‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 34 sur 61 · LA QUESTION RELIGIEUSE : LA PAPAUTÉ ET LES RÉFORMES ECCLÉSIASTIQUES · texte numérisé non relu

LA QUESTION RELIGIEUSE : LA PAPAUTÉ ET LES RÉFORMES ECCLÉSIASTIQUES

La pensée religieuse de Verri est loin d’être aisée à saisir. De son vivant, il s’est vu accuser à la fois d’incrédulité et de fanatisme. Bianchi, son panégyriste, en rapportant ces

deux accusations contradictoires, les déclare l’une et l’autre

mal fondées, et fait de ses sentiments religieux l’édifiante peinture que voici : «Il connut à fond la divinité de la religion catholique..., et la connaissant comme la connurent ses plus grands etses plus fameux apologistes, illuiéleva dans son

cœur le plus auguste temple qu'il fût en son pouvoir d'élever.

Plein de la grande idée de la sainteté, de la justice, de la perfection de la cause première, ilne pouvait souffrir ceux qui, sous le masque séduisant de philosophes régénérateurs des peuples, osent ébranler la base Ja plus solide des mœurs, renverser tout principe social, pousser l'homme à toute sorte d’excès, accordant à l’erreur et au vice tous les privilèges qui sont dus seulement à la vérité et à la vertu. Pietro fut un vrai philosophe, et comme tel, il s’en tint toujours à cette loi éternelle qui découle de la divine Révélation, toujours hautement

révérée par lui et exposée dans ses propres écrits » (1). Tout au plus Bianchi laisse-t-il entendre que Verri se serait « indi-

gné un peu contre les ecclésiastiques intéressés, sans mœurs et sans instruction »; mais il passe vite, et s’empresse d’ajouter que son ami révérait d'autant plus « ceux qui par l’exemple et le précepte se rendaient dignes de leur sacré ministère » (2). Quant à Verri lui-même, ce qu'il a cru bon de laisser entrevoir de ses opinions religieuses, ce qu'il en a personnellement livré à la publicité se réduit à fort peu de chose. Dans les Méditations sur le bonheur, il avait nettement déclaré que ses principes ne contenaient rien que de très conforme à la morale évangélique, et, devant les imputations de Facchinei, il avait pris la plume pour défendre son orthodoxie. Dans le Café, il s’étail constamment tenu dans une prudente et respectueuse réserve : « Nous nous bornons dans toute notre publication a vénérer Les objets sublimes, et nous ne croyons pas cette revue digne d'en parler » (3). Dix ans plus lard, en 1773, après avoir essayé de montrer que, dans la vie humaine, la somme des douleurs l'emporte sur celle des plaisirs, il ajoutait que « la religion peut seule nous consoler de ces tristes vérités, elle qui nous assure un temps où, notre sensibilité

(4) Bianchi, Éloge historique de P. Verri, p. 268-215. (2) Ibid., p. 213.

(3) Café ; Sur l’inconséquence.

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tant modifiée, nous serons capables d'une série non interrompue des plus purs plaisirs » (1). Son Mémoire nécrologique sur Frisi (1787) contient, avec l'éloge de celui qu'il admire comme «un chrétien éclairé et un philosophe », des traits assez mordants contre les jésuites, alors canoniquement supprimés, traits aussitôt suivis d'une apologie des barnabites, ordre 4 rival du premier. Le dernier opuscule imprimé par Verri É quelques mois avant de mourir, fut un mémoire en réponse aux détracteurs de l'archevêque de Milan, Filippo Visconti.

Une telle réserve, chez un tel homme, ne saurait être mise sur le compte de l'indifférence. Verri devait en penser plus long et avoir ses raisons pour n’en point dire davantage. Effectivement, si l’on consulte toutes ses œuvres aujourd’hui publiées, on trouve, dans sa correspondance avec son frère, dans ses Conseils à sa fille, dans ses œuvres posthumes imprimées en 1825, des allusions, des fragments, de véritables disserlations sur les matières religieuses et sur les conflits auxquels elles donnèrent lieu durant la seconde moitié du dix-huitième siècle. Il existe notamment dans le volume des œuvres posthumes intitulé : Ecrits inédits (2), deux fragments assez importants, l’un sur le rôle politique et les vicissitudes de la papauté dans les temps modernes, l’autre sur les réformes ecclésiastiques de Joseph II. La correspondance de Verri, comme ses Ricordi a mia figlia, n’était point destinée au public. Quant aux deux fragments posthumes, Verri les considérait-il comme de simples notes n'étant pas l'expression de sa pensée définitive? Le temps et les événements étaient-ils venus modifier sa manière de voir? Craignait-il une publication intempestive et indiscrète? Il est certain que, de 1783, date probable où il écrivit le premier de ces fragments, à 1797, date de sa mort, malgré les loisirs de sa retraite, malgré les occasions favorables, il ne se résolut jamais à les livrer à

(1) Discours sur la nature du plaisir et de la douleur, ch. VI in fine. (2) Scrilti inediti di Pielro Verri, Milanese, Londra (Lugano), 1825.

l'impression. Bien au contraire, sur la couverture du manus-

crit, il inscrivit de sa propre main les mots suivanis, expression non respectée de ses dernières volontés :

Pensieri politici da non pubblicarsi.

L’indiscrétion redoutée par lui s’est produite en 1825. Les archives de la famille Verri, alors très libéralement ouvertes aux curieux, laissèrent échapper et circuler quelque temps le précieux manuscrit. Custodi l'euten main, mais observant religieusement la volonté de l'auteur, il s’abstint de le publier et même de le transcrire. D’autres furent moins scrupuleux. Les copies ne tardèrent pas à s’en mulliplier : le comte Ghelfi en eut une, le jurisconsulte Romagnosi une autre, la comtesse Pietra Santa, fille de Verri, en céda une à des amis, qui la firent clandestinement imprimer à Lugano. Faut-il le regretter?

C’est l'avis de Custodi : selon lui la publication des Scritti inediti fut une œuvre maladroite et inopportune, et « si jamais elle fut inspirée par un sentiment de vénération pour la personne de l’auteur, ce sentiment, si louable qu'il soit, ne pouvait se manifester d'une manière plus inconsidérée » (1). Quoi qu'il faille penser de ces écrits eux-mêmes, il semble que ce serait pousser trop loin le désintéressement historique que de regretter à l'heure présente de les connaître. Sans doute ils viennent compliquer singulièrement la physionomie de Verri, et rendre la reconstitution de sa pensée religieuse beaucoup plus difficile. Mais, d'autre part, il serait impossible de la connaître exactement sans eux : ce que Verri en a laissé paraître, la peinture intentionnellement adoucie qu’en a faite son biographe Bianchi donnerait, en présence de ces documents, une idée superficielle et même inexacte de ce qu'il fut et de ce qu'il pensa. Pour découvrir la vérité à travers l'obscurité qui l'enveloppe, il faut se mettre théoriquement à l'époque de Verri, dans son milieu, à sa place; faire la part respective de l'éducation, des lectures, des relations, des évé-

(1) Custodi, Notizie sulla vita e le opere del conte P. Verri, Milan, 1843,

initie) dattes didaont dde do lestinnttes/: dr

” … didite À é cote de mé dt done

LA QUESTION RELIGIEUSE

=. , és contemporains sur ses idées; il faut suivre, à l’aide sa correspondance et de l’ensemble ee ses ee l'évolu- . tion assez compliquée de sa pensée religieuse.

ane et élevé au sein de Fa nee re milanaise, | aux

t unième année au régime plus qu’austère de la vie de collège, telle que la comprenaient son temps et son pays, | Verri dut, au moment de l'éveil de sa personnalité, éprouver une crise morale des plus violentes. D’un côté sanature ardente se révoltait, trop longtemps comprimée, contre les défauts d’un système d'éducation factice, où la religiosité avait plus de place que la religion, et où l’esprit de caste tenait lieu de l'élévation réelle du caractère. De l’autre un fonds de croyances solides, puisé dans les traditions et les enseigne- ments de sa famille, confirmé par les conseils éclairés de quelques-uns de ses maîtres, le rattachait fortement au passé. Ces deux tendances opposées, qui subsistèrent toujours en lui, provoquèrent chez lui des conflits intérieurs : là se trouve __ l'origine des hésitations, des revirements d'idées, des contradictions que l’on va constater dans ses divers écrits. A l’époque du Café, sa préoccupation était de concilier les deux termes, pour lui également respectables, de philosophie et d’orthodoxie. Le contact des philosophes, la hardiesse de leurs idées l'ont plongé lui et son frère dans un désarroi que leur corres- ; pondance a clairement manifesté. Il devient à la fois plus

timide et plus hardi, sans renoncer d'ailleurs à son rêve de conciliation. On l'avait vu en 1760, durant son séjour en Allemagne, repousser bien loin une offre d'initiation à la franc- maconnerie (1), et mystifier assez plaisamment son introducteur. On le voit en 1767 demander à Rome, par l'intermé- . diaire de son frère, l’autorisation de faire célébrer la messe dans un oratoire domestique, autorisation accordée jusque-là

à son père et à sa mère seuls : « Cette autorisation me serait

(4) Lettres, t. I, p. 23.

es d

Te : mie A: Le à :

très commode, dit-il, ayant toujours la messe à ma portée quand je puis m’en dispenser, et ne l'ayant jamais quand j'en

ai besoin ». Il le prie en outre, et fort sérieusement, de lui faire obtenir une indulgence in articulo mortis, « qui me sera,

dit-il, d'une grande consolation spirituelle » (4). On le voit É.

exprimer sa défiance pour ces « enfants perdus de la raison »

qui se proclament philosophes, et mettre une sourdine à son

admiration pour les personnes, comme à son engouement, pri mitivement assez peu circonspect, pour les systèmes. D'un

autre côté, les événements tiennent sa curiosité de plus en plus en éveil. Il aime à voir, à connaître, à juger. Si la vérité, d'où qu'elle vienne, est toujours identique à elle-même, à quoi bon l'entourer de mystère, en faire un monopole, inaccessible aux profanes ?

« Pourquoi les hommes instruits ne parleraient-ils jamais de la religion? Influe-t-elle sur les États ? Influe-t-elle sur la morale et la félicité du genre humain? Il me semble que oui, et considérablement. Il me semble même qu'aucun ordre d'idées n’exerce autant d'influence que les idées religieuses. Dieu me garde d'approuver quiconque attaque notre sainte religion, mais je n’approuverai jamais non plus quiconque prétend que les hommes sages ne l’examinent point et n’en parlent jamais. Pour un particulier, j'accorde sans hésiter que le parti Le plus prudent est de ne point aborder ce sujet; mais celui qui le fait avec l'intention d’en corriger les abus et la superstition mérite. des louanges pour son patriotisme et pour son courage » (2).

Dans ces dispositions d'esprit, Verri, sans en traiter ex professo, n'hésite pas à prendre parti dans ces questions d'ordre intérieur que nous appelons aujourd’hui politico-religieuses : l'influence économique du monachisme, les privilèges du clergé en matière d'impôts etses prérogatives judiciaires. Il les aborde et les résout en économiste, sans plus se soucier des règles

(1) Zbid., t. Il, p. 246.

(2) Tbid., t. Il, p. 235.

si

ctualité plus brûlante encore, retiut FALSE son attention: D les luttes diplomatiques de la cour de Rome contre les puis- sances catholiques. La deuxième moilié du dix-huitième siècle est une époque critique dans les annales de la Papauté, C'est le moment où les souverains catholiques travaillent, à l'inté- rieur de leurs états, à affranchir le pouvoir civil de toute ingérence ecclésiastique, et dirigent, à l'extérieur, leurs négociations, leurs alliances, leurs premières entreprises contre le pouvoir temporel. D'un côté les monarchies bourbonniennes de France, d'Espagne, de Naples et de Parme, rapprochées en 1761 par le pacte de famille, font cause commune contre le 2 vieux pontife Clément XII, et lui suscitent l'incident diploma- tique qui a pour prétexte la vassalité du duc de Parme, et pour objectif la suppression des Jésuites (1768-1769). De l’autre côté se dessinent les prétentions germaniques : Marie-Thérèse en inaugurant dans son empire de limides mais durables réformes, Joseph II en les opérant violentes et éphémères, et en entrant ouvertement en conflit avec Pie VI, se font les exécuteurs testamentaires de leur ascendant Charles de Lorraine: « C’est le Pape, écrivait celui-ci en 1687, qu'il faut pousser le dernier de tous les princes d'Italie, afin de réduire tous les autres sous le joug... Avant que d'entreprendre de réduire le Pape au seul domaine de la ville de Rome, en unissant par là - le royaume de Naples avec le Milanais, bon gré mal gré et la - force à la main, il faut avoir à sa dévotion des docteurs profonds qui instruisent le peuple, de vive voix et par écrit, de l'inutilité des excommunications, quand il s’agit du temporel que Jésus-Christ n'a jamais destiné à l’Eglise..….; observant exactement qu’en cet état, pour le spirituel, l’une et l’autre couronne lui marquent tous les respects possibles, pendant

- qu’elles le contiendront dans Rome, comme il était autrefois dans Avignon, à la dévotion du souverain régnant » (1).

(4) Recueil des Testaments politiques (Amsterdam, 1159), t, EH, p. 306, —

Cf. Salvagnoli, Saggio civile soprà Pielro Verri, II, .

C'est le moment où la papauté semble près de perdre en Europe la seule arme avec laquelle elle soit sortie victorieuse de ses luttes du moyen-âge : le respect. Un premier ministre, le napolitain Tannucci, appelle l’excommunication lancée contre lui « une forte impolitesse » (1). Un vassal du Saint- Siège, le duc de Parme, répond à la même mesure en abolissant l'inquisition dans ses États ; les souverains catholiques le

soutiennent; et de loin, un monarque. philosophe épanche

tranquillement ses sarcasmes sur celui qu’il appelle « le grand Lama du Vatican » et ses « foudres rouillées » (2).

Sur les démêélés des Bourbons et de la cour de Rome, la correspondance intime de Verri et de son frère est très explicite : elle forme en quelque sorte le journal et le commentaire, tantôt sérieux, tantôt humoristique, toujours sincère, de ces graves événements, Verri n’éprouve d’abord, à l'exemple d'un grand nombre de ses contemporains, et non des moins religieux, qu'une médiocre sympathie pour les jésuites, qu'il appelle des « demi-savants » et des « pédagogues » (3), dont le grand tort est de n’avoir pas su obéir à la grande loi : se conformer à son temps (4). Mais l'espèce d’acharnement que les gouvernements mettent à les poursuivre lui déplaît : «Il y a quelques années on les adorait; aujourd’hui on leur jetterait des pierres, et pourtant ils appartiennent à l’espèce humaine. Je me suis dispensé de les encenser dans le passé, je ne veux pas davantage me lancer aujourd'hui dans le parti de la multitude hurlante » (5). Les accusations portées contre eux lui paraissent exagérées, les preuves faibles : il a une envie chevaleresque de prendre parti pour les victimes : « Je ne me suis jamais trouvé moins éloigné de les aimer que je ne suis! » (6).

(1) Verri, Lettres, t. II, p. 68.

(2) La lettre de Frédéric II à d'Alembert avait fait grande impression sur Verri; car à peine en avait-il lu le texte qu'il l'envoyait à son frère.

(3) Lettres, t. II, p. 264.

(4) Ibid., p. 246.

(5) Ibid., t. II, p. 264.

(6) Ibid., p. 246.

quart d'heure » (1), et considère comme le pire des pronostics pour Rome l'indifférence avec laquelle on recoit ses anathè-

£ mes (2). Mais sa loyauté se révolte devant les procédés dont

on use envers elle : « Les représailles dont les Bourbons menacent le Pape ont l'apparence non équivoque d’un acte de

violence commis contre un prince faible. Non seulement les

hommes dévots et pieux, mais tous ceux qui ont le sentiment de la justice et de l'humanité doivent en être indignés. Je trouve la conduite des souverains bien maladroite, quand je les

vois accorder la plus grande importance à une Bulle, c’est-à-

dire à un morceau de papier. Mettez d'un côté ce morceau de

papier, de l’autre les représailles, supposez la balance égale,

et les susdits souverains la supposent telle, il s'ensuit que ce morceau de papier est d’un poids infini : ainsi raisonneront

tous les hommes qui jugent des faits sur eux-mêmes, et c’est

le grand nombre. Donc ce morceau de papier décide vraiment du bonheur et du malheur éternel, donc ce morceau de papier mérite une considération infinie; et ainsi va toujours s’enracinant dans l’esprit des hommes une opinion que les princes voudraient détruire... Je vois bien plus dans ces misères les petites passions personnelles et l’animosité, que la grande et énergique conduite que devraient lenir les souverains. Rome est toujours la même cité qui mettait aux enchères le camp d’Annibal. Là du moinsil me semble qu’on agit avec conséquence et fermeté. Il me semble que si ceux-là ignorent l’art de gouverner leur propre maison, d’autres connaissent fort bien l’art de commander dans la maison d'autrui. Dans les circonstances présentes, je me sens Guelfe, précisément par cette tendance naturelle que nous avons à prendre le parti du faible coura-

(1) « Siamo alle ventitre ore passate della dominazione papale ». Lettres, VIE p.25.

(2) Ibid,, p. 41.

geux. Je suis heureux que nos souverains n’entrent point dans

ces misérables contestations » (1).

Mais, contrairement à l'attente générale, le Pape résiste; Verri lui accorde toute sa sympathie : « IL y a plus de tête à Rome que partout ailleurs; il y règne de l'énergie, de la fermeté, du courage, de la logique..Je me déclare désormais un véritable papiste. » Devant cette résistance imprévue, les puissances ont un moment d'hésitation qui le remplit d’une douce gaîté : « Que dis-tu, cher Alessandro, de la venette

(della tremarola) qu’éprouvent les souverains? Rompre in tem-

poralibus et non in spiritualibus! Invoquer la pitié du Saint- Père! Se montrer prêt à faire retirer jusqu'aux lois de Parme sur les juridictions! Si j'étais pape, j'irais de l'avant. J’excommunierais personnellement tout souverain qui ferait violence à mes États; je le déclarerais déchu du trône, je maudirais et excommunierais tous ceux qui lui obéissent..., et je voudrais qu'ils fissent l'acte de contrition, puisqu'ils paraissent si disposés à le faire! » (1). À quoi son frère répondait en plaisantant : « Tu es un guelfe qui mérite une pension. Le ciel nous préserve de t'avoir jamais pour pape : tu serais un Grégoire VII! » (2). Verri précise sa manière de voir : «Je mérite une place à part dans la faction guelfe. La majeure partie le sont par fanatisme; beaucoup d’autres par intérêt; quelquesuns par bonté de cœur et par attachement pour leurs amis. Moi, je Le suis par amour pour la raison nue et immaculée (3), ce qui revient à dire que je suis un guelfe qui prouve beaucoup en faveur de la cause ». — « Tu verras, mon Alessandro, — ajoute-t-il — que les princes plieront, parce qu’au fond ils

(1) Lettres, t. IT, p. 114-116.

(2) Lettres, t. III, p. 127-128.

(3) Alessandro Verri à Pietro, Lettres, t. III, p. 128 et 160. (4) Parini :

Verilà solo mio nume, Nuda accogli me nudo.

(L’impostura.)

À. Lt Medef.

sh. ae

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nent eux-mêmes d’avoir tort, et, étant admis les principes, ils jouent gros jeu. » ; + . 0 si crede, o non si crede : tel était le dilemme du Souverain Pontife, et Verri ne pensait pas que les puissances passeraient outre. Il apprit avec étonnement l'occupation militaire d'Avi- "2 = gnon et de Bénévent (12 juin 1768) : « Que doivent penser les __ Européens en voyant les terres papales envahies sans résistance ? Et cela pour répondre à une excommunication ! Ou riez-vous en, ou appelez-en au futur concile ou au futur Pontife. Mais parce qu'un juge a mal jugé, on ne va point s'emparer de ce qu’il possède ! Un juge ne peut être contraint d'opiner contrairement à sa conscience. Si le Pape est juge compétent, obéissez ou faites appel; s’il ne l’est point, passez outre, lancez des manifestes pour persuader vos peuples! Mais c'est un pastiche qui n’a point de sens que de rompre in temporalibus pour un objet spirituel comme l’excommunication. Si le cas devait être tranché par le parlement d'Angleterre, je gagerais que le Pape obtiendrait gain de cause ! »

En voyant, après cet acte de violence, les souverains coalisés pousser l’inconséquence jusqu'à maintenir à Rome leurs représentants diplomatiques, son étonnement se change en stupéfaction. Cette énormité Le surpasse : il se récrie, il compte plus que jamais sur la résistance opiniâtre du Souverain Pontife :

= « Le Pape doit aller fermement de l'avant... Le bien de l'Italie veut, ou que son règne sur l'opinion se rétablisse par un nouvel acte énergique, ou qu'il tombe tout à fait et que la forme du gouvernement change. Vainqueur, il retrouve son ascendant 2 pour quelques siècles peut-être ; s’il est vaincu, le gouvernement intérieur se ranime, et la fécondité du pays fera naître 4 des hommes qui s’indigneront de Ja servitude, et mériteront de commander au moins à eux-mêmes ! Si je devais dire ce que je pense, dans les circonstances présentes, j'engagerais le Pape à pousser aux extrêmes, bien que, dans le principe, j'eusse été opposé à qui l’a conseillé d'engager cette affaire » (1).

2 (1) Lettres, t. I, p. 223.

Mais voici que l'imbroglio se complique. Le Pape cède, non

pas aux Bourbons, mais au Portugal, qui avait, lui, rompu $ : ouvertement et rappelé son ambassadeur. Verri le regrette:

le Pape « a tout aventuré au début, maintenant il se résout

à un accomodement : il perdra la moitié de ses droits et conservera précairement le reste. Les choses faites à demi ne

me vont pas. J'aurais volontiers excommunié deux ou trois

royaumes : le Rubicon était passé; il fallait vaincre ou périr! » (1). A partir de ce moment Verri voit de moins en moins clair dans le conflit, il se félicite de ce que son gouvernement

reste à l'écart, etse montre de plus en plus sceptique quant aux

résultats: « Je l’assure, cher Alessandro, que je ne comprends plus rien à la conduite de ces affaires. Le séjour des ministres est pour moi une contradiction insupportable. Après avoir été offensés, après avoir demandé solennellement réparation, avoir essuyé un refus, avoir envahi les états du Pape, que font encore ici leurs ambassadeurs? Ourdissent-ils une conspiration? On ne saurait le croire. Le mot du secrétaire : Rexxonico (2) durera plus que la Papauté, me paraît un beau mot (3) plus qu'autre chose. Il est vrai que les jugements que l’on porte sur cet imbroglio sont toujours hasardés, parce que les affaires de l'Église sont aujourd'hui une véritable énigme » (4). Tel est le mot de la fin, telle est l'impression dernière qui se dégage de ce curieux échange de vues. On sait que la crise ne se dénoua point du vivant de Clément XIII. Le vieux pontife mourut de chagrin en 1769, et son successeur, le conciliant Clément XIV, ramena la paix entre l'Église et les puissances latines en sacrifiant à celles-ci la cause première de la discorde : les jésuites.

De telles crises étaient faites pour désorienter les esprits les plus clairvoyants, comme pour troubler les mieux intentionnés,.

(1) 1bid., p. 245.

(2) Nom patronymique de Clément XIII.

(3; En français, dans le texte italien.

(4) Lettres, t. TITI, p. 259

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