VERRI ET BECCARIA DE 1766 A
Jusqu’en 1766, l'harmonie la plus parfaite n'avait cessé de régner parmi les membres de la société du Café. Verri avait rencontré Beccaria dans la détresse en 1762; il l’avait secouru matériellement et moralement. 1l s'était entremis avec succès dans l'affaire de sa réconciliation avec sa famille. Deux ans après, le livre des Délits parut, et son succès fut un succès collectif, partagé fraternellement par tous les collaborateurs du Cafe. Le voyage à Paris vint rompre celte bonne et féconde entente. Pour en comprendre les singuliers incidents, il importe de bien se représenter l’état d'esprit de ceux qui l’entreprenaient, et de celui qui en avait eu la première idée.
Pour Pietro Verri, le départ de son frère et de son ami à Paris avait une importance capitale. Il n’en attendait pas moins que la consécration européenne des efforts tentés par le groupe philosophique de Milan. Pour Le rendre possible, il suspendait son journal en plein succès, fournissait à son frère les fonds nécessaires, et en envoyait même à son ami Frisi, alors à Paris, dont il escomptait les relations près du monde savant.
Alessandro Verri, jeune et enthousiaste, dégoûté de la maison paternelle, sans autre affection à Milan que celle de son frère, partait le cœur léger. Voir Paris, voir de près ces philosophes dont les noms miroitaient de loin à ses yeux et le fascinaient, se savoir allendu par eux, entrer en quelque sorte de plein pied dans la célébrité et en rapporter triomphalement dans sa patrie les insignes : tel était son rêve juvénile.
Plus compliqué était l'état psychologique de Beccaria. Certes, l'auteur des Délits et des peines avait de l’ambition, et : à une non moins forte dose que ses deux compatriotes. Lui aussi souhaitait depuis longtemps « voler à Paris » près de
VERRI ET BECCARIA 67
Se # Morellet et de « ses illustres amis » (4), et savourer là-bas
4) bai
__ cette célébrité dont l’avant-goût lui était parvenu, flattant si - agréablement sa vanité. Mais là n’était pas sa seule préoccu-
pation. Beccaria était marié. Tandis que ses amis, plus sceptiques, n'avaient eu jusque-là que des liaisons passagères, sans nulle trace dans leurs affections, lui, cœur naïf, âme tendre et passionnée, n'avait aimé qu’une fois, et son premier
__— roman avait abouti d'emblée au mariage. Il adorait sa jeune femme. Pour elle il avait tout bravé, tout enduré; et son opiniâtreté, aidée de la diplomatie de Verri, avait fini par triompher de l’opposition paternelle. Trois ans de vie commune, la paternité, les études philosophiques, n’avaient rien refroidi de ses transports amoureux. Son imagination très vive, qui l'avait poussé à ce premier coup de tête, n’était pas un indice trop rassurant pour l'avenir. Comment ce mari toujours en extase et en assiduités près de sa femme saurait-il
- supporter une absence de six mois ? Le souci de sa réputation réussirait-il à contrebalancer aussi longtemps les assauts trop probables de son amour ?
Le départ fut pénible (2 octobre 1766). Beccaria quittait sa compagne en sanglotant, et laissait à son ami Verri ces tristes adieux : « Je ne puis résister davantage; le cœur m’éclate; en
-vous abandonnant, j'ai senti autant que vous tous combien j'étais votre ami. Je t’écrirai de Novare; à l'heure. présente ma plume ne me guide plus; et toi, et les objets qui m’entourent, tout me bouleverse. Je vais me divertir; mais le départ est bien amer » (2). Alessandro, son « Pylade », qui avait eu sa part d'émotions (3), mais l'avait dissimulée, se mit en devoir de chasser ces pensées trisles : vie libre et indépendante, rapidité d’un voyage de six mois, voir Paris et le monde savant, quelle perspective plus engageante ? Jusqu'à son arrivée
(4) Beccaria à Morellet, 1765, cité par Cantü, Beccaria et le droil pénal, ch, XV.
(2) 2 octobre 1766.
(3) Alessandro Verri à Pietro, 19 octobre 1766, Lettres, t. I, p. 212.
NOR CARTES, ARE IP EE er De PL
à Paris, Beccaria n’a qu'une pensée : sa famille, sa femme. Il est mélancolique et taciturne; il soupire, pleure, maigrit (1). Son état mental se complique d’une indisposition physique. IL a des hallucinations, des accès de frayeur nocturne. Il éveille son ami en sursaut, le fatigue de ses exigences, le querelle et l'accuse de dureté (2). Il se met dans l’idée que la marquise est malade, qu’elle est morte; il veut prendre le coche et retourner à Milan (3). À Lyon, Alessandro a toutes les peines du monde à le retenir, en lui montrant à quel ridicule il s'expose et expose en même temps ses amis. Il « se traîne » enfin, — ce sont ses propres expressions, —« comme un misérable qui va au supplice », en luttant contre lui-même, jusqu'à Paris (4). À ce moment, Alessandro Verri « n’en peut plus »: « Plus jamais je ne voyage avec des hommes de grande imagination! » (5) Les distractions, le contact de la société parisienne vont-ils au moins triompher de sa mélancolie ? On le fête, on se le dispute, on l’accueille partout « avec adoration ». Il prend goût à tout cela au moment même ; il déclare « tenir les suffrages de l’Europe dans sa main » (6). Livré à lui seul, il retombe sous l'empire de son idée fixe. Versailles, l'Académie, le théâtre, rien ne le tente. Il veut partir, et au bout de cinq semaines de luttes, son ami ne serait pas fâché de le voir prendre cette décision (7). Il lutte cependant, et même, lorsque Alessandro Verri, de guerre lasse, l'autorise, l'invite à retourner à Milan, soit honte, soit satisfaction secrète de sa vanité flattée, il décide de reculer son départ jusqu'à la mi-novembre. Les étrangetés de son caractère, qu'il s’efforçait de dissimuler
(1) Zbid., p. 214.
(2) Ibid., t. I, p. 240.
(3) Ibid. t. I, p. 225.
(4) Cesare Beccaria à Pietro Verri, 15 novembre 1766. — Les lettres de Beccaria à Verri ont été conservées par celui-ci, et sont reproduites au au tome [er de la publication de M. Casati. Cf. Lettres, t. 1, p. 288-291.
(5) Lettres, t. I, p. 214.
(6) Beccaria à Verri, lettre citée, Ibid., t. I, p. 289. (1) Ibid., p. 199-200.
VERRI ET BECCARIA 69
à tout autre qu’à son compagnon de voyage, commencent à __ transparaitre. On s'étonne, on le plaisante, on le prend en pitié; encore un peu, on le trouverait ridicule. De plus en plus | affaissé, ayant peut-être aussi la juste intuition du ridicule 5 auquel il s'expose, et qui est capable de tuer sa renommée, il 5 se décide à partir.
À De Milan, Pietro Verri attendait avec anxiété les nouvelles, 2 — et recevait tour à tour les confidences de son frère et celles de : son ami. Etant donné le caractère bouillant d’Alessandro Verri et les dispositions dans lesquelles il se mettait en route, on devine aisément quel désenchantement il dut éprouver. Entreprendre à grands frais un voyage en France, espérer y cueillir, presque sans effort, une célébrité assurée; et voir cette expédition compromise, par quoi? par la chose du monde la plus prosaïque : un amour conjugal! Déconcerté d'abord, puis agacé et énervé, il entre bientôt lui-même dans une surexcitation qui ne devait pas peu contribuer à aggraver l'état de son pauvre ami. Les lettres de Beccaria à Verri sont des plus curieuses; elles sont (outes confidentielles ; il y décrit très exactement, et y juge son état moral:
Lyon, 12 octobre.
« Mon âme est dans la plus grande consternation. Sous le secret sacré de notre amitié, je te confie que je me suis bien repenti de mon voyage; que sans la réflexion, et plus encore sans les sages observations d'Alessandro, je serais retourné sur mes pas sans pousser jusqu’à Paris. Ce serait une folie qui me rendrait ridicule, je le vois bien ; je m'efforcerai donc de me traîner à Paris, etje verrai si je puis m'y faire. Sinon, je ne veux pas crever (1) par respect humain : j'imaginerai un prétexte honorable pour mon retour, je préparerai les choses de loin, et je volerai vers Milan. Ma femme, mes filles, mes amis obsèdent mon imagina-
(1) Crepare. — Les trivialités, on le sait déjà, se rencontrent plus d'une fois sous la plume des écrivains milanais, surtout dans leur correspondance intime.
tion, et ne me laissent prendre goût ni aux spectacles de la nature, ni à ceux de l’art, qui ne manquent pas dans ce voyage et dans cette belle cité. Je sais ce que tu vas me répondre; Alessandro me le dit, et ma raison lutte continuellement contre mes sensations, Je vais recevoir des applaudissements, je cours au milieu des réjouissances, et je me trouve malheureux. Le fond de mon cœur est déchiré, Je te le confie. Maigré tout, je fais un effort pour accompagner notre ami jusqu'à Paris; j'y resterai jusqu’à ce que j'aie éprouvé si je puis m'y accommoder. Pénètre au fond de mon état moral, et aide-moi de quelque conseil. Si mon malheureux caractère me force à revenir, j'aviserai au moyen d’embellir et de préparer de loin les choses, et je suis certain que tu m'aideras, que tu continueras à être le véritable ami que tu as toujours été pour moi. Les autres faits relatifs à Lyon, Alessandro te les écrit. Les nouvelles de ton frère me consolent; tu lui feras mes compliments; je suis et serai
toujours « CESARE » (1).
Cette lettre, où Beccaria se dénoncçait lui-même avec toute Ja sincérité que lui inspirait sa confiance en Verri, était pour celui-ci un coup de foudre. Au sentiment de compassion qu'excitait en lui l’état de son malheureux ami, venaits’ajouter la crainte de voir les résultats qu'il attendait personnellement du voyage compromis. Il fallait coûte que coûte enrayer le mal. Sa réponse, qu’il importe de mettre en regard de la lettre de Beccaria, dissimule ces inquiétudes personnelles, et ne considère avec intention que l'intérêt de celui à qui elle s'adresse :
Milan, 26 octobre 1766.
< La lettre que tu m'as écrite de Lyon en date du 12 me jette l’affliction au fond du cœur. Je ne la communique à aucun de nos amis, ni à ton père; c'est un dépôt sacré fait dans le sein de l'amitié et je le garde comme tel. Tu veux que je t'assiste contre les souflrances qui te tourmentent : le seul moyen de le faire est de te dépeindre quels ennuis tu éprouveras quand tu te seras dérobé aux ennuis présents. Imagine-toi ce
(1) Verri, Lettres, t. I, p. 232-233, en note,
pk ic