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LA QUESTION RELIGIEUSE
- On a vu que Verri faisait allusion à une transformation possible du régime intérieur des États romains. La situation financière et administrative des dépendances pontificales était loin d'être brillante; et il n’y avait guère d'exagération dans ce mot d'un imprudent panégyriste de Pie VI: « Après la Turquie, les états du Pape étaient les plus mal administrés de toute l'Europe » (1). Verri et son frère se demandent plus … d’une fois ce que pense le peuple romain de son gouvernement, L'accueil enthousiaste fait en 1767 à l'empereur Joseph II suggérait à Alessandro cette idée que « le peuple du Transtévère, héritier de la pauvreté et de la vertu romaines, et mécontent du gouvernement, se rappelle le vieil adage : l’empereur est le légitime souverain de Rome » (2). Les acclamations bruyantes qui retentissaient en l'honneur de la reine de Naples, Marie- Caroline, en 1768, au plus fort des démélés des cours romaine et napolitaine, inspirent à Verri des réflexions analogues: « Dans le désarroi d'un gouvernement détestable, sans espoir d'améliorations, incertain de la propriété de toutes choses, et continuellement exposé à la misère et à la cherté des vivres, peut-être, dans le secret du cœur, le peuple voudrait-il conserver les pompes actuelles, recevoir les bénédictions du Saint- Père, et être gouverné par un souverain plus éclairé, plus puissant, plus respecté » (3).
Voilà, il en faut convenir, pour un Italien du dix- Hoitionte siècle, une facon de penser et de parler assez personnelle. Le philosophe milanais jugeait de tout et de tous avec une liberté d'esprit dont l'Europe de ce temps-là Gonnait peu d'exemples, et avec une indépendance que l'Ilalie orthodoxe avait connue,
(1) Cf. les récentes études de M. Bertolotti dans l’Archivio della Società Romana di Sloria Patria; de M. Silvagni: {a Corte et la Socielà romana, -et les brillantes échappées de vue de M. Émile Gebhart sur le Palais pontifical et le gouvernement intérieur de Rome, dans le livre déjà cité : la Renaissance ilalienne el la philosophie de l'histoire (1881). (2) Lettres, t. IT, p. 299.
(3) 1bid., t. III, p. 155.
mais dont elle avait perdu depuis longtemps l'habitude. Il le
faisait d'ailleurs in petto, dans le secret d'une correspondance intime : le caractère confidentiel de ses jugements ne leur donne que plus de prix. Au fond, il ne se souciait de prendre fait et cause pour personne. On ne lui demandait pas son avis :il observait en spectaleur désintéressé, commentait, pronostiquait, se rectifiait lui-même, sans attacher grande importance à ses improvisations épistolaires.
Dix ans plus tard, dans une intimité plus grande encore, mais sur un ton bien différent, Verri eut l'occasion de faire une petite profession de foi religieuse. Il rédigeait pour sa fille son livre d'instructions paternelles, les Ricordi a mia figlia, et ne pouvait ni ne voulait rester sans aborder la question capitale de la religion et des devoirs religieux. I le fait ici avec gravité, dans une page très remarquable qui doit être citée en entier :
« Voulez-vous voir Dieu? Regardez la voûte immense du ciel, une belle nuit étoilée, et prenez quelques notions d'astronomie. Voulez-vous voir Dieu ? Prenez un microscope et examinez les insectes les plus petits. Voulez-vous voir Dieu? Réfléchissez à la douce consolation que vous éprouvez en pratiquant la vertu, et à l'aversion que vous ressentez pour le vice. Tout vous annonce l'immense, le très sage, le très bon Auteur de la nature, Dieu est juste, il est grand, il est bon. Celui qui voudrait vous faire croire que Dieu commande des actions injustes, qu'il exige de puériles et mesquines pratiques, qu'il aime les misères et les souffrances des créatures, est indigne de parler de Dieu. Dieu a révélé la religion; nous ne devons pas essayer d'en comprendre les mystères, mais nous devons examiner s'il les a révélés. Celui qui vous dit: — Adore Dieu et crois à l'éternelle vérité, bien que tu ne la comprennes point, — dit vrai. Celui qui vous dit : — Je te menace des peines les
plus atroces si tu oses examiner si Dieu a révélé ce que je dis, — estun
imposteur. Quiconque tient ce langage : — Soyez modeste, pardonnez, compatissez, réfrénez la colère et l’impatience; faites du bien aux créatures de notre commun père Dieu, et honorez-le par la pratique de la vertu, — parle le langage de la vérité, Quiconque vous exhorte prineipalement à des pratiques extérieures qui tendent à enrichir les céliba-
RE LA QUESTION RELIGIEUSE
(taires ou à leur donner du crédit aux dépens de la vertu, est un hypocrite. La religion élève l'homme et le rapproche de l'Étre suprême ; la superstition dégrade l'Être éternel, le déforme, le rapetisse, et attribue à la Bonté souveraine les vices d'un tyran cruel et capricieux, à la Sagesse souveraine les erreurs du vulgaire. Quiconque vous dit : — Adore Dieu et admire les œuvres de sa main; reconnais-toi sa créature; sacrifie l'holocauste des passions mauvaises, la colère, la ven- - | geance, l'envie, l'orgueil ; pratique la charité, sois juste, fidèle, compatissante; abandonne-toi en toute confiance aux mains du souverain père Dieu, — quiconque vous parle ainsi, vous annonce la religion. Quiconque cherche à avilir votre âme, à gagner directement ou indirectement votre argent, qui vous conseille des dévotions sans vous conseiller la vertu, vous annonce la superstition.
Soyez tolérante et ne montrez point de mépris des croyances généra- lement reçues. Conformez-vous aux pratiques extérieures, comme à la mode, sans exagération en aucun sens... Gardez-vous de ceux qui plaisantent facilement sur la religion, parce qu'ils sont ou vains ou légers, . ou même quelquefois mauvais... Un homme sans religion m'est suspect, parce que, ne craignant point un juge scrutateur des cœurs, il ne peut 2 avoir d'autre motif pour ne point faire le mal, quand il y trouve intérêt, 2 que des préjugés dont il finit bientôt par se débarrasser » (1),
C’est la première et la seule fois que Verri ait cru devoir exposer — à sa fille, non au public, — le fond de sa pensée. Il est inulile de faire ressortir le caractère profondément spiritualiste, l'élévation du sentiment religieux de cette page. En y regardant même de près, on voit que Verri ne se contente pas d’un déisme philosophique à la façon de Voltaire ou de Rousseau. Il conserve du catholicisme, sa religion de naissance, l’esprit E, et même les formules : il admet parfaitement l’incompréhensibilité du dogme, la lutte contre les passions, l'esprit de sacrifice. Ses distinctions, plus subtiles qu’elles n’en ont l'air, entre la vraie religion et la superstition laissent bien intentionnellement de côté les principes, pour ne combattre qu'un
(4) Verri, Ricordi a mia figlia, dans l'édition des Scritti Vari, t. II, £ p. 286-288,
ed
abus, une exagéralion, si l'on veut, et montrent toute la distance qui le sépare des purs encyclopédistes, pour qui « supers-
tition » et « religion » sont deux termes synonymes. Pour com- l prendre ces indignations contre les « imposteurs », il faut se d rappeler le publiciste dont les intentions les plus droites ont été fréquemment faussées, qui s’est vu sans propos taxer 2
d'impiété et d’athéisme, dont les écrits les plus innocents ont plus d’une fois encouru les rigueurs de la censure. Pour s'expliquer cette aversion contre les « célibataires », il faut À se reporter à ces théories économiques qui faisait considérer comme ruineux pour les états le développement exagéré des classes dites improductives (1). Enfin, pour découvrir ce qui se cache sous ces mots vagues d’avilissement et de dévotions mesquines, il faut songer que Verri est un Italien du dixhuitième siècle, qu'il vit dans Le pays le plus pratiquant et en même temps le plus corrompu de l’Europe, que cetle contradiction morale, relevée avec complaisance par les incrédules du temps, est avouée avec tristesse par plus d’un chrétien convaincu,
Bien autrement avancées et assez peu en harmonie avec le reste de ses écrits sont les pages qu'il consacra, quelques années après, à esquisser le rôle historique de la Papauté. Il s’agit ici de l’un des fragments publiés dans les Écrits inédits de Verri en 1825. Cette publication, enraison de la gravité des questions auxquelles elle touchait et de l’effervescence des esprits en Italie au moment de son apparition, fut immédiatement prohibée par le gouvernement autrichien et mise quelque temps après à l'index. Le fragment a pour titre exact : Décadence de la Papauté, idée du gouvernement de Venise et des Italiens en général. Bianchi, dont le compte-rendu intention-
(1) C'est pour réfuter ces mêmes théories que Giammaria Ortes avait imaginé son système, repris depuis par Malthus, dans lequei l'extension du célibat par le développement des ordres monastiques était présentée comme un moyen très efficace et très moral d'empêcher les accroissements trop considérables de population.
Le
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__ nellement écourté ne laisse en rien soupçonner la gravité du
contenu de ce fragment, déclare, d’après une note manuscrite de Verri, qu'il fut écrit en un jour, le 13 décembre 1783 (1). En voici d'abord l’analyse sans commentaire : La Papauté, ou mieux l'influence politique de Rome, est en décadence. |
Cette influence est née de ce fait que les ministres de l’autel ont été détachés de la société, ont formé un corps distinct, puissant, lequel corps a recu l’organisation monarchique la plus active, La plus efficace de toutes.
L'armée, les gens de lois, les gens de métier les ont imités,
cet les États {le Città) sont devenus « une association non plus d'hommes mais de corps », en guerre civile perpétuelle, reportant à leur corporation tout l'amour, tout l’enthousiasme qu'ils avaient autrefois pour la patrie. Ce qui a surtout contribué à faire du clergé un corps distinct, c'a été le
célibat des prêtres, inconnu aux premiers siècles du christianisme.
Pour établir son pouvoir, le Pape, « profitant de la faiblesse des princes et de l'ignorance des peuples », s’érigea en monarque universel du clergé. Bientôt naquirent le droit canonique et les juridictions ecclésiastiques, qui s’implantèrent partout aux dépens de la souveraineté civile. Pour maintenir cet ordre de choses, la multitude, peuples et seigneurs, furent tenus dans l'ignorance, les hommes qui pensent, écrivains, artistes, savants, attirés et choyés à la cour de Rome.
La faute des Papes fut d'admettre des petits corps spéciaux dans le corps ecclésiastique même, en créant les ordres réguliers, qui eurent chacun leurs opinions et leurs doctrines d'école, et s’efforcèrent d’en-obtenir des Papes l'insertion dans
(1) Catalogo delle opere inedite di P. Verri, LVUI, dans l'Elogio storico, p. 315. — Bianchi en modifie d’abord le titre qu'il transcrit ainsi : Pensieri politici sulla corte di Roma, ecc.; il ajoute, sans s'expliquer, que Verr! « previde anchè in Ilalig un nuovo ordine di case »,
le Symbole. Les esprits se révoltent, à l’occasion d’une que-
relle entre deux ordres religieux, et le protestantisme apparaît. Les pays latins restent fidèles à leurs antiques croyances : mais on les entoure d’un mur de séparation : il est défendu de parler désormais de religion: linquisition devient plus active et plus rigoureuse que jamais; les livres sont prohibés, les écrivains persécutés; la Papauté s’abandonne aux jésuites.
Les pays catholiques s’insurgent à leur tour : les jésuites sont expulsés, leur abolition est imposée à Rome, amoindrie et humiliée. Si les Papes n'avaient point toléré ce corps distinct, Verri croit que Rome serait à peu de chose près ce qu'elle était au moyen-âge. La correspondance du clergé séculier avec le Pape se ferait mieux s’il n'y avait pas de clergé régulier, « l'intérêt des ecclésiastiques français, espagnols, allemands... étant de se maintenir soumis à la monarchie pontificale ».
La ruine politique de Rome est un malheur pour l'Italie (un danno d'Italia), qui perd en elle sa dernière influence en Europe : le monachisme est la cause de cette ruine.
Sans transition, Verri fait suivre ces considérations de quelques réflexions sur le gouvernement de Venise, dont il prédit la chute prochaine; il termine en insistant de nouveau sur l’abaissement du caractère italien, et en en recherchant les causes. Le mépris des souverains étrangers pour leurs sujets italiens, l'existence de premiers ministres, entretenant entre les souverains et les peuples une méfiance réciproque, en voilà les causes politiques. Pour les causes religieuses, elles consistent moins dans les rigueurs de l’inquisition, déjà supprimée dans une partie de l'Italie, que dans les vices généraux du système d'éducation : éducation morale absente — en Italie, non dans les autres pays catholiques, — de l'éducalion religieuse, la foi refusant à la raison les premiers principes sur lesquels elle-même doit pourtant s'appuyer, la menace systématique de l'enfer, réduisant les uns au désespoir et au crime, les autres à l’abus de la confession,
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sans aucun perfeclionnement moral; les actes extérieurs du
culte devenus toute la religion des Italiens.
Il faut l'avouer : pour un catholique convaincu tel que le représente son biographe, Verri tient là un singulier langage. L’impression que produit la lecture de ces pages est forte; le ton en est convaincu; il y règne une mâle éloquence qui semble annoncer celle d’Alfieri. A part certaines intempérances de langage, on peut encore admettre les critiques formulées contre le système d'éducation. Il existe sur ce point une quasi-unanimitéentre les moralistes du temps, non seulement les moralistes philosophes, mais les moralistes chrétiens et catholiques. Les penseurs Verri, Beccaria (1), Filangieri (2), comme Vico (3) leur précurseur, sont d'accord avec les prêtres Parini (4), Frisi (5), Gerdil (6) lui-même, sans oublier le pape Ganganelli (7), pour réclamer une plus large place pour l'initiative individuelle, une religion moins à la surface, l'éducation du caractère, devenant Je complément et non la négation de l’éducation religieuse.
Mais la première partie de cet écrit de Verri est moins facile à concilier avec l’idée de son orthodoxie. Il y aurait beaucoup à dire sur une dissertation qui place dans le célibat ecclésiastique la cause originaire de la puissance politique des Papes, et dans le monachisme, la cause de ruine de cette même puissance. L'institution du célibat, canoniquement hors de discussion, a été précisément attaquée comme un principe de corruption funeste à l’Église romaine, et abolie à ce titre par les nations protestantes. D'autre part, les ordres religieux ont été très souvent présentés comme les plus puissants auxiliaires de l'influence de Rome sur la chrétienté. On peut aussi se
(1) Beccaria, Délits, $S XLV.
(2) Filangieri, Science de la législation, livre IV.
(3) Vico, De nostri temporis studiorum ratione, passim.
(4) Parini : Odes : l’Educazione.
(5) Frisi, Piano d’uno nuovo sistema d'educazione pubblica in Lombardia (rédigé sur la demande du gouvernement autrichien).
(6) Gerdil, Anti-Émile.
(1) Clément XIV, Lettres, passim.
demander si le mot « décadence » est bien celui qui convenait au temps de Verri, et qui convient encore aujourd'hui à la situation de la Papauté; si la chute du pouvoir temporel, que Verri croyait trop prochaine, n’a point amené une {ransformation plutôt qu'une destruction de l'influence temporelle du Pape : « On peut, écrivait récemment un historien d’une expérience consommée en fait de choses ilaliennes, on peut sans fantaisie paradoxale, imaginer l'Église très grande, et planant au-dessus des misères inévitables d'une souveraineté effective. Et qui sait même si, dans l’histoire troublée de notre
occident, elle n’est pas appelée à demeurer longtemps encore.
une force politique de premier ordre » (4).
Au point de vue historique comme au point de vue dogmatique, les idées de Verri sont donc sujettes à caution. Mais une question intéressante reste toujours à résoudre : dans quel état d'esprit Verri a-t-il écrit ces lignes, quelle en est l’origine, quelle valeur exacte lui-même y a-t-il attachée? L'auteur de la Décadence de la Papauté n’est pas le premier venu: c’est un historien qui a étudié à fond les rapports séculaires des églises de Milan et de Rome; il sait la gravité des jugements qu’il porte, et sa sévérité n'autorise point à douter de sa sincérité. Verri continue par ce fragment la série des historiens italiens qui, depuis Machiavel, Vettori et Guichardin jusqu'à Sarpi, Giannone et Muratori lui-même, ont parlé en termes rigoureux de Rome et de sa politique. Il cède aussi aux préoccupations du moment. L'Église respirait à peine, délivrée des menaces des Bourbons, que les princes de la Maison d’Autriche, Joseph IL et Léopold de Toscane, s’insurgeaient à leur tour contre elle. Les réformes opérées en Italie et en Allemagne touchaient directement à l’organisation ecclésiastique, à la discipline et même au dogme: la Papauté, alarmée, après avoir essayé des représentations et des menaces, se transportait à Vienne en la personne de Pie VI, et recevait de l’empe-
(1) Emile Gebhart, La Renaissance italienne et la philosophie de l'histoire, p. 239.
D. PE LA QUESTION RELIGIEUSE 194
« reur des égards, rien autre chose. L'échec était public, 4 l'humiliation plus forte que précédemment; la perspective du lendemain semblait toute en faveur des monarques. Fonctionnaire de l'Autriche, admirateur et protégé de Joseph Il, Verri avait foi, comme la plupart de ses compatriotes, en la capacité | et en la droiture du prince, et ne prévoyait rien des déceptions que son règne lui ménageait.
| Mais si Verri a écrit ce fragment en connaissance de cause, il faut encore voir s’il a entendu y consigner l'expression dernière de son jugement. Ici l'hésitation est permise. Que signifierait cette interdiction formelle de publier, même après sa mort, si Verri était dûment convaincu et ne conservait aucun doute sur le bien fondé de sa thèse ? Quel autre mobile pouvait lui suggérer l'idée de cette interdiction, que la crainte du scandale,crainte qu’il n'aurait pas éprouvée s’il avait été parfaitement sûr d'être dans le vrai? A ce premier signe d’hésitations’en joint un autre : la forme négligée et tout à fait improvisée de ce fragment, qui a été écrit en un jour, qui n’a pas de plan, qui traite simultanément et sans transition de trois sujets dont deux tout à fait différents : la Papauté, Venise, le caractère italien. De 1783 à sa mort, Verri a eu tout le loisir désirable pour le retoucher, pour en tirer quelques pages présentables au public; et la divulgation d’un pareil document n'aurait certainement pas déplu au monarque inspirateur, sinon auteur de la Monacomachie; comme plus tard, durant la période révolutionnaire, elle eût été pour Verri l’occasion d'un succès facile. Sa probité d'écrivain est restée au-dessus de ces mesquines considérations d'intérêt : il n'avait point écrit pour le public, il ne jugea point devoir faire de telles confidences au public. | ; Une dernière preuve décisive de ces hésitations peut se tirer du rapprochement de ce fragment avec le reste de son œuvre. L'année même où Verri, dans la Décadence de la Papaulté, altaquait avec tant de vivacité l'institution du célibat ecclésiastique, en 1783, il publiait le premier volume de son Histoire
"8". NE Sete
de Milan. Or voici ce qu'on peut lire dans cet ouvrage au sujet des réformes du pape Grégoire VII, réformes qui avaient précisément pour objet d'interdire à Milan le mariage des prêtres: « Quand même je croirais la discipline ecclésiastique qui permet le mariage aux prêtres préférable à celle qui leur impose le célibat, je me tairais, par déférence envers l'Église qui a érigé la seconde en principe général. Mais, tout bien examiné, il me semble que le célibat est l’état le plus convenable et le plus opportun pour les ecclésiastiques ; parce que moins de liens les rattachent aux intrigues de la société; qu'ils se conservent plus impartiaux et plus libres dans l'exercice de leur saint ministère; qu'il leur reste plus de tranquillité pour s'occuper des études sacrées; qu’ils ont moins d'obstacles extérieurs et peuvent entièrement se consacrer au bien des hommes; que les revenus ecclésiastiques peuvent être distribués aux pauvres, sans que les sentiments naturels envers leurs enfants éloignent les bénéficiers de les distribuer, etc.» (4). La déclaration est assez formelle; et à moins de supposer que Verri se soit moqué du public en lui développant à grand renfort d'arguments une thèse qui était tout le contraire de celle qu'il adoptait, il faut de toute nécessilé reconnaître que la Décadence de la Papauté ne devait pas être pour lui l'expression définitive de sa pensée : c'était un travail de premier jet, ayant la valeur de notes personnelles, conservé à titre de document, et représentant une manière de voir que l'auteur n’avait point faite irrévocablement sienne. Son attention s'était portée de bonne heure sur cette question du célibat. Il n’avait pas été sans éprouver quelque embarras à la résoudre. Il faisait part de sa perplexité à un monsignor don Luigi Litta, et lui laissait entendre qu’il n'avait point voulu s’en occuper dans son Histoire de Milan, « pour ne pas montrer un certain emportement de controversiste mal disposé contre Rome » (2). Il n’est pas impossible de retrouver l’origine de ces hésitations, et en (1) Verri, Histoire de Milan, chap. V.
(2) Milan, 3 juillet 1184. (Lettres, t. IV, p. 211-279).
de dues de félicitations ie Ne reçut de ses amis au jet du ee volume de ee de Milan, il est fait allu-
ma mémoire la discussion qui eut lieu il y a bon nombre > d'années, au pied du lit du S° marquis Gorini Corio, discus- sion à laquelle j'assistais ainsi que Votre Excellence, au sujet de l'union indissoluble, selon la discipline de l'Église latine, du célibat et du sacerdoce » (1).
Ce marquis Gorini, qu’il ne faut pas confondre avec l’aven- lurier philosophe Gorani, était l’auteur d’un libelle ayant pour titre : Politique, droit et religion, où les matières ecclésiastiques, en particulier la question du célibat, étaient discutées - avec une âprelé et des tendances anti-religieuses très accena tuées. La conversation à laquelle fait allusion Sacchi n'auraitelle pas été le point de départ des méditations de Verri, le germe, que ses études sur les luttes religieuses de Milan au onzième siècle auraient développé, et qui, sous l'influence de sa mauvaise humeur contre les hommes et les choses de son temps, | se serait finalement transformé en la Décadence de la Papaute ? Quoi qu'il faille penser de cette conjecture, il est certain que, rapproché de l’ensemble de ses écrits, ce fragment y fait tache. Nulle part Verri n’a fait preuve d'une telle hardiesse g 4 d'idées, jointe à une telle violence d'expressions. Si telle fut réellement à un moment donné sa manière de voir, elle ne persisla guère. Les événements n’allaient pas tarder à la modifier : « La réforme de l'Italie, — disait-il, — pourrait naître des mesures que prend Joseph IL. Il convient de soumettre le clergé à la puissance souveraine, d’abaisser son
(1) Giovenale Sacchi à Pietro Verri, dans les Lellere d'illustri ilaliani,
Milan, 1825, p. 376.
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orgueil, d'ouvrir les yeux au peuple » (1). Les « mesures » de l'empereur eurent d'abord pour résultat d'amener, avec la ù suppression du conseil d'État, la retraite anticipée de Verri en 1786. Quant aux réformes religieuses, Verri ne fut pas longtemps à découvrir tout ce qu’elles contenaient de factice et de ridicule, C’est dans un sentiment de réaction très prononcée contre la politique religieuse du prince qu'il écrivit son Dialogue entre l'Empereur Joseph IT et un philosophe, son Oraison funèbre pour Joseph II et enfin ses Pensées politiques sur l'état du Milanais en 1790, dont ce simple extrait fera connaître le ton bien radouci :
« [Sous Joseph IT], le corps ecclésiastique fut non seulement contenu, mais dégradé en face du peuple. Les commissaires pénétrèrent dans les monastères et en chassèrent les religieuses; de nombreux couvents furent détruits, toutes les confréries furent abolies d'un seul coup. Des églises furent détruites, vendues, profanées, des fêtes supprimées, des processions interdites; les paroisses furent enlevées aux curés et les circonscriptions paroissiales bouleversées. Toute nomination aux bénéfices fut enlevée à Rome et attribuée au gouvernement; les réguliers furent contraints à se séparer de leurs supérieurs ; les solennités patronales furent supprimées dans les églises; on introduisit dans l’université de Pavie une théologie qui réduisait à néant l'autorité du Pontife romain. Ces brusques opérations, exécutées avec violence et sans préparer l'opinion publique, avilirent le corps des ministres de la religion et affaiblirent dans le peuple les croyances religieuses, en même temps que la moralité » (2).
Verri opposait à tant de réformes brutales les mesures qu’il aurait prises, mesures plus ou moins heureuses en ellesmêmes, mais plus bénignes, et inspirées par un souci bien plus éclairé des intérêts religieux et moraux du pays. Rendre le
(1) Décadence, p. 60.
(2) Sur l’état politique du Milanais (Joseph IL),
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clergé plus désintéressé, plus tolérant, plus instruit, plus
occupé des enseignements de la morale chrétienne que des disputes d'écoles, tel était son principal objectif.
diminuer sa défiance. En 1794, il admire la politique du grand Frédéric, athée pour son propre compte, mais refusant a aux encyclopédistes d'abolir le christianisme dans ses états, et ne trouvant pas mauvais d'entretenir quatre chapelains
après songer à associer la religion à la réforme démocratique de Milan, et lui assigner une place considérable et même assez singulière dans les principaux actes de la.vie publique, en particulier dans les comices électoraux. On verra en même
- temps avec quelle modération il jugea de la situation difficile du
2 clergé, placé entre l’envahisseur et la nation italienne, et avec 74 quel courage il osa le défendre contre les attaques de la déma- D. gogie.
Ces fluctuations nombreuses, ces indignations qui se chan- 3 gent en sympathies, révèlent exactement l’état d'esprit de À Verri, et vont permettre de résumer sa penséereligieuse. Son état est plus compliqué que ne le laisse croire Bianchi. L'homme qui se débat ainsi entre tant d’impressions contradictoires ressent visiblement les atteintes de son siècle. Placé entre l’abaissement trop évident pour lui de ses compatriotes, et les négations audacieuses qui retentissent non seulement à l'étranger mais ; en pleine Italie, il se sent ébranlé, déconcerté. Philosophe vis- - à-vis dela religion, ilse retrouve, comme par instinct, religieux | vis-à-vis des philosophes. Loin d’être sceptique, il a un besoin ___de vérité que son siècle, siècle d'abus et de décadence d’une part, siècle de doute et d’irréligion de l'autre, ne peut plus complètement satisfaire; et il y a, dans l'angoisse que provoque chez cet Italien du dix-huitième siècle l’incomplète satisfaction de ce besoin, comme une annonce des éloquentes douleurs d’Alferi, de Ugo Foscolo et de Leopardi.
44 (1) Leétres, t. IV, p. 190.
Les événements révolutionnaires n'étaient pas de nature à
catholiques dans son armée (1). On le verra quelque temps
Heureusement pour Verri, le côté positif des affaires est pour lui une cause salutaire de diversion.
Au fond, non seulement il n’est pas sceptique, mais (Bianchi
a raison de le dire), il n’est pas incrédule. Ses convictions subis-
sent des assauts auxquels elles résistent. Verri croit en Dieu, il est spiritualiste et chrétien : mieux que cela, il est catholique, de tempérament comme de naissance, de langage comme de croyance : il l’est même et peut-être surtout lorsqu'il paraît s'attaquer au catholicisme. Car, on a pu le remarquer, —sil’on
met à part un écrit isolé et à demi désavoué, — il évite prudemment, sinon toujours heureusement, de toucher aux dogmes. IL
ne se soucie ni de franc-maconnerie comme Gorani, ni de protestantisme comme de Felice, ni même, à la différence de tant de ses compatriotes, de jansénisme. Et d'autre part, il y a dansson catholicisme je ne sais quoi de chagrin et de misanthrope qui l'empêche de se mêler à la foule. Enfin, dernier trait caracté-
ristique, Verri a ce qu'on peut appeler la modestie du doute.
Tandis que d’autres ont étalé complaisamment devant le public les misères plus ou moins réelles de leur âme, il a conservé ses incertitudes pour lui seul : nous ne les connaissons que par une violation de sa défense expresse. Pour ses contemporains, Verri n’a voulu être qu’un publiciste respectueux de sa religion, aimant peu à en parler, ayant une probilté assez indiscutée pour pouvoir se dispenser d’y chercher une réclame, ne signalant, dans les abus qu'il croyait y découvrir, que ceux dont l'évidence s'imposait à lui et contre lesquels le temps, sinon la plus parfaite orthodoxie, devait lui donner raison. Son idéal, il semble l'avoir formulé dans ce jugement qu’il porta sur Frisi, et qui s'applique si bien à lui-même : « Il couronna-sa vie avec la fermeté d'un homme, avec la piété d’un chrétien éclairé, et avec la raison d’un philosophe, comme il avait eu à cœur, toute sa vie durant, de rendre la raison arbitre de ses actions » (1).
(1) Mémoires concernant la vie et les travaux de Paolo Frisi, (in fine).
| QUESTION NATIONALE : LA PENSÉE ET LA PATRIE ITALIENNES : AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
se PÈRE “ l'idée de ie Dans sa corres-
Ar ane : « J'aime ma patrie, je brénts part à ses malheurs, et je mourrai avant de désespérer de son relève-
£ ment » (4). Il fait mieux que parler et gémir : ilagit; quarante
amnées de sa vie ont été employées à rechercher et à défendre le bien matériel et moral de ses concitoyens. Mais, pour un Milanais du dix-huitième siècle, que pouvait bien être la patrie ?
L’Autriche, détentrice actuelle de la souveraineté politique ?
La Lombardie, limite tant de fois déplacée du gouvernement
local? Milan, la ville de naissance et de résidence : il recinto
d'una muraglia ? L'Italie enfin, la terre d'Italie, le pays des
souvenirs communs, de la langue littéraire, de la religion, des mœurs, des intérêts communs ?
Au temps de Verri, on pouvait se poser la question et hésiter à y répondre. Fait caractéristique, qui expliquerait à lui seul : la décadence non seulement d'une cité ou d’une province, mais
de la péninsule entière.
Le sentiment national semble en effet avoir été pour ce pays
- le ressort de sa grandeur littéraire, artistique, scientifique, mo-
rale: l’exaltation ou l’assoupissement de la penséeitalienne mar-
- que, dans le cours dessiècles, le niveau exact de la prospérité et dela décadence de l'Italie. Au treizième siècle, Dante inaugurait - la renaissance en prononçant, au milieu des factions et des # guerres civiles, le mot de l'avenir : unité (2). Pétrarque le répé- . tait un demi-siècle après lui, en saluant dans l’empereur d’Alle-
(1) Sur l’état politique du Milanaïs en 1790, préface. (2) Lettres aux Florentins.
magne l'héritier des Césars, le roi de Rome, le souverain naturel des Italiens (1). Deux siècles plus tard, l'idée nationale illumine encore l'œuvre des grands écrivains de la seconde renaissance. Machiavel, en présence de l'invasion étrangère qui menace à la fois l'indépendance de l'Italie et son individuslité, pousse un cri d'alarme, et adresse à ses compatriotes, comme conclusion du livre le plus retentissant de cette époque, Ja célèbre Exhortation à délivrer l'Italie des barbares (2). Vains efforts. L'Italie conquise s’oublie et ne se connaît plus : la culture suit la nalionalité dans sa ruine. Boccalini, Tassoni, Filicaia jetteront encore de temps à autre une plainte patriotique; mais leur protestation toute littéraire restera sans écho dans les cœurs comme sans action sur les caractères. La Lombardie déchue au dix-huilième siècle en est arrivée à une telle inconscience de sa nationalité, que, à l’occasion d’une maladie de Marie-Thérèse, elle se précipite affolée dans les temples, pour implorer la guérison d’une souveraine autrichienne qui n'a Jamais eu que du mépris pour l'Italie et pour le caractère italien (3).
Le réveil intellectuel de ce pays allait-il confirmer ou démentir celte sorte de loi historique ?
« Voyez, — s’écrie Edgar Quinet, — voyez au contraire dans le dix-huitième siècle Beccaria, Filangieri, Galiani, et avant eux Bettinelli : tous parlent du fond même du sépulcre..…. Qui le croirait? Ils répètent de loin les paroles des philosophes français, mais la détresse infinie de leur peuple ne leur inspire aucun accent qui leur soit propre. C’est une noble satisfaction d'intelligence à laquelle ils s'abandonnent; ce n’est pas la détresse d’un peuple qui dit : je péris! Dans la doctrine de ces
(1) Cf. Mézières, Pétrarque, p. 215.
(2) Du Prince, dernier chapitre.
(3) Ces marques d'attachement des Milanais à leur souveraine avaient dû vivement impressionner Verri, car il ne néglige aucune occasion d'en évoquer le souvenir (Lettres, t. II, p. 263 et t. IV, p. 133. — Sur l’état polilique du Milanais, p. 9. — Décadence de la Papauté, p. 61.)
Po huophes ne se trouve pas un mot sur la nationalité, Aussi ces
missionnaires du cosmopolitisme inquiètent peu le gouverne- ment. Le genre humain ne fait point ombrage aux pouvoirs
établis. Ceux-ci accordent volontiers à Filangieri la félicité de
l'univers, à Beccaria l'abolition de la torture, à condition tou- tefois que la patrie soit morte » (1).
Cette réprobation, il n'y a pas à en douter, atteint aussi bien Verri que Beccaria, Filangieri et les autres philosophes. Si l’auteur des Reévolutions d'Italie ne lui fait pas l'honneur de le nommer, c’est plutôt parce qu'il le considère comme une personnalité de second ordre, à laquelle s’applique a fortiori son jugement. Le reproche est général : une exception dérangerait tout l'édifice de cette argumentation, construite en vue
de faire d'Alfieri le premier représentant de la pensée italienne
au dix-huitième siècle. La seule lecture du Café, la simple connaissance des œuvres de son fondateur, suffit à montrer ce
que la thèse de Quinet, — malgré la part de vérité qu’elle renferme, — contient d’exagération. Verri eut de bonne heure,
| ainsi que son frère, le sentiment très vif de la décadence de me. l'Italie, en même temps que l'idée très précise et très éloquemment exprimée de la solidarité et de la patrieitaliennes. Le premier de ces sentiments, il l'éprouva en Allemagne dès 1760. En constatant l’avilissement «de cette tourbe d’Italiens qui parcourent le monde» et le mépris très justifié qu'ils
4 inspiraient, son orgueil national, profondément mortifié,
__ chercha tout d’abord à rejeter sur cette « lie de la nation » 2 : l'opinion défavorable qui rejaillissait sur la nation même : É = « Nous autres Italiens, — écrit-il de Vienne, — nous sommes
discrédités en cette ville ; la faute en est à tant de vagabonds qui sont venus en imposer ici de toute manière » (2). Les lectu- - res, l'expérience ne tardèrent pas à lui faire comprendre que ce discrédit tenait à des causes plus générales, qu’il y avait réel-
(1) Révolutions d'Italie, liv. IV, ch. 4, (2; Lettres, t. I, p. 115,
lement, à certains points de vue, infériorité de niveau entre ses compatriotes et les peuples voisins. Alessandro Verri tenait le même langage en 1767 : il opposait, non sans en souffrir dans son amour-propre d'Italien, aux qualités natives du Francais et de l'Anglais, « le caractère médisant, inquiet, fiévreux dans la misère des petites passions, tenace dans la haine, vindicalif, méchant, pauvre, abject, fourbe, rusé, de l'Italien » (1), et avouait à Carli ne l'avoir rencontré « nulle part ailleurs que dans celte péninsule » (2).
Ce premier sentiment d’une décadence générale de l'Italie devait en éveiller un autre : celui de la solidarité entre Italiens, de la nécessité d’une action commune en vue du relèvement de la patrie commune. C'est par l'affirmation de celle pensée que débutait le Cafe, qui se donnait mission « d'encourager de plus en plus les esprits italiens à la lecture, à l'estime des sciences, des arts, et, ce qui est le plus important, à l'amour de la vertu » (3). Bien mieux, vingt ans avant qu'Alfieri écrivit ses trailés politiques, près de quarante ans avant qu'il les publiât, Verri insérait dans son journal un lrès remarquable article portant ce titre caractéristique : De la Patrie des Ltaliens. Bien qu'ayant obtenu un certain succès à l'étranger lors de son apparition, ce morceau est aujourd'hui peu connu : la pensée italienne a cependant inspiré bien peu de pages aussi éloquentes, même en d’autres siècles que le dix-huitième.
C'est Le récit d’une conversalion imaginaire entre les habitués du Café et un inconnu, sous les traits duquel il est facile de reconnaître Verri :
« Dans le Café, s’'introduisit avant-hier un inconnu. Sa démarche et sa physionomie respiraient ce je ne sais quoi de recommandable qui
(4) Ibid, t. IT, p. 266.
(2) Alessandro Verri en développe longuement les raisons dans une lettre à l'abbé Morellet, que ce dernier a insérée tout entière dans ses Mémoires (t.I, ch. VID).
(3) Café, article-programme : « Une honnête liberté, digne de ciloyens italiens, ajoutait Verri, a dirigé notre plume ».
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trahi he âmes sereines et délicates. ÆA près les politesses d'usage, il n s'assit et demanda le café. Non loin de lui se trouvait par aventure un jeun me Alcibiade, aussi prévenu et satisfait de soi-même que les autres ient peu de lui : vain, important et bavard. Il regarde l’Inconnu avec ourire de : supériorité et lui demande s'il est forestiere, étranger, Doue toise rapidement de la tête aux pieds et dévisage son intervoga- 2. “teur puis avec un certain air d’aisance calculée : — Non, Monsieur. —
| Vous êtes donc Milanais ? reprend l'autre, — Non, Monsieur, je ne suis pas Milanais. — Cette réponse provoque l’étonnement de son interlocuteur, et nous tous ne sommes pas moins surpris des débuts de cette conversation, Après avoir manifesté son étonnement, et déclaré en toute sincérité ne point comprendre, notre Alcibiade demande quelque explication : — Je suis Italien, répond l'Inconnu, et un Italien en Ttalie n'est jamais étranger, pas plus qu'un Français n’est étranger en France, un Anglais en Angleterre, un Hollandais en à Hollande, et cetera. — En vain le Milanais invoque-t-il en sa faveur l'usage, général en Italie, d'appeler du nom de forestiere quiconque n’est point né et n’habite point dans l’enceinte des mêmes murs..., l'In- connu l'interrompt brusquement et dit : — Parmi les préjugés d'opinion, 10 se trouve en effet celui-là; et je ne m'en étonnerais point si je ne le - voyais partagé par des personnes d'esprit, que la réflexion, la raison et
2 le bon sens devraient, à l'heure présente, avoir fait triompher de l’igno- EE -rance et de la barbarie. C'est vraiment un mauvais génie des Italiens
3 ë qui les rend inhospitaliers et hostiles à eux-mêmes, qui arrête le déve- D loppement des arts et des sciences, et cause un sérieux préjudice à la
réputation nationale. Cela ne fait pas grand honneur à la pensée italienne, de rencontrer partout, on peut dire, des vivants qui se croient d’une autre nature et d’une autre nationalité que leurs voisins, et qui se qualifient les uns les autres d'étrangers : comme s'il y avait en Italie : autant d'étrangers que d’Italiens ! » (1).
- Louer une œuvre italienne est considéré en Italie comme un 7 signe de mauvais goût. Tandis que l'Angleterre honora Newtoil 3 de son vivant, que la France s’est acquittée, en honorant ÿ la mémoire de Descartes, de sa dette de reconnaissance envers S ce grand homme, l'Italie, qui a vu naître Galilée, laisse À (1) De la Patrie des Italiens.
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aux étrangers le soin de le louer. Préj ugé détestable qui consiste à croire «qu'un Italien n’est pas concitoyen des autres Italiens, et qu'être né sous tel ou tel point de l’espace
.« Che Appenin parte, il mar circonda e l’Alpe,
ait plus ou moins d'influence sur l'essence ou la condition d’une personne ! » ;
La conversation se reporte sur le passé des Italiens, leur égalité au temps des Romains, leur première décadence au temps des Barbares, puis leur rapprochement sous Gharlemagne, puis, grâce à l'éloignement des empereurs, leurs efforts pour reconquérir la liberté:
« Heureuse l’Italie, si cet esprit général de liberté répandu sur toute la surface de la péninsule n'avait tendu qu’à une seule fin, le bien général de la nation ! Mais les divers partis du Sacerdoce et de l'Empire inoculèrent un tel poison dans les cœurs des Italiens, que l'on vit non seulement cités contre cités, mais citoyens contre citoyens, pères contre fils prendre les armes et lutter. Les cités s’enrichirent aux dépens les uzes des autres; et la paix de Constance, en accentuant la désunion, ne fit que préparer la plupart des cités à perdre entièrement la liberté par le moyen même qu’elles comptaient mettre en œuvre pour la recouvrer ! »
Rien n'est pourtant changé quant à la communauté d'origine, de caractère, de condition. Le plus ou moins d’importance des villes n’est pas une raison pour qu’elles s’oppriment ou se dédaignent les unes les autres, La noblesse n’en est pas une pour qu’un individu en tyrannise un autre : « Levonsnous donc un peu et réveillons-nous enfin pour notre bien |! » Qu'il en soit du système de politique nationale comme du système planétaire :
« Que ies cités soient grandes ou petites,-qu'elles soient situées en tel ou tel endroit de l’espace, qu’elles aient leurs lois particulières dans leurs révolutions sur leurs propres axes, qu'elles soient fidèles à leurs souverains naturels et à leurs lois; qu’elles aient plus ou moins de satellites sous leur dépendance, Mais, — puisqu'elles sont partagées entre
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# plusieurs souverains, — qu'elles forment au moins, pour l'avancement
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des sciences et des arts, un seul système ; et que le patriotisme, c'est-à-
dire l'amour du bien général de notre nation, soit le soleil qui les illu-
mineet les attire. Aimons le bien partout où il se trouve ; encourageons-le
et provoquons-le partout où il languit; et loin de regarder avec orgueil ou mépris quiconque s'efforce de dissiper les ténèbres que l'ignorance, la barbarie, l'inertie, l'éducation ont répandues autour de nous, que
notre premier souci soit de le seconder et de le récompenser. Redevenons
- tous de nouveau Italiens, pour ne pas cesser d'être hommes ! Divenghiamo
pertanto tutti di nuovo Italiani, per non cessar d'esser uomini ! »
“Sur ce mot, que n'auraient pas désavoué Dante, Pétrarque, et Machiavel, l'Inconnu se lève, salue gracieusement et sort.
Une affirmation aussi précise de sentiments aussi italiens était un trait de hardiesse pour un sujet de Marie-Thérèse, et presque une imprudence de la part d’un fonctionnaire que ses supérieurs avaient récemment rappelé à l’ordre. Aussi, quoique le Café fût imprimé à Brescia, en territoire vénitien, Verri jugea-t-il prudent de ne point apposer au bas de l’article l'initiale de son prénom, sa signature habiluelle, Il semble même avoir craint un moment d’être allé trop loin, et laissé échapper un regret : « Morellet trouve bon le morceau sur la Patrie des Italiens, et pas moi. Tradidit mundum disputationibus ! » (1). Tel est l’aveu confidentiel, assez ambigu dans ses termes, qu'il fait à son frère deux ans après avoir composé l’article. Quelle arrière-pensée trahit ce langage? Le patriotisme de Verri aurait-il en si peu de temps subi quelque défaillance? On peut heureusement lui épargner ce reproche. En dehors de son intérêt professionnel, une double considération des plus légitimes l’autorisait, l’obligeait même à des ménagements envers ses souverains : d’une part les bienfaits dont la maison d'Autriche avait comblé sa famille, et la confiance qu’elle lui témoignait à lui-même; de l’autre, la tâche qu'il s'était imposée de travailler au relèvement de son pays, tâche
(1) Verri, Lettres, t. I, p. 211.
irréalisable sans le concours des autorités. Sans doute sa sphère d'action était limitée : ce n’était pas sur un terrain italien, mais sur un terrain milanais qu’il opérait. Mais Verri eut assez de sens pratique pour comprendre qu'en présence
du morcellement politique, c'était là le seul terrain possible,
Il y joignit la conviction qu'en améliorant la patrie locale,
il améliorait la grande, la commune patrie; que relever le + niveau matériel et moral d'une partie de ses enfants, c'était 3 préparer son unité indirectement sans doute, mais efficacement. 4 Il sut donc se contenir, et comprendre qu'un bon fonctionnaire 4 de Marie-Thérèse ne devait pas être un fonctionnaire trop
ouvertement italien. è
Il n’abdiquait rien pourtant de ses premiers sentiments. Il | suivait très attentivement le mouvement général de réformes qui se produisait à Naples, en Toscane, dans presque toute la péninsule ; il pressentait que, de ces efforts isolés, mais inspirés par des vues et dirigés vers un but identiques, il pouvait ‘sortir un effet unique, collectif, heureux pour l'Italie. Son patriolisme se transforma donc sans s’amoindrir; il devint plus réservé, el se dissimula sous l’amour de la ville natale sans pourtant se confondre avec lui: le culte de la patrie milanaise, loin de supplanter celui de la patrie italienne, en devint le complément pratique. Lui-même ne négligea aucune occasion d'affirmer ses vrais sentiments. Qu'on lise sa lettre à Genovesi en remerciement de l'envoi des Leçons sur le commerce : « Je vous présente, illustrissime seigneur, un hommage que vous doit tout Italien. Jouissez, 6 patriote illustre, de la satisfaction que vous méritez, et pour l'honneur fait à l'Italie, et pour l'impulsion que vous donnez à la cause de l'amélioration de la condition humaine, etc. » (1). Qu'on lise une autre lettre adressée à Filangieri en 1780, en remerciement de l'envoi de son ouvrage, Ja Science de la législation : « Puisse Votre Excellence, —- s'écrie Verri en terminant, — jouir longtemps et en paix des applau-
(1) Cette lettre, non datée, a été publiée pour la première fois en 1835, dans les Lettere inedite d’illustri ilaliani del secolo XVIII. Certaine phrase
| de vœu que forme. mon cœur reconnaissant et IE ans un élan de patriotisme italien» (1). Qu'on lise encore ce pasge. dr Histoire de Milan 8e) où il évoque Le souvenir de
,en rt de ce qu'il l'avait dépensée pour ie “Eialie, FEnre Led » (2). en mai 1797, un mois
4 & in n'aurait Le osé espérer à l’époque du Café, la réunion de tous les Italiens en une seule patrie, par une confédération de ces républiques italiennes qui naissent comme par enchantement, improvisées par Bonaparte : « Dans peu d'années, l'Italie sera probablement une seule famille ! » (3), s’écrie-t-il tout joyeux. Il mourra à temps pour ne point voir s’évanouir celte patriotique illusion.
Il est maintenant facile de réduire à sa juste valeur l’assertion d'Edgar Quinet. La condition imposée aux Ilaliens par les souverains étrangers de ne jamais parler de l'Italie, ne fut 2 en général que trop réelle. Mais c'est là une fatalité qui - accompagne toutes les conquêtes. Il ne serait pas nécessaire
“2 de franchir les Alpes ni de remonter au dix-huitième siècle en — pour découvrir un pays, détaché violemment de la mère-patrie, Pi traité par le conquérant avec une sollicitude inconnue dans le
passé, mais sous la condition rigoureusement imposée et
4 indique qu'elle accompagne l'envoi d'un ouvrage économique de Verri,
De très vraisemblablement la dissertation Sur les lois entravant le commerce
À des grains, dont il circulait déjà des copies en 1768 (Verri, Lettre à Ilario
Corte : Lettres, t. LI, p. 295). Genovesi étant mort en 1169, la lettre en
À question a dû lui être adressée soit en 1768, soit en 1769.
(1) Publiée dans les Scritli Vari, t. II, p. 311.
(2) Histoire de Milan, ch. XXII. |
(3) Lettres, t. IV, p. 241.— Le même vœu était exprimé, en 1197, en séance
; publique de la Municipalité républicaine de Milan, comme l'indique ce curieux passage (inédit) du Registre des procès-verbaux de cette assemblée
2 (11 Pluvial an V) : « Invitd a riflettere che se tutta l'Italia s’unisse in una e sola republica, potrebbe gareggiare colla Francese in tutti i rapporti per ‘2 la felicità umana ».