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VERRI JOURNALISTE : LE GROUPE PHILOSOPHICO-LITTÉRAIRE DU CAFÉ

L'œuvre politique de Verri commence dès son retour d’Allemagne, mais elle est loin d'absorber immédiatement tous ses instants. Il n’a point renoncé à la littérature, il est plus enthousiaste que jamais de philosophie. Il ne recherche pas moins la faveur du public que la protection du pouvoir : l’une n'est-elle pas pour lui le meilleur garant de l’autre ? Sa vie de F journaliste, de 1760 à 1770 environ, marque fort bien la De seconde période de sa carrière extra-politique. Elle est très

mouvementée, et présente au point de vue de l’histoire litté-

raire et philosophique de l'Italie, un intérêt considérable. Sa situation, au sortir de l’armée, n’était rien moins qu’en- courageante. A Milan, ce grand village cancanier de cent mille âmes, l'opinion publique, à la suite de son équipée, lui était plutôt défavorable. Au foyer domestique, sur cet aîné récalcitrant à qui elle avait coupé les vivres, la puissance paternelle retombait triomphante de tout son poids. Le public lettré, composé de personnalités aussi prétentieuses que nulles, était de parti pris hostile aux jeunes gens. Une censure d'une sévérité excessive et d’une critique peu éclairée prohibait à tort et à travers, souvent même sans les lire, les œuvres les plus - innocentes : c’est ainsi que l'épitre de Verri à Goldoni s'était 4 vu refuser le visa, parce qu’elle contenait Les simples titres de | deux comédies : Pamela, «roman prohibé », et Molière, « nom

Denis)", JA à,

d'un écrivain qui mérite d’être prohibé », et qu'en 1762, Verri

en était à sa sixième algarade avec les « très ignorants et très

obstinés » revisori (1). Le plénipotentiaire Firmian n'était pas avare de politesses, mais pendant plusieurs années sa protection se borna là. « Chez nous, s'écrie Verri dans un moment de découragement, il est impossible de compter sur l'estime du monde, sur les emplois, les honneurs, les subsides; il n’y a même pas à s'adresser au public par la voie de la presse, sans mille désagréments et mille vexations (2) ». À un certain moment sa détresse fut telle, que le jeune gentilhomme se vit réduit à vendre un habit de gala pour payer la copie d'un opuscule inédit qu’il désirait présenter à Firmian. Il était donc bien loin de trouver, comme on l’affirme, « chemin aplani, clientèle héréditaire, facilités d'étude, conseils, appuis (3) ».

C'est dans un ensemble de circonstances aussi défavorables qu’il eut à faire non seulement sa trouée, mais sa propre éducation, simplement ébauchée par les conversations de Lloyd et par des lectures hâtives. D'ailleurs les obstacles étaient plutôt de nature à stimuler qu’à vaincre un caractère opiniâtre comme le sien. Dans l'isolement auquel le condamnaient sa vie d'étude et sa situation précaire, il eut la bonne fortune de rencontrer quelques jeunes gens, nobles comme lui pour la plupart, comme lui sujets à des ennuis de famille, comme lui enfin avides de science et de célébrité. La communauté des idées et la ressemblance des conditions amenèrent peu à peu entre eux une communauté de vie et de travaux et un échange réciproque de bons offices. Telle est l’origine du cercle philosophique connu sous le nom de Societé du Café.

Le premier des collaborateurs de Verri était son propre frère, Alessandro, plus jeune que lui de treize années; il sortait du collège quand son ainé revenait de l’armée. Verri, qui jusque-là le connaissait à peine, lui découvre « une âme pleine

(1) Verri, Lettres, t. I, p. 150.

(2) 1bid., p. 162.

(3) Cantuü, l’abate Parini, p. 252.

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d'énergie ». Ce n’est pas, il est vrai, « un champ cultivé, mais 1 le sol en est fécond et ne demande qu’à produire (1) ». Alesne. sandro Verri avait eu, lui aussi, son odyssée scolaire et ses contrariétés domestiques-(2). Souffrant des mêmes infortunes, privés l'un et l’autre d’affections vraies, les deux frères se réfugièrent dans leur amitié réciproque, Pietro fit l'éducation d’Alessandro, Alessandro s’associa aux travaux de Pietro; et quand plus tard l'éloignement les eut contraints de cesser leur collaboration, ils entretinrent pendant plus de trente années une correspondance que la mort de Pietro vint seule interrompre.

À Vers la même époque, (commencement de l’année 1762), - Verriavait fait la rencontre d'un autre fils de famille persécuté et malheureux. Il était âgé de vingt-trois ans et avait nom le marquis Cesare Beccaria. Il s'était épris de la fille d’un lieutenant-colonel sans fortune, et bravant pour elle l'opposition de sa famille, les menaces, les arrêts judiciaires, il l'avait épousée. Chassé de la maison paternelle, sans crédil, sans ressource, la rencontre de Verri avait été pour lui dans sa détresse un secours providentiel, Verri lui fournit quelque subside, l’attira chez lui, dirigea ses études, lui communiqua cette passion des grandes choses dont il était lui-même rempli. C’est, dit-il, un homme « d'imagination très vive jointe à une profonde con- * naissance du cœur humain (3) ». A la fois algébriste et poète, il semble « taillé pour se frayer une voie nouvelle si l'inertie et l’avilissement ne l'arrêtent pas ». Verri ne s’en tint pas là, il résolut de le réconcilier avec sa famille, et il y réussit. Une entrevue ménagée par lui, et dont il avait par avance réglé

— (1) Verri, Leltres, t. T, p. 145 et 153.

(2) « Nous tous avons souffert une éducation humiliante, privés de confiance et de bons procédés, toujours sous la rigueur et les reproches, dans - des collèges fort ressemblants à des galères... Pour moi je vivais mieux - n'importe où qu'à la maison, et tous les gens au monde me traitaient mieux que ceux qui y habitaient. » Voilà ce qu'écrivait en 1804 Alessandro Verri, dont les opinions anti-révolutionnaires étaient alors bien connues.

(3) Lettres, t. 1, p. 133-154.

minutieusement tous les détails, fut couronnée d'un plein

succès. À l'heure du diner, Beccaria pénétra soudain dans la

maison de son père, se jeta à ses pieds, entraînant avec lui sa jeune femme qui feignit un évanouissement ; et les parents, braves gens qui né demandaient pas mieux que de tout oublier malgré leur irritation affectée, accueillirent avec embrassements et avec larmes l'enfant prodigue qui rentrait au foyer(1).

À Alessandro Verri et à Beccaria viennent se joindre le

comte Luigi Lambertenghi, géomètre et physicien, le barnabite Pietro-Paolo Frisi, à qui son ordre, trop fier de le posséder, laissait toute liberté d’action, et qui ne portait même pas l’habit monastique. Mathématicien illustre, ami de d’Alembert dont il écrivit l'éloge, il devait, grâce à ses relations scientifiques à Paris et dans toute l'Europe, rendre à ses compatriotes et amis de signalés services.

Verri fut l’âme de ce groupe, le promoteur et l’inspirateur de ses travaux. Attirés par lui, fuyant les sociétés prétendues savantes, ils prirent l'habitude de se réunir dans son appartement pour y vaquer tranquillement à leurs occupations favorites, pour y lire, y causer, y discuter, y travailler en commun, La philosophie morale, la littérature, les sciences, en particulier les sciences politiques ou camerales, (c'est ainsi qu’ils les appelaient), faisaient le sujet ordinaire de leurs entretiens ; el Verri s'écriait que « cette petite société d'amis rassemblés par l'amour de l'étude et de la vertu, par la ressemblance des conditions, et nullement appréciés par le public, ferait peut-être un jour parler d'elle et honorerait cette patrie qui la raillait à l'heure présente! (2) ».

Leurs débuts très brillants s’effacent devant le succès européen du petit livre des Délits et des peines, de Beccaria. Verri, pour sa part, avait publié ses derniers almanachs politiques,

(1) lôid., p. 163-165. Après Pietro, après Alessandro Verri, après Beccaria, ce sera le tour de Léopardi, dont M. Antona Traversi a retracé tout récemment les « escarmouches » domestiques.

(2) Lettres/st1, pr 155:

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ialogue sur les monnaies, et des Méditation sur le bonheur eu lont l'amie de d’Alembert, Me de Lespinasse, disait que ce serait le premier livre dans lequel elle étudierait la langue italienne. Encouragé par d'aussi rapides succès, Verri résolut

de < se créer un organe périodique, non pas un journal de

raires du temps, mais un journal d'articles originaux, dans le genre du Spectateur, de Steele et d'Addison, et des récentes imitations vénitiennes de ce journal, L'Observateur, de Gozzi, et le Fouet littéraire, de Baretti. Cette création s’accomplit en juin 1764. La nouvelle feuille était censée reproduire les conversalions tenues dans un café littéraire, d’où elle reçut le nomde « il Caffè ». Pour prévenir toule difficulté, elle fut imprimée à Brescia ; elle se vendit d’ailleurs en toute liberté en Lombardie. j Dans cette grosse entreprise, Verri figure à la fois comme - fondateur, comme directeur, comme administrateur et comme rédacteur principal (1). Pendant les deux années à peine que 1 dura le Café, il n’y inséra pas moins de trente-six articles, sans compter l’article-programme et quantité d’entrefilets et F de réponses, traitant avec facilité sinon avec profondeur les ; sujets les plus variés : morale, jurisprudence, économie, médecine, sciences, arts, langue et littérature.

2 Il est intéressant de connaître, au moins d'une manière __ générale, les tendances philosophiques de ce journal et ses idées de réforme littéraire.

C'est aujourd'hui presque un lieu commun de représenter + œ

Ne (1) Voici, dans l'ordre alphabétique des initiales qui leur servaient de

signature, le nom des onze rédacteurs du Café :

À, Ct Alessandro Verri; L. Chanoïine Alfonso Longo; B. Baillou (opticien à Milan); N. N. Cite Luigi Lambertenghi; __ G. Marquis Cesare Beccaria; P.-Cte Pietro Verri; : F. Sebastiano Franzi; S. Cie Pietro Sacchi; G. Cte Francesco Visconti; X. Paolo Frisi, barnabite.

G. M. C. Giuseppe Colpani, avocat à Brescia ;

le Café comme l'organe attitré des idées françaises, et la société de ce nom comme une petitesuccursale de celle des Encyclopédistes. Les critiques des compatriotes de Verri, qui l’accusaient de francesixzare, les éloges de ceux qu'à l'étranger on appelait alors tout court les « philosophes », ont contribué à accréditer cette opinion que Villemain a chez nous très brillamment développée (1). Sans doute, la thèse de Villemain, qui fait de l'esprit italien au dix-huitième siècle une simple « dépendance morale du génié français », n’est qu’à demi fondée. Il a existé en Italie à cette époque, parallèlement au courant d'idées françaises, un courant philosophique et littéraire absolument étranger et même antipathique à celles-ci: Vico, Stellini, Ortes, dans la philosophie, Maffei, Parini, Alfieri, Baretti, les frères Gozzi, dans la littérature, en sont les principaux représentants. Pourtant on ne peut nier que l'influence française ne se soit fait sentir plus profondément en ce pays que partout ailleurs. Ce ne sont pas seulement les littérateurs, Métastase, Goldoni, Cesarotti, les philosophes cartésiens Fardella et Gerdil, les traducteurs de Voltaire et de l'Encyclopédie qu'il faut citer; se sont les souverains, tous plus ou moins imbus des idées nouvelles, c’est le clergé lui-même, dont les chefs spirituels, donnant l'exemple, font des avances significatives aux hommes du jour. L'accueil plus que bienveillant ménagé par Benoît XIII à Montesquieu, l'échange de dédicaces et de distiques latins, de révérences profondes et de bénédictions apostoliques, qui s'établit entre Benoît XIV et Voltaire, les correspondances du même Voltaire avec les cardinaux Querini et Passionei, son intimité avec le jésuite homme de lettres Bettinelli, sont des fails qui parlent assez haut. Sans impliquer une adhésion sans réserve de l'Italie aux doctrines ultramontaines, elles étaient l'indice d’une pénétration de ces doctrines dans ja péninsule.

Sans nul doute les rédacteurs du Café participent à ce mouvement; ils contribuent même pour leur part à l’accentuer.

(1) Dix-huilième siècle, 32e et 33e leçons.

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Mais avant de les qualifier encyclopédistes, il faut s'entendre sur le sens du mot. On sait qu'il ne régnait pas précisément

une harmonie parfaite entre les collaborateurs de Diderot, et

que de Grimm à d’Alembert, de d'Holbach à Voltaire, de J.-J. Rousseau à Helvétius, il exista plus que des nuances de doctrines. Il n'était pas facile à Verri et à ses amis, inexpérimentés comme ils l’étaient, de se reconnaître dans le dédale des

Opinions philosophiques, et en particulier dans cette « Babel »

qui a nom l'Encyclopédie. S'ils entonnent bien haut les louanges de la philosophie en général, ils s’abstiennent prudemment d'entrer dans le détail des systèmes. Beccaria, dans une lettre célèbre (1), confond dans des louanges banales Montesquieu et Helvétius, Buffon et Morellet, ce qui ne le compromet pas beaucoup. De Voltaire, le Café parle rarement, et encore au seul point de vue littéraire. Il est certain que le vecchio de Ferney, comme l'appelle Verri dans sa correspondance, inspirait aux philosophes de Milan une terreur demisuperstitieuse. Frisi et Beccaria n’osérent pas l'aller voir; et Verri, tout en lisant avidement ses récentes productions, était loin d’en accepter toujours la violence. Lui, la victime de la censure, n'hésite même pas à approuver le séquestre de pamphlets tels que le Dialogue entre l'empereur de la Chine et le père Tribolet : « Le gouvernement a fait descendre juges et

nolaires dans les librairies pour saisir les nouveaux livres de

Voltaire : c’est une mesure qui tend au bien : ce qu'il y a d’odieux et qui pouvait être évité, c’est la recherche des ache-

- teurs de ces livres » (2).

- Quelles sont donc les véritables tendances philosophiques de Verri et de ses amis?

Ils ont d’abord le sentiment profond de l'infériorité de l'Italie à ce qu’elle était dans le passé : ce sentiment leur inspire une haute estime pour la pensée et les lettres françaises, qui, depuis plus d’un siècle, exercent leur action féconde sur

(1) Cf. Cantü, Beccaria et le droit pénal, $ XI. (2) Verri, Lettres, t. III, p. 100.

le monde civilisé. Leur méthode est celle qui substitue dans le domaine scientifique le raisonnement à l'autorité, le fait à la tradition. Mais de Descartes à Helvétius, il y a bien des manières de pratiquer le rationalisme. Vis-à-vis de la religion, les rédacteurs du Café gardent une attitude respectueuse et réservée ; ils se défendent hautement contre les accusations d'impiété qui ne leur sont pas ménagées. Par prudence, crainte de mal dire, ils ne disent rien: « Nous nous bornons à vénérer les objets sublimes, et nous ne croyons pas cette feuille digne d'en parler » (1). S'ils ne touchent pas au dogme, ils ne s'interdisent pas les digressions sur le terrain d’une « philosophie morale pratique ». Leur admiration pour Helvétius, quelques paroles prononcées à la légère par Verri et par Beccaria, ont pu laisser croire que nos philosophes auraient éprouvé quelque tendresse pour l’épicurisme. En tous cas, c’est un épicurisme de bon ton, tout à la surface, qui n’ôte pas à leur langage son caractère spiritualiste. Bien mieux, leur morale a la prétention de n'être point en contradiction avec la morale évangélique, « parce que le simple penseur... peut guider les hommes fort près du sanctuaire, encore qu’il parte de principes plus mécaniques, et parce qu’une vérité ne saurait contredire une autre vérité » (2).

Pour ne dire ici qu’un mot de leurs tendances en politique, elles sont l’antipode des théories encyclopédiques. Les philosophes français sont presque tous des révolutionnaires, abordant hardiment ces « grands sujets » que le siècle passé se considérait comme défendus, et rêvant bouleversements et « palingénésie ». Les philosophes italiens sont de jeunes nobles brouillés avec les préjugés aristocratiques, mais conservant encore profonde l'empreinte de leur temps et de leur milieu. Par déférence pour le pouvoir dont ils ont besoin, ils s’interdisent eux-mêmes les grands sujets que personne ne va bientôt plus leur interdire : leurs réformes sont essentielle-

(1) Café : Sur l’exagération des dépenses.

(2) Discours sur le bonheur, ch. IV.

” contentent pas de combattre l'antique préjugé d'après lequel le commerce dérogerait à la noblesse : ils soutiennent encore que certaines branches du haut commerce devraient être monopolisées entre les mains des nobles (TN 5 Les philosophes du Café sont donc, à tout prendre, des encyclopédistes très mitigés.

Bien plus révolutionnaires, bien plus vigoureusement défen- dues sont leurs théories littéraires. Dans un important article Sur l'esprit de la littérature en Italie, Verri fait le procès des littérateurs de son temps, et signale l'état de décadence où sont tombées les lettres, autrefois si florissantes dans la pénin- sule, Toujours cultivé, toujours fécond, l'esprit italien trahit alors, sous cette culture et sous cette fécondité, le vide de la pensée, l’absence complète d'originalité et d'initiative. Il vit sur le passé, répète, imite, exagère. La production littéraire se résume ou dans les fadaises poétiques du néopétrarquisme, opposé par Gravina, Frugoni et l’école arcadique, au marinisme dont s'était engoué le seicento, ou dans les interminables discussions — non toujours platoniques — entre puristes et Zbertini sur le chapitre de la langue. D'un côté les innombrables freddurai ou diseurs de fadaises passent leur vie à prouver que la donna è un danno, la moglie un maglio, la sposa una spese, et se pâment d’aise à la lecture des jolis vers que voici :

: Mi sferza e sforza ognor lo amaro amore À servire, a servare a infida fede ;

Miei danni Donna cruda non mi crede,

Mi fere e fura, e di cure impie il core, etc.

Les acrostiches, les équivoques, les jeux de mots envahissent non seulement la poésie, mais les discours moraux et

(1) Café : Quelques réflexions sur cetle opinion que le commerce déroge à la noblesse (article d'Alessandro Verri),

jusqu'à la chaire elle-même (1). De l’autre côté, les grammairiens, les « aristoteliciens des lettres », les « inexorables parolai », fixant toute leur attention « sur le coin d'une monnaie sans apprécier la valeur du métal », épluchent phrase à phrase, mot à mot, les discours d'autrui, et pour un terme mal choisi rejettent dédaigneusement tout un ouvrage. Telles sont les deux formes de ce que Verri appelle le pédantisme. Il a pour siège, pour sanctuaire, les Académies, dont les membres s’affublent de surnoms grotesques, « à l'instar des chevaux de manège », dont les cérémonies bizarres et les occupations futiles font la pitié des étrangers et La risée de quelques Italiens de bon sens, dont enfin les prétentions tyranniques sont la ruine des talents jeunes et personnels.

Voilà le mal. Les causes en sont : d’abord la discipline exagérée qui pèse depuis deux siècles sur les intelligences, ensuite le dévergondage des polémiques, enfin le « rigorisme de fer » dans lequel les grammairiens ont réussi à emprisonner la langue (2). Le remède qui convient à cette littérature anémique et moribonde, c'est du mouvement, c'est de l'air : un nouveau fonds d'idées à exploiter, des modèles nouveaux à suivre, une langue qui, au lieu d'être un carcan pour la pensée, lui soit au contraire un précieux auxiliaire.

Jusque là, les idées de Verri n'avaient rien que de très acceptable. Mais encore fallait-il préciser ce remède. Pour une telle entreprise, dans laquelle tant d’esprits éminents avaient échoué, Verri, avec son éducation littéraire plus que sommaire, était, il faut le reconnaitre, assez mal outillé. Animé sans doute d’intentions excellentes, il crut la tâche de réformateur d'une simplicité toute primitive. En fait de modèles, la France,

(1) On connaît par le jeu de mot de son texte le sermon prêché à Florence contre Galilée : Viri Galilaei, quid statis aspicientes in cœlum ? Un adversaire de l'historien Muratori, le père Pepe, jésuite, appelait celuici du haut de la chaire : franco muratore (Verri, Histoire de Milan, ch. XXII).

(2) Cafe : Sur les « parolai »

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Le et de Racine ? Bettinelli et Algarotti ne procédaient-ils pas de

même des modèles étrangers ? Verri se fit l’apôtre de l’imita-

tion française. Malheureusement il ne comprit pas que ce qui

faisait la valeur de ces modèles, c'était précisément que ceux-

: — ci n'imitaient personne. Abandonner Pétrarque ou Bembo pour suivre Racine ou Voltaire, c'était toujours abdiquer son individualité. L'étude des auteurs français pouvait être excel- Jente pour stimuler les Italiens à penser par eux-mêmes : elle ne devait pas être un but, mais un moyen.

L'inexpérience de Verri se trahit encore davantage dans ses idées sur la langue italienne, Avec la désinvolture d'un grand seigneur dédaigneux des subtilités, il supprime d’un trait de plume la vieille controverse relative à la langue toscane.

Jusque-là érecentishi et seicentisti, partisans et adversaires de l’Académie de la Crusca, s'étaient au moins efforcés d'appuyer leurs prétentions respectives sur une étude plus ou moins sérieuse, plus ou moins imparliale des origines de la langue. Verri fait bon marché de pareilles fadaises. Par le ministère de son frère Alessandro, il rédige une Renonciation par-devant notaire au vocabulaire de la Crusca, et résume tous ses principes en ces quelques règles :

Toute parole entendue « de Reggio en Calabre jusqu'aux Alpes » est une parole italienne : «le consentement de tous les Italiens en ce qui touche leur langue est supérieur à l’autorité de tous les grammairiens ». Dès qu'un auteur exprime

- «des choses raisonnables et intéressantes, — dans un langage entendu de tous les Italiens, — et avec assez de talent pour être lu sans ennui, — cet auteur doit être déclaré un bon écrivain italien ». Quære quid scribas, non quemadmodum !

En cas d'insuffisance du vocabulaire national, créer hardiment des mots nouveaux; car « tant qu’il n’est pas démontré qu’une langue est arrivée à son dernier degré de perfection,

ed NEA

c'est une injustice de prétendre qu’elle n'ait point à s’enrichir ». Pour créer ces mots nouveaux, puiser dans les vocabulaires étrangers, donner une désinence italienne à des termes français, anglais, allemands, les italianiser (italianixzare).

Bien mieux, dans le cas où un terme étranger « va mieux » qu’un terme italien, ne pas craindre d'employer le premier.

En ce qui concerne l'orthographe et la grammaire, latitude extrême laissée aux auteurs. Eviter seulement « l'anarchie de langue » qui résulterait de l'emploi d'expressions par trop « municipales », et « un entier libertinage de paroles, introduisant sans raison dans les écrits, des phrases, des locutions triviales ou par trop étrangères au génie de la langue ».

Il est évident que, malgré ces dernières réserves, Verri érigeait l'anarchie en principe, qu'à force de vouloir simplifier les choses et faire table rase du passé, il tombait dans l’arbitraire. La conséquence de sa théorie n’était pas la rénovation de la langue, mais la création de toutes pièces d'un jargon italicofranco-européen, qui n'avait chance de réussir ni comme langue parlée ni comme langue écrite. La meilleure de toutes les réfutations, c’a été cette suite brillante d'écrivains italiens, qui, inaugurée par Parini et Alfieri, s’est continuée avec Ugo Foscolo, Leopardi, Gioberti et Manzoni. Ces écrivains ont compris et prouvé par l'exemple que la pensée italienne pouvait et devait même se retremper dans les traditions nationales, et que les audaces de cette pensée rajeunie pouvaient s’allier avec la pureté d’une langue toute classique.

Sans aller d'ailleurs jusqu'aux dernières conséquences pratiques de leur système, Verri et les journalistes du Café prenaient pour leur propre compte des libertés grammaticales assez fortes. Le style de Verri est souvent incorrect, émaillé de gallicismes (1). Il est vrai que la spontanéité et la vigueur

(4) I ne se gène pas pour forger des mots, comme milaneseria (Lettres, IH, 227), disanoiabile (III, 28). Eu fait de gallicismes, on trouve au moins sept fois dans la correspondance de Verri et de son frère le mot éracasseria,

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; out proportions ni il ya du Saint-Simon dans Pietro HAVE.

Tout n'était donc pas or dans le bagage philosophique et

littéraire des écrivains milanais : leurs intentions valaient quelquefois mieux que leurs opinions. Les unes et les autres furent tour à tour incriminées.

Il se rencontre d’abord un parti fanatique, qui prend à tâche de dénaturer la pensée de Verri et de ses collaborateurs, et qui veut absolument voir en eux des athées et des impies. Un abbé Ferdinando d’Adda, imprime un gros in-octavo contre les almanachs le Grand Zoroastre et le Mal de rate. Un moine d'allures peu respectables, Ferdinando Facchinei, s’en prend à la fois à Beccaria et à Verri. Après avoir annoncé sa volonté « d'exposer avec calme ses réflexions », il accable le premier des épithètes de « stupide », d’ « imposteur fanatique », de

«satirique effronté plein detime venimeuse », dont le

livre est « sorti du plus profond des abimes de l’enfer », etc. (1); il appelle Verri le « Rousseau de l'Italie », l’accusant de témoigner « le même enthousiasme pour les plus révoltantes nouveautés, la même incrédulité, le même édifice de paradoxes », et le comparant, ainsi que le philosophe génevois, à un danseur de corde (2). A d'Adda, Verri avait répondu

signifiant discussion, On trouve encore riaccommodano pour riconfortano

(I, 31), mateloti pour marinai (I, 380), cocchetteria pour civelteria (IL, 81), chicane pour cavillazioni (II, 161), cotteria, notre mot « coterie », qui n'a

pas d'équivalent en italien, arresto, arrêt (judiciaire), et enfin le trop fameux

À regrettare, conjugué à tous les temps et à toutes les personnes par les rédacteurs du Café, et qui fait aujourd’hui dresser aux Italiens les cheveux

sur ja tête (Ugoni).

(1) Note e osservazioni sul libro dei Deliti… Venise, 1764.

(2) Les jugements de Facchinei sur Verri sont consignés dans des « notes critiques » que Verri publia à la suite des Medilations sur le bonheur, dans une édition de 1766. Facchinei attribue même ce dernier ouvrage à l'auteur du livre des Délits. IL ajoute à ses notes personnelles la citation

sans se fâcher en lui souhaitant « santé et bonne humeur »; à Facchinei, dans une Riposte dont on connaîtra plus tard l'origine, il suppose charitablement « bon cœur et simplicité d'esprit ». Il ajoute très doucement que «le zèle à trouver des blasphèmes et à en signaler dans un livre qui n'en renferme réellement pas, ne sert nullement à l'édification des fidèles »,

Un adversaire d’un autre genre, qui représente la bohème littéraire de l'Italie à cette époque, se signale contre eux dans la personne de Giuseppe Baretti, le rédacteur du Fouet littéraire. Baretti n’aimait pas plus que Verri les « grammairiens musqués » et les « cent mille pastoureaux maudits bons seulement à écrire des sonnets » ; mais il était de plus l'ennemi personnel de Voltaire, l'ennemi de son protégé Goldoni, l'ennemi de tous ceux qui prônent l’imitation étrangère, en particulier de « cette poignée d’ignorants qui. abâtardissent la langue à l'aide de mots et de phrases francaises, et en faisant renonciation devant notaire à la pureté du dialecte toscan ». IL faut voir avec quel dédain superbe le journaliste vénitien parle, à propos de Verri, de « ces politiciens à barbe molle », de ces « garconnets pleins de pétulance, lesquels, après avoir lu à la file trente ou quarante auteurs français, les uns bons, les autres mauvais, se sont imaginé follement être d'aussi grands philosophes que Locke, d’Alembert, elc. » (1). Baretti ne se contente pas de l'invectiver, d'appeler Le Café « une des plus maigres bouffonneries qui se puissent lire »; il met Verri personnellement en scène, imaginant un mariage sentimental entre la Pamela de Goldoni et « ce nouveau philosophe de Milan, auteur de la feuille intitulée le Café», auquel il prête les discours

d'un passage du P. Gerdil (Risposta d'un amico piemontese), dont il fait de sa propre autorité l'application à Verri. Ce dernier ne paraît pas avoir été en relation avec le philosophe piémontais : mais il le tint en haut estime, et fit de lui, sans le nommer, une mention très élogieuse dans l'article du Café : Sur l’exagération des dépenses.

(1) Fouet liltéraire, ler août 1764,

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les plus ridicules (1). Peu soucieux de faire assaut d’injures avec

un tel adversaire, Verri ne le nomme point dans son journal ;

il se contente, dans sa correspondance intime, de consigner très crûment son mépris pour cet original, mais peu estimable personnage (2). |

Son dernier adversaire, plus respectable et plus sérieux, mérite, par l'éclat de son nom, par ses relations futures avec Verri homme d'état, et aussi par l'intérêt qui s'attache à ses rapports, encore assez obscurs, avec le groupe du Café, de retenir un peu plus l'attention (3). Dans l’Académie des Transformés, avec laquelle il venait de rompre bruyamment, Verri comptait un collègue d’un talent littéraire infiniment supérieur au sien : c'était l'auteur du poème satirique le Jour, celui qu'on a appelé le « poète civil » de l'Italie, l'abbé Giuseppe Parini. L'imagination populaire s’est plu à réunir dans une même apothéose ces deux milanais contemporains qui semblaient si bien faits pour s'entendre, et qui s’entendirent longtemps si mal. La poésie a embelli la légende, et l'histoire même, l’accueillant à la légère, a parfois considéré Parini comme le poète de la société du Café. En plus d'un point sans doute les deux éminents esprits se rencontraient : mêmes tendances progressives, même patriotisme, même indépendance de caractère. Bien mieux, si l’on rapproche les titres des odes de Parini de ceux des divers articles insérés par Verri dans son journal, on est frappé de la ressemblance des sujets qu'ils traitent. La première ode de Parini a pour titre : la Vie rustique; Verri écrit dans le Café un article sur les Délices de la campagne. L'idée de l’ode seconde, la Salu-

(1) Tbid., 15 août 1764.

(2) « Les Facchinei, les Baretti et semblables escarbots (sic) ne lisent même pas les bons journaux, et il n’y a aucun espoir de les corriger avec une bordée de ridicule ». Pietro Verri à Alessandro, 9 février 1767 (Lettres, t. II, p. 120).

(3) C£. sur les relations de Verri et de Parini, un curieux article de M. Domenico Gnoli, dans ses Séudi Letterari (Bologne, 1883).

brité de l'air, se retrouve dans un passage du Fragment sur les odeurs. Fiction à part, le Temple de l'ignorance n'est que le développement d’une idée poétiquement développée par Parini dans l'Imposture.

Ces ressemblances, qui ne sont pas les seules, ne doivent pourtant pas faire méconnaître la vérité. À l’époque du Café, les deux compatriotes étaient bel et bien deux rivaux, deux ennemis d'autant plus acharnés que leur condition respective les forçait à dissimuler leurs haïines. Aussi se faisaient-ils une guerre anonyme, toule d’allusions voilées, de méchancetés discrètes semées cà et là dans leurs écrits, où il n’est pas toujours facile d'aller les retrouver.

Parini, nourri de la lecture des classiques, maniant avec un art exquis la belle langue de Dante et de Pétrarque, ses modèles préférés, ne peut souffrir l’atlitude dédaigneuse des pseudo-littérateurs du Café. Ge sont bien eux qu’il vise, sans les nommer, dans cette apostrophe ironique :

« Misérables lèvres que celles qui ne savent pas adoucir » par les grâces françaises la rudesse de notre langue, de telle » sorte que, moins rébarbative aux délicats, elle déchire » moins les oreilles par des sons barbares » (1).

C'est Verri qu'il désigne en particulier dans cette autre apostrophe célèbre du Midi :

Commercio altro gridar; gridar commercio AI altro lato della mensa or odi Con fanatica voce (2).

En 1765, après l'apparition des nombreux travaux économiques de Verri, le nom de celui-ci s'était tellement identifié avec les idées de commerce et d'économie politique, qu'il était impossible de parler de la chose sans mettre l’homme en cause : Parini ne s’y trompe pas. Enfin, le poète du Jour est

(1) Matin, vers 217-220.

(2) Midi, vers 558-560.

E préceptorat en qui sa fierté naturelle voit un demi-servage; il évoque le temps « où les hommes étaient égaux et où Vos ignorait jusqu'aux noms de plèbe et de noblesse » (1); et si

Bab, id A

vre les siens d'accepter dans les familles aristocratiques un

Verri n’est pas le « Sardanapale lombard » qu'il flétrit et ridi-

culise, il est du moins un de ceux que Parini englobe dans sa - profonde et implacable haine de caste.

De son côté, Verri, tout en méprisant l'homme, comprend fort bien la portée de ses attaques. Son orgueil patricien blessé le décide à la riposte. Dans un capitolo adressé aux Transformés, l'Etude, le poète s’était plaint que les lettres fussent peu honorées : Verri écrit tout exprès un article Sur les honneurs

rendus aux hommes de lettres; il y prend à partie la « plèbe

littéraire », qui « hurle et se démène et déclame contre l’injustice du siècle », tandis que « jamais les hommes ayant contribué à éclairer le public et à répandre d'utiles vérités n’ont été honorés comme ils le sont aujourd'hui ». Le souvenir des polémiques de Parini contre son ancien maître, le P. Branda, était trop récent pour que Verri oubliât d’en tirer parti contre lui. En quelques mois, les adversaires s'étaient échangé une soixantaine de fort méchantes brochures : « Quelle estime,

s'écrie Verri, quelle déférence devra avoir le commun des

hommes pour la littérature, si celui qui s'engage dans cette noble profession l’avilit par des procédés canaglieschi, et fait usage des plus grossières injures, qu'on excuse à peine quand elles sortent d’une taverne d'ivrognes » (2).

Il essaie même une critique en bonne forme du Matin. Dans

une étude semi-liltéraire, semi-psychologique, Sur le ridicule,

il insère une analyse détaillée de ce poème, sans en nommer cependant le titre ni l’auteur. Puis, en motivant son jugement sur les principes qu'il vient d'établir, il déclare que « celui qui

(1) Midi, v. 255-257.

(2) Café : Sur l'esprit de la littérature en Italie.

MÉR A T PDr .

, Sr

emploie de tels moyens pour manier le ridicule, manque de dextérité à le bien manier » (1). |

Dans sa correspondance avec son frère, il use de beaucoup moins de ménagements. Avec une crudité de langage qu'explique son origine lombarde, et dont il donne assez souvent l'exemple dans ses écrits privés, il appelle tout bonnement Parini et les Transformes « celte canaille leltrée » (2). Enfin, en 1768, dans un journal de comptes-rendus auquel il collabore quelque temps, l’Estratto della letteratura europea, il insère un éloge des Lettres anglaises de Bettinelli, ouvrage concu dans les mêmes idées que le Café, où Dante, Pétrarque, tous Îes classiques chers à Parini étaient assez maltraités. Cet éloge est encore une critique indirecte du professeur de Brera; et les traits mordants qu'il renferme contre les « pédants » sont visiblement dirigés à son adresse (3).

(1) Café : Sur le ridicule.

(2) 9 janvier 1768 (Leltres, t. III, p. 2).

(3) M. Gnoli, dans l’article précité (Note et aggiunte, p. 354), commet, semble-t-il, une erreur. À quatre reprises différentes (Lettres, t. III, p. 88, 112, 170, 184), la correspondance de Verri et de son frère fait mention d'un estratto des Lettres anglaises. L'éminent critique italien, perdant de vue l'existence de Bettinelli et de son ouvrage, croit qu'il s'agirait là d'une œuvre originale de Verri, et regrette vivement qu'elle soit perdue ou encore inédite. Ce qui prouve bien que l'esératto en question n’est qu'un compterendu de l'ouvrage de Bettinelli, c’est d'abord qu'on le trouve tout au long dans l'Estratlo della letleratura europea (année 1768, 1er semestre, pages 5 à 20), auquel il est établi que Verri collaborait (cf. Melzi, Dizionario, vo Estratto). C'est ensuite que plusieurs lettres de Bettinelli à Pietro Verri, publiées en 1835 (Lettere d’illustri italiani del Secolo XVIII, p. 39 et suiv.), contiennent sur ce point des indications fort significatives. On y apprend en effet que Bettinelli destinait primitivement les Lettres anglaises au Café; qu'après les avoir publiées isolément, vu la suspension du journal, il en envoya un exemplaire à Verri en le priant de n'en point faire connaître l'auteur; et qu'enfin — argument décisif — il écrivit à Verri pour le remercier de l'envoi du journal, et de l'honneur qu'il lui faisait dans le premier article. L'Estratto des Leltres anglaises est effectivement le premier article du premier volume de ce journal (année 1768). Cet article ne contient pas, il est vrai, d'attaques nominales contre Parini : mais ce serait mal juger Verri

VERRI JOURNALISTE 31

Pour triompher de ces haines mesquines, il fallait plus que le temps, plus que l'expérience, plus que le bon sens même

des deux adversaires. Ce furent les infortunes de la patrie qui,

trente ans plus tard, les rapprochèrent tout à coup, et firent naître entre eux une estime et une amitié malheureusement

trop tardives pour être de longue durée,

Comme compensation à tant de tracasseries locales, les

. journalistes du Café avaient obtenu la faveur du grand public

européen. La Gazette de Gœttingue (1) parlait d'eux avec éloge. Le médecin-philosophe Zimmermann déclarait qu'auprès du Café, « le Spectateur anglais ne semble écrit que pour des femmes » (2). En France la Gagette littéraire de Suard traduisait leurs meilleurs articles, et Voltaire proclamait que « l'Ecole de Milan faisait de grands progrès » (3). En 1766, à défaut de Verri que ses fonctions administratives retenaient dans sa ville natale, son frère et Beccaria allaient recevoir à Paris la consécration de leur renommée. Leur voyage en France n'est qu'un long triomphe. Dans la diligence de Lyon à Paris, Beccaria entendait des inconnus faire son éloge; dans la capitale, on se disputait les deux arrivants. Ils étaient recus chez M*° Geoffrin, invités au Temple chez la marquise de Boufflers, devenaient les assidus de M'° de Lespinasse,

assistaient régulièrement aux dîners encyclopédiques du baron

d'Holbach, et recevaient les communications confidentielles de leur hôte et celles de d’Alembert. On concoit le légitime orgueil qu'éprouvait de loin Verri à suivre la marche crois-

sante de succès dont il avait été le promoteur (4). Des

que de croire qu'il ait pu changer de tactique. Quant aux attaques indi-

rectes contre l'auteur du Jour, contre ses défenseurs Baretti et Lami, enfin

contre « les pédants », c'est-à-dire contre le parti des Transformés, dont Parini était le chef, elles sont des plus transparentes.

(1) No du 28 octobre 1766.

(2) De l’orgueil national, chap. XIII.

(3) Alessandro Verri à Pietro, 13 mars 1767 (Leltres, t, II, p. 209).

(4) Voir sur les détails de ce voyage, la correspondance des deux frères, tome Ier, p. 195-340,

publicistes italiens, tels que Bettinelli, Gorani (1), faisant écho aux philosophes français, l’encourageaient de leurs vœux, lui promettaient même leur collaboration. Enfin le plénipotentiaire Firmian, qui, malgré son caractère soupconneux et son peu de compétence personnelle, aimait à jouer au Mécène, lui témoignait une bienveillance au moins apparente et lui assurait une liberté relative.

Le Café dura peu de temps : deux ans à peine, de juin 1764 au commencement de 1766. Ce qui précède montre qu'on a eu tort (2) d'attribuer à l'insuccès une durée relativement aussi courte, Des raisons d'ordre divers, en amenant la dislocation prématurée du groupe des penseurs milanais, devaient amener fatalement la suspension du journal. Ce fut d'abord le départ pour la France des deux meilleurs collaborateurs de Verri; ce furent aussi les incidents de ce voyage, qui altérèrent pour plusieurs années les bons rapports des deux frères et de Beccaria, et jetèrent la discorde au sein de la petite société (3). En outre Verri, de plus en plus absorbé par ses fonctions et ses études politiques, ne pouvait que difficilement faire face aux exigences régulières d’une publication périodique. Enfin, il s’opérait en lui et en ses amis un travail d'idées plus ou moins inconscient : bien des illusions, en se dissipant, ne lui permettaient plus de continuer le Café tel qu’il l'avait commencé. Nul mieux qu’Alessandro Verri ne fournit le spectacle de cette

-(L) Le comte Giuseppe Gorani est cet aventurier philosophe qui, soudard et prisonnier de guerre en Allemagne, coureur de filles en Espagne, diplomate improvisé au service de Voltaire,. rêvant de détrôner le Sultan et de rendre Constantinople aux Cantacuzène, aujourd'hui révolutionnaire militant, demain adulateur de l'Autriche, vint terminer misérablement sa carrière à Genève, où ses mémoires, récemment découverts, ont fourni au professeur Marc Monnier le sujet d'une curieuse monographie. Tout en recevant ses éloges, et en lui rendant plus d'une fois service, Verri était loin de partager ses opinions et d'approuver sa conduite (Cf. appendice IV).

(2) Etienne, Histoire de la littérature ilalienne, ch. XXV, p. 584. (3) Voir chapitre II, $ Ier,

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transformation : le jeune homme avait, dans le Cafe, exagéré les exagérations de son frère ; à Paris, pris d’un enthousiasme irréfléchi, il abandonne loute réserve et veut positivement se mettre « à l'unisson » des encyclopédistes les plus avancés; à Londres, il se dégoûte de « ces bavards », et préfère à leur pro-

lixité le flegme britannique (4). Quelques années plus tard,

s'étant fixé à Rome, il fait une dernière fois volte-face, devient

en philosophie aussi conservateur qu'il s'était montré révolu- tionnaire (2), et abjurant les théories littéraires du Café, se

fait l’apôtre et le modèle du purisme le plus exclusif (3). Pietro Verri, sans passer par ces opinions extrêmes, se voyait lui aussi entraîné par le courant. Il avait célébré la philosophie en général : le moment venu de prendre parti pour tel ou tel système philosophique, il se sentait hésitant. Les querelles scandaleuses de Rousseau et de Voltaire, — querelles qui avaient eu leur écho à Milan, et dans lesquelles son frère et Beccaria prenaient parti pour Voltaire, tandis que lui défendait la cause du citoyen de Genève (4), — le démoralisaient. L'abbé Morellet, à qui il avait envoyé divers mémoires sur des questions économiques, oubliait, à son grand mécontentement,

(1) Lettres, t. II, p. 36.

: (2) « Qu'est-ce que cette philosophie? L'amour de la sagesse? Mais » qu'est-ce que la sagesse? Sera-ce d'attaquer de front la morale en soute- » nant que tout se fait par intérêt, ou de déchirer le voile du temple? Cette » philosophie qui détruit tout sur son établi ne vaut pas grand chose à for- » mer de grands citoyens et de valeureux soldats. » A. Verri à son frère Pietro, 25 septembre 1116 (Maggi, Vitu del cavaliere Alessandro Verri).

(3) En particulier dans sa Préface d'une traduction italienne des Dits mémorables de Socrate; de Xénophon, par Giacomelli. C'est là qu'il se plaint que la langue italienne « se soit corrompue au contact de la langue » sœur, sa voisine, et qu'un étrange dialecte composé de deux langues, non » seulement se parle, mais s’écrive ».

(4) « Dieu! — s'écrie Alessandro Verri, — quelle scène pour le fanatisme » qui guette l’occasion de surprendre les philosophes en conflit! Si j'étais » l'archevêque de Paris, je me sentirais bouillonner dans le corps une pas-

» torale » (Lettres, t. II, p. 321).

de les lire (4). Enfin, Verri se désintéressait de plus en plus des questions littéraires. Toutes ces raisons réunies le décidèrent à abandonner définitivement son journal. Ce ne fut pas sans regret. Il songea plus d’une fois, comme il le dit, à « relever Jérusalem » (2); et de 1767 à 1769, il fournit plusieurs comptes-rendus critiques à une feuille qui se publiait clandestinement à Milan, l’Estratto della letteratura europea (3). C'est là, on l’a vu, qu’il analysa et défendit les Lettres de Virgile et les Lettres anglaises de Bettinelli. L’Æstratto cessa à son tour de paraître en 1769. Alors Verri abandonna cette carrière du journalisme, qui allait si bien à son tempérament de polémiste, jusqu’en 1796, où, presque septuagénaire, on le vit soudain ressaisir sa plume des anciens jours, et écrire, au bruit des tambours et des canons français, des articles pour le Thermomètre politique de la Lombardie.

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