‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 22 sur 61 · LE COMTE PIETRO VEREI · texte numérisé non relu

LE COMTE PIETRO VEREI

de Beccaria sur ses relations avec Alessandro et sur ses propres triomphes. Il désirait enfin savoir ce que pensaient les philosophes non seulement de Beccaria, mais de Pietro Verri lui-même. Cette entrevue, Beccaria au contraire la redoutait. Un peu honteux de son équipée, il souffrait d’en faire l'aveu. Encore tout ébloui de l'accueil recu à Paris, ayant acquis la conscience de son mérite, se l’exagérant même, il se résignait difficilement à venir comme autrefois partager ses succès avec son ami, encore moins à lui rendre des comples. Enfin, toujours soucieux de sa réputation, il en surveillait les progrès avec un soin jaloux et quelque peu égoïste. Dans l’état d'esprit où se trouvaient respectivement les deux amis, tout près de devenir deux rivaux, la première entrevue devait être décisive : si l'orage ne se dissipait point immédiatement dans les épanchements et dans les concessions mutuelles de l’amitié, il éclaterait fatalement avec la dernière violence.

Une circonstance vint empêcher leur rapprochement : l'influence de Teresa Blasco, épouse de Beccaria. Celle-ci possédait sur son mari le plus complet ascendant et ne l’ignorait pas. De son côté, Verri, qui s'attribuait le mérite d’avoir « fait » Beccaria ce qu’il était, se considérait un peu comme le tuteur intellectuel de son ami. Ces deux influences contraires se disputaient l’âme faible du marquis : une aversion profonde et réciproque était la conséquence de cette rivalité. Plus d’une fois Verri écrivant à son frère lui dépeignait la coquetterie de la jeune femme, son indifférence mal dissimulée pour son mari. Celle-ci le lui rendait bien : elle sentait que Verri était pour elle l'adversaire, et le lui faisait comprendre : elle le saluait à peine, et s’efforçait de le tenir éloigné de Beccaria, de son beau-père, de sa maison (1). Au retour de son mari, elle voulut absolument lui dérober les premières heures, les premières impressions du nouvel arrivant. Elle tint la date exacte de ce retour si bien cachée que Verri l'apprit par la

(1) Lettres, t. I, p. 351.

- VERRI ET BECCARIÀ 81

voix publique, le lendemain du jour où Beccaria était rentré à Milan, plus amoureux que jamais. Le premier mot du voyageur

à son ami fut que « personne au monde ne lui était plus cher

que sa femme », ce que Verri trouve « une vérité peu obligeante » pour lui. D’Alessandro, il dit l'avoir quitté en bons termes, mais se plaint de la dureté de son caractère, de leur incompatibilité d'humeur. De Verri lui-même, — chose que

celui-ci devait prendre singulièrement à cœur, — il ne lui dit

« pas une syllabe qui montre que quelqu'un soupçonne à Paris son existence, soit par les Méditations sur le bonheur, soit par autre chose » (1). Il s’informe si Alessandro Verri lui a parlé de son état moral, et ne dissimule pas son dépit en apprenant que oui (2). Il querelle Verri sur la vivacité des expressions

dont il s’est servi dans ses lettres; il l’accuse, lui aussi, de

dureté. La moralité de leur premier entretien est pour Verri que « le voyage de Paris a fait une petite révolution dans son cœur », et que si Beccaria continue, « ses sentiments pour lui s’évanouiront ». Quant à Beccaria, travaillé, tiraillé comme il l’est par sa femme, le souci que prend Verri de sa propre renommée ne peut que le confirmer dans un souci analogue, et éveiller en lui une pensée de rivalité tout à fait nuisible à leur rapprochement.

De part et d'autre, la première impression ne fait que se maintenir et que se fortlifier. Il est difficile à l’un des rivaux de commettre quelque action dont l’autre ne prenne point ombrage. Pendant plus de six mois, tandis que leur refroidissement va chaque jour croissant, qu’ils tâchent de se voir le moins possible, c’est à qui des deux épiera de loin la conduite de l’autre, pour y découvrir des actes hostiles ou des intentions malveillantes ; c’est même à qui usera des plus mauvais procédés pour nuire à l’autre dans l'esprit de leurs intimes. Quinze jours

après son retour, Beccaria n’est plus pour Verri qu'un homme

apathique et égoïste, tout entier à l'impression du moment,

(1). Lettres, t. I, p. 352.

(2) Ibid., p. 353.

qui cultive l'amitié des gens tant qu’il y trouve son bénéfice, et qui s’en débarrasse ensuite sans le moindre remords (1). C'est un incapable, qui doit tout à Verri et ne peut rien sans lui : « Beccaria ne fera point l’œuvre qu'il avait entreprise, parce que je ne la lui ferai plus faire » (2); un orgueilleux, qui prend « des airs parisiens » et dédaigne le monde : « Tant que Beccaria a eu besoin d’un ami, il l’a trouvé en moi; maintenant ses besoins sont changés : il cherche des satellites et des protégés ; tu vois qu'il ne peut trouver en nous ce qu'il cherche »; un ingrat enfin : « Il veut me faire porter à moi-même le poids de sa gloire, alors que cette gloire est l'œuvre de mon amitié » (3). A cette pensée, l’orgueil de Verri éclate en même temps que son indignation : il se croit véritablement frustré de sa propre gloire : « L'Europe a déclaré qu'il est plus grand que moi; ma conscience déclare tout le contraire. Si j'avais fait le voyage de Paris, et que Beccaria fût resté dans notre patrie avec une médiocre réputation, je n'aurais certainement pu résister à la douce satisfaction de rendre respectable un ami qui m'est cher. » (4). Des pensées de vengeance lui traversent l'esprit : « Il oublie que si l’un de nous le veut, il peut frapper cet arbre au tronc et lui donner le coup de grâce. Je le dis parce que, de ma propre expérience, je sais qu'en un mois de temps je puis trouver beaucoup chez les criminalistés, et parce que dans Montesquieu, Helvélius, Voltaire, ainsi que dans Grevius, je puis réunir assez de passages pour le faire regarder comme un plagiaire. » « Mais, — se hâte d'ajouter Verri, — il me suffira toujours de pouvoir le faire : jamais je ne le ferai » (5).

Son exaspération augmente encore en apprenant l’histoire de l’Apologie, dont Beccaria s’est attribué tont le mérite,

(1) Lettres, t. I, p. 405-406.

(2) Lettres, t. IT, p. 28.

(3) Ibid.

(4) Lettres, t, I, p. 364.

(5) Lettres, t. II, p. 23.

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