VOTE
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et où n'existe « pas une virgule de sa main » (1). Beccaria est un imposteur, un grand imposteur (impostorissimo) (2) : « Je le regarde comme un-homme qui, pendant que je dormirais auprès de lui en toute confiance, m'aurait donné un coup de stylet : par bonheur, lestylet était de papier argenté ; mais ce n'est point sa faute si je n'ai pas été frappé » (3). Verri éprouve le besoin de parler tout haut, de s’épancher auprès
— de ses amis. Carli, Frisi, Longo, Sacchi, Lambertenghi devien-.
nent bientôt ses confidents et ses partisans. Une propre sœur de Beccaria, la comtesse Isimbardi, recoit les mêmes confidences et prend ouvertement parti contre son frère. Il leur met sous les yeux toute sa correspondance avec Alessandro, cette correspondance que les deux frères avaient tout d’abord décidé de tenir secrète, et de conserver cependant comme justification éventuelle de leur conduite (4).
De son côté Beccaria, avec moins d’excitation, mais aussi moins de franchise, travaille contre son ancien ami. Ses préoccupations intéressées lui ont fait perdre de vue la dette de reconnaissance qu’il a contractée. Quarante florins qu'il aurait empruntés à Verri et oublié, paraît-il, de lui rendre, seraient peu de chose (5). Mais il lui rapporte divers ouvrages français, et omet de lui dire que ces ouvrages lui sont offerts par les auteurs, empêchant ainsi Verri de correspondre avec eux pour les remercier : celui-ci l’apprend par hasard dans une conversation (6). Lambertenghi, leur ami commun, veut s’interposer. Il va trouver Beccaria et obtient de lui, avec des exclamations, des réticences, des soupirs, des larmes même, cette accusation : « que Verri est un caractère faux, dissimulé, n'ayant jamais eu d'amitié pour lui, qu’il en a la certi-
(1) Lettres, t. II, p. 63.
(2) Ibid., p. 15.
- (3) Ibid., p. 136. 3 (4) Lettres, t. IT, p. 196.
(5) Lettres, t. II, p. 63 et 13.
(6) Tbid., p. 105.
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tude matérielle et que sa conscience est tranquille là-dessus ». Quant à Alessandro, c'est « un garçon dépourvu de sentiment, sans cœur, sans caractère, dont il ne vaut pas la peine de parler » (1). Une autre fois Lambertenghi lui rappelle tout ce que Verri a fait pour lui, ses conseils, ses démarches, son appui réitéré contre ses détracteurs ; il ajoute avoir eu communication des lettres de Beccaria, d’Alessandro et de Pietro Verri. En apprenant ce dernier fait, Beccaria est comme frappé d'un coup de foudre : « Brisons-là, dit-il simplement, cette conversation ne peut se continuer » (2). Voyant l'intimité qui règne entre Verri et sa sœur, Maddalena Isimbardi, Beccaria en prévient sa mère, «lui assurant que ces relations fréquentes avec la Isimbardi feraient le plus grand tort à celle-ci, parce que les passions de Verri sont fortes et difficiles à connaître » (3). Lui aussi a son petit clan d’adorateurs et de conspirateurs : sa femme, d'abord, une commère (una pettegola) (4) qui ne ménage pas les coups de langue ; son frère cadet, don Annibale Beccaria ; puis ses trois « satellites » : Visconti, Calderari et Odazzi. On répand sur Verri les bruits les plus compromettants. Il aurait été la cause de dissensions survenues entre les parents de Beccaria et sa femme (5). IL aurait, par jalousie, empêché d'aboutir un premier projet de voyage de Beccaria et de Visconti à Paris, pour substituer à ce dernier son frère Alessandro, lequel avait mission de le discréditer, d'insinuer que le livre des Délits était moins son œuvre que celle de Verri lui-même (6).
Enfin une accusation, la plus grave de toutes, parce qu’elle intéresse à la fois l'honneur de Beccaria, celui de sa femme et celui de Verri, circule dans leur entourage. S'il en est ici ques-
(4) Tbid., p. 141.
(2) Lettres, t. II, p. 191-192.
(3) Ibid, p. 148.
(4) Tbid., p. 113.
(5) Ibid. p. 196.
(6) Ibid.
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tion, ce n’est pas uniquement par la raison que le temps a marché, et qu'à plus de cent ans de date, la vie privée des hommes célèbres appartient comme leur vie publique à l’histoire. C'est surtout qu'après l’allusion discrète mais non équivoque de M. Gantù (1), après la publication des lettres de Verri et l'avertissement placé par leur éditeur, M. Casati, en tête du second volume de ces lettres, l'historien de Verri ne
peut plus passer un pareil fait sous silence. Le voici en deux
mots :
Peu de temps après le retour de Beccaria, la marquise, sa femme, tombait en état de grossesse. Verri fut accusé d’avoir abusé de l'absence de son ami et d'être l’auteur de son déshonneur conjugal.
Beccaria formula-t-il lui-même cette accusation ? Verri l'affirme (2). La croyait-il fondée? Peut-être. Il est certain que le caractère léger de la marquise lui inspirait des inquiétudes. Ses préoccupations durant son voyage, le ton passionné et suppliant de ses lettres à sa Teresa ne les trahissent que trop. Mais Verri ne lui avait donné jusque-là que les preuves d’une amilié infatigable et toute désintéressée. Il devait donc exister des motifs bien puissants ou des influences bien fortes pour rendre simplement vraisemblable l’idée d'une pareille félonie. Quand de pareils bruits se répandent sur un homme, il ne peut longtemps les ignorer. Verri connut bientôt toute l’accusation. Il en fait part à son frère dans sa lettre du 13 mars 1767 (3), et lui démontre point par point, en entrant dans le
(4) Beccaria et le droit pénal, chap. XV, p. 102 de l'édition française. L'éminent biographe de Beccaria ne fait allusion aux démêlés de Beccaria et de Verri qu'à propos de ce fait, dans lequel il semble voir l’unique cause de leur dissentiment. On voit au contraire que ce n’en est qu’un épisode.
(2) Lettres, t. II, p. 195.
(3) Lettres, t. II, p. 195. M. Casati a jugé bon de supprimer les passages les plus scabreux de cette lettre, qui pouvaient encore aujourd'hui heurter certains sentiments de famille. Elle existe, en son intégrité, dans les papiers Custodi, à la Bibliothèque Ambrosienne.
détail des faits, et en nommant celui qu'il croit être le vrai coupable, l'impossibilité où il était d'avoir commis une telle action. Tout d’ailleurs dans sa vie ne proteste-t-il pas contre cette imputation : son caractère franc et loyal, l’aversion qu'il éprouvait dès le début du voyage pour celle qui était cause de tout le mal, son intimité avec la sœur de Beccaria, qui détestait la marquise ?
On conçoit aisément qu'une telle accusation, aussi injurieuse que fausse, ait fait déborder le vase, et l'on se sent porté à excuser les pages indignées de Verri hors de lui sur le compte de Beccaria. À partir de ce moment, son langage perd toute mesure : Beccaria est devenu son cauchemar, sa bête noire. Il le haït. Il voit avec plaisir l'isolement où les Milanais semblent le laisser. Il s'informe anxieusement auprès de son frère et de Frisi si son étoile ne pâlit pas bientôt à Paris. Il se réjouit d'apprendre que Morellet et d'Holbach le trouvent ridicule. Il plaisante sur ses infortunes conjugales. Il détaille à son frère les hésitations et les réticences de Beccaria en présence des offres de l’impératrice de Russie, les conditions indiscrètes qu’il voudrait imposer pour se déplacer. Il le déclare formellement incapable de rédiger un code pénal pour l'empire slave. Désormais la rupture est complète. Fatigués de se déchirer et de se nuire, les deux rivaux n’ont plus qu'une chose à faire : chercher à s’oublier. Beccaria se rend à Pise, où l'appelle la santé de sa femme, et le tracas des affaires publiques vient opérer dans l'esprit déséquilibré de Verri une diversion salutaire.
Telle est, d’après les derniers documents, l’histoire de ce démêlé si curieux en incidents et si grave en conséquences. Ce sont « des plaies domestiques » à tenir cachées, écrivait Alessandro Verri; et Pietro partageait son avis. Il conservait cependant toutes les pièces du procès comme justification devant le public et devant la postérité, et l'on a vu qu'il se crut en droit d'en user. Depuis son retour à Milan, Beccaria vivait retiré et écrivait peu. Sa correspondance ne fournit plus,
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comme au temps du voyage à Paris, la contre-partie et un moyen de contrôle des lettres de Verri. La valeur historique de ces dernières n’en demeure pas moins considérable. Il ya deux parts à y faire : celle des faits, et celle de l'interprétation qu'on en donne. Autant les jugements, les insinuations, les critiques de Verri sont sujettes à caution, vu son agitation d'esprit et la passion qui l’aveugle ; autant les faits dont il
parle, pris en eux-mêmes et en dehors de tout commentaire,
paraissent dignes de foi. Ce sont ces faits qu'il fallait précisément faire ressortir, pour mieux éclairer ensuite, à l'aide du commentaire, la physionomie et l’état d'esprit des adversaires.
Que penser maintenant de leur conduite à tous deux ? Dans un ensemble d'événements si enchevêtrés, où le hasard joue son rôle non moins important que celui des personnages en cause, où les griefs s'accumulent de part et d'autre avec une rapidité qui déroute, il est difficile d'établir au juste la part de responsabilité de chacun. Il est certain que ni Verri ni Beccaria ne sortent indemnes d’un pareil débat.
Quant à Verri, sa prétention d'occuper la première place dans les pensées de Beccaria et de supplanter son épouse elle-même, paraît assez singulière. Quels que fussent les défauts de cette femme, il semble qu’elle eût bien droit à la priorité qu'elle revendiquait dans le cœur de son mari, et que les prétentions de l'amitié dussent céder aux exigences, voire même aux caprices de l’amour conjugal. Cette vérité, Verri y eût sans doute été sensible en temps ordinaire. Mais au lendemain d’un voyage dont les résultats pitoyables, — du moins les jugeait-il ainsi, — tenaient uniquement pour lui à l'influence de la marquise, Verri se croyait en droit de combattre cette influence. Beccari a n’était-il pas son œuvre? Ne l’avait-il pas tiré de la détresse où sa passion l'avait une première fois réduit ? N’avait-il pas le droit de le retenir sur cette pente fatale où cette même passion menaçait de l’entraîner, lui et sa gloire naissante ? Cette manie de se croire indispensable à son ami le porta à s’immiscer un peu trop dans ses affaires
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de famille. Il l'avait déjà fait sans doute, et tout à son honneur, en réconciliant le fils avec les parents. Mais un coup d'œil plus juste l’eût averti que son rôle était fini, et qu'après avoir conquis des droits à la reconnaissance de cette famille, il risquait d’en devenir le trouble-fête, en voulant continuer à lui rendre service malgré elle. Son frère Alessandro le lui écrivait de Londres (1), et son ami Frisi, tout en lui donnant raison au fond, ne lui cachait pas qu’une si grande intimité l'effrayait et finirait par tourner mal {2). Verri ne le comprit point, ou plutôt le comprit trop tard; et quand il le comprit, il continua ses assiduités auprès de la comtesse Isimbardi. Enfin cette même manie le conduisit à se méprendre sur les véritables capacités de Beccaria, à croire que Beccaria, qui Jui devait beaucoup, ne pourrait rien sans lui. Alessandro Verri n'avait jamais été aussi loin. Au plus fort de ses récriminations, il n’hésitait pas à reconnaître que Beccaria « est un homme de grand mérite, de grands défauts et de quelque vice : je l'ai toujours cru, je l’ai dit et Le répète » (3).
L'avenir a prouvé combien ce dernier jugement était plus équitable, La crise morale de Beccaria était en somme le résultat d’une affection nerveuse passagère, un oggetto di medicina, comme le dit très bien Verri (4); elle n'avait étouffé en lui ni lucidité d'esprit, ni vigueur de raisonnement, ni talent
(1) Lettres, t. II, p. 81-32.
(2) Ibid., p. 233. — Frisi avait exposé verbalement sa manière de voir, et Verri la rapporte à son frère. Mais le célèbre mathématicien lui avait aussi écrit précédemment une lettre qu'il le priait par deux fois de brûler : « Par certains faits que vous ne connaissez pas, lui dit-il, j'ai découvert que votre ami a des passions, non des sentiments, et qu'il n’a point en somme d'organes pour l'amitié ». Et plus loin : « L'ämi a véritablement manqué d'égards pour votre frère, non par mauvais cœur, mais par tempérament, étant toujours au centre de son système ». Verri n’obtempéra pas au désir de Frisi; il joignit sa lettre au dossier général : elle figure actuellement au tome II de la publication Casati, p. 108-442.
(3) Lettres, t. I, p. 393.
(4) Lettres, t, II, p, 190,
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i- d'exposition. Bien mieux, au plus fort de sa crise, on a pu
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constater que Beccaria conservait encore une vue nette des événements, et surveillait attentivement tout ce qui était de nature à accroître où à diminuer sa renommée. Ces préoccupations d'intérêt personnel ne l’amenérent-elles pas, lui aussi, à des actes blâmables? Les nombreux griefs “articulés contre lui par Verri, il faut bien le reconnaître, sont fondés et ne lui font point honneur. Beccaria avait envers son ami une très grosse dette de reconnaissance : il s’en. acquitta mal. On invoquera en sa faveur l’irréflexion de la jeunesse, l’enivrement de ses succès, la crainte de compromettre une réputation encore mal assise; on rejettera les plus indélicats de ses procédés sur le compte de son amour malheureux, sur le chagrin que lui causèrent ses infortunes domestiques. On n'empêchera point que Beccaria n'ait témoigné, pendant et après son voyage, des vues par trop égoïstes, et traité trop cavalièrement d'abord, trop indignement ensuite, celui qui était en droit, après tout, de se dire son bienfaiteur. Cette animosité réciproque et ces cabales se prolongèrent assez longtemps. Pendant près de deux années, la correspondance de Verri en garde la trace. La période la plus aiguë fut, il est vrai, de plus courte durée. Les lettres écrites en 1768, tout en attestant la blessure profonde qu'il conservait, perdent quelque chose de leur âpreté : Verri se calme. La marquise Beccaria tombe gravement malade : il compatit à son sort. Quant à Beccaria : « Ma suprême vengeance, dit-il, est qu'il sente au fond du cœur son tort, qu’il me rende justice par un remords, et puis qu'il vive heureux et m'oublie. Peut-être suis-je déjà vengé sans le savoir » (1). Enfin le temps, les événements, la situation respective des trois parties ont raison de cette triste querelle. Quand les passions furent éleintes, que les consciences commencèrent à rentrer en elles-mêmes, on dut sentir, de part et d'autre, qu'on avait été trop loin, et l'on
(1) 17 mai 1768, Lettres, t. III, p. 151.
désarma. Comme par un accord tacite, les trois adversaires jetèrent spontanément le voile sur leurs inimitiés passées, et sans renouer leur intimité d'autrefois, s’efforcèrent, par des égards mutuels et par des témoignages publics d'estime, de réparer leurs torts.
Dès 1770, Alessandro Verri écrivait de Rome à son frère que la célébrité de Beccaria « est de celles auxquelles les artifices de la vanité ne sauraient contribuer, pas plus que le bruit des trompettes qui attire les gens (ainsi qu’il arrive aux charlatans). Elle résulte du mérite intrinsèque de son œuvre » (4). Les nécessités de la vie publique rapprochèrent plus d’une fois les deux anciens rivaux. En 1772, Beccaria était conseiller d'Etat, Verri était membre du Magistrat caméral. Chargé de fournir un projet de tarif nouveau pour le commerce de Milan, ce dernier eut besoin des lumières de ses collègues : Beccaria contribua pour sa part avec Garli et Secchi à lui fournir les documents nécessaires; et Verri, dans une Lettre-préface au. Projet (1774), l'en remercie publiquement. Les passages élogieux pour Beccaria abondent dans ses écrits. Dans le premier volume de l'Histoire de Milan (1783), après avoir retracé la barbarie des supplices imaginés par Galeazzo Visconti, de Pavie, il ouvre une parenthèse et s’écrie : « Ainsi pensèrent les princes, ainsi furent gouvernés les peuples d’un état où l’immortel marquis Cesare Beccaria devait un jour écrire le livre des Délits et des peines. Les principes de sublime philosophie qui ont dicté ce livre, la chaude et libre éloquence avec laquelle ils sont exprimés, sa sensibilité compatissante pour les malheureux, assurent à notre illustre concitoyen, à l'ami et au compagnon de mes études, une célébrité durable » (2). Pareille mention élogieuse se retrouve par trois-fois dans les Mémoires sur Frisi (1787), ainsi qu'au début de l'Histoire de l'invasion française (1796). Enfin Verri, à deux reprises succes-
(4) Cité par Cantü, Beccaria el le droit pénal, ch. XIX, p. 127. (2) Histoire de Milan, chap. XI.
sives, sut encore s’employer pour son ancien ami. Il négocia “ d’abord en1782 le mariage de Julia, fille de Beccaria, avec Pietro
. Manzoni; union heureuse et féconde s’il en fut, à laquelle
- Milan et l'Italie doivent une de leurs gloires littéraires, un des
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plus grands romanciers et écrivains de ce siècle : Alessandro Manzoni. Sa seconde intervention eut lieu en 1796. Beccaria était mort obscurément deux années auparavant. L’oubli dans lequel le laissait sa patrie souleva l'indignation de son vieux collègue. Verri était membre de la municipalité républicaine de Milan et collaborait au journal le Thermomètre politique. 11 fit insérer dans cette feuille une motion, où étaient éloquemment rappelés les services rendus « par ce sublime génie » à sa patrie et à l'humanité (1). Il adjurait les représentants de la cité milanaise de se montrer moins oublieux que les gouvernements antérieurs, de lui voter un buste en marbre, qui serait placé dans la salle des séances du palais communal. La mort l’empêcha de poursuivre devant la municipalité l’exécu-
tion de ce noble dessein. C’eût été pour lui une satisfaction
patriotique, comme c'était un dernier témoignage personnel d’admiration et d'oubli des inimitiés passées.
Si intéressants que soient en eux-mêmes les incidents de cette mémorable querelle, ils le sont encore bien davantage
par la lumière qu'ils jettent sur les origines du petit livre
(4) « Où est le tombeau de l'immortel Beccaria? Quel monument de reconnaissance avez-vous érigé, Ô Milanais, à ce sublime génie, qui, au milieu des ténèbres universelles, osa le premier marcher en avant et poser le grand problème de la science sociale : le plus de bonheur possible réparti sur le plus grand nombre possible? Quel signe de reconnaissance avezvous accordé à ce grand homme qui a illustré votre patrie?.… etc. » Thermomètre politique de la Lombardie : motion du citoyen Verri à la municipalité de Milan, 13 décembre 1796.
sans lequel la querelle ne se serait probablement jamais élevée.
C’est là une question presque célèbre. Lesfaiblesses du caractère
de Beccaria, certains passages ambigus de ses lettres, ont fait douter qu'il ne fût réellement l’auteur du livre des Délits et des peines. Sans compter l’assertion toute gratuite de Linguet (1), qui faisait de lui le simple traducteur d’un écrit composé par les Encyclopédistes, il s'est rencontré en Italie un certain nombre de bons esprits, Custodi, Villa, Ugoni, et récemment encore M. Casati, qui ont vu dans cet ouvrage le fruit d'une collaboration entre Beccaria et Verri. Des précédentes allégations du second des deux écrivains, il résulte : 4° que Verri reconnaissait en Beccaria l’auteur du livre; 2° que d'autre part il s’attribuait quelque mérite dans la composition et dans le succès de ce même livre. Il s’agit de vérifier et de concilier ces deux affirmations, d'établir aussi exactement que possible la part de l'un et de l’autre dans la confection et dans le succès des Délits et des peines.
Trois témoignages sont à consulter : celui de Pietro Verri, celui de Beccaria, celui d'Alessandro Verri, Un document historique de la plus haute importance; le manuscrit original du livre des Délits, peut servir à les contrôler.
Le témoignage de Verri est le plus explicite. On a vu les deux frères, pendant et après le voyage à Paris, se plaindre amèrement de ce qu'ils appelaient l’ingratitude de Beccaria. Une lettre de Pietro Verri à Frisi, datée du 21 juin 1767, contient, outre les récriminations habituelles, ce passage et cette parenthèse caractéristiques : « Si j'étais venu à Paris en triomphe comme y est venu Beccaria, (pour un livre dont le projet lui a été donné par moi, dont l’entreprise, la poursuite, l'achèvement, la publication et jusqu'à la copie de ma main sont les effets de mon infatigable amitié), je n'aurais certainement pas négligé l'occasion de faire connaître par mes discours l'ami ignoré que j'aurais laissé dans ma patrie » (2). Le
(1) Linguet, Annales politiques et littéraires, année 1766.
(2) Lettres, t. II, p.10.
avril de la même année, il rappelle un épisode se rapportant à l'époque où s’élaborait le livre : « Te souvient-il de ce morceau plein de sophismes sur les accusations secrètes : Les lois ne le défendent donc pas suffisamment, et il y aura toujours des sujets plus forts que le souverain !.…, etc. Ainsi écrivait-il à Gessate, loin de nous » (1). Et Verri émet le doute que Beccaria soit capable de refondre son livre, comme le bruit en courait à Milan. Ces deux lettres éveillent clairement l'idée d'une collaboration entre Beccaria et ses amis. Un fragment
« de lettre de Verri daté du 4% novembre 1765, c’est-à-dire de #4 deux ans à peine après que le livre avait été écrit, contient un - exposé circonstancié de la nature et des incidents de cette À collaboration :
| .… « Avant de clore, je vais vous édifier sur la question du livre des > Délits et des peines. Le livre est du marquis Beccaria. Le sujet, je le lui ai fourni, moi; et la plupart des idées sont le résultat d'entretiens - | que nous avions personnellement, Beccaria, Alessandro, Lambertenghi ne et moi. Nous passions la soirée en société dans la même chambre,
- chacun travaillant. Alessandro avait en main l'Histoire d'Italie (2), | moi, mes trayaux d'économie politique; on lisait; Beccaria s’ennuyait et ennuyait les autres. En désespoir de cause, il me demanda un thème à développer ; je lui indiquai celui-là, sachant qu'il convenait parfaitement à un homme éloquent et d'imagination très vive. Mais il n'était nullement au courant de notre pratique criminelle. Alessandro, qui avait été Protecteur des prisonniers (3), lui promit assistance, Beccaria commença à jeter quelques idées sur des feuillets de papier détachés, Nous le secondâmes avec enthousiasme, nous l’échauffâmes à ce point qu’il consigna de la sorte un grand nombre de pensées. Après dîner, on faisait une promenade, on causait des abus de la jurisprudence criminelle, on discutait, on se questionnait ; le soir arrivé, il écrivait. Mais écrire est pour lui chose pénible, et lui coûte un tel effort qu'au bout d’une heure il tombe de fatigue et ne peut continuer, Quand il eut réuni
(4) Tbid., p. 238.
(2) OEuvre de jeunesse non publiée par son auteur.
(3) Institution assez ancienne à Milan, Elle avait à la fois pour objet la défense des accusés en justice et le patronage des détenus.
le tout, je le transcrivis ; on le disposa en ordre, et il en résulta un livre. Le point délicat, en une matière aussi scabreuse, était de publier l’œuvre sans dommage. Je la transmis à Livourne au sieur Aubert (1), qui avait imprimé mes Méditations sur le bonheur. J'expédiai le manuscrit en avril, l'an passé, et ce fut moi qui en reçus le premier exemplaire en juillet 1764. En août, la première édition était déjà. épuisée, sans qu'à Milan on en eût connaissance : c'était ce que je cherchais. Trois mois après seulement le livre fut connu à Milan ; et, en présence des applaudissements de la Toscane et de toute l'Italie, personne n’en osa mal parler. Vous voilà satisfait, je vous embrasse et suis... etc. » (2).
Ce fragment appartient à la première série des lettres publiées par M, Casali sous ce titre : Lettere del cav. Pietro Vérri ai fratelli ed amici in Milano (1759-1765). L'authenticité n'en est pas plus en cause que celle des séries suivantes. Mais on peut douter qu'il s'agisse de véritables lettres, et croire avec M. Gnoli (3) que ce sont plutôt là des ébauches de mémoires personnels sous forme épistolaire. Verri ayant conservé ce fragment, a pu le retoucher à l'époque de son refroidissement avec Beccaria. C’est une raison pour vérifier son témoignage, non pour le récuser.
Or, la vraisemblance de ses allégations se trouve confirmée par un document d’une importance capitale : l’aveu de Beccaria lui-même. Une lettre de ce dernier en date du 18 décembre 1764 ne laisse aucun doute sur ce triple fait : que Verri s’occupait seul de l'impression de l'ouvrage; que Beccaria lui accordait le plus large droit de correction non seulement sur les épreuves, mais sur le texte; qu'il avait en ses capacités
(1} Aubert, avec qui les rédacteurs du Café furent en relations suivies, était le directeur de l'imprimerie Coltellini, à Livourne.
(2) Lettres, t. I, p. 189-190.
(3) Compte-rendu du premier volume de la publication Casati, dans la Nuova Antologia, décembre 1819. Voir également en ce sens la lettre du comte Gabriele Verri, fils de Pietro, au baron Custodi en date du 5 décembre 1834 : elle figure à l’appendice I.
2 une confiance absolue. Une telle confiance ne s'explique guère g:: que par une expérience préalable de la compétence de Verri sur les matières criminelles. Voici le contenu de cette lettre :
«L'écriture est de Visconti, mais la teneur est du paresseux Beccaria. Je t'envoie les corrections et les additions que je viens de faire et qui vont jusqu’à la page 68. Il y en a de bonnes; d’autres sont médiocres ; mais l’ensemble est passable. Fais savoir au copiste qu’elles ne sont … point écrites dans l’ordre exact où elles doivent aller à l'impression; j'ai … mis des chiffres romains devant chacune d'elles, afin qu'en les reproduisant il les place dans l’ordre indiqué par ces chiffres. Je te prie de revoir avec soin l’orthographe, de lire les corrections en les confrontant avec les passages indiqués sur le livre, et d'observer si les indications sont exactes afin que le compositeur ne fasse pas de confusion. Je te prie de prévenir Aubert afin qu’il corrige non seulement les erreurs signalées à l'errata imprimé, mais encore toutes les autres qui ont été omises, et qu'il le fasse avec toute l'exactitude possible, Ecris-lui que je lui enverrai, avec la fin des corrections, la teneur de la page du frontispice. Je croirais opportun, si tu le juges bon, pour rendre service à Aubert, d’ajouter à l’œuvre, comme fragment, les Plaisirs de l'imagination (1), en les développant et les corrigeant un peu. Mais vérifie si le manuscrit est dans le portefeuille du Café. Veille à ce qu'il ne s’égare point. Aux corrections du livre, et au livre même, retranche, ajoute, corrige librement. Tu me rendras un grand service et tu me feras plaisir. »
Comme le remarque avec raison M. Canlù qui reproduit cette lettre (2), la simple date du 18 décembre 1764 prouve d'une manière péremptoire que l'impression dont s'occupe Beccaria n’est point celle de la première édition du livre. Celle-ci était déjà imprimée depuis six mois, et épuisée. Il y est d’ailleurs question d’un errata imprimé qui ne peut se rapporter qu'à une édition antérieure. Sans doute une pareille lettre ne prouve pas que Verri ait à lui seul « composé » le livre, et Verri ne l’a jamais prétendu, mais elle ne diminue
(1) Article de Beccaria publié d'abord dans le Café. (2) Cantù, Beccaria et le droit pénal, ch. XIX, p. 125, note 1.
rien non plus de la confiance de Beccaria en son ami : si celte confiance existait, et à un tel degré, en décembre, à bien plus forte raison devait-elle exister au moment le plus grave, celui de la première impression du livre, celui de sa composition. Mais le moyen de vérification par excellence, la pierre de touche, pour ainsi dire, du témoignage de Verri, réside dans le manuscrit autographe du livre des Délits et des peines. Si ce manuscrit existe encore, s'il renferme des traces de la main de Verri, si, rapproché de l'édition princeps, il présente avec celle-ci des différences de texte considérables, la collaboration n'est plus sérieusement contestable. Or, c’est là un fait certain. Le manuscrit existe, il offre tous les caractères d'authenticité désirables. On y découvre des traces peu considérables, mais non équivoques, de l'écriture de Verri, et les différences de texte entre le manuscrit et l'édition princeps sont nombreuses et importantes (1). M. Cantù en a donné en 1862 une description sommaire, à l’appendice G de son livre: Beccaria et le droit pénal. L'auteur de la présente étude sur Pietro Verri a également eu la bonne fortune d’avoir en main ce précieux document, ainsi que l'édition princeps de l'ouvrage ; l'examen lui en a fourni quelques observations importantes, qui diffèrent sensiblement de celles de l’'éminent historien milanais.
Le manuscrit se compose de 145 pages, — et non de 139, comme, par inadvertance sans doute, l'indique M. .Cantù, — sans compter les numéros répétés, (comme il arrive pour les pages 30, 30 bis, 30 ter), et en y ajoutant encore 30 pages d'additions diverses (varie aggiunte), numérotées en chiffres romains. Toute cette numérotation, ainsi que les concordances du manuscrit avec l'édition princeps, ont été ajoutées après coup, problablement en vue de la reliure, et sont de l'écriture
(1) Ce manuscrit, qui n'est point sorti de la famille Beccaria, appartient actuellement, avec la magnifique collection des éditions et traductions des œuvres du célèbre publiciste, à M. le commandeur Villa Pernice, de Milan.
de Giulio Beccaria, fils de l’auteur. Le manuscrit est actuelle- ment relié en un volume d’un format in-quarto moyen. Mais 4 l'examen le plus sommaire démontre que ce volume est fait de fragments, et de feuilles primitivement détachées (dei pexxi di carta staccati, disait Verri). La qualité et le format des papiers - employés varient presque à chaque page. Le format de la | page 142 est très grand, et semble avoir été entamé par le - couteau à rogner du relieur. Les pages 30, 30 bis, 138 à 148 sont au contraire d'une dimension beaucoup trop petite: il a fallu y ajouter une marge factice collée tout au bord du papier et empiétant parfois sur le texte. Le feuillet XII des Varie aggtunte est d’un format tellement disproportionné à celui du volume, qu’on a dù le replier sur lui-même à la façon d'une carte.
à Ce manuscrit, couvert de ratures, de renvois, de corrections, Al porte, comme le dit très bien M. Cantü, tous les signes d’une première ébauche, Mais le texte de l'édition princeps, et à plus … forte raison des éditions postérieures, diffère sensiblement de celui de ce manuscrit. L'ordre de plusieurs paragraphes est interverti. Gelui qui a pour apostille: But des peines, commence dans le manuscrit à la page 56, se continue aux pages 121 et 122, et se termine à la fin de la page 58. Tandis que dans l'impression le paragraphe de l'arrestation suit immédiatement celui qui traite de la peine de mort, dans le manuscrit, ce dernier se termine à la page 88; l’autre se trouve disséminé par fragments dans les pages 142, 138, 145, 122. Les paragraphes: des fausses idées d'utilité, des délits de preuve difficile, des débiteurs, d'un genre particulier de délits, des asiles, sont également transposés. Des modifications, suppressions et additions importantes ont été opérées. La première phrase de l'introduction, très obscure et grammaticalement très peu correcte, a été remplacée par une autre phrase plus intelligible: de ce changement et de bien d’autres, le manuscrit de Beccaria ne révèle aucune trace.
M. Cantù ajoute que le manuscrit est entièrement de l’écriture de Beccaria. Sera-t-il permis d'apporter à cette affirmation une restriction dont la gravité n'échappera à personne?
En feuilletant le manuscrit qui est effectivement, dans son ensemble, de la main de Beccaria, qu’on s’arrête à la page 139, qu'on en compare l'écriture avec celle de la page 140, et des pages précédentes, on constatera immédiatement que cette page 139 tout entière, à l'exception de la première ligne, est d’une main étrangère. En voici la description :
On y trouve d’abord ces mots soulignés et de l'écriture de Beccaria: ai delitti dettata dalle leggi, qui terminent une phrase commencée à la fin de la page 127. Aussitôt après, l'écriture change. On voit, sur la droite, une note de la main de Giulio Beccaria indiquant que la page 139 est la continuation de la page 127 (continuaxione della pag* 127). Sur la gauche apparaissent ces mots d’une main étrangère, et formant titre: « Dei Debitori». Aussitôt après, toujours de l'écriture étrangère, et sans rature, vient le paragraphe « sur les débiteurs » depuis les mots: La buona fede, la sicurexsa del commercio costringono ul legislatore.…. etc., jusqu’à : .. e civile anxi che criminale. Les différences d'écriture les plus caractéristiques sont d’abord : la forme de quelques lettres (les f, ordinaires dans l'écriture de Beccaria, sont ici de véritables / barrées; les d, petits et écartés chez Beccaria, sont très élevés et ont le disque fortement rejeté vers la gauche; les s ont une forme très régulière, toute différente des s fort particuliers de Beccaria) ; ensuite l'épaisseur des pleins, la hauteur des lettres et leur inclinaison beaucoup moindre, qui attestent une position toute différente de la main. Ces signes sont caractéristiques : une personne très peu versée dans la science des écritures, en prêtant une attention très ordinaire, peut aisément les constater.
Cette différence d'écriture, quoique limitée à une seule page, a son importance, en présence des bruits de collaboration qui ont couru et qui courent toujours, malgré les dénégations de M. Cantùü. L'importance ne fait qu'augmenter,
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si l’on examine d'autres manuscrits originaux de Verri : on
constate en effet que l'écriture en est absolument identique à celle de la fameuse page 139.(1).
Pour qui connaît les témoignages formels de Verri et les lettres de Beccaria lui-même, Le fait d’une collaboration devient
extrêmement vraisemblable. Verri revendique pour lui l’idée
première du livre : sur ce point seul la lumière fait défaut. Mais
Alessandro Verri, protecteur des prisonniers, très versé dans les
règles de la pratique criminelle, n’a pu manquer de fournir à Beccaria de précieux documents. Verri déclare avoir recopié le
manuscrit, avoir adressé sa copie à Livourne et avoir corrigé les
épreuves typographiques. L'état de conservation et de propreté relative des feuillets originaux s’expliquerait difficilement si, comme le pense M. Cantü, ces feuillets avaient fait deux fois le trajet de Milan à Livourne ctsubiles manipulations des typogra-
phes. Les différences sensibles qui existent entre le texte manus-
critet le texte imprimé justifient pleinement les déclarations de
Verri concernant ses corrections personnelles, et Beccaria les
confirme en lui concédant le plus large droit de retouche que jamais auteur ait consenti sur ses œuvres. Sans doute Beccaria usait aussi quelquefois du même droit ; ainsi s'explique la note
figurant à la page 140 du ms., et reproduite par M. Cantàù.
® (4) Voici, avec les indications très précises de leurs sources, les manuserits sur lesquels a été établie la comparaison : l'origine même en garantit l'authenticité :
10 Lettera di Pietro Verri all'abate Isidoro Bianchi, 4 octobre 1769 (inédite).
(Bibliothèque Ambrosienne, — Mss. Bianchi, tome X, p. 98: Catalogue des Mss. : T-134).
Cette lettre est rapportée à l'appendice.
20 Giudizio antico soprà un libro.
(Archivio di Stato, Milan. — Autographe non numéroté, mais certifié authentique sur l'enveloppe qui le contient). 30 Scritli vari del Verri speltanti al supremo consiglio d'Economia
publica ed alla Sociela Patriotica.
(Archiv. di Stato, Milan. — Autografi, secolo XVIII, Verri).
Cette note enjoint à l’imprimeur d'’intercaler un nouveau paragraphe relatif à l'arrestation, intercalation qui a dû se faire tardivement, quand l'ouvrage était déjà en cours d'impression. Mais conclure de là que Beccaria envoyait par petits paquets à Livournele manuscrit d'une œuvre aussi peu considérable que le livre des Délits, estune hypothèse inutile et toute gratuite. Si Verri correspondait seul avec Aubert et dirigeait l'impression et la correction du livre, il est au contraire beaucoup plus vraisemblable qu'il ait adressé à Livourne les corrections de Beccaria comme les siennes. ;
Si Verri a écrit, ne fût-ce qu'une fois, sur les propres notes de Beccaria, sa participation à l’œuvre de celui-ci devient évidente, incontestable. 11 ne s’agit nullement ici de discréditer Beccaria et d’avantager Verri à son détriment. Si l’on veut bien se rappeler le contenu du paragraphe Sur les débiteurs, qui paraît être l’œuvre exclusive de Verri, on verra que, pour être intervenu une fois d’une manière plus apparente dans le travail de son ami, il a lui-même été assez mal inspiré. Ce paragraphe contient précisément la plus grosse erreur qui dépare le livre. L'auteur y propose, par je ne sais quelle réminiscence de l'addictio debitoris, du droit romain, de soumettre le simple débiteur insolvable à une quasi-servitude, et de le faire travailler sous la direction de son créancier au profit de celui-ci jusqu’à ce qu’il l'ait parfaitement dédommagé (L). Beccaria, dans la troisième édition de son livre, abandonna cette idée, refondit le paragraphe et écrivit la note souvent citée, qui lui valut les éloges de d'Alembert et de Morellet, et qui se termine ainsi :
«J'ai honte d'avoir écrit de telles lignes. J'ai été accusé d’irréligion et je ne le méritais pas. J'ai été accusé de sédition et je ne le méritais pas. J'ai offensé les droits de l'humanité et personne ne m'en a fait le reproche ».
à (1) «Il fallito innocente dovrebbe esser custodito come un pegno dei suoi debiti, ovvero adoperato nelle opere sue in isconto... etc, ».
. - Verri a dde à son actif un document établissant sa colla- | joration à un mauvais morceau, et il n’en possède aucun 5 indiquant qu'il ait contribué en quelque chose à le rectifier. ; Aux indices tirés du manuscrit des Délits et des peines vient enfin s'ajouter un témoignage bien postérieur en date, — ce 3 qui le rend plus sujet à caution, — mais d’ailleurs exprimé avec - l'intention avouée de défendre la mémoire de Beccaria. En 4803, Alessandro Verri fut invité par Isidoro Bianchi, alors occupé à rédiger l’Æloge historique de son frère, à déclarer ce qu'il pensait de ces vagues accusations d'incapacité qui persistaient toujours contre Beccaria, et à dévoiler, lui, seul témoin survivant des faits, le véritable auteur du livre des Délits. Alessandro croyait devoir se conformer aux intentions de son frère défunt, qui avait depuis de longues années abdiqué toute É prétention personnelle sur ce livre. Il écrivit donc à l’abbé ; Bianchi l'épitre suivante, où, tout en affirmant avoir vu 4 | Beccaria travailler dans le cabinet et sur la propre table de - Verri, il ne pouvait s'empêcher de reconnaitre cette participation de son frère aux travaux de son ami :
« Beccaria pensait longuement avant d'écrire; après avoir écrit, sou- vent il corrigeait, effaçait et ne pouvait rester au travail plus de deux ; heures, au bout desquelles il jetait sa plume et s’absorbait dans la lecture de quelque livre. Pietro revenait chez lui à une heure plus tardive; Je marquis lui lisait ce qu'il avait écrit, et avec son avis, faisait quelquefois de petits changements et des corrections. Et comme il éprouvait de la répugnance à mettre au net son premier brouillon - toujours plein de corrections et de ratures, notre Pietro allait jusqu'à - prendre la peine de le transcrire lui-même de sa propre main, = encourageant toujours son ami à poursuivre son œuvre, lui prédisant les applaudissements de l'Europe. L'ouvrage fut achevé par lui dans l’espace d'environ deux mois » (1).
IL est temps de résumer ces témoignages. De l’ one des documents cités résultent les faits suivants :
(1) La lettre est rapportée tout entière par Bianchi : Ælogio storico p. 141-142,
4° Verri a suggéré à Beccaria l’idée d’un travail sur la législation pénale; He |
20 Les documents sur lesquels a travaillé Beccaria lui ont été fournis par des lectures faites en commun et des conversations avec Verri et son frère; |
3° Beccaria a écrit le livre chez Verri, éclairé des conseils, et animé des encouragements de son ami;
4° Verri recopiait, jour par jour, les notes de Beccaria;
5o Sur le conseil de Verri, Beccaria opéra sur le manuscrit plusieurs corrections et retouches; Verri y ajouta un paragraphe de sa propre main;
6° Verri se chargea du soin de l'impression, et avec l’agrément de Beccaria, opéra de nombreuses corrections au texte sur les épreuves imprimées.
On se demandera peut-être après celte énuméralion, ce qui reste pour former la part de Beccaria. Tout simplement d’avoir écrit le livre: et c’est assez. Il ne s’agit pas simplement de la valeur très réelle de son style, mais bien aussi et surtout du travail d'élaboration personnelle qui a dû précéder toute rédaction. Beccaria a médité son sujet; et son jugement droit lui a diclé pour chaque problème une solution simple et presque toujours juste. Méditer, trouver, exprimer, ne sont-ce pas en définitive, en malière d'œuvres intellectuelles, et surtout d'œuvres scientifiques, les signes les plus réels de la paternité? Que Beccaria ait eu du bonheur en rencontrant un ami qui l’a deviné, compris, mis dans sa voie: rien de plus vrai. Que sans Verri, son caractère apathique prenant le dessus, son intelligence ne se fût point élevée audessus de la médiocrité, c’est fort probable. C’est la gloire de ce dernier d’avoir touché juste, et donné à sa patrie un grand homme. Mais pour avoir élé compris, encouragé, dirigé dans la plus large mesure, Beccaria n'en a pas moins son mérite personnel; car il s'est montré en débutant à la hauteur et bien au-dessus de toutes les prévisions. Dans la pensée de Verri, le travail proposé n’était qu’un essai, un passe-temps pour ce
jeune homme « qui s’ennuyait et ennuyait les autres », un
exercice que Verri jugeait peut-être indigne de ses propres
labeurs. Beccaria en acceptant l'idée, la traitait péniblement,
3 mais avec cette laborieuse lenteur qui fait les œuvres durables;
il la traitait de main de maitre, de manière à être entendu de
toute l'Europe. La première ébauche était sans doute impar-
faite; mais telle quelle, elle constituait déjà le livre. Les
corrections de Verri, comme plus tard celles de Morellet, n'ont
pas peu contribué à en assurer le suecès ; mais c'était, à tout
- prendre, l'accessoire embellissant le principal, le cadre faisant
“ valoir le tableau. Beccaria, en ce sens et avec ces restrictions,
…. mérite toujours d’être honoré comme l’auteur du livre des | Délits et des peines.
… L’est-il également de l’Apologie de ce livre : la Riposte aux
: Notes et observations de Facchinei?
; Cette Riposte ayant été publiée anonyme, les mêmes doutes qui s'étaient élevés au sujet du livre avaient toute raison de se reproduire. Ils se confirment même de cette particularité que les papiers de Beccaria ne contiennent pas le manuscrit de cette Apologie. Il est vrai que l’auteur y parle à la première personne, et défend le livre des Délits comme son œuvre propre. Aussi {Le comte Firmian, la signalant à Kaunitz « comme une
: œuvre pleine de modération et qui fait honneur à sa morale », ne semble-t-il pas douter que Beccaria n’en soit l’auteur. Enfin Beccaria lui-même l'affirme incidemment, dans l’avertissement au lecteur qui figure à partir de 1765 en tête des
__ éditions du livre des Délits : « J'ai donné, dit-il, un témoignage public de mon attachement à la religion et de ma soumission à mon souverain, dans ma réponse aux Notes et observations. »
Pourtant la correspondance de Verri et de son frère est si formelle, que cette phrase de Beccaria semble ne devoir être interprétée que dans un sens large, et ne pas constituer une véritable revendication de paternité sur l’Apologie. On
104 er
sait déjà dans quelle irritation était entré Alessandro Verri
quand, durant le séjour à Paris, il avait vu Beccaria se laisser ee Met : SERRE . :
attribuer l’honneur d’avoir écrit el imprimé en cinq jours
l’Apologie, « sans en rapporter le mérite à toi et à moi qui en
7 + . rs 3 .
sommes les véritables auteurs » (1). Beccaria, pressé de questions,
avait fini par reconnaître que ses amis l'avaient « aidé » à
terminer son ouvrage dans un délai si court. Pietro Verri rap-
porte à deux reprises le même fait à Frisi, et affirme catégoriquement « qu’il n'y a pas (dans l’Apologie) une syllabe du sien, que tout le travail vient de nous deux, mon frère et moi » (2).
C'est une œuvre « écrite tout entière par moi, avec de nombreux matériaux fournis par Alessandro, et où il n'ya pas une virgule de Beccaria » (3). « Beccaria, — écrit-il encore, — est loué pour la réponse à Facchinei insérée à la fin de son livre : quelqu'un fait observer qu’elle est encore plus belle que le livre lui-même. Beccaria n'a pas une syllabe du sien dans cette Apologie : elle est mon œuvre et celle d’Alessandro. Alessandro était présent quand, à Paris, il n'eut pas honte de remercier du compliment, et dit avoir fait cette apologie en cinq jours, temps que nous avons mis effectivement, nous deux, mon frère et moi » (4). Au témoignage persistant de Verri vient enfin s'ajouter un argument très puissant tiré de la rapidité avec laquelle, de l’aveu des trois auteurs, l’Apologie a été composée. En cinq jours! Beccaria était-il capable d’un travail si précipité? Tout porte à croire que non. Sa paresse naturelle qu’il avoue, son besoin de méditer longuement, la difficulté qu'il éprouvait à rédiger, la lassitude qui le prenait rapidement et lui interdisait tout travail, son manque de relations avec les libraires et les imprimeurs, qui l'avait toujours forcé de recourir à l’intermédiaire de Verri, tout indique qu'un pareil travail, — tour de force plutôt qu'œuvre de génie, —
(1) Lettres, t, I, p. 39.
(2) Ibid., t. II, p. 70.
(3) Tbid., t. IT. p. 126.
(4) Ibid., t. IT, p. 292,
aprouceucs et de polémique ‘de Verri et de son HE les | mettait au contraire à même d'entreprendre et de mener à bonne fin un pareil travail.
rarpe style des deux opuscules reflète bien la manière propre à chacun des deux écrivains. Dans le livre des Delits, le ton est sentencieux, solennel, déclamatoire; la phrase est parfois obscure et contournée, mais constamment relevée par des expressions fortes et des mots de génie; dans la Riposte, règne un ton moins élevé; on y trouve moins de phrases, mais plus de clarté, de correction, d'égalité.
. Un seul fait reste à expliquer : comment Verri n’a-t-il point protesté publiquement, comment a-t-il laissé Beccaria appeler «ma réponse » un écrit où il n'avait pas apporté «une virgule» ? Comment n’a-t-il point revendiqué, en son nom et en celui de son frère, l'Apologie comme son œuvre? La raison en est
simple. Jusqu'au moment du voyage à Paris, Verri n'eut jamais le moindre soupcon de rivalité vis-à-vis de Beccaria :
leur amitié, les intérêts communs du groupe philosophique de
Milan, lui faisaient regarder le succès de Beccaria comme son
propre succès et le considérer sans envie. Au moment de leur querelle, Verri sort de sa réserve; il parle à ses intimes; il déclare bien haut que l’Apologie n’est pas l’œuvre de Beccaria. La querelle finie, il jette volontairement l'oubli sur le passé et renonce à toute prétention sur le livre comme sur sa défense :
son silence postérieur ne prouve rien contre le bien fondé de ses précédentes affirmations.
On remarquera que Beccaria, à partir de 1767, observa le - même silence que Verri : plus jamais jusqu'à sa mort il ne se
déclara l’auteur de l’Apologie et n’y fit même allusion.
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