‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 20 sur 61 · AUS · texte numérisé non relu

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VÉOSEPNE TR ER

VERRI ET BECCARIA 74

que tu devras dire au duc (1), à la princesse (2), au comte Firmian, à la

première visite; ce que tu devras répondre à tous ceux qui t'interrogeront;

quelle estime devront avoir de toi ta femme, ta famille et tes propres

amis. Tu t'infligerais une dose de ridicule intolérable, et l'aventure marquerait dans ta vie. Après t'être signalé et avoir attiré sur toi les regards de tes concitoyens et de l'Italie, il n'y a pas à espérer qu'une contradiction pareille reste ignorée. Les uns l'attribueront à ta faiblesse

de caractère, et te regarderont comme un imbécile qui ne sait pas vivre loin de sa maman; les plus raisonnables diront que si tu sais

t'élever, la plume à la main, ton moral est des plus bas quand tu cesses d'écrire. D'autres l'attribueront à ton insuccès à Paris, et les racontars iront leur train, Je les entrevois confusément, et tu les entreverras tout comme moi si tu y réfléchis, ami, dont le bien et la renommée me sont aussi chers que les miens propres.

Cher ami, si ton bonheur t'est cher, rapproche les instants à venir de l'instant présent; je t'écris les larmes aux yeux, je tremble pour toi; bien loin d’éprouver aucun sentiment de supériorité en présence de ta faiblesse, je ne ressens que la crainte de ton déshonneur. Je ne puis pas

être mesuré dans ce que je t'écris, parce que le faire serait un acte de

fausseté : sache bien que je ne te dis pas encore tout le mal que je pense de ton état : il s’agit, pour le restant’ de tes jours, il s’agit pour toi d'être regardé comme un homme de rien, par tout le mondehormis par moi. Ta femme va fort bien, et si elle était à Paris à ta place, elle n'aurait certainement pas les mêmes pensées que toi. Tes fillettes se portent à merveille et n’ont nul besoin de toi. Ton bon père aurait fait une jolie affaire, si les deniers qu'il t’a donnés devaient tourner non à ta louange, non à ton avenir, mais à faire rire de toi, à faire voir que tu ne sais pas te conduire. Quelle récompense tu lui donnerais là! Comment tes amis eux-mêmes te justifieraient-ils? Quel honneur leur ferais-tu? De quelque côté que tu te tournes, tu trouveras, cher ami, de quoi combattre la fièvre qui te tourmente. Je t'écris des choses dures, je m'’attends à ce que peut-être tu me répondes durement; tu me sauras mauvais gré de connaître tes faiblesses et de t’en faire sentir l'énormité. Mais il s’agit ici uniquement de toimême : il vaut mieux que je te fasse toucher du doigt la situation où tu veux te mettre; et si elle te fait honte, console-toi de ce qu'un ami intime et discret soit seul à tout connaître, un ami pour qui tes adorables

(1) L'archiduc Ferdinand d'Autriche.

(2) La princesse Beatrice d’Este, fiancée de l'archiduc.

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