VERRI PSYCHOLOGUE, MORALISTE, HISTORIEN
A partir de 1770, tous les instants que Verri peut dérober aux affaires et aux études politiques, il les consacre à la philosophie ou à l'histoire. Son œuvre philosophique comprend trois essais: un Discours sur la nature du plaisir et de la douleur (1773), une refonte des Méditations sur le bonheur, publiés tous deux en édition de luxe (1781) comme introduction aux Méditations sur l’économie politique; enfin un curieux petit livre de Ricordi a mia figlia ou Conseils à ma fille.
Il ne faut pas trop exiger de Verri psychologue. Avec son
(4) Lettres, t. IT, p. 18.
(2) Lettres, t. II, p. 107.
(3) Une revue de ce titre, fondée en 1758 par le publiciste de Felice et imprimée par lui à Yverdun, avait cessé de paraître en 1166. La continuation milanaise porte encore en titre la mention « Berna» comme lieu d'impression. À la différence de Melzi, M. Vismara ne fait aucune mention de cette collaboration.
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Éctiouse. il lui était difficile de faire œuvre durable, Us rtout dans l'analyse des phénomènes émotionnels, encore aujourd’ hui considérés comme « les plus obscurs et les plus embrouillés de la psychologie » (1). Après Socrate, après Montaigne, Cardan, Locke, Leibniz, il entreprend de démontrer que le plaisir consiste uniquement dans la disparition rapide E d'une douleur, et de ce principe il tire tout un ensemble de conclusions psychologiques, morales et esthétiques.
Il analyse successivement les plaisirs physiques, c’est-à-dire ceux qui sont « précédés d’une action immédiate sur nos organes », et les plaisirs moraux, où pareille action ne se < révèle pas (2). Il trouve le plus fréquemment à l’origine des É: uns et des autres un besoin, une privation, une douleur. Pourtant il est certains plaisirs physiques à l’origine desquels n'apparait pas aussi clairement cet élément douloureux Ë primitif. Pour le trouver, Verri reprend une hypothèse déjà émise par Locke et développée par Leibniz (3), celle des « dou- … leurs innommées, douleurs ni fortes, ni précises, mais qui nous rendent souffrants sans nous donner une idée locale de
souffrance ». C’est cet élat de malaise (l’uneasiness de Locke,
les demi-douleurs de Leibniz) (4), dont la disparition donne
naissance aux plaisirs en apparence non précédés de douleur. - De ce principe fondamental découlent les conséquences sui- |. vantes:
D'abord, si tout plaisir est précédé d'une douleur, deux plaisirs consécutifs sont impossibles. 11 faut au moins que le premier des deux ait été mêlé de quelque inquiétude, laquelle disparaissant donne naissance au second. Voilà pourquoi le plaisir sans mélange est chose si fugitive, tandis que l’état de souffrance peut se prolonger fort longtemps.
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(i) Herb. Spencer, Principes de Psychologie, t. 1, $ 122.
(2) Verri, Discours sur la nature du plaisir et de la douleur, 8 IL.
(3) Discours, $ XII.
(4) Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, liv. IT, ch. 20.
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Il résulte du même principe que moins un homme est sensible à la douleur, moins il est capable de plaisir, et réciproquement. C'est le cas de l’homme sauvage : insensible aux stimulants d'honneur et de vertu, il a sur l’homme civilisé l'avantage d'échapper aux ennuis qu’engendrent l'ambition non satisfaite et les remords de conscience. Mais l'homme civilisé qui est en même temps un homme sage, se rapproche du sauvage en ce qu’il est maître de sa sensibilité, et l'emporte sur lui en ce qu’il est capable de goûter les joies délicates attachées à la réalisation de ses désirs et à l'accomplissement de ses devoirs moraux (1).
Enfin tout plaisir, n'étant que le dégagement d’une douleur, ne pourra être plus considérable (en intensité et en durée) que la douleur d’où il sort. Au contraire, une douleur ne produisant de plaisir que si elle cesse rapidement, il y a dans la vie une somme de douleurs de cessation lente qui ne donneront naissance à aucun plaisir. La somme des jouissances est donc nécessairement inférieure à celle des souffrances (2). Tel est le fondement psychologique du pessimisme de Verri, pessimisme très modéré, qui n’aboutit nullement au découragement. À l'exemple de Maupertuis et de Voltaire, — le Voltaire du Poème sur le tremblement de terre de Lisbonne, non celui de Candide (3), — il croit en une Providence et en une vie future qui sera le correctif des misères de celle-ci. IL croit à la possibilité de diminuer le chiffre des douleurs de la vie, et propose à cet effet le triple remède de la raison, de la vertuet de la religion (4). Il considère en outre la douleur comme un aiguillon nécessaire, et signale, avec force détails, son action bienfaisante dans l’œuvre de notre conservation et de notre perfectionnement (5).
(1) Discours, ch. V.
(2) {bid., ch. XIII.
(3) CF. P. Janet, Les causes finales, appendice VII. (4) Discours, $ VI in fine.
(5) Ibid., S XI.
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À ces conséquences psychologiques et morales de sa théorie du plaisir, Verri en ajoute d’autres qu'on pourrait appeler
esthétiques. Ce sont les plus originales :
« La musique, la peinture, la poésie, tous les beaux arts ont pour base les douleurs innommées; de telle sorte, si je ne me trompe, que si les hommes étaient parfaitement sains et gais, jamais les beaux-arts n'auraient pris naissance ». Telle est la
- conclusion assez paradoxale développée aux chapitres VIII et
IX. Verri étudie successivement l'état mental d'un homme « vraiment gai, content, vigoureux », et celui d’un homme souffrant et malheureux. « L'homme vigoureux qui a le contentement au cœur est au point le plus éloigné de la sensibilité ». Il restera indifférent à la musique, à la peinture, à la poésie, à toute espèce d'art, « à moins que l'habitude ne le porte machinalement à y réfléchir, ou que la vanité de paraître sensible ne le rende hypocrite en ce moment même ». Au contraire un homme malheureux trouvera facilement dans les émotions artistiques une correspondance et un soulagement à sa tristesse. Son esprit s’absorbant dans ces émotions, la douleur innommée qu'il éprouvait cessera rapidement, et le plaisir naîtra :
« L'homme, dans les rares hypothèses où il éprouve vraiment du bien-être intérieur, ne se laisse jamais subjuguer ni absorber par un seul objet. Nos affections, nos idées sont de leur nature républicaines, et ne se résignent pas à souffrir un dictateur, si ce n’est quand les troubles intérieurs nous assaillent. Tout homme enthousiaste, tout homme qui aime passionnément ou une science, ou un art, ou un métier, ou une chose quelconque, ne l’aime que parce qu'il est originairement malheureux avec soi-même, et désire d'autant plus ardemment les moyens de se soustraire à son mal que plus grande est
la somme des douleurs innommées qu'il ressent abandonné à
lui-même. L'homme qui vit malheureux, isolé, cherche à se mettre sous la dépendance d’un objet supérieur pour être occupé de cet objet; mais l’homme robuste, joyeux et heureux
effleure en riant les objets, et, maître de la nature, domine
tranquillement ses propres sensations... On a souvent dit que les sots sont heureux : moi, je dis à l'inverse que les heureux sont sots; car l'homme qui ne souffre point l’aiguillon de la douleur et qui vit tranquillement d'une vie végétative, n'a pas de raison suffisante pour vaincre l'inertie, et s'occuper d’un objet quelconque. Aussi nulle partie de son esprit n'estelle susceptible de développement, et nulle idée n'est-elle examinée par lui avec attention. Il n’est point de mobile qui le contraigne à chasser l’indolence et à affronter la fatigue. Ce n’est donc pas la sottise qui cause le bonheur; au contraire, l'homme est sot parce qu'il est heureux » (1).
On constate, à l'appui de cette thèse, que les grands savants, les grands artistes ont été dirigés dans leur carrière par l’indigence, par la persécution, par le mépris, par une impulsion secrète correspondant à un état maladif de leur organisation physique ou morale. « C’est ainsi que tous les plaisirs éveillés par les sciences ou les arts naissent de douleurs principalement innommées, et que des douleurs naît aussi toute tendance à les connaitre, à les cultiver, à les amener à leur perfection ».
Verri généralise même sa conclusion : la douleur n’est pas seulement pour lui le stimulant des individualités, elle l’est encore des collectivités artistiques. Les épreuves que traverse un pays ou une époque deviennent pour les générations suivantes une cause féconde de réveil intellectuel : « La prodigieuse éclosion des quatre illustres siècles d'Alexandre, d’Auguste, des Médicis et de Louis XIV, dont la cause est un mystère, s'explique dès que l’on considère ces siècles aiguillonnés par les souffrances et par des gouvernements tellement agités que les hommes en ont reçu le plus grand stimulant pour agir » (2).
Si la fin des beaux arts est de causer du plaisir, et de nous
(1) Zbid., S VIII.
(2) 1bid., préface.
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= principes rer des beaux-arts eux-mêmes (1). L'art suprême n’est pas tant de conquérir l’attention, qui se donne tout d'abord assez bénévolement, que de la conserver, de l’entretenir au moyen d'une série habilement disposée de plaisirs toujours croissants, quoique interrompus : « Le grand
art consiste à savoir adroitement distribuer au spectateur de
petites sensations douloureuses, et à les faire rapidement cesser, de telle sorte que celui-ci continue toujours à être occupé des objets qu’on lui présente, et qu’à la fin, se résumant la série
des sensations éprouvées, ilen découvre un ensemble d'agréa-
bles, et se réjouisse de Les avoir éprouvées » (2). Cette nouvelle formule d’une vieille loi, la loi de contraste, est d'application générale : le théâtre, la poésie, l’éloquence, la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture, y sont également soumis. Bien mieux, cette loi s'applique aux réalités : les belles femmes aiment mieux se montrer le soir que par un plein jour; la lumière du soleil met en relief les proéminences et les cavités du visage, et durcit la physionomie; la lumière plus discrète et plus uniforme d'une salle de bal éclairée dans toutes ses parties l’adoucit, et rend la beauté plastique en quelque sorte lumineuse par elle-même. Cette loi s'applique enfin aux relations sociales, à la conversation, dont tout l'intérêt réside en une succession plus ou moins habilement ménagée d'impressions agréables et pénibles.
Tels sont les points originaux du Discours sur la nature du plaisir et de la douleur. Cet essai, dont l’idée première était venue à son auteur en Allemagne (3), qu'il mürit longtemps
(1) Zbid., $ IX.
(2) Ibid., $ IX.
(3) En arrivant à Sorau, en 1759, après un mois de fatigues et de mar- * ches en pleine campagne, Verri éprouvait une émotion délicieuse. Il se l'expliquait ainsi : « La consolation consistant dans le passage à un état meilleur, on l'éprouve d'autant plus vive que l’on vivait plus malheureux »,
avant de l'écrire, et dont il soigna la forme, n’en est pas moins assez paradoxal quant au fond. Sans doute les idées de Verri ont eu la bonne fortune d’être reprises par Kant (1); son pessimisme a été poussé aux dernières limites par Schopenhauer et ses disciples; son principe compte encore dans le représentant le plus en vue de la psychologie expérimentale en Allemagne, M. Wundi (2), un sérieux partisan. Mais que le plaisir soit un phénomène positif ou négatif, nécessairement ou accidentellement lié à la douleur, séparé ou non de celle-ci par l’état neutre d’'indifférence, c'est là une question épineuse sur laquelle il est probable que l’on discutera encore longtemps (3). Ge qui fait le mérite de Verri, c’est d’avoir écrit au dix-huitième siècle, sans autre guide que ses méditations personnelles et quelques lectures, un livre intéressant, plein de vues originales et d’anticipations sur l’avenir. sd
Le Discours sur le bonheur, bien qu’antérieur en date au précédent, en est le complément naturel. Dans les huit chapitres de ce second. opuscule, Verri esquisse une théorie du bonheur en harmonie avec sa théorie du plaisir. Tous ses développements se résolvent en cette double idée, déjà bien ancienne en philosophie, que la vertu peut seule ici-bas nous procurer le peu de bonheur dont nous sommes capables, et que la culture de l'intelligence nous trace seule avec certitude . le chemin de la vertu.est moins par le fond des idées que par l'intérêt des développements que se recommande ce petit ouvrage.
(Lettre écrite de Sorau, 7 septembre 1159 : Lettres, t. I, p. 46). Voir également une autre lettre du 15 avril 1760 (t. I, p. 124), qui renferme une observation textuellement reproduite au chap. XIIL du Discours sur la nature du plaisir et de la douleur.
(1) « Je souscris en toute conviction aux conclusions du comte Verri ». (Kant, Anthropologie, $ 59).
(2) Wundt, Psyhcologie physiologique, t. 1, p. 554.
(3) MM. Léon Dumont (Théorie scientifique de la sensibilité, 1re partie, ch. 9) et Fr. Bouillier (du Plaisir et de la douleur, 2e édition, ch. XII) ont exposé et critiqué les idées de Verri,
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De tous les écrits de Verri, nul n’est peut-être d'une lecture plus attachante que ses Ricordi a mia figlia. Les Conseils à ma fille, à la différence d'autres ouvrages analogues par le titre, ne sont pas un trailé d'éducation. Ils n’ont jamais été écrits pour le publie (1) : c’est ce qui en fait le premier charme. D'un plan élégant, d'un grand étalage d'idées philosophiques, de théories pédagogiques complètes, Verri ne s’est guère mis en peine. Il a voulu simplement écrire, sur le berceau de son premier enfant (2), sa fille Teresa, les enseignements que lui dictaient son expérience de la vie el son cœur de père, et laisser à celle-ci, pour un âge où elle devrait se diriger elle-même, les moyens de compléter l’œuvre paternelle de son bonheur : « Pour rendre cet écrit plus supportable, — lui dit-il en commencant, — je devrais le retoucher; mais peut-être vous sera-t-il plus cher d’avoir ma première ébauche originale, en souvenir de votre bon ami ». Voilà le ton d'une familiarité touchante qui règne d’un bout à l’autre de ces pages.
Bienfaisance et douceur envers les inférieurs, bonté charitable envers les égaux sans recherche inconsidérée de leur estime, tels sont pour une femme les préliminaires de l’art de plaire. Get art se résume en deux mots: connaitre et dissimuler. Se connaître soi-même, au physique comme au moral, pour « perfectionner notre propre fonds et ne pas nous attifer de la défroque des autres ». Verri ne désaÿprouve point que sa fille s’observe au miroir, pourvu qu’en s'étudiant ainsi, elle vise à ne pas singer autrui, à n'être autre chose qu'elle-même. Dissimuler ne veut pas dire jouer à la coquetterie, mais garder une réserve naturelle qui sous-entende plus de qualités que n’en exhibe un étalage effronté : « Tout l’art de plaire consiste à connaître l’art et à le cacher, à faire en sorte que chacun dise
(1) Il n'en existe même qu'une édition : elle figure au tome IT des Scritti vari di Pietro Verri, publiée à Florence en 1854, par l'éditeur Le Monnier.
(2) En 1711.
en admirant : j'en ferais bien autant! mais qu'essayant d'y parvenir, il n’y réussisse point (1). »
Ce double précepte trouve partout à s'appliquer : dans la société, dans la conversation, dans le maintien, dans le vêtement. Et Verri, après tous les moralistes du siècle précédent, se lamente sur l’excentricité des modes, et signale la supériorité esthétique et la commodité du costume oriental. Il faut bien pourtant s’astreindre à s'habiller comme tout le monde, car « c'est sagesse d'être fou parmi les fous ».
Sur Je chapitre de la culture intellectuelle, Verri professe une opinion très arrêtée, Non seulement il ne désire point faire de sa fille une femme savante, au sens pédantesque du mot, mais, tout en affirmant son respect pour les goûts de celle-ci, sa volonté même de les favoriser, il ne souhaite point lui voir dépasser le niveau d'une culture moyenne. Il apporte à cela deux raisons. La première lui est toute personnelle : elle découle de sa théorie des effets esthétiques du plaisir et de la douleur, Pour lui l’adversité, les persécutions sont le stimu- Jant necessaire d'une activité intellectuelle supérieure ; et comme il a l'ambition de rendre avant tout ses enfants heureux, il ne leur envie point des succès littéraires ou artistiques acquis à ce prix. Bien mieux, il leur croit ces succès à peu près impossibles : « Je pense que ni vous ni aucun de mes enfants, si je vis longtemps, ne dépasserez jamais une culture ordinaire, et n'excellerez jamais dans aucune science ni dans aucun art. Je crois, en effet, qu’il n’y a guère que les malheurs et la misère qui puissent nous pousser à affronter les faligues et à les supporter courageusement. Sans ce continuel effort, on ne sort point de la médiocrité. Or, comme je ne veux point que vous soyez malheureuse, et cela dès le jour de-votre naïssance, comme je veux que vous jouissiez de tous les avantages possibles, je dis que vous et vos frères et sœurs ne pourrez jamais vous élever bien haut, parce que le stimulant vous man-
(1) Ricordi, p. 274,
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quera : mieux vaut être homme heureux que grand homme ». (1).
À cette raison, que les faits vinrent justifier, Verri en ajoute
une seconde, fondée sur.un préjugé, si l’on veut, mais sur un' préjugé bien répandu, auquel ceux mêmes qui le combattent ont plus d'une fois sacrifié pour leur compte : « Une femme, si elle dépasse les limites de la simple culture, trouvera difficilement un parti, parce qu'un mari est humilié quand sa femme en sait plus que lui » (2). Reconnaissons d’ailleurs que cette « simple culture », telle que l'entend Verri, est large : il veut que sa fille soit « occupée de ses propres idées, habituée à réfléchir avant d’agir, à examiner avant de croire » (3). 11 lui conseille la lecture, l'étude de la mythologie et de l’histoire, de certaines sciences, comme la botanique et la physique, des arts d'agréments, afin de « meubler sa retraite », quand les quelque douze années de son beau temps seront passées, afin d'éviter, dès l'heure présente, cette oisiveté qui est le fléau de la jeune femme et qui « la précipite inconsidérément dans les bras de la galanterie et de l’amour ».
Ici Verri était sur son terrain : « En traitant de l’amour, je vous parle d’une chose qui ne m'est pas étrangère, et je vous fais la description d’un pays dans lequel j'ai beaucoup voyagé ». Rien de plus saisissant que la peinture de cette jeune femme, belle, admirée, entourée, qui se laisse prendre aux minauderies de quelques galants, et qui, pour une heure d’inconséquence, compromet sans retour son honneur et son avenir. Réserve n’est point d’ailleurs synonyme de pruderie : « Ces femmes qui arborent l'étendard de la vertu, et qui semblent porter la réprobation inscrite sur le front, ces femmes qui s’alarment et rechignent au moindre mot équivoque, celles qui, toujours prêtes à censurer les plaisanteries les plus innocentes, affichent la prétention de vouloir réformer la société, celles-là sont pour la vraie vertu ce que sont les parolai, les
(1) Ricordi, p. 284.
(2) Ibid.
(3) 1bid., p. 283,
pédants, pour les belles lettres. Si dans une compagnie le ton était vraiment indécent et leste, une femme ne devrait point s’y trouver; et si par aventure elle s’y laissait une fois prendre, en femme avisée, elle y serait prise pour la dernière fois » (1).
L'amour n'est pas moins fertile en déceptions que la coquetterie. Les femmes les plus aimées sont celles qui savent le mieux tenir leurs amants en haleine, en leur dérobant toujours les faveurs qu’elles semblent près de leur accorder : « En conséquence, les femmes les plus aimées sont celles qui aiment le moins, et qui méritent le moins d'être aimées ». Et Verri, faisant valoir les avantages de cette modestie qu'il recommande comme un devoir, répète une fois de plus sa maxime favorite: « La vertu nous apporte des biens, le vice, des maux: c’est la plus vraie et la plus constante des maximes, même en politique » (2).
L'acte capital dans la vie d’une jeune femme, le choix d’un mari, ne pouvait manquer d'éveiller sa sollicitude paternelle. Ce choix n’est point uniquement affaire de famille: il regarde surtout l’intéressée elle-même. Il faut qu'il s'opère de sangfroid, que les jouissances physiques ne soient point la principale fin poursuivie, que la raison ait parlé avant que la passion ne naisse. Bien sensée, malgré sa forme paradoxale, était cette répartie d’une femme qui se défiait d'elle-même: « J'épouserais un tel, si je n’en étais pas éprise : sposeret il tale, se non ne fossi innamorata » (3). Une famille, une fortune, un âge assortis, la conformité des caractères, la douceur, la probité, des marques personnelles de bienveillance, voilà les conditions matérielles et morales sur lesquelles l'attention doit se porter. L'opinion de Verri sur le compte de la naissance est particulièrement curieuse à noter: « Si, en vous mariant, vous deviez
(1) Ricordi, p. 268-269.
(2) 1bid., p. 281. — On saura plus tard (chap. IV, 8 1) ce que Verri pensait de la religion et des devoirs religieux.
(3) Ricordi, p. 288-289.
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sortir de votre sphère, (ce qui n’est pas un bien), ce sera une moindre peine pour vous de descendre que de monter: - meilleure est la situation de quiconque rend un bienfait, que de quiconque le reçoit » (1).
Le chapitre des relations conjugales n’est pas moins délicat à aborder que celui de l'amour. Rousseau l’a traité, au cinquième livre de l'Émile, avec les apparences seules de la délicatesse. Malgré l'accumulation des réticences et des sousentendus, malgré les artifices d’un style enchanteur, et peutêtre bien à cause de cela, la peinture des relations d'Émile et de Sophie durant les premiers temps de leur mariage, est une peinture lascive, qui tient beaucoup plus du roman licencieux que du traité moral. Verri pénétré de l’importance de ce sujet, croit de son devoir d’en parler à sa fille. Il le fait avec une liberté grave, exempte de libertinage, disant tout ce qu'il doit dire, traitant cette matière avec plus de détails, et même de détails scabreux que Rousseau, mais la traitant plus chastement: « Pour bien vivre avec votre mari, il faut que vous soyez aimable à ses yeux. Après les premiers déchaînements de l'amour, une femme toute jeune et belle qu'elle soit, si elle se voit délaissée et qu’elle s’est inconsidérément abandonnée sans réserve, aura perdu pour Jamais les attraits et les avantages qu’elle possédait. Il convient que la pudeur virginale vous accompagne toujours, et que les chastes condescendances que vous avez envers l'époux ne soient jamais ni une humiliation pour lui par froideur insultante, ni une prostitution effrontée; mais qu'elles viennent assaisonnées de modestie, provoquées plutôt par la sensibilité du cœur que par le besoin physique » (2).
Le côté moral de ces relations n’est pas moins délicatement présenté. Étudier le caractère de son mari, s'ingénier à y conformer le sien, se plier à ses goûts, dans la limite du
(1) Ibid., p. 290.
(2) Ricordi, p. 290-291.
convenable, — sans prendre modèle sur cette dame « qui, voulant seconder la passion de son mari pour les chevaux, allait à l'écurie saisir la fourche de ses mains illustrissimes, et étendait la paille pour faire leslitières » (1), — chercher à découvrir ses défauts, les combattre sans le blesser, conquérir en un mot l'estime de son époux, voilà les principaux devoirs d'une épouse. Verri veut tout prévoir, même l'éventualité cruelle où le cœur de celui qu’elle aime viendrait à la trahir: « Si jamais, pour votre malheur, l'époux séduit par les attraits d’un nouvel objet vous devenait infidèle, chère fille, alors je veux que vous soyez une héroïne. Si vous ne le devenez pas, vous êtes perdue. Je veux que vous preniez un tel empire sur vous-même, que vous ne laissiez soupconner à âme qui vive la connaissance que vous avez de l’injure qui vous est faite; que vous ne permettiez à personne de vous en parler; et que toujours vous défendiez la conduite de votre mari comme s’il était innocent. Cette mâle vertu fera si bien qu'au premier refroidissement de son caprice, l'époux regardera avec répülsion la créature pour laquelle il aura pu faire injure à une femme vertueuse, et viendra à vos pieds expier par son repentir et son amour le chagrin qu'il vous aura causé » (2).
Au foyer domestique, l’épouse doit être «l’ange de la paix». C'est en montrant sa bienveillance et son esprit de conciliation qu'elle se fera bien voir de tout son entourage, de la famille de son mari, de ses subordonnés. Verri ne fait, en réalité, -qu’effleurer le chapitre si vaste de l'éducation des enfants. Une mère élevée selon ses principes, doit, selon lui, avoir pour ainsi dire l'intuition de ses devoirs (3). Il en dit cependant assez pour qu'on puisse saisir l'esprit de son système. Lire les auteurs qui traitent de l'éducation physique et morale, écouter les suggestions de son cœur, prendre pour guides et en
(1) Ricordi, p. 292.
(2) Ricordi, p. 293.
(3) Ricordi, p. 300.
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quelque sorte pour maîtres ses enfants eux-mêmes, telle est la méthode qu’il suggère à lajeune mère. Il est, comme Rousseau, partisan d'une réforme complète de l'éducation physique. Il veut que la mère allaité son enfant, mais sans prendre ces airs de femme philosophe /filosofez:a), de moulin à sentences (le mot italien est encore plus énergique : sputasentenxe), que les dames du dix-huitième siècle aimaient à se donner depuis l'apparition de l'Émile. IL entre dans de menus détails sur les petits soins corporels, sur la purgation fréquente, sur la vaccine, sur les vêtements, qu'il veut amples et favorables au développement du corps, sur la nourriture qui doit être substantielle, mais non trop forte et trop aromatique. Ce qu’il
. recommande surtout, c'est de conserver à l'enfant sa gaîté
native : « Un enfant triste, effaré, contraint, digère mal, et se forme en conséquence un mauvais tempérament. Il n’y a rien de pis que de vouloir corriger, dresser, façonner les enfants. Ces petits malheureux, qui dès leur première enfance savent se présenter tout composés, prononcer un compliment, s’asseoir comme des créatures bien élevées en sociélé, me font à moi la même compassion que les chiens d’un saltimbanque, éduqués non pour leur profit, mais pour celui de leur maitre. - Laissez, ma chère fille, vos enfants vivre comme ils veulent, aller par terre, courir et s'amuser, tant qu'ils ne s'exposent pas à un danger sérieux. Veillez à ce qu’ils ne tombent point sur le feu ou en bas d’une échelle ou d’une fenêtre. Pour le reste, laissez-les libres, ne les contrariez pas : c'est un moindre mal qu'ils tombent ou recoivent quelque contusion que de grandir l'esprit morose » (1).
Si ces idées se rapprochent de celles de Rousseau, Verri ne j professe qu'un médiocre enthousiasme pour le système général d'éducation du philosophe génevois : « Rousseau ne me plaît pas, parce que son plan est une duperie continuelle, et qu'il place son Emile dans un milieu artificiel. Si le jeune
(1) Ricordi, p. 298.
SN
homme s’éveille, découvre la supercherie, il s'indigne de se voir traiter en insensé et déteste son précepteur. » La bonté, l’honnéteté envers les enfants, valent mieux que toutes les ruses et que tous les détours.
Verri n’est point partisan d’une instruction nee prématurée. Il rappelle l’état de culture sommaire et presque d’ignorance de son frère Alessandro, qui, « à vingt ans, savait lire et écrire sans orthographe, rien de plus ». Il termine en déclarant que les parents obtiennent de leurs enfants la reconnaissance qu'ils méritent, et que bien mal fondés à crier à l’ingratitude sont ceux qui, par insouciance ou par égoïsme, ont étouffé en eux les sentiments de la nature en faussant leur éducation.
Tel est ce curieux petit livre, qu'une analyse ne suffit pas à bien faire connaître, et qui mérite d’être lu en son entier. Sans remonter jusqu'à Francesco da Barberino et au Reggimento di donna, sans même aller jusqu'au Cortigiano et au Galateo d'un Castiglione ou d'un Della Casa, qu’on rapproche seulement de cet idéal élevé de la femme, tracé par un noble italien du dix-huitième siècle, ce qu'était alors en réalité celle-ci dans l'aristocratie italienne, toute imprégnée de sigisbéisme; qu'on rapproche du poème satirique de Parini l’enseignement sérieux de Pietro Verri, on comprendra de quelle hauteur le penseur milanais dominait son milieu.
Le grand ouvrage historique de Verri touche déjà par plus d'un endroit à la politique. L'Histoire de Milan avait été très lentement et très sérieusemeut élaborée. Milanais de naissance, numismate distingué (1), appartenant à une famille d’historiens (2), ami et admirateur du comte Giulini, le digne conti-
(1) Sa collection de monnaies est citée par les frères Gnecchi comme une des six plus importantes qui existent actuellement à Milan (Le monete de Milano, Milan, 1884).
(2) Les travaux de son père sont connus. A vingt-cinq ans, Alessandro Verri écrivait une histoire générale de l'Italie tant ancienne que moderne. Carlo et Gabriele Verri ont aussi mis la main à diverses publications historiques.
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nuateur d'Argellati et de la célèbre Societé Palatine (1), il avait
apporté dans le choix et dans la mise en œuvre de ses docu-
ments une conscience poussée jusqu’au scrupule. En livrant à ses concitoyens, en 1783, le premier volume d'un ouvrage entrepris pour la glorification de leur cité natale, Verri s'attendait à une sorte de manifestation populaire, qui serait à la fois un acte de patriotisme et un hommage rendu à son mérite personnel. Sa déception fut cruelle. Les témoignages particuliers d'admiration, les articles élogieux ne lui firent sans doute pas défaut. Le gouvernement autrichien lui conféra la croix de Saint-Etienne. Mais l'indifférence complète du grand nombre et la critique acerbe de quelques-uns (2) lui furent doublement pénibles. On a pu comparer le fiasco de l'Histoire de Milan en librairie à celui de l'Histoire d'Angleterre, de David Hume, dont il ne se serait vendu qu’un seul exemplaire : « Nous vivons languissamment in umbra mortis…, — s'écriait Verri découragé; — la suprême récompense de quiconque ose ici faire du bien à son pays consiste dans l'oubli : je l'ai peut-être obtenue » (3). Il eut un moment l'intention de jeter au feu tous ses papiers : sans aller jusque-là, il abandonna pour plusieurs années tout travail historique. Quand il se remit à l'œuvre en-1796, il était trop âgé pour l’achever. Il mourut pendant que le second tome était en cours d’impression, Le chanoine Antonio Frisi, frère du mathématicien, qui l’assistait dans la correction de ses épreuves, se chargea de la publication. Mais sous prétexte de combler les lacunes du manuscrit, il en modifia et mutila le texte un peu trop à son aise. Ce fut le biographe-éditeur de Verri, le baron Gustodi,
(1) Fondée par le comte Archinti et quelques érudits milanaïs, la Société Palatine avait réalisé, sous la direction de Muratori, l’œuvre monumentale conçue par celui-ci : la publication des Rerum ilalicarum scriptores (1728-1751).
(2) En particulier celle d'un certain Mario Lupi, de Bergame.
(3) Extrait d'une note manuscrite qui figure sur le premier volume de
l'Histoire de Milan.
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qui, reprenant l’œuvre au point où elle était sortie intacte des mains de son auteur, publia à nouveau la partie retouchée -par Frisi, et poursuivit, sur les notes déjà très développées de Verri, le récit des événements jusqu’à la Révolution française. La première édition complète de l'Histoire de Milan parut, en quatre volumes, dans le cours des années 1824 et 1825. De cette époque date aussi le succès de l'ouvrage, que les critiques passionnées d’un jeune écrivain dont le nom est devenu célèbre, Niccold Tommaseo (1), ne réussirent qu’à mieux établir. L'Histoire de Milan n'est pas ce que sont uniquement en Italie tant d'histoires municipales, l’œuvre d’un patriotisme de clocher. Elle a un but élevé, celui d'instruire. Verri a voulu réveiller en ses compatriotes, en les initiant au passé de leur ville natale, l'esprit public depuis si longtemps assoupi en Lombardie. Il a songé aux femmes, dont la culture plus que sommaire ne pourrait que gagner à une lecture de ce genre; aux enfants, « la naissante espérance de la patrie », dans l’éducation desquels, — ce que l’on ne soupçonnait guère en ce temps-là, — « pourrait peut-être avoir quelque place la connaissance de nos ancêtres et des révolutions survenues ». Il a voulu faire et il a fait œuvre de vulgarisation (2). Il ne faut donc point lui demander les profondes échappées de vues d’un Machiavel sur la politique générale, ni l’érudition minutieuse d'un Muratori. Ce qu'il y a de plus intéressant à connaître dans l'Histoire de Milan, c'en est le côté philosophique. Contemporain d’un siècle qui a produit l'Esprit des Lois et l'Essai sur les mœurs, Verri voit dans l'histoire autre chose qu'un récit de batailles ou une biographie de souverains. S'il est forcé de s'étendre sur le côté extérieur et concret des événements, il aime aussi à en pénétrer les dessous. Il ne néglige aucune occasion de faire connaître à ses lecteurs la
(1) Nuovo Raccoglitore (Milan, 1826), p. 276-292, et Dizionario Estetico (Florence, 1867), colonnes 1166-1169, (2) Histoire de Milan, préface.
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condition matérielle, intellectuelle et sociale de leurs ancêtres, et l'étroite connexion dans laquelle se trouvent les causes de leur prospérité et de leurs infortunes. Les lois civiles et criminelles, les institutions, le mouvement de la population, la siluation économique, les progrès dans les arts, dans l'érudition, le préoccupent à tout instant. À ce point de vue, le troisième chapitre : Principes de larenaissance à Milan au dixième
siècle, est d’une richesse et d'une précision remarquables. Les
statistiques commerciales du vénitien Sanuto (1) ne l’intéressent pas moins que les statuts criminels de Galeazzo Visconti (2). Chez Verri comme chez les historiens philosophes du dixhuitième siècle, l'histoire est devenue une œuvre un peu
raisonneuse peut-être, mais plus saine, plus morale au fond
qu'elle ne l'était au quinzième siècle. Parlant des temps les plus corrompus de l’histoire italienne, ceux dans lesquels et pour lesquels écrivait Machiavel, il en dit : « J'aurais voulu trouver en ces temps-là quelque germe de vertu, mais j'ai cherché en vain. Les physionomies des hommes qui eurent part aux affaires publiques se sont toutes présentées à moi louches et odieuses. La bonne foi, la probité étaient reléguées dans l'obscurité de quelque famille ou derrière le comptoir des négociants » (3). Quant à l’auteur du Prince, Verri le juge, pour son temps, de façon très personnelle, également éloigné d’en faire le « monstre » que flétrissait jadis son frère Alessandro dans une lettre à l’abbé Morellet, et l'homme de bien masqué, le Machiavel de convention imaginé et mis en circulation par J.-J. Rousseau: « On ne peut imputer à corruption à messer
NiccolÔ d'avoir donné pour règle de conduite aux princes une
détestable morale. C'était un peintre qui, fidèlement, nous les représentait tels qu’ils étaient alors. Sa faute est de n'avoir pas osé examiner la fausseté de la politique universellement pratiquee.
(1) Histoire de Milan, ch. XV.
(2) Ibid., ch. XIII.
(3) Ibid., ch. XV.
J'en rejette les torts sur l’esprit plutôt que sur le cœur de cet auteur » (1). Dans la pensée de l'historien milanais, il y avait donc place en Machiavel, à côté d'une immoralité doctrinale plus ou moins inconsciente, pour des qualités morales personnelles, en particulier pour une honnéteté diplomatique aujourd’hui certaine (2).
Tandis que le secrétaire florentin plaçait dans l’habileté ou dans la maladresse des hommes politiques la raison suprême de la fortune et de la ruine des états, Verri substitue à cette formule utilitaire une formule plus élevée : « L'ignorance, la cruauté, les infortunes sont compagnes inséparables chez un peuple corrompu; l'instruction, l’urbanité, la félicité publique se tiennent étroitement la main » (3). Ce principe domine toute l'Histoire de Milan : les vicissitudes de la cité lombarde n’en sont que la confirmation perpétuelle. Au nom du même principe, Verri se fait l’apôtre de la tolérance; mais il n'y met point cette ardeur acrimonieuse qu’on rencontre chez d’autres historiens. A la cruauté aveugle des allumeurs de bûchers, il oppose la charité tolérante des Ambroise et des Aribert, faisant tranquillement observer que « les païens traitaient de la sorte les martyrs, mais que les apôtres n’agissaient pas ainsi pour propager la sainte et douce religion du Christ » (4). D'un autre côté, sa naissance aristocratique ne l'empêche point de reconnaître combien « les procédés des nobles élaient orgueilleux et despotiques parfois jusqu’à la cruauté ». C'est « l’incorrigible vanité des grands qui entretenait l’irritation et l’animosité dans le parti du peuple; tandis que celui-ci, sensible comme il est, avec ses qualités et sa bonté naturelles, aurait pu s’attacher aux nobles, et travailler, de concert avec eux, à la félicité commune » (5).
1) Histoire de Milan, ch. XV.
2) Cf. Emile Gebhart, Etudes méridionales, p. 81-106. 3) Ibid., ch. III.
4) Ibid., ch. IV.
{ ( ( ( (5) Ibid, ch. IX.
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Ce même principe conduit tout naturellement Verri à comparer son temps et le temps passé, à reconnaître, dans le respect accordé aujourd’hui à la personnalité humaine, un progrès incontestable, à affirmer ses préférences pour le siècle où il est né : « Je répèterai plus d’une fois une vérité qui ne sera jamais assez répétée : les déclamations chagrines que l'on fait contre les mœurs du siècle où nous vivons supposent une complète ignorance de l'histoire. En comparant le temps présent à ceux dont je parle, nous devons humblement bénir etremercier l’Étre éternel, qui nous a réservé de vivre au milieu d'hommes plus cultivés et plus raisonnables, sous des gouvernements plus sages et plus bienfaisants, sous la conduite d’un ciergé bien plus instruit, plus réglé et plus pieux » (1).
Le principe de la connexion entre la culture, la moralité, etla prospérité tant intérieure qu’extérieure des Etats, peut être considéré comme renfermant pour Verri toute la philosophie de l'histoire politique. S'il eût pu achever son œuvre, la résumer à grands traits dansune conclusion, iln’eûtpas manqué de montrer cette grande loi historique suivant son cours régulier à travers les révolutions et les siècles. Il s’est contenté d’en signaler isolément les applications, et de l’élucider dans une note restée jusqu'ici inapercue, bien qu’elle suggère un rapprochement curieux. Au début de son livre (2), il rappelait ce qu'il avait établi ailleurs, dans le Discours sur la nature des plaisirs et de la douleur, que les agitations politiques, les infortunes individuelles sont le stimulant nécessaire, la préparation des grandes époques, des grandes personnalités littéraires ou artistiques : c'était en quelque sorte son principe de la philosophie de l'histoire esthétique. Verri se demande si ce dernier principe, rapproché de l’autre, n’est point en contradiction avec lui : « Ceci semble en opposition avec ce qui a été affirmé plus haut, savoir que quand le genre humain a été plus tourmenté,
(4) Ibid., ch. IV.
(2) Zbid., ch. 1.