfant6me blanc se detacher, sur les tSn^bres, dans la baie de la fen^tre et, h leurs oreilles, arriva une voix d6sesp6r6e qui langait cet appel :
— Au secou...
Mais la voix s'^teignit subitement, ^touff^e sans doute par une main qui s*6tait appliqu6e sur la boucbe ; puis le fant6me blanc, dont les mouvements brusques accusaient une resistance 6nergique, disparut, entrain^ dans la chambre.
— H6 ! he I ricana encore Goberju k ce lamentable spectacle.
Ce rire ignoble avait une eloquence que comprit Roudiac qui repliqua :
— Oui, mais laquelle ?
— Reste h savoir ! fit laconiquement le laquais toujours en gaiete.
Mais, tout k coup, le rire s'arreta sur ses l^vres qui profererent un horrible juron, •— Quoi done ? demanda Roudiac alarme.
— Yotre dot et mes cent mille ecus sont au diable I grdnda rageusement le laquais.
— Mais, enfln, qu'y a-t-il ?
— II y a que cet idiot de Grondier, j'ignore pour-
56 LE COMTB OMNIBUS
quoi, vient de renbncer h une victoire assur6e... En ce moment, il redescend dans le jardin.
C'6tait la v6rit6 !
Aprfes avoir pass6 au-dessus de la maison, Torage s'^tait 61oign6 en grondant toujours. A la faible lueur d*un 6clair lointain, le groom venait d'entrevoir Grondier operant sa descente h Taide de latreille.
Sa presence dans la chambre avait tout au plus dur6 deux minutes.
— L'autre soBur, ou Nanette, en accourantJi Tappel au secours, Taura obIig6 k la retraite, supposa Rou« diac, pris, comme le groom, d'une colore furieuse.
— Chut I fit Goberju k Tapproche de Grondier qui longeait le hangar en s'enfuyant k toute haleine par le fond du jardin.
Cinq minutes $'6couI&rent dans un profond silence des deux'gredins.
— C'est dr61e ! prononga enfin Goberju qui n' avait cess6 de regarder la maison.
— Quoi done ?
— Pas une lumi^re ne s'allume... Done ce n'est pas rarriv6e d'un tiers qui a fait dScamper cet imb6cile.
Tout k coup, pris d*une inspiration, le laquais ouvrit la porti&re de la voiture et sauta k terre en disant h son complice :
— Attendez-moi.
II courut k la maison et, bien doucement, il tenta d'ouvrir la porte qui r6sista.
— Bon I pensa-t-il, Nanette a tenu sa promesse de dormir comme un pot. Elle n*a rien entendu, sans quoi elle ftlt venue m'appeler k Taide. Done elle n'est pour rien dans la fuite de Grondier.
Ensuite, il se glissa au pied de la treille qui avait servi
h, rascension da jeuae homme, et, k son tour, il se mit k la gravir en se disant :
— > Apr6sent que c'est de la moularde apr^s diner, c'est le moment de montrer du z^le en accourant au secours.
Parvenu k la hauteur de la fen^tre ouverte, il avanc^a la t^te dans la chambre.
Ge qu*il vit le fit redescendre pr6cipitamment et courir k la \oiture.
— Pied k terrel commanda-t-il k Roudiac qui ob6it et se laissa entrainer par le groom qui lui avait saisi le bras.
Goberju le conduisit devant la tr elite, au-dessous de la fen^tre et, en se penchant k son ofeille, il lui souffla :
— • Monsieur de Roudiac, quand Grondier a grimp^ % les Eclairs se succidaient, et il 6tait facile d'etre .reconnu... II est done k peu pr^s certain que celle qu'il voulait surprendre a dd voir son visage. A pr6sent, il fait noir comme dans un four et, vous le savez, on pr6tend que la nuit tons les chats sent gris.
— A quoi veux-tu en venir ? demanda Roudiac itonn6 par ce pr^ambule.
— A ceci que, soit remords, soit manque de courage, Grondier n'a pas profits de sa victoire. Apr^s une aussi forte Amotion, celle dont il voulait faire sa victime s'est 6vanouie, et elle est encore 1^-haut 6tendue sur le parquet sans connaissance.
— Eh bien ? fit Roudiac, hesitant k comprendre. -^ Puisque la nuit tout les chats sont gris et qu'on
a vu le visage de Grondier, pourquoi, maintenant que robscurit6 emp^chera de vous reconnaitre et que r6vanouie n'a pas repris ses sens, pourquoi, dis-je, n'iriez- vous pas lui prodiguer vos secours ?
S8 ^ LK GOMTE OMNIBUS
— Mais euiiny laquelle est-ce des deux scBurs ? demanda Roudiac,
— Vrai de vrai, je n*en sais encore rien; j*ai seulemenl apergu une masse blanche coucb^e k ierre, r6pondit le groom.
£t il ajouta en monirani le treillage :
— AUons ! monsieur de Roudiac, le pied i r^triei*.
En une ann^e^ dit un proverbe, bieo de Teau passe
' sous le pont. De m^me, depnis la sc^ne de Fontaine-
bleau, bien des 6v6nemenU s'6taieat produits, car, au
moment oil nous reprenons noire r6cit, une longue
anii^e s'est 6coul6e.
Pour connaitre les fails accompUs, nou!> n'avons simplement qu'^ 6couter la conversation de Houdiaq avec Goberju, que nous retrouvons, apr&s ce laps de temps, en conference dans ce mdme logement de Tcscroc, qui avait vue sur le jardin du pensionnat.
La figure des deux compares rayonnait de joie, ear Goberju, qui 6tait encore tout essouffii, tant avait 6i6 grande sa precipitation k accourir chez son complice, venait d'apporter une bonne nouvelle.
"^Us reviennent I ils reviennant 1 r^petail le groom. L'ordre est arriv6 ce matin, dal6 de Lyon, de tout preparer pour leur retour... Ainsi done, demain, au plus tard, nous reverrons mon bourgeois et ses filles.
Apr^s le premier eian de satisraclion, Roudiac etait
LES FIIXBS BU IIILUONNAIRB 89
W^i— i^»^ll ■■■■ ■ * ■■■■■■ » . , ■ ■■ . — ■— II .■.■.-■■...■-.■-.■■■■■■ ' .■. <■■ <■■■ » ■■ .■■■■ -■■■
de?eDu pensif ; pais, en levant les yeux sur le laquais, il lui adressa cette question qui, bien que laconiqae«& rextrfime, valait une longue phrase pour Goberju :
—* Laquelle?
— Ah I oui, laquelle ? Voil& ce que nous n*avons eu ni le temps, ni la possibility de savoir, ripondit Tautre en secouant la tdte.
Si d6pit6e que fdt la mine du groom, quand il prononQa ces mots, elle n'arriva pas k convaincre Roudiac, qui reprit sur un ton de m^flance :
— Tu m'as dit Tenti^re virit^, n'est-ce pas ? Tout s'est v^ritablement pass6 comme tu meTas cont^?
Sans doute que cette demande avait Hi adress^e bien des fois dk^k aulaquais, car ce futd'une voix impatiente qu'il r^pondit en frappant du pied :
— Peste! Tous avez la tdte dure! Cant fois qu'elles vous aient 6i6 r6p6t6es, les choses y entrent difficilement... Oui, oui, je vous ai confess^ la v^rit^ sans vous mentir d'un seul mot.
Et au souvenir de T^chec auquel faisait allusion Tinsistance de Roudiac, le groom serra ses poings en grommelant d'une voix furieuse :
-— Quel joli chou*blanc nous avons fait Ik I
Pour expUquer cette phrase de Goberju, nous ap< prendrons au lecteur que les deux gredins avaient commis leur crime en pure perte.
Voici ce qui avail suivi.
Quand Roudiac 6tait descendu de cette fenetre que, sur le conseil du groom, il avait escalad^e dans Tobsaurit^, un bruit de voiture, de greiots et de claquements de fouet avait retenti au loin.
— Diantre I fit Goberju en entondant le vacarme s'arr^ter, sur la route, devant la maison.
60 LE GOMTE OMNIBUS
Alors, il avait montr^ k son complice la haie qui fermait le fond du jardin, et lui avail soufil6 :
— Monsieur de Roudiac, je vous conseille de filer au plus vile, si vous ne tenez pas positivement h avoir les reins cassis : car voici M. Peyrade qui, n'ayant pas eu la patience d*attendre k demain matin pour se mettre en route, vient troubler la f&te... Regagnez done Paris k la h^te, et faltes-vous y voir k tons venants,
Sur ce conseil, et bien certain que tloudiac n'h6site« tait pas k le suivre, Goberju, sans plus s'inqui6ter de lui, 6tait venu frapper k coups redoubles sur la porte qui, du rez-de-chauss6e, donnait acc&s dans le jardin, en hurlant d'une voix k 6tre entendue par Peyrade qui, lui aussi, heurtait de Tautre cdt6 de la maison :
— Mademoiselle Nanette , ouvrez, ouvrez done ; voici notre bon mattre qui arrive.
Tout en ez6cutantson roulement de coups de poing, le sacripant faisait cette reflexion que, si bruyant que fdt son appel, il n'avait pas grande chance de faire cesser ce lourd sommeil de Nanette que, tout k rheure, le fracas de la foudre n'avait pu interrompre.
Gomme, apr&s tout, son intention n'^tait que de t^moigner d'un z^le que Peyrade devait entendre, il continua de crier :
— Nanette I Nanette ! ouvrez done k monsieur qui frappe k la porte de la route.
Seulement, tout en s'^gosillant de ia sorte, il s'^tait recall de quelques pas dans le jardin et, le nez en Fair, les yeux braqu6s sur les fenfetres des jeunes filles, il guettait si Tapparition d*une lumi^re ne lui indiquerait pas laquelle des deux soeurs se trouvait dans la chambre oh Roudiac avait p6n6tr6.
LBS FILLES DU MIIXIONNAIfiE 61
A son grand ^tonnemeQt, aucune croisie, ne $'6claira.
De plus, au bout de cinq, minutes qu'ilavait repm sou tintamarre et ses oris devant la porte de la salle du rez-de-chauss6e» cette porte s'ouvrittout k couplet la voix de Peyrade prononga joyeusement cette phrase :
— C*est bon I En voilk assez ; ne t'6poumonne pas ainsi, mon brave garQon... Tu vols qu'on ne m'apas laiss6 dehors.
Apr^s quoi, le millionnaire rentra dans la salle du rez-de-chauss6e en'ajoutant :
— Eh bien, Nanette, as-tu enfin trouv6 le moyen de nous donner de la lumifere ?
— Je ne peux pas arriver h mettre la main sur l^rbriquel, ripondit la voix de la femme de chambre que Goberju entendait fureter dans robscuriti.
— Alors ne cherche pas plus longtemps, mon enfant , dit Peyrade, le plus court est que Goberju aille d^crocher une des lanternes de la voiture qui vient de m*amener.
A cet ordfe, le groom traversa la salle k tMons et gagna Tautre porte.
— Le papa va monter l&-haut, et je saurai quelle est la princesse de Roudiac, se disait-il.
Mais quand, lanterne en main, il rentra dans la salle> sa curiosity 6prouva un m6compte bien f^cheux.
Les deux soBurs lui apparurent dans un coin de la pi&ce, se tenant par la main, et toutes deux, p^les et en proie k une vive Amotion.
— Laquelle? se demanda le groom, incapable de deviner.
Puis aussit6t :
— Bah! se dit-il, je le saurai quand, tout k Theure, chacune va rentrer dans sa chambre.