LE COMITE PIETRO VERRI
d'un peu haut ce jeune inconnu « qui n'avait pas le ventre galonné » (1). Mais à la lecture des lettres de Kaunitz et de la , comtesse Simonetti, Daun l’accueillit très affablement, le questionna sur Vienne, sur Milan, lui causa théâtre, au grand ébahissement de son entourage. Toutes les craintes de Verri étaient qu'on l’envoyât rejoindre le régiment Clerici, composé de soudards « mi-italiens, mi-germains » : il demanda et obtint sur le champ de servir directement sous les ordres du maréchal, comme attaché à son élat-major. Ce n'était pas là une sinécure. Deux fois Verri essuya le feu. À Sorau (septembre 1759), il prit part à un combat d’avant-poste, et pour ses débuts montra une bravoure dont il se déclare lui-même fort satisfait. Il assista également à la bataille de Maxen (novembre 1759) : il en décrit et discute les incidents en véritable stratégiste.
Mais son enthousiasme pour la carrière ne devait pas être de longue durée. Un peu trop sous l'impression des descriptions embellies du Tasse et de l’Arioste, il s’imaginait trouver « une réunion de héros enflammés de gloire, des cœurs passionnés pour le métier des armes, avides de se distinguer, animés de principes généreux et élevés ». Tels n'étaient pas précisément les adversaires du grand Frédéric. Au bout de quelques jours de la vie des camps, Verri était complètement édifié : « Je trouve, dit-il, que cette réunion d'hommes qui composent l’armée est un ramassis des rebuts des autres sociétés. Les simples soldats sont ou bien de la canaïlle (sic), à qui l'on a donné un régiment en place d’une galère, ou bien des désœuvrés qui pour s’être une fois enivrés ont juré fidélité. Les hommes sont misérables, mal vêtus, mal nourris, traités avec une sévérité excessive, abrutis jusqu’à l’insouciance de la vie. Les sous-officiers se recrutent dans cette classe d'hommes (2) ». Quant aux officiers, « peu sont gens de naissance, et ce peu
(1) Ibid., p. 27.
(2) Verri, Lettres, t. I, p. 32 et p. 104.
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SES gr a
siste ordinairement en sde expatriés qui, étant incapales d'autre “occupation, ont endossé pour vivre un habit blanc
et rouge ». Au moral, les chefs ressemblent aux soldats :
« Passer des heures en face d'un verre de mauvaise bière ou
à fumer, voilà communément la seule jouissance d'un officier ».
Arrogants et fiers vis-à-vis de leurs subordonnés, — Verri eut plus d'une fois maille à partir avec certains d’entre eux, —
- ils se retrouvent vils et rampants en face de leurs supérieurs. Leur ignorance est parfois stupéfiante. À son arrivée au camp, = Verri s’enquit du lieu où campait le régiment Clerici : on ignorait Jusqu'au nom de ce régiment, qu'il eut toutes les
peines du monde à découvrir. A Gorlitzheim même, où l’armée autrichienne stationnait depuis plusieurs semaines, il ne put arriver à savoir au juste si ce petit endroit, dont le nom ne figurait pas sur ses carles, se trouvait en Silésie, en Bohême ou en Lusace. Mieux encore, il demanda à plusieurs officiers
qui, du roi de Prusse ou du prince Henri, commandait
l'armée ennemie, à quelle distance approximative se trouvait
cette armée, de combien de soldats se composait l'effectif des troupes autrichiennes : il ne put obtenir de réponse. L’ignorance des généraux égalait à peu près celle des officiers : ils se renseignaient par la Gaxelte de Vienne sur ce qui se passait dans leur propre armée. Quant au maréchal Daun, il avait battu Frédéric II à Kollin, où le courage d’un bataillon flamand avait transformé sa défaite en victoire ; mais « selon: toute apparence, il savait fort peu de chose et le prouvait en affectant de ne jamais parler de guerre... Sa continuelle réserve est la démonstration d’un manque d'initiative et de
connaissances (1) ».
Verri, au bout de sept mois de ce genre de vie, déclarait le métier de la guerre un mélier de désespéré : « Je suis content
- d'en avoir goûlé au moins pour me désabuser ;.. je croyais
qu’il régnait là de la bonne humeur, de l’entrain,.… Je ne sais
(1) Verri, Lettres, t. I, p. 55-56.
si toutes les armées sont comme la nôtre, mais je n'ai trouvé que très peu d'objets grands et intéressants, et j'en ai trouvé infiniment qui sont dignes de dégoût » (1). Fatigué et désabusé,
il repartait pour Vienne au mois de janvier 1760, avec l’inten-
tion de changer encore une fois de carrière.
Une rencontre avait d'ailleurs influé sur ses idées et donné à ses projets d'avenir une direction plus positive.
Dans. les rangs de l’armée autrichienne se trouvait un officier, anglais d’origine, nommé Henry Lloyd, un de ces aventuriers philosophes comme on en rencontre tant au dix-huitième siècle, qui ont voyagé partout, connaissent toutes les langues, causent de tout et écrivent sur tout, et qui, faute de ressources, après une existence plus ou moins mouvementée, finissent par demander au métier des armes une subsistance. précaire. La conversation de tels hommes est superficielle, mais très suggestive. Pour Verri, habitué à la littérature insignifiante des beaux esprits italiens, soupconnant à peine l’existence du mouvement philosophique, les paroles de Lloyd étaient autant de révélations : « Vestigia hominum video ! » s’écriait-il enthousiasmé : « C’est mon Mentor, plus je le connais, plus je l'estime etl’aime..., grâce à lui, je commence à raisonner (2) ». Et de fait, malgré les déceptions et les fatigues de sa vie d’officier, cette année passée à l’armée fut très favo-
(1) Jbid., p. 103-104.
(2) Verri, Lettres, t. I, p.11. — Ce Lloyd était réellement un homme supérieur. Des mécomptes analogues à ceux de Verri lui firent quitter le service de l'Autriche pour celui de la Prusse. Il passa de là en Russie où Catherine II le créa général. Son caractère aventureux le rejeta ensuite dans la vie errante. On le retrouve successivement en Italie, en Espagne, à Gibraltar, en Angleterre, enfin à Huy, dans les Pays-Bas, où il meurt en 1183. Il a laissé une réputation d'écrivain stratégiste, établie sur quelques bons ouvrages : plusieurs Mémoires sur les opéralions militaires de la guerre entre la Prusse et l'Autriche, guerre à laquelle il prit part à côté de Verri; — De la philosophie de la querre, Paris, 1190; — un Traité sur la composilion des armées anciennes et modernes, Paris, 1801; — enfin un écrit qui fit sensation sous le premier Empire : Mémoire politique et militaire sur l'invasion de la Grande-Brelagne, Londres, 1198.
SES COMMENCEMENTS Al
Es ; rable à son développement intellectuel ; ce court apprentissage de la vie réelle lui en dit plus que ses douze années de collège, 2 - plus également que ses dix années de travaux littéraires sans direction et sans but. C’est alors, dans ces conversations inti- - mes, que le sérieux de la vie lui apparut, qu'il conçut l’idée
de se créer une carrière où il se rendit utile à ses semblables.
C'est alors que l’idée d’une rénovation politique et morale de sa patrie se présenta à lui comme une œuvre grandiose à EE accomplir, et qu'avec la sainte audace de la jeunesse, il se mit
À sur l'heure en devoir de l’entreprendre.
2 Tout en caressant ces projets d'avenir, Verri n'avait garde F, de négliger les contrées qu'il traversait et leurs habitants. En 7 Bohème, il observe avec une respectueuse curiosité La secte
des Frères Moraves, si grave dans son culte, si pure dans ses mœurs, si prospère dans ses institutions. À Dresde, il descend chez une famille de réfugiés français, dont les ascendants ‘ avaient dû s’expatrier après la révocation de l’Edit de Nantes : « Bien que nés en Allemagne, dit-il, ils conservent le cœur francais, et chantent des hymnes comme les Israélites pour retourner à la Terre promise ». Les mœurs féminines ne le | laissent pas indifférent. En débarquant à Vienne, il avait trouvé les femmes plus franches et plus hardies qu’en Italie, ne découvrant que rarement sur leurs visages « cet embarras, cette rougeur, celte fleur de sentiment qui donne son plus bel atour au sexe aimable ». Lui à qui la vie des camps avait dû en apprendre de belles, est presque scandalisé du dévergondage qu'il rencontre à Dresde, chez les Saxonnes à qui la guerre n'a point fait chercher un refuge en Pologne ou ailleurs (1). Son amour-propre national est péniblement affecté en voyant le peu de cas que l’on fait partout des Italiens; il l’est davantage encore en constatant la perversité presque générale de ses compatriotes : « Cette tourbe d'Italiens qui parcourent le monde sont ceux qui discréditent la nation; à
(1) Lettres, p. 93-96.
défaut des mœurs, s'ils avaient au moins la décence ! » (4).
De retour à Vienne, il se présente à la Cour et exerce ses fonctions de chambellan auprès de Marie-Thérèse. On l'admet aux bals privés, et il danse en uniforme avec les archiduchesses, « L’impératrice, dit-il en parlant de ces réceptions, bien que corpulente, danse légèrement, et pour une femme de quarante-deux ans, il est difficile de trouver plus de fraicheur de carnation et de beauté ». De son côté, la souveraine lui trouve borne tournure et lui témoigne de la bienveillance. Fort de sa protection, il va tenter de se conquérir à Milan, dans l'administration, un pelit coin (una nicchia) où il puisse d’abord vivre indépendant de sa famille, « ne point s'entendre dans sa maison reprocher sa dépense », et en même temps travailler à cette œuvre réformatrice qui sera désormais la grande préoccupation de sa vie : « Les affaires de Milan sont abandonnées aux docteurs; et cependant le commerce, les finances, les monnaies, etc., ne me paraissent pas le fait de jurisconsultes ; peut-être l'intention qu'a le comte Firmian de réformer le pays pourrait-elle contribuer à la réussite de mon projet. Mais tous ces désirs, plans et projets ont leurs difficultés à surmonter... Moi-même je n'ai pas. positivement lu les écrivains: il faut que je me prépare » (2). Et Verri partage ses journées entre l’exercice de ses fonctions de chambellan et la fréquentation des bibliothèques publiques. Il lit avidement Locke, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Helvétius. Sans adhérer à aucun système, il s’éprend de la philosophie pour elle-même, pour ses aspirations généreuses, pour cette force morale que son milieu ne lui fournissait pas et qu'il espère trouver en elle. IL étudie plus ‘spécialement les travaux des économistes, Forbonnais, Melon, Dutot, Hume, et écrit luimême un petit opuscule : Eléments de commerce. Il songe un instant au poste vacant et peu recherché de ministre de Lombardie
(1) Ibid., p. 110.
(2) Ibid, p. 13,
VERRI JOURNALISTE 13
en Portugal, mais son père lui refusant tout subside, il se
> voit dans l'impossibilité d'y prétendre. À la fin du mois de décembre 1760, il repart pour Milan muni des encouragements de l'impératrice; des recommandations de Kaunitz, __ ayant vu à Vienne le comte Firmian, nouveau ministre plénipotentiaire en Lombardie et obtenu de lui les plus belles promesses. Il avait alors trente-trois ans.