KAUNITZ RITTBERG
Vienne, 19 avril 1764.
Verri ne se déconcerle pas : « Je suis isolé, écrit-il, et le public est encore trop aveugle pour me donner raison. Je sens toute l'injustice qui m'est faite, mais il est dans mon tempérament d’être stimulé par les obstacles » (2). 11 a pleine conscience de la portée et du sérieux de son acte, et en apprécie fort bien les résultats : « La Cour a reconnu : premièrement que la balance doit se tirer des livres, secondement qu'il est utile de l'avoir, troisièmement que je suis capable de l’établir » (3). Et en effet, Kaunilz, qui voyait juste, avait senti que ce « jeune cavalier » milanais mettait le doigt sur une difficulté importante. Tout en ne dissimulant pas son mécon-
(1) Rapportée par Verri lui-même dans une lettre datée du 15 mai 1764 (Lettres, t. I, p. 116-178).
(2) Jbid., p. 179.
(3) Lettres, t, I, p. 180.
__ tentement, il crut qu’il était bon de la tirer au clair. Il écrivit
en ce sens à Firmian : -
« Il m'a déplu que le comte Pietro Verri, dont le caractère et le genre d'études me vont d’ailleurs, se soit laissé entrainer immodérément par son ardeur juvénile à convertir en un objet de commisération publique, des documents qui, produits par
écrit à la junte et au gouvernement, lui auraient fait honneur,
ne fût-ce que par l’idée et son plan d'exécution. Mais, puisque la glace est rompue, il faut aller de l'avant, et établir aussi exactement que possible le juste milieu qui doit exister entre les neuf millions de déficit résultant de sa balance, et les onze millions d'excédent dont parle une Lettre critique qu'on lui oppose » (1),
Verri et son collègue Maraviglia furent chargés de dresser üune nouvelle balance du commerce. Ils opérèrent cette fois sur les chiffres officiels relatifs à l’année 1762. Après dix-huit mois de travail, leur rapport au ministre plénipotentiaire, en date du 30 octobre 1763, concluait à un chiffre d'importations supérieur d’un million et demi de livres au chiffre des expor-
* tations. On a cru plus d’une fois trouver dans la seconde balance une rectification et par suite une réfutation de la première (2). Tel n’était point, au moins originairement, l'avis de Verri, si l’on en juge par ce fragment de lettre: « Voilà le dépouillement des livres de 1762. Trouverez-vous maintenant chimérique qu'en 1752 l'actif se soit élevé à treize millions et le passif à vingt-deux millions comme le porte ma balance imprimée? D'une année à l’autre rien de plus naturel que cette différence » (3).
Le temps et le mérite de plus en plus évident de Verri effa-
(1) Kaunitz à Firmian, 14 avril 1764, Archivio di stalo, Milan. — Cf, Cusani, Sloria, t. III, p. 319-320.
(2) Cf. Ugoni, Pietro Verri, (Della letler. ital., t. IX, p. 43); Cantü, Becca-
ria, ch. XVIII, p. 116, note 1. 3 (3) Lettres, t. I, p.184. — En 1769, Verri évaluait ce même passif à
trois millions de livres.
cèrent cette fâcheuse impression. Le gouvernement autrichien résolut de s'engager plus affirmativement dans la voie des réformes. Il créa tout d’abord (novembre 1764) un Supréme Conseil d'économie publique, à la tête duquel fut placé le comte Carli. C'était à la fois un tribunal commercial et une chambre consultative, chargée d'étudier toutes les questions intéressant de près ou de loin larichesse publique : commerce des grains, monnaies, refonte des tarifs douaniers ou commerciaux et rachat des régales. En second lieu, comme le contrat signé avec la ferme générale expirait le 1% janvier 1766, il résolut de reconstituer celle-ci sur de nouvelles bases, en y intéressant directement l'État: c'est le système de la ferme mixte, qui fut - établi par voie d’adjudication (25 septembre 1765) pour une période de neuf ans, mais ne dura que jusqu’en 1770 (1). L'acte de concession nommait pour l’administrer trois fonctionnaires, dont deux représentaient la société fermière, le troisième, l'État, plus un inspecteur général.
Dans cette double création, Verri obtint une position à la fois lucrative, honorable et toute de confiance : il fut nommé membre du Suprême Conseil, et « conseiller délégué à l’administration du tiers de Sa Majesté dans la Ferme », avec un traitement de 10,000 livres. C’est là qu'il poursuivit et réalisa la première partie, la partie négative de ses réformes : le rachat des régales, et l'opération la plus importante de ce rachat, l’abolition de la Ferme générale.
Le rachat des régales non affermées préoccupait depuis longtemps le gouvernement. La junte établie en 1764, n'ayant pas donné de résultats, fut abolie en octobre 1767, et ses pou-
(1) L'adjudication fut plus apparente que réelle. Une société Pini offrait des conditions beaucoup plus avantageuses que celles des anciens fermiers. Mais ces derniers avaient, par leur associé Greppi, toutes les préférences de Marie-Thérèse : ils l'emportèrent. La somme versée au Trésor (canone) était de 5.151.000 livres, plus 40.000 livres offertes gracieusement par les fermiers au gouvernement. — Cf. Cusani, Séoria di Milano, t. IL. p. 321 et suly,
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voirs furent transférés au Suprême Conseil d'économie. Tout n'était pas merveille dans les délibérations de cette dernière assemblée et dans les relations de ses membres. Le président Carli, dans la correspondance de Verri, est représenté comme
un homme ambitieux et intéressé, autoritaire dans ses procédés, et qui faillit compromettre plus d'une fois par ses bévues la
dignité du corps entier (1). Verri personnellement n’obtint pas de lui les égards dus à un collègue qui depuis dix ans passés était en même temps un ami (2). Sur l'intervention du conseiller Sperges, successeur de l'abbé Giusti dans le département d'Italie à Vienne, Verri se vit nommerinopinémentrapporteur pour la question du rachat des régales, et administrateur souverain des régales rachetées (3). Les régales qui avaient été dûment aliénées constituaient, dans les mains des possesseurs, un patrimoine contraire sans doute au bien public, mais acquis en échange d'un service, et comme tel, respectable. Selon Verri, dont Joseph II approuva plus tard les idées, la justice exigeait « que non-seulement on restituât la somme déboursée (lors de la concession), mais que l’on rendit un capital suffisant pour compenser le revenu annuel que les détenteurs retiraient de leur régale » (4). Telles n'étaient pas les dispositions du Fisc, lequel jouait dans les procès en rachat le rôle de demandeur, tandis que le Suprême Conseil statuait, avec
(1) Verri, Lettres, t. III, p. 316 et passim.
(2) Les démêlés de Verri avec Carli sont moins intéressants à connaître que ses démêlés avec Beccaria. Les choses n'allèrent pas non plus aussi loin. En 1773, Carli publia anonyme à Venise une édition annotée des Méditations de Verri sur l’économie politique. À cette attaque dont il con-
naissait l’auteur, Verri crut devoir répondre par une édition spéciale de
son livre. Mais il la supprima bientôt et déclara, dans la préface de l'édition de 1781, « le temps trop précieux pour l’employer à donner du relief à quelque misérable production, destinée, et par son peu de valeur et par les peu nobles motifs qui lui donnèrent naissance, à demeurer dans
l'obscurité ».
(3) Lettres, t. LV, p. 145.
(4) Ibid., p, 84,
Verri comme rapporteur. Le Fisc prétendit plus d'une fois ne rembourser que le prix payé aux ancêtres des détenteurs actuels, ou faire des estimations arbitraires ; ce qui, joint au mauvais vouloir de Carli et du Suprême Conseil, amenait dans l'opération du rachat de grandes lenteurs. Quant à l'administration des régales rachetées, Verri la décrit en détail à Ilaro Corte : il abandonnait toute adjudication nouvelle, et se constituait lui-même entrepreneur, sous la direclion et pour le compte du gouvernement, ne s’abstenant que d'une chose, du maniement des fonds, qu’il confiait au caissier de la Ferme. Le résultat de l'opération, terminée non sans peine en 1770, fut un accroissement notable dans le produit des taxes, accroissement obtenu sans susciler la moindre réclamation, sans employer aucun moyen répressif, aucune perquisition (1).
Bien encore plus délicate était la situation de Verri dans la Ferme. Placé entre son devoir d'améliorer la gestion des impôts et la nécessité de ne pas en laisser diminuer le produit, tenu en outre à vivre en bonne harmonie avec ses collègues, d’abord pour se conformer au désir de Marie-Thérèse (2), ensuite pour ne pas s’altirer la haine des Fermiers qui eût pu lui nuire et nuire à son œuvre, il lui fallait, selon ses propres expressions, « vivre au milieu des loups » et savoir « dissimuler », sans cependant « jamais trahir son devoir » (3). Évidemment, l'institution de la Ferme mixte ne suffisait pas à faire disparaître les abus, et Verri l'avait bien prévu. Les mécontentements, loin de s'apaiser, ne faisaient même que s’accen-
(1) Verri, Lettres, t, IV, p. 85.
(2) Kaunitz lui écrivait le 28 novembre 1765 : « Votre Seigneurie est assez exempte de préjugés pour comprendre que cette grande princesse souhaitant une entente parfaite avec ses fermiers, celui qui a l'honneur d'exercer la représentation royale doit savoir non seulement s'abstenir de tout ce qui pourrait la dégrader et la ternir, mais encore se conduire avec un véritable esprit de sociabilité qui y maintienne une parfaite harmonie » (Verri, Lettres, LL = p2108)
(3) Ibid,
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tuer (1). Tous les représentants de la Ferme élant inévitablement solidaires devant l'opinion publique, l’odieux des mesures collectivement prises rejaillissait sur Verri qui, réduit à appli-
quer de mauvaises lois, ne pouvait rien faire pour améliorer la situation. Quant à ses collègues, ils le traitaient sans doute avec courtoisie, mais le tenaient en suspicion, etle considéraient
+ au fond « plutôt comme un intrus que comme un associé » (2). É Firmian, soupconneux, interceptait sa correspondance, et travaillait à deux reprises à indisposer contre lui le gouvernement de Vienne (3) : « Gardien d’un contrat signé et d’une législation extrêmement dure, odieux à ma patrie, associé à des personnes honnêtes, mais aigries par l’exécration publique et incertaines de l'utilité de leurs actes, avec le gouvernement qui se défiait de moi et la cour qui me considérait, je le voyais bien, comme un homme trop remuant et enclin à me rendre important, il était impossible d'imaginer autorité plus précaire et plus illusoire que la mienne. » Ainsi parlait Verri dans une lettre à Ilario Corte (4). Réduit à l'impuissance, il travaillait
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(1) C'est ainsi que le monopole des tabacs, qui avait déjà amené des désordres, faillit provoquer en 1766 un véritable soulèvement populaire. Un ban du 7 avril édictait contre les fraudeurs des peines exagérées allant de l'amende à la confiscation et aux galères, déclarait responsables les pères pour leurs enfants, les maîtres pour les domestiques, et organisait tout un système de perquisitions à domicile et de dénonciations. Le peuple recom- £ mença à ne plus acheter de tabac; des pamphlets circulèrent en ville, les : têtes se montèrent. Au lieu d'essayer de les calmer, le Sénat lança un décret #40 fulminant contre les auteurs de libelles satiriques (27 mai); la force armée 27 fut mise sur pied et la ville réduite en un véritable état de siège. Il fallut #4 l'intervention de Kaunitz pour enrayer le mouvement. Le ministre comprit fa qu’on avait été trop loin : il l'écrivit confidentiellement à Firmian et reconnut que « malheureusement les gouvernements ont quelquefois le devoir de se dédire, et qu’un homme sage ne saurait hésiter à le faire ». Il lui enjoignit de prendre les mesures nécessaires pour rendre aux Milanais « le joug supportable ». — Cf. Cusani, Storia, t. IIT, p. 325-329.
(2) Verri, Lettres, t. III, p. 372.
(3) Tbid., t. IV, p. 146; p. 35, 39 et suiv.
(4) Tébid., t, IV, p. 14.
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silencieusement, élaborait un bilan général des opérations de la Ferme, et attendait une occasion favorable pour dire et. prouver tout haut ce que depuis longtemps il pensait tout bas : «que les Fermiers sont un mal » et qu'il fallait les supprimer. Joseph IT, qui prenait depuis 1764 le titre d'empereur, vint la lui fournir en entreprenant son premier voyage en Italie (févrierjuillet 1769). Pendant son séjour à Milan, du 24 juin au 43 juillet, le jeune monarque s’enquit en détail de toutes les questions intéressant l’État, assistant aux séances des tribunaux, du Sénat, du Conseil d'économie, se déclarant modestement « un élève » qui demandait à s’instruire. La situation du représentant royal entre le monarque, ses collègues de la Ferme et ses compatriotes mécontents, élait assez difficile : « Si je parle, ou je désapprouve tout ce qui s’est fait ou se fait sous le présent gouvernement, ou je dissimule ma pensée, et ni l’un ni l’autre parti ne me convient. Si la nécessité m'obligeait à parler, je ne trahirais jamais mon sentiment ni la vérité. Mais tant qu'il n'y a point nécessité, je me tais. On me fera peut-être un reproche de mon silence, on m'accusera de ne point défendre les restrictions favorables à la Ferme. S'il s'agissait de les abolir présentement, de porter la main sur un contrat solennel, je dirais franchement que la chose ne me paraît pas juste. Mais si, 2n abstracto, on recherche si la bonne politique et les principes d’une sage économie publique sont favorables ou non à ces restrictions, je ne pourrai contre ma conviction intime les approuver » (1).
Dans les discussions qui s’entamèrent au Suprême Conseil sur le chapitre &e la Ferme, Verri manœuvra avec beaucoup d’habileté. Personne, et l'empereur moins qu'aucun autre, n'ignorait sa compétence en malière financière. Fi s'abstint longtemps de parler, affectant de ne répondre que quand l’empereur l’interrogeait directement. Puis, lorsque tous ses collègues, partisans de la Ferme, eurent développé à satiété
(1) Lettres, t. IV, p. 14-75,
leurs idées, il se mit tranquillement à exposer les siennes.
Le
Ilne se trompait pas, et son collègue le fermier Greppi non
plus, en jugeant que ce silence et cette tranquillité calculés « équivalaient à une guerre ouverte contre Ja Ferme », guerre bien plus efficace, plus influente sur les idées de l'empereur, qu'une polémique violente et passionnée (1). Il eut la satisfaction d'entendre Joseph Il se ranger à son avis, et déclarer sans ambages qu’ « au temps de l'Évangile comme aujourd'hui, les fermiers ont toujours été odieux au peuple »; aussi préférait-il l'administration royale à la Ferme. Du jeune souverain, de ses idées et de ses manières Verri se déclare posilivement « enchanté »; quant aux fermiers, les paroles grosses de menaces de l’empereur les laissaient « consternés » (2). L'effet prévu ne tarda pas à se réaliser. Trois mois après le retour de son fils (12 octobre 1769), Marie-Thérèse ordonna l'élaboration d’une nouvelle comptabilité générale de la
Lombardie. En 4770, elle résolut de devancer l'expiration des neuf années de ferme mixte qui ne se terminaient qu'en 1774, et signifia ses intentions à Greppi. Elle nommait en même temps une commission de trois membres, composée de Cristiani, fils du grand chancelier, de Pecci, et du lorrain Lottinger, chargée d'arrêter l'indemnité à donner aux fermiers pour la résiliation anticipée du contrat. Verri fut tenu à l'écart, peut-être, comme il l’insinue à son frère (3), par l'effet des intrigues de ses ennemis, mais sans doute aussi parce qu'étant administrateur de la Ferme, on jugea préférable de ne point lui donner à régler les intérêts de ses collègues (4). Enfin, le 28 décembre 1770, parut le décret d’'abolition définitive, accordant aux fermiers une indemnité très suffisante (5), à Greppi,
(1) Lettre réservée, VI.
(2) Lettres, t. IV, p. 103.
- (3) Lettre réservée, VII.
(4 Cusani affirme à tort que Verri faisait partie de cette commission (Séoria, t. IIL, p. 335).
(3) Le détail des indemnités se trouve dans Cusani (Séoria, t. IT, p. 335- 336).