PES CAT NE MORTE ST AN
de
CR
(1) Lettre réservée, VIT.
et, bien que je ne le croie pas essentiellement mauvais, il se prétera bénévolement à faire le mal... (1).
» Lottinger, homme très ambitieux, de très faibles passions, dissimulé, prêt à toute intrigue pour faire fortune.., indifférent à tout sentiment qui n’est point d'intérêt immédiat, hardi jusqu’à l’impudence, orgucilleux, capable aussi de quelque bassesse.. Celui-là était mon rival acharné. Il confectionnait : les lettres que le comte de Firmian signait pour Vienne; et toujours elles contenaient les traits les plus méchants contre moi... (2).
» La physionomie de Lottinger est celle d’un fort méchant homme, celle de Cristiani d’un brigand industrieux et officieux, celle de Pecci d’un homme probe, mais dont l'extrême réserve inspire la défiance » (3).
Les débuts de Verri à Vienne pouvaient sembler des plus encourageants. L'empereur l’accueillit avec une bienveillance toute particulière ; Kaunitz, qui ne prodiguait pas ses politesses, le combla de prévenances; Sperges lui fit mille protestations de dévouement; et Molinari lui déclara tout net que de l’aveu-de ses propres ennemis, « personne ne connaissait mieux que luiles finances, et n’était plus capable deles administrer » (4). Et pourtant, en dépit de ces témoignages et des encouragements de son ami Lambertenghi, la première impression de Verri fut peu favorable. Molinari, « qui se posait comme le Sully de ce petit département », lui sembla n'avoir aucune idée. En Sperges (5) « homme d’érudition, qui écrit en latin, et même en vers latins », il ne découvrit « ni ombre de
(1) Lettre réservée, X.
(2) Ibid., VI.
(3) Tbid., X.
(4) Ibid., XII.
(5) Johann Sperges de Pallentz était président de l'Académie des Beaux- Arts de Vienne. Il écrivait très élégamment le latin ; il réunit en un volume sa correspondance avec l'Italie sous ce titre : Joannis Spergesii Palentini centuria lilterarum ad Ilalos, cum appendice trium decadum ad varios, carmina juvenilium et inscripliones (Vienne, 17192),
ilosophie, ni ombre de goût ». « J'ai été vivement frappé, a ute-t-il, de le voir plus d’une fois bailler au récit des désor- dres les plus criants de l'administration, et jene l'ai jamais vu s’en indigner ».
Verri, en celle circonstance, est assez sévère pour l’impéra- » trice : elle « s'embarrassait fort peu des affaires du Milanais, sinon par occasion, lorsqu'il s'agissait de placer quelque personne à elle agréable »; pour le reste, elle s'en rapportait à Kaunitz, lequel ne se mettait pas fort en peine (1). Peut-être cette sévérité provenait-elle d’un certain dépit, assez légitime d’ailleurs : Verri apprenait en effet, peu de temps après son arrivée, que les documents laborieusement réunis par lui et expédiés à Vienne par courrier extraordinaire, n'avaient encore été ni lus ni même décachetés : Vade et rumpe tibi caput ad faciendos libros ! (2).
Les conférences commencèrent. Verri fut chargé, de concert avec Pecci, d'élaborer le plan de la nouvelle administration des finances, plan qui comportait une complète réorganisation administrative de la province. Son plan personnel de réformes était vraiment grandiose; il le résumait en ces lignes: «Organiser un corps d'État chargé d’administrer l'impôt ; lui donner une telle constitution intérieure quel'arbitraire n’y pénètre pas etque rien n’entrave la célérité des affaires; sauvegarder tout ensemble - Jlesintérêts du Trésor et l’industrie nationale; jeter les bases des réformes à pratiquer dans le régime de l'impôt, poiut le plus important et le plus délicat d'une organisation politique; indi- 4 quer la méthode par laquelle on peut, le plus rapidement et en
même temps de la manière la plus ferme et la plus assurée, répartir l'impôt dans la forme la moins nuisible et le mieux en harmonie avec le bien de la société; diminuer le plus possible 3 les dépenses de perception; laisser à l’industrie toute liberté . compatible avec l'impôt destiné à la protéger ; hâter le moment
(4) Ibid., XI.
(2) Zbid., XIII.
où, les lois de finances étant devenues claires, humaines et
simples, le grand jour se fera sur tous les points de l'administralion » (1).
-Dès les premières séances, le jeu mal dissimulé de ses collè-
gues commenca d'apparaître. Ils avaient espéré qu'en trainant
les choses en longueur, ils parviendraient à rendre toute orga-
nisation impossible, et amèneraient par ce moyen le rétablissement de la Ferme. Comprenant bientôt qu'ils n’y réussiraient
point, ils voulurent au moins se dédommager en se partageant
le gâteau, et en accaparant toute l'administration. Pour réussir, il leur fallait absolument écarter Le seul homme compétent et désintéressé quin’aurait pas manqué de découvrir et de signaler le scandale : Verri. Sans vouloir écouter ses raisons, et tout en l’accusant d'opposition systématique, ils s’arrétèrent au plan d’edministration que voici : division du Sénat de Milan en deux chambres, l’une civile, l’autre criminelle ; division du Magistrat caméral en deux autres chambres, l’une judiciaire, l’autre administrative; division du Conseil du gouvernement en Cens et en Chambre des comptes; enfin création d’une Chambre de Commerce, destinée à s’occuper des communautés, des écoles, des abbayes, des fabriques, etc.
Cs système était un chef-d'œuvre de confusion gouvernementale : les fonctions administratives et judiciaires, mal réparties entre sept départements rivaux, ne pouvaient être exercées que de la manière la plus défavorable aux intérêts du pays. En fait de réformes, les idées les plus insensées étaient émises : on parlait d'augmenter les impôts sur les terres, de supprimer deux vieilles assemblées locales, la Congrégation d'État et le Tribunal de Provision, d'abaisser le corps des patriciens représenté comme hostile à l'Autriche, en un mot de faire en sorte que le pays désirât le retour au système de la
(1) Verri, Plan pour l'administration royale des Finances à partir de l'année 1111 (Fragment cité par Custodi : Notizie sulla vila e le opere di Pietro Verri).
Ferme (1). Dans la nouvelle administration, Cristiani et Pecci se réservaient le gouvernement, Molinari les finances, Lottinger les comptes; quant à Verri, après avoir combattu la création d'une Chambre de Commerce, il s’en trouvait bel et bien cons- | titué président (2). Il en manifesta hautement son étonnement à Sperges:
«Bien différentes sont la mission d’administrer la régie des entrées et celle de diriger le commerce. Personne dans le pays ne doute que je ne connaisse la finance, Chacun en outre doit penser qu'en une circonstance aussi grave que celle de # substituer à la Ferme une administration royale, on ne peut laisser sans s'occuper de lui le seul homme qui la connaisse pour l'avoir seul administrée pendant cinq ans, sinon en supposant un défaut de caractère chez lui ou une cabale chez ses ennemis. La première supposition me faisait tort à moi, la seconde à lui ». - | Mais le conseiller Sperges, oubliant ses belles promesses, … s'était laissé gagner par Firmian, et Molinari était trop inté- - ressé dans la combinaison pour se souvenir de ses précédentes A avances. Tous deux lui répondirent en faisant miroiter à ses yeux un traitement de dix mille livres et la perspective du titre de conseiller d’État (3). Ces offres, qui pouvaient sembler très naturelles dans un milieu aussi peu scrupuleux, révoltèrent la fierté de Verri. Dans sa réponse apparaissent à la fois l’indignation de l’honnête homme froissé et le patriotisme du grand citoyen: « Leurs Seigneuries pourraient m'offrir la =. Toison d'or que je la refuserais avec la même fermeté. La bonne F opinion de ma patrie que j'aime m'est plus chère que tous les honneurs que l’on voudrait me conférer pour lui nuire » (4). | Un seul espoir lui restait : il résidait en l’empereur. Joseph II détestait Firmian et ne négligeait aucune occasion de le lui
(1) Lettre réservée, XIV.
(2) Tbid., XXII.
(3) Ibid.
- (4) Tbid., XXII.
manifester publiquement. A son retour d'Italie, il avait demandé à sa mère la destitution du plénipotentiaire. N'ayant pu l'obtenir, il affectait de se désintéresser de tout ce qui concernait la Lombardie, Mais son indifférence était plus apparente que réelle. Il était parfaitement renseigné sur les visées personnelles des commissaires et sur leurs intrigues : Verri s’en était apercu dès la première audience (1). En ce moment arrivaient à Vienne deux délégués de l’État de Milan, Rosales et Freganeschi, porteurs de cent mille florins envoyés en don gratuit à l'occasion des noces de l’archiduc Ferdinand. C'étaient deux hommes intègres, que pour cette raison la commission avait soigneusement écartés de ses combinaisons. Verri crut remplir un devoir patriotique en se confiant à Rosales, et en le priant d’aviser l'empereur de ce qui se passait, Il fit mieux : il alla lui-même trouver Joseph IT, sous prétexte de lui offrir un exemplaire de ses Méditations sur l'économie politique. L'empereur l’accucillit avec autant de bienveillance qu'il avait témoigné de froideur à Firmian, lui demanda sl approuvait l'organisation projetée, s’il était personnellement content du poste qu'on lui réservait : il écouta avec une grande attention ses réponses et approuva ses critiques.
Le plan était déjà présenté à l'impératrice, et n’attendait plus que son placet, quand, au moment de l’apposer, Marie- Thérèse se rappela que la réforme financière de la Lombardie avait été provoquée par son fils. Avant de consentir à une réforme si importante, elle voulut prendre l'avis de celui-ci, et lui fit transmettre le dossier.
« L'empereur, dit Verri, veilla toute ja nuit pour réfléchir et formuler son avis. Il renversa le projet de fond en comble, et rejela le principe, nuisible en politique, surtout dans une pelite province, de la multiplicité des juridictions. Il fut d'avis que toutes les affaires concernant la jurisprudence ou jes procès allassent au Sénat, aussi bien en matière de commerce que de
(1) Ibid., XVI.
régales et de contrebande. Toutes les affaires de pure admi- nistration devaient relever du Magistrat caméral. La compta- bilité serait confiée à un président et à quelques employés, qui
reverraient les comptes de toutes les administrations. Tel fut le plan de César ; il se terminait par ces mots : Le bon résultat de ce projet dépendra principalement du choix des personnes : el si homines rebus, non res hominibus admovean-
tur » (4).
Dans les vues de l’empereur, Verriavait sa place marquée à la présidence du Magistrat caméral. Marie-Thérèse, sans hésiter, approuva le système de son fils et ne maintint de l’ancien projet que la création d’une Chambre des Comptes où elle désirait établir convenablement Cristiani. L'effet produit fut immense. Tout Vienne parla de ce revirement imprévu, et comme on savait que Verri avait été de tout temps en opposition d'idées avec ses collègues, le ridicule atteignit ces derniers sans rejaillir sur lui. Une scène de désappointement comique eut lieu quand il fallut, en pleine commission, commencer la lecture du nouveau projet :
« La pâleur, le mutisme, l'abattement se lisaient sur tous les visages. Lottinger, qui se croyait déjà vice-président de la Chambre des Comptes, était anéanti. Il n’y avait plus apparence que Cristiani et Pecci fussent consulteurs du gouvernement. Moi je devais, au pis aller, rester à mon ancien poste, dansles Finances, d’où l’on voulait me faire déloger » (2).
Kaunitz joua dans cette affaire un rôle assez ridicule : il lut en pleine séance une apologie où il disculpait la commission d’avoir élaboré son plan dans des vues intéressées. Et d’autre part, en parfait courtisan, lui « qui avait approuvé et contresigné les premiers plans, se déclara tout à fait partisan de celui de l'empereur, et désavoua le système absurde des sept tribunaux » (3).
(1) Ibid., XVII.
(2) Ibid., XIV.
(3) Ibid,
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L'empereur, enchanté de ce beau coup, en parlait à qui voulait l'entendre, et Verri « jubilait de cœur » en pensant qu'il y avait participé. Malheureusement Joseph Il dut partir presque aussitôt pour la Hongrie, et ses quinze jours d'absence permirent à la faction des mécontents de relever la tête, de circonvenir l'impératrice, et de faire subir à l'œuvre de l'empereur d'assez considérables amendements. Partagée entre la crainte de déplaire à son fils et son affection envers Crisliani et Firmian, elle hésita un moment, puis finit par souscrire aux propositions de ce dernier. Elle approuva les modifications demandées, « pour un système qui commençait, » ajoutant qu'avec le temps, «on pourrait simplifier davantage ». Ces modifications consistaient dans une organisalion un peu différente des chambres du Sénat, et dans une diminution des prérogatives du Magistrat caméral, dont Firmian redoutait la puissance (1). Les commissaires eurent l'habileté de se réserver de larges compensalions. Pecci et Cristiani furent nommés conseillers d'Etat, dignité refusée à Verri malgré la supériorité de ses titres. Firmian vit ses émoluments augmentés de dix mille livres; Sperges fut créé baron et recut la croix de Saint-Etienne; Molinari obtint aussi des avantages pécuniaires. Verri resta dans les finances, d’où on voulait l'écarter, mais avec le simple titre de conseiller du Magistrat caméral. Ce dernier conseil, jadis nanti de fonctions administratives et judiciaires, n’en conservait plus que les premières, mais précisées et augmentées de toutes les altributions du Suprême conseil d'Economie publique, désormais supprimé. Verri se trouvait encore une fois placé sous la dépendance de Carli, son rival, qui en échange de la présidence du conseil supprimé recevait celle du nouveau Magistrat caméral.
« Désabusé des chimères qui m'ont tourmenté durant les années écoulées, — écrivait Verri à son frère, — je désire vivre dans l'obscurité de mon ministère, J'étais ambitieux de méri-
(1) Lettre réservée, XXVIT.
ter l’estime de mes concitoyens: jé me trouve en ce moment
assez heureux pour la posséder. Pourquoi ambitionner encore davantage? J'ai travaillé un mois pour le public, j'ai fait un livre, j'ai eu tant de succès que mes deux critiques se dissimulent prudemment (1). J'ai accumulé, huit années durant, balances, plans, consultations, projets, tableaux, résumés : -qu'est-il sorti de tout cela? Je suis le collègue de Mellerio…..!! » (2).
On comprend ses récriminations : placé malgré lui dans une, situation fausse, impliqué dans les rouages d’une administration selon lui mal comprise, on concoit qu'il ait tenu à dégager sa responsabilité devant l’empereur, au sujet des vicissitudes futures du Trésor royal. Telle quelle, la nouvelle administration n’en était pas moins infiniment supérieure à l’ancienne. Calquée sur le modèle de celle des Pays-Bas autrichiens, elle comprenait trois parties : administration générale ; contrôle ; réforme et législation. La première était confiée au nouveau Magistrat caméral, dont la compétence administrative s’étendait sur les finances, le cens, les grains, les eaux, les monnaies, etc., sous la dépendance du gouverneur; le second appartenait à la Chambre des comptes; la troisième à une junte de gouvernement. Quant au Sénat de Milan, dont l'existence avait été un instant menacée, il perdait ses attributions administratives et voyait sa compétence judiciaire augmentée de toute la juridiction de l’ancien Magistrat caméral.
Verri critiquait surtout la séparation de l'administration et du contrôle; cette mesure équivalait selonlui«à mettre le capitaine dans un navire, Le pilote dans un autre » (3). Mais en définitive, un double résultat était et demeurait acquis: les finances étaient libres, et Verri y restait. Sa supériorité sur la plupart
(1) Allusion aux Méditations sur l'Économie politique, et aux critiques de Bisthowen et de Carli.
(2) Tbid., XXIV. | (3) Memoria cronologica dei cambiamenti publici dello stato di Milano
1750-1791 (Lebtere e scritti ined., t. IV., p. 343 et suiv.).
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de ses collègues devait lui conquérir dans le Magistrat la
prépondérance que son grade ne suffisait pas à lui assurer. La période qui s'étend de 1772 à 1780, moins mouvementée pour lui, ne fut pas moins féconde. Les régales rachetées, la ferme abolie, une meilleure administration établie, une dernière opération devail compléter l’œuvre de la réforme financière en Lombardie : la refonte des tarifs commerciaux. Plusieurs essais infructueux en avaient été tentés. Les dernières modifications, opérées en 1766 par une « assemblée de docteurs et de gens non éclairés ou intéressés à conserver le chaos », — c’est ainsi que Verri appelait le Conseil d'Économie publique, — n'avaient provoqué que des mécontentements : « Ou l’on ne fera rien, ou l’on fera un pastiche » : la prédiction de Verri s'était réalisée à la lettre (1). Lui seul, sur la question des tarifs comme sur toutes les questions d'impôts, avait des idées nettes et depuis longtemps arrêtées. A un système foncièrement défectueux (2), il lui semblait impossible de remédier par des demi-mesures: « On a égalisé l'impôt sur les terres avec le nouveau cens, — écrivait-il dès 1763,— faisons de même pour les gabelles. Qu'on établisse enfin une perception facile de droits uniformes à l'entrée et à la sortie de la province, et qu’on rende libre la circulation intérieure » (3). La confiance de l’empereur et l'influence de
(1) Verri, Leltres, t.I, p, 172.
(2) Pour se faire une idée des complications et des entraves de toute nature qu’il renfermait, il faut savoir que les cinq provinces formant la Lombardie autrichienne (Côme, Lodi, Cremone, Pavie, Milan) conservaient respectivement leur législation et leurs frontières douanières. La circulation était à chaque instant entravée par des taxes, et une marchandise se rendant d'une province à une autre était obligée d'acquitter le transit dans toutes les provinces qu’elle traversait. De plus, les tarifs étaient si mal combinés, qu’en plus de 300 cas, les représentants de la Ferme, qui n'étaient pas suspects d'indulgence, s'en écartaient et se contentaient d’un droit moindre, pour ne pas anéantir le commerce et détourner les transits (Verri, Plan pour l'administration royale des Finances, 1171),
(3) Verri, Lettres, I, 481.
Lambertenghi lui firent décerner en 1772 le titre de vice-président du Magistrat caméral, avec la direction des finances et la mission spéciale d'élaborer un nouveau tarif. = Verri se mit aussitôt à l’œuvre. L’abondance des documents réunis par lui vers cette époque témoigne de sa prodigieuse activité. Il entreprenait successivement et achevait: le 43 août 1773, une Récapitulation générale des matières entrées et sorties pendant l'année 1769 ; le 5 octobre, une Balance générale des importations et exportations de la même année; le 14 mars 1774, un Inventaire des marchandises passées en.transit en 1771: enfin, le 30 mai, il présentait au Magistrat caméral son Projet d'un tarif du commerce pour l'état de Milan (1), projet accompagné d'une /eltre déjà mentionnée, où il rendait hommage à ses collègues et anciens ennemis Carli et Beccaria, qui lui avaient prêté leur concours.
Le Projet débutait par un exposé théorique des principes qui avaient présidé à sa confection. Deux partis se présentaient : celui du remaniement partiel et celui de la refonte complète : «Le parti de retoucher partiellement le tarif cau-
sera, dit Verri, une moins grande perturbation, moins de plaintes; il sera sans danger pour le Trésor et constituera l'opération la plus sûre et la plus prudente. L'autre parti, celui de tout refondre et de disposer le règlement dans une forme plus intelligible et plus nette, estun objet plus hardi, plus grand, qui, avec le temps, apparaîtra plus bienfaisant, mais pourra dans le principe n'être pas exempt de péril » (2). Ce sécond système, préconisé par Verri dès 1763, étaitencorele sien onze ans plus tard. Il abordait successivement toutes les questions théoriques pouvant s'élever à l’occasion du nouveau tarif. Il signalait les dangers résultant pour le Trésor de l’établisse- - ment de taxes trop fortes. Il montrait les avantages des transits et indiquait les moyens de les encourager : facilités de passage,
me
(1) Progetlo d’una tariffa della Mercanzia dello stalo di Milano, publié par fragments dans l'édition Custodi et dans quelques éditions postérieures, (2) Progetto, ST,
confiance en la bonne foi des expéditeurs, modicité de la taxe, simplification des formalités douanières. Quant à la graduation des droits sur la quantité ou sur la valeur, quant à la proportion à garder entre les différentes marchandises au sujet de la taxe, Verri était d'avis qu'on ne saurait trancher ces questions en un sens absolu, et que les intérêts des commerçants ne devaient pas être pris en moindre considération que ceux du Trésor.
Le projet de Verri fut adopté par le Magistrat caméral et sanctionné par la cour de Vienne. Ainsi s’accomplil, à une époque où la plupart des grands états de l'Europe en étaient réduits aux expédients, où la France, qui possédait cependant un Turgot, se débattait dans l'anarchie et la détresse financières, la réforme de l'impôt dans une province autrichienne de l'Ilalie; réforme obtenue sans révolution, grâce aux lumières et au désintéressement de deux Italiens, Pompeo Neri pour le cens, et Verri pour les autres impôts. Elle amena celte contrée, pendant les années de paix qui s'écoulèrent jusqu’à l'invasion française, à un degré de prospérilé inconnu depuis de longues années. Devant la mulliplicité des obstacles rencontrés et l'importance des résultats obtenus, faut-il s'étonner que Verri se soit rendu plus d’une fois témoignage à lui-même; que, à l'exemple de Cicéron se vantant jadis d’avoir sauvé Rome des mains de Catilina, il ait rappelé avec insistance à ses compatriotes et au gouvernement autrichien, trop oublieux des services rendus, qu’il avait délivré son pays du joug des fermiers? En présence des minces résultats personnels qu’il retira de tant d'efforts, un peu d’orgueil chez lui n’est que de l’amourpropre bien placé : on ne saurait vraiment lui-en faire un reproche.
Il ne reste plus qu'à retracer succinctement les étapes de la vie publique de Verri etses réformes secondaires. On a vu qu'il fut élevé en 1772 à la vice-présidence du Magistrat caméral. Le 30 décembre 1780, il en obtint la présidence, Carli ayant été mis à la retraite. Enfin Joseph IT lui conféra la dignité de
de Hongrie (10 novembre). Dans ces diverses fonctions, on le
. voit toujours travailler à améliorer la situation du pays, provo- quer l'abolition d'une taxe impopulaire sur le vin appelée
Bollino (1), s'associer à la décision établissant la libre circula-
Bo tion des grains (février 1776), donner une consultation sur la réforme monétaire à Milan (2), et désapprouver la création d'une nouvelle monnaie, création qui fut cependant adoptée en 1778.
En dehors de ses fonctions, la confiance souveraine appela Verri à une importante dignité. Une dépêche impériale du 2 décembre 4716 créait à Milan une Société patriotique, dont la mission était d’éludier toutes les questions intéressant la prospérité matérielle du pays, agriculture, industrie, commerce, de provoquer et d'encourager par des récompenses les travaux écrits et les entreprises qui tendaient à ce but. La Société comptait trente-six membres; Verri fut placé à leur tête, avec le litre de Conservateur. Dans la première réunion,
il prononca un Discours (3) d’apparat, où, après l'éloge obligé de Marie-Thérèse, de l’archiduc Ferdinand et de Firmian, il montrait, avec sa compétence désormais incontestée, quelle vasle et magnifique tâche incombait à cette Société, et par quels moyens elle avait à la réaliser.
Les intrigues, l'envie qui le poursuivaient toujours, plus discrètement, mais avec d'autant plus de perfidie, les accusa-
lions d'indépendance qu’on semait en exploitant contre lui sa
popularité, l'insinuation odieuse entre toutes que l’abolition de la Ferme obtenue par lui, on sait au prix de quelles tribulations, avait été accomplie d'une manière trop peu avantageuse pour le Trésor, les bouleversements que Joseph IT opérait dans
(4) Il écrivit à ce sujet un intéressant Dialogue sur l'abolition du « Bollino», publié dans l'édition de ses Scriéti vari (Florence, Lemonnier, t. I, p. 569- 516).
(2) Consulta sulla riforma delle Monete…., presentata al Magistralo camerale, il 20 aprile 1172.
(3) Discorso recilato nella prima adunanza della Socielà patriotica.
les institutions du pays, enfin la fatigue de vingt-cinq années d'activité fiévreuse, toute consacrée au bien public, inspiraient depuis quelque temps à Verri le dégoût de ses fonctions. Le Magistrat caméral, dont il était président, vint à partager le sort commun, et fut supprimé en 1786. Verri, redoutant une révocation, résolut de la devancer. Il demanda et obtint sa mise à la retraite. Il lui manquait quelques mois de service pour avoir droit à la pension réglementaire : la Conférence de gouvernement, qui avait cependant fait grâce de deux ans au conseiller Schreck, ne crut pas devoir lui étendre cette faveur. Elle lui alloua simplement une indemnité annuelle du tiers de son traitement, soit 6666 livres 66.
Et Verri rentra dans la vie privée.
EXPOSÉ SUCCINCT DES DOCTRINES ÉCONOMIQUES DE VERRI, D'APRÈS LES MÉDITATIONS SUR L'ÉCONOMIE POLITIQUE.
Il n’entre pas dans le dessein de ce livre de présenter un exposé détaillé et critique des doctrines économiques de Pietro Verri. Mais on n'aurait de l’homme d'état milanais qu’une idée incomplète, si, connaissant ce que lui doit sa patrie en fait de réformes économiques, on ignorait ce que lui doit la science, en fait de principes. Les Meditations sur l'Economie politique sont un livre remarquable pour le temps où elles parurent ; elles renferment des idées personnelles qui demandent à être dégagées et mises brièvement en relief.
L'économie politique est-elle une science? A cette question depuis longtemps agitée, d’aucuns, en présence de désaccords trop nombreux et trop persistants, répondent encore que non. Les généralisations auraient été trop hâtives, les faits mal observés et mal classés, Elle serait seulement susceptible de le devenir, le jour où, ayant renouvelé son fonds de documents psychologiques et sociaux, elle aurait accompli, avec le secours
ela statistique, ce travail d'analyse et de synthèse qui est la condition primordiale de toute science. Ce célèbre problème, Verri se l’est posé au début‘de son livre ; ets’il l’a abordé avec celte confiance en soi-même que témoignent tous les écrivains dudix-huitième siècle qui traitent de philosophie sociale, il l'a pourtant résolu, comme on va le voir, de facon très personnelle. À Dans la préface des Méditations, Verri décrit en ces quelques lignes l'évolution suivie par l'économie politique pour se cons- tituer en science : « Les faits isolés, les questions spéciales aux divers États sont d'abord envisagés pour eux-mêmes. Viennent ensuite les théories particulières auxquelles s'élève l'esprit humain après une longue série de faits bien connus. Puis un homme apparaît, qui relie entre elles les différentes théories, qui appelle l'attention, naturellement et sans effort, des idées Les plus simples aux pius éloignées et aux plus générales : telle est l’histoire de toute science, la genèse de toute vérité » (1). Effectivement, l’économie politique n’a été long: temps qu'accessoire, partie intégrante de sciences connexes plus générales. Elle est étudiée tantôt avec la politique proprement dite par Aristote, par Machiavel, par Bodin, même encore - par Montesquieu et Filangieri, tantôt conjointement avec l’économie domestique, par exemple dans le Traité du gouvernement de la famille de Pandolfini. Son premier pas vers l'indi- 2 vidualité consiste, en Italie, dans ces nombreuses études spéciales sur les monnaies et autres questions analogues, qui ont illustré les noms de Scaruffi, de Davanzati, d'Antonio Serra, de Broggia et de Pompeo Neri. On voit ensuite apparaitre les études collectives, les groupements non systématiques des diverses théories, dont Sallustio Bandini, Genovesi, Beccaria, … Ortes, offrent au XVIII: siècle de curieux spécimens. Enfin, | dernière étape de la science vers l'existence indépendante, des esprits généralisateurs surviennent, qui, non contents de rapprocher les questions, s'efforcent de les organiser systéma-
Fe,
(1) Méditations, préface de l'édition de Livourne, 1772.
tiquement, d'en dégager les principes communs, de les ramener à l'unité. Le système mercantile, avec sa balance du commerce, ses restrictions et réglementations arbitraires, était déjà une première forme scientifique de l'économie
politique. Le système des physiocrates en est une autre,
plus parfaite, plus philosophique. Mais les doctrines physiocratiques pas plus que le mercantilisme ne satisfaisaient Verri. Avec son sens pratique et son expérience des affaires, il sentait parfaitement que la nouvelle science n’était pas encore assise sur son véritable terrain : « L'économie politique me paraît sur le point de devenir une science ; il lui manque seulement cette méthode et cette organisation en théorèmes qui lui en donneront l'aspect. Il ne serait pas si difficile de nos jours de remplir les vides, et d’en faire une échelle aux degrés réguliers et commodes » (1). Par modestie, il est vrai, Verri s’avouait au-dessous de cette tâche : « Peut-être ce livre en ferat-il naître un bon : il faudrait des loisirs que je n'ai point, pour mieux coordonner ces idées qui me paraissent justes et non indignes de la curiosité publique ». Ce serait cependant une erreur de croire que son livre manque de cette liaison dans les idées, de cette organisation en théorèmes qui est, selon lui, le caractère d'une œuvre vraiment scientifique. Dans sa pensée, ce qui reste à faire, ce n'est pas tant de découvrir les principes que de les mettre en lumière. Des quarante chapitres qui composent son livre, les cinq premiers — les plus importants — sont consacrés à établir les « principes fondamentaux de l'Économie ». Les trente-cinq autres ne sont que le développement de ceux-ci. Verri ne cesse de rappeler l'unité qui règne dans son œuvre : « Toutes mes idées dépendent les unes des autres, et celui là ne m’entendra point qui n’en embrassera pas toute la série » (2). Il revient fréquemment et insiste sur celte unité (3). C'est dire qu'il a voulu, qu'il a cru faire, lui aussi, œuvre scientifique,
(1) Ibid.
(2) Méditations, XIX.
(3) Ibid. XI, XIV, XXX, etc.
til
va voir qu'ils s'enchainent om une exactitude toute mathé- matique. En voici la substance :
L'économie politique a pour objet l'étude des conditions de À la prospérité malérielle des états (1). £ è __-Un état prospère est celui qui a des besoins nombreux et 4 Re diqués. signes d'une civilisation avancée, et qui peut les | satisfaire (2).
Les besoins augmentent en raison même des moyens que l'on a de leur donner satisfaction.
Pour satisfaire ses besoins sans s’appauvrir, il faut qu’un état reproduise annuellement au moins autant, plutôt plus qu'il ne consomme.
L'excédent de la reproduction sur la consommation inté- rieure annuelle s’échange à l'étranger contre une marchandise | universelle appelée monnaie. L'abondance de cette marchandise amène : 1° la salisfaction rendue possible et partant la naissance de nouveaux besoins; 2° la possibilité d'augmenter la reproduction.
L'accroissement de la reproduction annuelle doit donc être le but de l’économie polilique (3).
La reproduction augmente d'autant plus dans un état que » … les échanges intérieurs et extérieurs sont plus développés. À L'échange commercial, qui suppose un déplacement de marchandise, s'opère quand le prix de la marchandise acquise à | titre d'échange est plus élevé au lieu d'acquisition, frais de transport, de risques et bénéfice compris, qu’au lieu de pro- duction (4).
. Dans un lieu quelconque, le prix d’une marchandise est en
(1) Préface, passim; ch. V, début.
(2) Ch. V, alin. 2.
(3) Ch. I.
(4) Ch. IV.
= Fr:
Si
raison directe du besoin, en raison inverse de l'abondance de
cette marchandise. .
Le besoin se mesure sur le nombre des acheteurs; l’abondance (apparente) se mesure sur le nombre des offres, qui luimême se règle sur le nombre des vendeurs.
La diminution du prix dans un lieu, par suite la multiplication et le profit des échanges, et, comme conséquence dernière, l'accroissement de la reproduction annuelle, signe de la prospérité d’un état et but de l’économie politique, sont donc subordonnés à cette condition que le nombre des acheteurs de chaque marchandise soit aussi restreint, le nombre des vendeurs aussi élevé que possible.
. Accroître autant qu'il se peut le nombre des vendeurs de chaque marchandise, en diminuer autant qu'il se peut le nombre des acheteurs : tels sont les pivots (i cardini) sur lesquels gravitent toutes les opérations économiques. Et bien qu'on ne distinque pas toujours exactement la portée de ces deux idées dans la pratique et dans la direction des affaires publiques, c’est un fait certain pourtant que toute opération tend nécessairement vers l’un ou l’autre des deux principes (4).
Ce double principe fournit à Verri la critique des systèmes antérieurs, en même temps qu'il le conduit à la sulution de tous les problèmes économiques. Il découvre d’abord l'erreur des physiocrates : pour les disciples de Quesnay, la terre étant le seul agent productif de richesse, tout homme, tout travailleur qui ne manie pas la charrue est un ébre stérile. Voici ce que leur répond l'économiste italien: « La reproduction nait des manufactures comme du travail des champs. Tous les phénomènes de l’univers, qu’ils soient produits-par la main de l’homme ou par les lois universelles de la physique, ne nous donnent pas l'idée d’une création actuelle, mais uniquement d’une modification de la matière. Rapprochement et séparation sont les seuls éléments que l'esprit humain découvre dans
(1) Ch, V.
analyse de l’idée de reproduction; et il y a tout aussi bien reproduction de valeur et de richesse quand la terre, l'air et Kg l'eau se transforment en grains dans les champs, que quand, par la main de l’homme, la sécrétion d’un insecte se transforme en velours, ou que quelques petits morceaux de métal . s'organisent de manière à former une montre ». Les physiocrales supposent à tort que « le manufacturier ne vend le 4 produit de son travail qu’au prix juste qui le dédommage de ses dépenses et de sa consommation » (1). [ls ne voient pas que, dans l’industrie comme dans l’agriculture, se retrouvent les trois éléments de la valeur de reproduction : matière première, consommation du producteur, bénéfice du producteur. L'expérience prouve d’ailleurs que non seulement l'industriel s'enrichit, mais qu’il s'enrichit beaucoup plus rapidement, en général, que l’agriculteur. Verri pose donc et formule pour la première fois d'une manière exacte la notion de la richesse, en montrant qu’elle a sa source dans le travail. Il rectifie de même toutes les définitions jusque-là données de la monnaie. Ce n’est point la pure représentation de la valeur À des choses ; car « la monnaie est une chose, un métal, dont la — valeur est également représentée par ce qui se donne en contre- —. échange, et cette propriété de représenter une valeur est commune à toutes les marchandises ». Ce n’est pas davantage
3 la commune mesure des choses (2): « Il est vrai, que nous nous ‘à servons de la monnaie pour mesurer la valeur des choses, 4 comme de la brasse ou du pied pour en mesurer l'étendue :
__ mais possédant la brasse, je n'ai pas en elle le moyen d’acqué- … rir l'étendue que je mesure: possédant la monnaie au contraire,
pal ” . » ESS AT WA k
…. j'ai le moyen d'acquérir la quantité qu’elle m'a servi à à mesurer » (3). Et Verri pose encore le premier cet axiome : - « La monnaie est la marchandise universelle, c'est-à-dire, est
(1) Méditations, $ TILL.
(2) C'était la définition de Carli dans l'édition annotée de Venise, $ I, note 2, ce (3) Médit., ch. II,
cette marchandise qui, par son universelle acceptation, grâce à son peu de volume qui en rend le transport facile, à sa divisibilité commode et à son incorruptibilité, est universellement recue en échange de toute marchandise particulière ».
Le troisième mérite de Verri consiste en ce qu'il place la question économique sur un terrain moins large sans doute, mais infiniment plus positif que Le terrain choisi par les physiocrates. Ceux-ci faisaient abstraction des temps et des lieux, et posaient des principes applicables, selon eux, à l'humanité. Verri précédant, sur ce point comme sur les deux autres, Adam Smith, examine au contraire les condilions de vie économique des sociétés politiques existantes, en tenant compte de leur autonomie intérieure, de leurs relations extérieures, et de la multiplicité des rapports de fait que créent entre elles ces conditions de fait. Il aboutit ainsi à des conclusions vraiment pratiques et évite les exagérations des Économistes. s
La loi fondamentale de l'économie politique est donc pour Verri la loi des échanges, loi qui peut encore se formuler ainsi : la prospérité d’un état augmente d'autant plus que, toutes choses égales, le nombre des vendeurs de chaque marchandise est plus élevé en comparaison de celui des acheteurs. Cette loi ainsi formulée soulevait plus d'une objection. La première avait été faite par Rinaldo Carli, l’annolateur malveillant des Méditations : le nombre des vendeurs n'est-il pas en corrélation nécessaire avec celui des acheteurs, en sorte que toute cause d'augmentation ou de diminution du nombre des premiers soit fatalement une cause d'augmentation ou de diminution du nombre des seconds? Comment supposer des vendeurs sans acheteurs? Mais Verri n'avait pas eu la naïveté qu'on lui prêtait. [l reconnaissait tout le premier qu’ « une nation composée de seuls vendeurs serait une chimère : ce serait un effet sans Cause », En quelques mots, il interprète lui-même son principe et répond en ces termes à l'objection : « S'il est vrai qu'en ün sens général tout achat suppose une vente et toute vente un achat, il ne s'ensuit pas que tout vendeur national
un un acheteur nalional. Au contraire l'un ou l’autre peut
se trouver en pays étranger, et ainsi la somme totale des ache-
teurs intérieurs peut être en plus grande ou moindre proportion
avec la somme totale des acheteurs extérieurs... Une reproduc-
tion qui se consomme dans l’état empéche les pertes, une con-
À sommation qui ne se reproduit pas fait perdre, une reproduction
qui ne se consomme pas et se transmet fait gagner » (1). C’est
donc le commerce extérieur qui vient corriger l’apparente
anomalie et rendre possible une différence de proportion entre vendeurs et acheteurs.
Une autre objection avait élé présentée à Verri sur le texte
des premières éditions de son livre. Condorcet, dans deux
lettres très courtoises datées l’une de 1771, l’autre de 1773 (2),
le querellait au sujet de cette formule : « le prix est en raison
inverse du nombre des vendeurs et en raison directe de celui
des acheteurs ».— « Je sais bien, lui écrivait le mathématicien
philosophe, que le prix augmente quand le nombre des ache-
à teurs augmente, et qu'il diminue quand celui des vendeurs
> s'accroît, mais est-ce dans le même rapport? C'est ce que je
2 ne crois pas. Ainsi le langage géométrique, dans ce cas et dans
£ tous les autres de cette espèce, bien loin de conduire à des
idées plus précises, me semble induire en erreur; car on'se
. dit que l’auteur se serait contenté du langage ordinaire, s’il
n'avait pas entendu parler d’ une proportion rigoureusement
exacte ». Le reproche n'était pas bien grave, puisqu'il se rédui-
sait en une chicane sur les mots, Mais Condorcet, en repro-
chant à Verri l'abus des formules mathématiques, touchait
4 à un défaut très commun chez les écrivains italiens dé cette
époque, tous plus ou moins mathématiciens, tous plus ou
2 moins enclins à introduire dans les sciences morales, dans la 3 , . Se .
4 conversation, jusque dans la poésie, le langage des sciences exactes. Le livre des Délits et des peines abonde en formules Fr: (1) Méditations, ch. V.
(2) Publiées dans l'édition des œuvres complètes de Condorcet (Didot, - 1847-1849), tome I, p. 281 et suiv.
de ce genre (1). Genovesi imaginait, à propos de population, une arithmétique et une géométrie politiques (2). Le sigisbéisme s'était créé de même un jargon « mathématico-amoureux » (3). Mais celui qui poussa le plus loin l’exagération fut le précurseur de Malthus, le penseur vénitien Giammaria Ortes. Ce dernier appliquait rigoureusement le calcul des probabilités à la critique historique, et représentait par des chiffres la valeur des divers témoignages pour et contre la vérité d’un fait (4). Dans l'édition de 1781, qui peut être considérée comme l’édition définitive de son livre, Verri refondit le passage incriminé, et, tout en conservant sa formule, prit soin de déclarer que « ces proportions sont approximativement vraies, qu'en pratique elles se trouveront loujours conformes à la réalité des faits » (5).
Pour tendre à ce résultat, que la proportion des vendeurs de chaque marchandise dépasse le plus possible dans l’intérieur d'un état, celle des acheteurs, deux ordres de mesures s'offrent au législateur : les unes tendent à accroître le nombre
(1) « La politique admet, comme les mathématiques, cet axiome certain, c'est qu'entre les quantités hétérogènes il y a l'infini qui les sépare » (Délils, ch. XXII).— «Il semble que la masse d’un État doive être en raison inverse de la sensibilité de ceux qui la composent » (ch. XX VI), etc.
(2) Genovesi, Lezioni di commercio.
(3) « En raison inverse de ma langueur ; — en raison composée de votre passion; — en multipliant la masse par la rapidité de mon obéissance, on trouve la quantité de mouvement de votre pardon; — les carrés des temps de mon espérance sont comme les cubes de la distance de votre consentement ». Parini se divertissait dans le Midi au dépens du sigisbéisme mathématique :
E il calcolo et la massa E la inversa ragione sonino ancora Sulla bocca amorosa, Meriggio, v. 916-978.
Cf. Cantù, L’ab. Parini, p. 400, note 79.
(4) Cf. la très intéressante étude de M. Lampertico : Giammaria Orles e la scienza economica al suo tempo, Venise, 1865, p. 92 et suiv,
(5) Méditations, ch, IV,
du hier lon DOTE eds tt
23 des vendeurs, les autres à diminuer celui des acheteurs. L’accroissement des vendeurs est très facile à obtenir, non au moyen de lois coercitives directes, mais en laissant l’activité humaine suivre son libre et naturel essor, et en combattant seulement les obstacles que le préjugé ou l'usurpation ont | accumulés devant elle. De là cet aphorisme : « inviter et ins- - ruire plutôt que commander et contraindre » (4). Au contraire, … la diminution des acheteurs ne saurait être obtenue à l’aide 4 de mesures législatives (2). C’est qu’en effet toutes les lois tendant à diminuer le nombre des acheteurs — les lois somptuaires, par exemple — ne produisent pas seulement l'effet attendu, mais diminuent en même temps le nombre des vendeurs; dès lors la proportion reste la même, si elle ne diminue pas, et il y a diminution dans la production et dans la crculation totales, c'est-à-dire dans la prospérité de la nation. Pourtant Verri remarque que, dans le choix des moyens, les gouvernements ont presque loujours opté pour le second, les lois restrictives et prohibitives, plus simples en apparence, plus brutales dans leurs effets, eten imposant davantage aux masses. Il faut abandonner ces mesures-là et s’en tenir uniquement à celles qui tendent à augmenter le nombre des vendeurs.
Cette loi des échanges est la découverte personnelle de Verri; elle est pour lui la vérité fondamentale en économie politique; elle rayonne sur tout son livre et en fait l'unité. Avec elle, il aborde sans hésiter tous les problèmes qui se ; posaient à son époque, spécialement en Lombardie : illes résout tous en les ramenant à cette loi. Au nom de son principe, il combat successivement les monopoles nés des inégalités successorales (3), de l’organisation corporative du travail (4), des prohibitions douanières (5), spécialement en
| (1) Ibid., ch. XXXVII. à (2) Ibid, ch. XL.
(3) Ibid., ch. VI.
(4) Ibid., ch. VII.
(5) Téid,, ch, VII.
matière de grains (1), et aussi des brevets d'invention (2) qu'il a le tort de condamner, partant d'une analyse inexacte de la propriété industrielle. Il y trouve encore la condamnation des lois sompluaires (3), de celles qui fixent arbitrairement le prix des choses (4); il en déduit les éléments d’une bonne législa-
tion monétaire (5). Ce même principe lui fournit le moyen de
connaître aussi exactement que possible l'importance de la reproduction annuelle, dont l'augmentation est un signe de prospérité. Les balances du commerce (6), le cours du change (7) lui semblent des moyens douteux. Le criterium de la prospérité d’un état consiste pour Verri, comme pour tous ses contemporains, dans l'accroissement de la population (8); mais il veut que cet accroissement soit proporlionné aux ressources naturelles ou industrielles et à l'étendue territoriale. Aussi ne considère-t-il point la conquête comme élant toujours un bien pour le conquérant, et, à la différence de Smith, voit-il dans la politique coloniale une cause trop fréquente d'affaiblissement des forces intérieures pour les métropoles, Les stimulants les plus efficaces consistent pour lui dans les mesures qui tendent à faciliter le rapprochement des individus : création de routes, sécurité, encouragements donnés à l’agricullure et à l’industrie,
(1) Verri consacra à cette question, célèbre au dix-huitième siècle, grâce à la brillante mais paradoxale étude d'un autre italien, Galiani, une étude spéciale, antérieure d'un an au fameux Dialoque sur le commerce des grains. Les Réflexions sur les lois coercilives, principalement en ce qui concerne le commerce des grains, avec application à l’État de Milan, écrites en 1769, ne furent livrées à la publicité qu'en 1796.
(2) Ch. X.
(3) Ch. XI. 5
(4) Ch. XII.
(5) Ch. XIII à XVIII. — Dès 1762, à l'occasion d'une polémique à laquelle avaient pris part son frère Alessandro Verri et Beccaria, Verri avait écrit un très intéressant Dialogue entre Phronime et Simplice sur les monnaies.
(6) Ch. XIX.
(7) Ch. XX.
(8) Ch. XXI.
itsous forme de primes, soità l’aide detarifs protecteurs modérés, mais avant tout et par dessus tout une bonne réglementation de l'impôt, dont Verri, loujours en se reportant à sa Loi des échanges, élablit en quelques chapitres admirables de
lucidité, le but, le mécanisme, les formes diverses, les règles
fondamentales d'établissement et de répartition (4).
4 Cette simple vue d'ensemble (2) révèle en l'économiste mila-
pais autre chose qu'un imitateur de ses devanciers. Au point de vue de l'observation et de la connaissance exacte des faits économiques, comme au point de vue de la coordination sys-
tématique, Verri était bien supérieur à la plupart des écono-
mistes de son temps, en particulier aux physiocrates, Quatre
ans avant celui qu’on a appelé le fondateur de l'Économie poli-
tique, Adam Smith, il tentait et réalisait très heureusement une généralisation de la nouvelle science. En rattachant à l’échange l’ensemble des phénomènes économiques, il donnait une première synthèse sérieuse, et préparait celle, plus complète, de son successeur, basée sur le fait économique primordial, sur le travail. Bien mieux, il n’est pas téméraire d'affirmer que c'est Verri qui, en plaçant — le premier en date — dans le travail le véritable agent producteur de la richesse, a mis Adam Smith sur la voie de cette seconde synthèse. Si en effet
le philosophe écossais ne l’a point connu personnellement, il
est aujourd’hui établi qu’il a connu les écrits de Condillac et qu’il s’en est inspiré (3). Or Condillac, précepteur de l'infant de Parme, suivant de très près le mouvement intellectuel de l'Italie, a emprunté presque textuellement à Verri sa réfutation de l'erreur fondamentale des physiocrates. Les Méditations sont de 1771 ; l'Essai sur le commerce de Condillac parut en 1774 ; la Richesse des Nations d'Adam Smith ne vit le jour qu’en
(4) Ch. XXIX et suivants.
(2) Les doctrines économiques de Verri ne sont ici que sommairement esquissées. Il y aurait lieu, dans un travail spécial, de les étudier avec tous les développements qu’elles méritent.
(3) Delatour, Ad. Smith, sa vie et son œuvre (1886), p. 164.
1776. L'échelonnement de ces dates est significatif. On s’explique ainsi le succès rapide de l'ouvrage de Verri (4) et sa grande répulation d'économisle (2).
(1) L'année même de son apparition, en 1771, l'ouvrage avait quatre éditions italiennes. Une traduction française en paraissait à Lausanne en 1113, une traduction allemande s’en publiait à Dresde en 1774.
(2) Aux éloges des journaux du temps et à ceux de Condorcet, il faut ajouter ceux de Voltaire, qui lui écrivit ces mots :
« Il n’y a qu’un homme de qualité appelé aux premières fonctions, qui puisse traiter ainsi ce qui regarde le bien public.
» Je vois par votre livre que le Milanaiïs prend une face nouvelle... etc. »
Cette lettre est publiée sous le n° 4874 de la correspondance de Voltaire, dans l'édition Garnier. Mais l'éditeur, en ignorant la date et le destinataire, l’a placée dans les lettres écrites en 1762 et l’a crue adressée à Beccaria. Il y a là une double erreur, que le passage suivant, tiré de cette même lettre, permet de rectifier : « Ce que vous dites, Monsieur, de l'intérêt de l'argent comprend toute cette question en peu de mots : L'interesse e sempre in ragione direlta delle ricerche e in inversa delle offerte ». La citation faite par Voltaire est textuellement empruntée du $ XIV des Méditations de Verri. Beccaria n'ayant rien publié que son opuscule de 1762 sur les monnaies où il n’est point question de l'intérêt de l'argent, n’a aucun motif pour être considéré comme le destinataire de cette lettre. Quant à la date de 1762, elle doit être remplacée par celle de 1772. — Isidoro Bianchi cite Voltaire comme un des correspondants étrangers de Verri (Elogio, p. 283), et un critique italien de ce siècle, Giuseppe Montani, fait allusion à une autre lettre, dans un compte-rendu inséré dans l'Antologia, de Florence, (mai 1823, p. 36 à 50).
1 (l d Lab és fo. de cité, hé né ir Dai, À 7
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