‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 16 sur 61 · MAT · texte numérisé non relu

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les esprits ont été secoués et il en est résulté la culture et la |

prospérité. Mais l’apparente contradiction disparaît si l’on considère que l'ignorance engendre la barbarie et l’infortune, et que celles-ci, arrivées à un degré déterminé, secouent la torpeur et ramènent la culture. Alors tout se ranime et se relève; alors renaît la félicité, dans laquelle le genre humain redevient de nouveau inerte, et successivement ignorant, barbare et misérable. Telle est l'alternative dans laquelle se déroule et se déroulera toujours l'histoire des nations : le mal naît du bien et le bien du mal » (4). Si Verri écrivait à Naples, on serait tenté de se demander s’il n’y à point dans ces lignes quelque ressouvenir de Vico. Cet embryon de philosophie historique n’est pas absolument étranger à la fameuse loi des « retours ». Mais les rédacteurs du Café connaissaient peu la Science nouvelle. Ils ont cité le nom de l’auteur, de réputation, à propos de ses idées sur Homère ; ils n’ont point, comme les publicistes napolitains Genovesi, Filangieri, Mario Pagano, subi l'influence appréciable de ses idées. Il est un historien philosophe avec lequel Verri se rencontre, et dont — malgré leur divergence presque complète d'idées — il s’est peut-être inspiré en cette circonstance. C’est Machiavel lui-même, Machiavel esquissant dans une poétique fantaisie de jeunesse une philosophie de l'histoire identique à celle de Verri, et formulée presque dans les mêmes termes :

« La vertu fait les pays tranquilles, et de la tranquillité naît la paresse, qui laisse brûler ses villes et ses campagnes. Puis, quand une nation a été un temps abimée dans les discordes, la vertu a coutume de revenir et d'y habiter. Ainsi le permet, ainsi le veut Celui qui nous gouverne, afin que rien ne soit ou ne puisse demeurer ferme sous le soleil.

» Il est, il fut, ilsera toujours écrit que le mal succède au bien, le bien au mal, et que l’un soit toujours cause de l’autre » (2).

(4) Zbid., ch. IT (t. I, p. 11), (2) Machiavel, Asino d’oro, capitolo V.

« La virtü fa le region tranquille . E da tranquillità poi ne risolta __ L'ozio; e l'ozio arde i paesi e le ville.

« Poi quando una provincia & stata involta % Ne’ disordini un tempo, tornar suole !

Virtute ad abitarvi un' altra volta.

« Quest’ ordine cosi permette e vuole Chi ci governa ; acciochè nulla stia O possa star mai fermo sotto’ 1 sôle.

- « Ed è, e sempre fu, e sempre fia é Che il mal succeda al bene, il bene al male, E | E l’un sempre cagion dell altro sia ».

Qu'il y ait, entre ces deux fragments d’historiens si différents par le temps et par le caractère, une coïncidence fortuite, ou - l'effet d’une réminiscence, le rapprochement était assez frap- __ pant et assez nouveau pour être fait. On voit une fois de plus, , — et ce n’est pas encore la dernière, — qu’il ne faut pas . exagérer une thèse vraie en principe, et regarder Les publicistes italiens du dix-huitième siècle comme tellement inféodés aux idées françaises, qu'ils n'aient plus rien conservé du patrimoine d'idées nationales. |

Dansle cortileou cour principale du palais de Brera, à Milan, faisant cercle à un bronze célèbre de Canova, s'élèvent les ‘statues d’un certain nombre de célébrités milanaises, L'une d'elles, adossée à la galerie latérale de droite, porte cette inscription : Prerro Verri. Le sculpteur l’a représenté dans la maturité de l’âge, debout, la main appuyée sur un de ses principaux ouvrages : les Méditations sur l’économie politique. Le maintien noble accuse un personnage de naissance et d'éducation aristocratiques; la figure ouverte respire la franchise. La tête se tourne légèrement vers la gauche, dans

“ l'attitude de l'observation. Un imperceptible sourire se dessine

sur les lèvres, moitié affabilité, moitié ironie. La physionomie dans son ensemble est pleine de bonté et de distinction. Le panégyriste et ami de Verri, lsidoro Bianchi, vient confirmer cette impression, en ajoutant à ce portrait ce que l'artiste n’a pu lui rendre : la vie. Bianchi signale en lui « cette pointe d'originalité, ce charme puissant et ces manières distinguées, qui ne se rencontrent pas communément chez les écrivains, et qui ont tant de prix dans les relations journalières de la vie ». — « Il était, dit encore le biographe, l’âme des réunions les plus cultivées, et s’abandonnait tout entier lorsqu'il se trouvait au milieu de ses amis. Ses pensées, ses réflexions se présentaient toujours accompagnées de cette parole vive et persuasive dont il avait le secret, et de cette éloquence animée qui jaillissait de ses regards, de la dignité de son maintien, de son front ouvert et ingénu » (1).

Au moral, la reconstitution de cette physionomie est plus facile. On connaîtra bientôt la puissance d'intelligence, l’énergie de volonté, la probité dont Verri fit preuve comme homme public. L'homme privé eut ses qualités, et aussi ses défauts, qui n'étaient que l’exagération de certaines qualités.

Il avait conscience de sa valeur. Dans une lettre à son frère, il divisait les hommes en trois catégories : « La plus nombreuse est celle des imbéciles (sic), ayant des sensations variées, mais confuses et bruyantes. La seconde est celle des enthousiastes, qu'un objet frappe vivement : ce sont Les fous ou les héros, les fanatiques ou les poètes, tous hommes d'imagination. La troisième classe est celle des sages, qui voient distinctement plusieurs objets d’un même coup d'œil, et-savent discerner les probabilités de l'avenir d'avec les objets frappant actuellement leurs sens ». Et se faisant ingénument l'application de son idée à lui-même: « Par un excès de modestie, je me range dans cette dernière classe, et il me semble y être en ta compagaie » (2). Cette estime de soi, d’ailleurs justifiée, procédait

(1) Bianchi, Elogio storico di P. Verri, p. 262-263,

(2) 10 janvier 1767 (Lettres, t, II, p. 25).

| non d’un sentiment de vanité vulgaire, mais d’une volonté #4 tenace, d'un caractère entier, que Verri, faisant sa confession à sa fille, se reconnaissait avec la meilleure grâce du monde: « Je remercie le Ciel d’être ainsi fait, qu’en voyant un homme % chercher injustement à m’humilier, je me sens redoubler de E courage et de franchise, et perds toutes les délicates manières qui me sont naturelles à l'égard de quiconque en use avec moi » (4). Sa sincérité le poussait parfois à des excès de franchise, dont il était la première victime:

« Un fonds de vertu peut-être me portait à démasquer les hommes foncièrement mauvais, et à les représenter tels qu'ils étaient. Il me semblait par là que les hommages que je rendaïs aux hommes vertueux en les louant acquéraient plus de prix... Plus d’une fois j'ai agi ainsi, spécialement en parlant de ministres sans intégrité, insensibles à l'honneur et à la

4 vérité. Mais je n'ai rien obtenu de bon, parce que les hommes sont trop corrompus... Je me suis mis les ministres à dos, et encore aujourd'hui, il faut que je me tienne en garde contre ma langue, parce que, sentant les choses très vivement, la nature me pousse toujours à appeler un chat un chat et Rollet un fripon, ce qui ne vaut rien » (2).

- Son humanité, sa bienfaisance étaient proverbiales. Il aimait les pauvres, surtout les paysans agriculteurs. Il prit leur défense dans ses écrits, il soulagea fréquemment leur misère : « J'ai eu pour système de commencer ma réputation par le peuple, étant humain et simple, et faisant du bien à tous tant que je pouvais, soit par de l'argent, soit par des services, soit par de bons procédés » (3). Pour ses égaux, pour ses amis, il se dépensait sans compter. Ge qu’il avait fait pour Beccaria, il le fit vingt ans plus tard pour Frisi. Le mathématicien-barnabite, par ses accointances avec le parti philosophique, par ses traits mordants contre les jésuites,

(1) Lettres, t. I, p. 21.

(2) Ricordi a mia figlia.

(3) Joid.

s'était attiré l'inimitié de ces derniers. En 1772, une polémique s’engagea pour un motif futile entre lui et les astronomes de l'observatoire de Brera, anciens membres du célèbre institut; et cemonde de mathématiciens, d'ordinaire si calme, se déroba, pendant quelques mois à la contemplation des astres pour se déchirer à l'exemple des vulgaires mortels. Tantæne animis cœlestibus iræ ! Dans cette dispute astronomique, — elle est connue sous ce nom en Italie, — Verri n'avait que des désagréments à s'immiscer. Il l'appelle très justement « une mesquine et tout à fait vulgaire querelle ». Il n'hésita cependant pas un instant à prêter à son ami, contre des adversaires puissants, un talent de polémique plus vigoureux et plus étincelant que jamais (1). Trois ans après Frisi mourut, et Verri, quine l'avait pas quitté à ses derniers moments, écrivit sa biographie, les Memoires concernant la vie et les travaux de Paolo Frisi, dédiés à Condorcet, et publiés en 1787. Cet opuscule, simple et touchant dans la forme, est en même temps très riche en documents sur l’histoire scientifique de l'Italie au dix-huitième siècle.

Mais son amitié la plus vive fut sans contredit pour son frère Alessandro, Elle éclate surtout en 1766 : leur séparation, amenée par le départ d’Alessandro Verri pour la France, leur arrache à tous deux des explosions de tendresse, dont la seule lecture de leurs lettres peut donner l’idée :

« Je me flattais, — écrit Alessandro, — que t’abandonner pour quelque temps ne m'aurait rien fait, ou fait peu de chose. Il s'agissait de quelques mois d'absence. IL s'agissait d’aller dans la plus grande ville de l’Europe. Je croyais que notre séparation aurait été celle de deux hommes dont la tendre amitié ne se serait manifestée en cette circonstance

‘que par des signes d'une cordialité habituelle. A mesure cependant que le jour du départ approchait, je sentis

(1) Les détails de cette polémique, bien peu intéressante en elle-même,

sont consignés dans Custodi : Nolizie sulla vita e sulle opere del conte Pietro Verri, Milan, 1843,

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diminuer dans mon âme cette tranquillité sur laquelle je

comptais; et finalement, le dernier soir, au théâtre, je me trouvai dans un état qui me surprit moi-même. Il y a longtemps que je n'ai éprouvé un tel serrement de cœur. Au moment où je lus sur ton visage, après diner, les signes d'une douleur comprimée, et plus tard encore, je te jure que je me

suis senti sur le fpoint d’éclater de tendresse. Vois s’il en

pouvait être autrement. Je contemplais en toi un homme qui payait son tribut à une profonde douleur, et je me le dissimulais, voulant me soustraire du même coup à la reconnaissance et à la désolation d’un adieu... Je me disais à tout moment : cet homme est pour moi dans une telle agitation; son amitié se sacrifie jusqu'à vouloir m'épargner à grand peine le déplaisir que j'aurais en constatant l’état de son âme » (1).

Et Pietro :

« Je t'ouvrirai aussi mon cœur. Imagine-toi de quel œil je pouvais envisager la solitude où je reste jusqu'à votre retour, le besoin incessant que j'ai de toi, à qui je dois tous les bons moments passés à la maison, le besoin de communiquer mes idées. Je voyais en face de moi une période sombre et désolée. mais je pense que tu es bien disposé à mon égard, que mon isolement te profite... Cette pensée et l’occupation de t’écrire et de recevoir tes lettres sont les événements les plus doux qui m'arrivent » (2).

A part l’amertume un peu adoucie de la séparation, ces sentiments persistent durant tout le voyage : « Ma patrie est où est Pietro, — s’écrie l'un ; — viens ici, viens à Paris, viens sur la cime du mont Genis, tous ces endroits seront ma patrie et je m'y trouverai délicieusement! (3) » — « Je suis inquiet, — dit l’autre, — parce que tes nouvelles me manquent : voilà neuf jours que je n’en ai reçu. {l y a la mer, il y a tant de

(1) Lettres, 19 octobre 1766, t. I, p. 212.

(2) 1bid., 3 novembre 1166, t. I, p. 253.

(3) Ibid., 29 décembre 1766, t. I, p. 390.

de CRE 4 # x L AGO y

neige entre nous deux que nous devons souffrir de ce désordre » (1). Et le premier de répartir : « Quel dommage si jamais j'étais bien portant et heureux à Londres, et toi triste et morose, de crainte qu'il ne m'arrive quelque accident! C'est là un des petits malheurs de l'amitié, laquelle nous procure tant de bonheur. Je me mets à genoux devant ton cœur, et, tout en adorant tes sentiments, je te prie d’être toujours en parfaite tranquillité, parce que, de Londres à Paris et de Paris à Milan, il y a juste autant de danger que de Saint-Gelse à Saint-Denis » (2).

Alessandro Verri ne revint pas à Milan. Il séjourna quelque temps à Londres; puis, par crainte de rentrer dans la maison paternelle, il se dirigea directement de Paris sur Rome, par Turin et Gênes. Il y rencontra la marquise Boccapadule Gentili, qui décida de sa vocation littéraire et de sa résidence. La séparalion des deux frères, qui se prolongea jusqu'à la mort de Pietro, des opinions différentes en philosophie et en littérature, n'altérèrent jamais leurs bons rapports : ils restèrent pendant trente années en correspondance assidue,

Sur le chapitre de l'amitié, Verri avait cependant un défaut. Dévoué, empressé, généreux à l'excès, il lui manquait ce complément indispensable du dévouement qui consiste à savoir oublier ou paraître oublier les services rendus. Son amitié un peu exigeante provoquait le mécontentement, la fatigue, l'ingratitude même. C’est à cela qu'il faudra attribuer, pour une part, ses mécomptes en amitié avec Beccaria et Gian Rinaldo Carli.

Verri avait quarante-sept ans quand il songea à se créer un intérieur. Sa propre nièce, Maria Castiglioni, une orpheline élevée dans la maison paternelle, fut celle sur laquelle il jeta les yeux: il l’épousa en 1776, et en eut deux enfants : un fils mort en bas-âge, et une fille, Maria-Teresa, plus tard com-

(1) Tbid., 11 janvier 1767, t. II, p. 50.

(2) 1bid., 20 janvier 1767, t. I, p. 53.

tesse Gambarana, « qu'il aimait comme la prunelle de ses yeux » (1), et pour qui il écrivit ses Ricordi a mia figlia. Devenu veuf au mois de mai 1781, il épousa quatorze mois après, = Vincenza Melzi, sœur de Francesco Melzi d’Eril (2), le futur

vice-président de la République Cisalpine, le futur duc de

Lodi, bien connu dans l'histoire de l'Italie sous le premier Empire.

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Gette seconde union, non moins heureuse que la première, - fut très féconde. De 1784 à 1794, Verri en eut sept filles; et en juillet 1796, pendant l'invasion francaise, il obtint la réalisation de son désir suprême, un fils, le comte Gabriele Verri, son « caro Gabriellino », dont le nom se trouve intimement mêlé à l’histoire des papiers de son père. Verri paraît avoir été le modèle des époux et des pères de famille. La lecture des Ricordi a mia figlia montre quelle haute idée il se faisait de ses devoirs, et vient confirmer les éloges que lui prodigue son panégyriste Bianchi (3).

La valeur et la variété de ses écrits lui valurent des relations fort honorables en Italie et à l'étranger. Il fut successivement élu membre de l’Académie de Mantoue en 1768, de l’Institut des Sciences de Bologne en 1781, de l’Académie de Padoue en 1785, enfin de celle de Stockholm en 1786. Ses principaux

- correspondants italiens ont été déjà mentionnés. Il échangea quelques lettres de déférence avec Voltaire, Condorcet, Morellet, Kerallio, Ducis, en France; avec Sperges, Ilario Corte, Schmidt d’Avenstein, en Allemagne.

La personne de Pietro Verri est maintenant connue. Ses œuvres philosophiques, littéraires, historiques ont révélé en lui un esprit heureusement doué, ouvert à tout, à qui il suffisait de se spécialiser pour fournir une brillante carrière. La politique, en ouvrant à ses méditations un horizon aussi vaste

(1) Bianchi, Eloge, p. 184-185.

(2) Né à Milan en 1753, mort en 1816.

(3) Eloge historique, p. 184-197.

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vie, il lui consacra, s san: re ( partie de : ses instants. C'est comme Has écrivain politique qu'il s’est fait u un on devant la c’est comme tel que les CROP (

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