‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 25 sur 61 · A14 LE COMTE PIETRO VERRI · texte numérisé non relu

A14 LE COMTE PIETRO VERRI

Un ban du tribunal de la Santé promettait une récompense à quiconque découvrirait les coupables. Sur des dénonciations absurdes, dont la première émane de femmes du peuple, et : dont les autres furent arrachées au moyen des plus horribles tourments, une douzaine de malheureux furent successivement arrêtés, emprisonnés, interrogés, confrontés, torturés el finalement passés à la roue et brülés vifs, comme étant les auteurs des « onctions maléfiques ». Pour perpétuer le souvenir de cette condamnation, sur l'emplacement rasé de la maison du barbier Mora, l’une des victimes, ie Sénat fit ériger un monument, la Colonne infâme, avec l'inscription suivante, élégant spécimen de style épigraphique :

Hic. VBI. HÆC. AREA. PATENS. EST. SVRGEBAT. OLIM. TONSTRINA. JO. JACOBI. MORÆ. QVI. FACTA. CVM. GVGLIELMO. PLATEA. PVB. SANIT. COMMISSARIO. ET. CVM. ALIIS. CONJVRATIONE. DVM. PESTIS. ATROX. SÆVIRET. LÆTIFERIS. VNGVENTIS. HVC. ET. ILLVC. ASPERSIS. PLVRES. AD. DIRAM. MORTEM. COMPVLIT.

Hos. IGITVR. AMBOS. HOSTES. PATRIÆ. JVDICATOS. EXCELSO, IN. PLAVSTRO. CANDENTI. PRIVS. VELLICATOS. FORCIPE, ET, DEXTERA. MVLCTATOS. MANV. ROTA. INFRINGI. ROTAQVE. INTEXTOS. POST. HORAS. SEX. JVGVLARI. COMBVRI. DEINDE. AC. NE. QVID. TAM. SCELES- TORVM. HOMINVM. RELIQVI. SIT. PVBLICATIS. BONIS. CINERES. IN. FLVMEN. PROJICI. SENATVS. JVSSIT.

CvIVS. REI. MEMORIA. ÆTERNA. VT. SIT. HANC. DOMVM. SCELERIS. OFFICINAM. SOLO. ÆQVARI. AC. NVNQVAM. IN. POSTERVM. REFICI. ET. ERIGI. COLVMNAM. QVÆ. VOCATVR. INFAMIS.

PROCVL. HING. PROCVL. ERGO. BONI. CIVES. NE. VOS. INFELIX. INFAME. SOLVM. COMACVLET. MDCXXX. KAL. AVGVSTI,

L'opinion publique avait accepté sans hésitation la légende des onctions pestilentielles et celle de la culpabilité des condamnés. Le cardinal Frédéric Borromée, archevêque de Milan, tout en faisant la part de l’exagération, ne doute point de la réalité des onctions en elles-mêmes (1). Le médecin de la

(1) Cantü, la Lomb. nel sec. XVII, p. 218-280.

“ff Santé, Tadini, donne les détails les plus circonstanciés sur les «graisseurs » et sur leurs opérations démoniaques. Mais le

témoignage contemporain le plus précieux est celui de l'historiographe de la cité, Ripamonti. Tenu à des ménagements envers les magistrats, ce dernier ne nie point la culpabilité des accusés : il parle de leur « malice », de leurs « contradic-

; tions qui dévoilaient le délit dans l'acte même par lequel ils

voulaient le céler ». Puis, après cet aveu, il se demande si le fait des onctions en lui-même est constant, s’il est possible; et avec l'attitude visiblement génée d’un homme qui en sait plus qu'il n’en veut dire : « La difficulté ne vient pas de l'incertitude de la chose, ajoute-t-il, mais de ce que je n'ai pas la liberté de faire ce qu’on exige de tout écrivain, qu’il exprime ses vrais sentiments. Si je disais qu'il n’y a pas eu de graisseurs, qu’on va sans raison chercher malice des hommes là où il y eut punition de Dieu, on croirait aussitôt que l’histoire est impie, que l'historien ne respecte pas un jugement solennel... Entrer en lutte contre Lant de monde serait une entreprise malaisée et inutile : aussi sans nier ou affirmer, sans prendre plutôt parti dans un sens que dans l’autre, je me bornerai à rapporter l'opinion d'autrui » (4). Ce demi-aveu, ce simple doute est le seul, jusqu’à Verri, qui se rencontre parmi les historiensitaliens. Tous, pendant 147 ans, Nani (2), Giannone (3), Muratori (4) lui-même, acceptèrent sans sourciller le témoignage de la colonne infime. L'avocat Fogliazzi en faisait le sujet d'une lecture à l'académie des Transformes, et il n’est pas jusqu'au généreux Parini, qui n’ait accueilli la légende de la romita colonna, et paraphrasé en ces beaux vers l’apostrophe qui termine l'inscription :

(1) Ripamonti, De peste, 1640, p. 107-108,

(2) Nani, Historia venetla, part. I, lib. VIT.

(3) Giannone, 1storia civile del regno di Napoli, lib. XXXVI, cap. 2.

(4) Muratori, Trattato del governo della peste, lib. I, cap. X. — Muratori ajoute cependant avoir entendu plusieurs Milanais, ses contemporains, déclarer que leurs ancêtres ne croyaient pas aux onctions.

+. lungit O buoni cittadin, lungi che il suolo Miserabile infame non v' infetti (1) !

C’est en présence d'une telle unanimité que Verri résolut d'attaquer l'erreur de front, de réviser lui-même cette procédure, et de montrer comment la torture en était arrivée à extorquer la confession d’un délit matériellement et moralement impossible. Il le fait à froid, réprimant l’indignation de son cœur, citant beaucoup et parlant peu, laissant aux faits leur éloquence. On assiste à l'arrestation du malheureux Guglielmo Piazza, à ses deux interrogatoires au bout desquels, afolé par la souffrance et trompé par la promesse de l’impunité, il finit par dénoncer le barbier Gian-Giacomo Mora. Celui-ci, après les mêmes dénégations et les mêmes tortures, avoue à son tour, se rétracte et se contredit plusieurs fois, invente tout un roman en contradiction avec celui de Piazza et dénonce d’autres malheureux, tous soumis à la question, tous ou presque tous avouant des faits différents et contradictoires. C’est l'aubergiste Baruello qui divague dans les souffrances et qu'on exorcise comme un possédé; le maitre d'escrime Carlo Vedano, le seul qui tienne bon, et dont l’interrogatoire rapporté tout au long donne le frisson, le cavalier Padilla, fils du châtelain de Milan, qui réussit à fournir un alibi et dont la réponse, dit Verri, « est peut-être le seul trait noble qui se lise dans le triste volume que j'ai examiné » (2). On assiste à leur condamnation, à leur supplice, à leur rétractation d’aveu avant de mourir, « protestant qu'ils mouraient

(1) Fragment conservé par Balestrieri .et rapporté par-M. Cantù : La Lombardia…, p.322, note 43.

(2) La remarque de Verri a été assez sévèrement jugée par M. Cantù (La Lombardia, p. 308, note 34) : « Padilla était noble, noble était Verri, et le sang n'est pas eaul » Il faut en effet reconnaître que le malheureux Vedano, tout plébéien qu'il fût, a des réponses moins fières peut-être, mais tout aussi fermes; celle-ci par exemple : « Il ne sera pas dit que Carlo Vedano ait jamais commis une infamie ! »

ne -

résignés pour expier leurs péchés avant de comparaître devant Dieu, mais qu’ils n'avaient jamais connu l’art de fabriquer des poisons, ni aucune espèce de sortilège ». Le rôle de la torture dans ce procès est caractérisé par Verri en ces termes : « La méthode avec laquelle on procéda fut celle-ci : on supposa sans hésiter que l'homme incarcéré était coupable. On le tor-

- tura jusqu’au point où il fut forcé de dire qu'il l'était. On le força à composer un roman et à nommer d’autres coupables :

ceux-ci furent arrêtés et, sur la déposition du premier, soumis à La torture. Ils soutenaient leur innocence; mais on leur lut ce qui résultait de l'accusation et l’on persista à les tourmenter jusqu'à ce qu'ils eussent avoué » (1).

I serait inutile d'insister sur le côté historique du procès, si le jugement de Verri, tout définitif qu’il soit au point de vue de l'innocence des condamnés, n'avait été remis depuis en cause, au point de vue du rôle qu'y jouèrent les juges. Le grand romancier italien dont l’œuvre principale roule précisément sur les événements de 1630, Manzoni, écrivit à son tour une Histoire de la colonne infâme. L'auteur des Fiancés n'avait plus comme Verri des préjugés et des abus de législation à combattre. Examinant les faits en dehors de toute préoccupation politique, il en vint à se demander, non plus comme Verri, si la condamnation des graisseurs de 1630 était due à l'existence légale de ce moyen d'instruction qui a nom la torture, mais bien si ce moyen n'avait pas été illégalement appliqué dans l'espèce : « Nous avons cherché à faire voir que ces juges condamnèrent des innocents, qu'ils pouvaient, avec la plus ferme persuasion de la réalité des onctions et avec une législation qui consacrait la torture, reconnaitre innocents. Pour en faire des coupables, pour étouffer la vérité qui appa-

raissait à tout instant, sous mille formes et de mille côtés, avec des signes évidents, alors comme aujourd'hui, comme

toujours, ils durent faire de continuels efforts d'esprit et

(1) Observations, chap, V.

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recourir à des expédients dont ils ne pouvaient ignorer l'injustice » (1). C'est un peu ce qui s’est fait de nos jours en France à l’occasion des procès de Calas et de Labarre, avec cette différence que le procès en révision tend plutôt chez nous à réhabiliter la mémoire des juges, atteinte par la flétrissure qui s’altacha à la barbarie de l'institution. Verri signale d'ailleurs les « cavillations insidieuses », les « cruautés mises en usage par plus d’un juge » (2); il reconnaît que « plus d'un malheureux fut tourmenté au point de mourir dans les tortures »; il flétrit « l’atroce fanatisme du juge, voulant circonvenir un pauvre homme qui n’entendait rien aux subtilités de la procédure criminelle et le porter aux dernières angoisses, auxquelles le malheureux se serait soustrait avec mille accusations contre lui-même, si par malheur il lui était venu à l’idée un moyen de se calomnier » (3). Mais ne s'étant point proposé d'observer quelle part eut dans le procès l'injustice personnelle et volontaire des juges, Verri ne vit pas, selon Manzoni, que c'était là « la principale, ou pour mieux dire, l'unique cause » de sa fatale issue. Et Manzoni reprend un à un tous les documents du procès. Arrivé à ceux qui concernent l’absolution de Padilla, il montre que cette absolution était motivée par un fait qui devait entrainer celle de tous les inculpés : « Si Padilla n'avait point donné d’argent, comment vouloir les condamner pour en avoir recu de lui? » (4). L'argumentation de Manzoni parait irréfutable ; mais, outre qu’elle n’enlève rien au caractère odieux de la torture, elle n'empêche nullement cette question de se poser : jusqu’à quel point les juges étaient-ils aveuglés, fanatisés, irresponsables? Il suffit de Lire le décret de Philippe IL, roi d'Espagne et souverain de Milan, publié le 7 août 1630, avec ses primes à la dénoncialion et ses pénalités horribles contre les fabricateurs

(1) Manzoni, Histoire de la colonne infäme, Introduction. (2) Observations, ch. VI.

(3) Observations, ch. VII.

(4) Manzoni, Hist, de la col, inf., S VI.

et les simples détenteurs de poison, pour comprendre à quel degré d’égarement en était alors arrivée l'opinion publique.

C'est à ce point de vue que s’est placé M. Cusani, dans l’appen-

dice de son édition de Ripamonti, pour montrer que Manzoni avait été un peu loin dans ses incriminations contre les juges du fameux procès (1).

Au temps de Verri, les choses ne se passaient plus comme en

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