‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 36 sur 61 · N NO · texte numérisé non relu

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impiloyablement exécutée, de ne plus prononcer une parole, faire un geste, jeter un regard d'affection vers la patrie perdue. L'équité oblige même à reconnaître que Marie-Thérèse, tout en faisant peu de cas de ses sujets italiens, se montra de ce côté assez accommodante. Verri, connu pour être l’auteur de la Patrie des Italiens, ne fut pas inquiété : son libraire, Galeazzi, put écouler librement à Milan tous les exemplaires du Café. Plus tard même, l'impératrice affecta de laisser en Lombardie les Italiens se diriger eux-mêmes. Lorsqu’en 1776, elle créa à Milan la Société patriotique, elle fit défendre au secrétaire de cette société, Griselini, de la qualifier « royale », comme pour montrer qu'elle s’interdisait toute ingérence, et qu’elle abandonnait au pays l'initiative et le mérite du bien qu'elle le conviait à faire (4). Quant à Beccaria,

à Filangieri, à Galiani, ils n’eurent point ou du moins ne manifestèrent point l’idée de l'unité nationale. C’est pourquoi Verri

mérite dans l'école philosophique ufe place à part, comme

représentant de la pensée italienne. Il se rapproche en cela du

grand poète patriote, Alfieri, et de son précurseur le poète

civil, Parini. Son exemple démontre que le cosmopolitisme

philosophique » dont on a fait reproche à l’école du Café,

n'était pas incompatible avec le patriotisme national.

Pourquoi Verri a-t-il été sacrifié aux deux littérateurs dont les noms viennent d'être cités? Pourquoi a-t-il excercé sur les esprits italiens une action moins générale, moins profonde? C'est sans doute parce que les œuvres littéraires ont quelque chose de plus immédiatement accessible à tout le monde. On en a aussi donné deux autres raisons assez délicates, qui rendent nécessaire un rapprochement entre le patriotisme de Verri et celui de Parini et d'Alferi. La première de ces raisons touche à la théorie des écrivains du Café concernant la langue italienne. Un système qui érige l’incorrection et le barbarisme

(1) Lettre de Kaunitz à Firmian, 11 septembre 1161. — Cf. Custodi, Notizie sulla vila e le opere del conte P. Verri, 1844,

rocédé habituel, sinon en règle, est déjà lui-même assez

ujet à caution. Il est vrai que, dans les circonstances où il

apparaissait, en un temps où le fond était sacrifié à la forme,

"à la pensée supplantée par le mot, il constituait une réaction nécessaire, exagérée sans doute, mais en définitive salutaire:

en sacrifiant à son tour la forme au fond, le mot à la pensée, ee préparait une seconde réaction plus modérée, ayant pour posent de rétablir l'équilibre et l'harmonie entre ces deux termes corrélatifs. À ce point de vue, Verri, tout en ne faisant

pas école, a joué un rôle utile dans l’histoire littéraire de son pays. Le reproche d’abâtardir la langue en la bourrant de. mots et de formes étrangères, a plus de force pour qui se place, et il faut ici le faire, au point de vue exclusivement italien. Les langues jouent un rôle capital dans la formation

des nationalités : l’histoire de la langue italienne est presque aussi mouvementée que l’histoire politique de l'Italie. On sait combien ce pays, morcelé dans son territoire, l'était également dans son idiome. Pour le peuple, il y avait autant de dialectes parlés que de provinces. Les souverains étrangers importaient leur langue originaire ou faisaient usage du français, langue 4 diplomatique et internationale. Parmi les familles régnantes : d’origine italienne, la Maison de Savoie, par son esprit, par ses mœurs, par sa langue était à demi française ; la Papauté conservait la langue sacrée, le latin, également usité presque partout comme langue scientifique ; seule peut-être, la E= Maison d'Este, confinée dans la petite principauté de Modène,

…— s’efforçait de maintenir debout l'édifice ébranlé des traditions “4 italiennes, et revendiquait pour son siècle le titre de secolo à estense. En pareille situation, il semble que tout ce qui restait de bonnes volontés italiennes eût dû se coaliser, opposer à l’envahissement étranger, à défaut d’une révolle impossible, la ténacité dans les usages nationaux, et surtout dans l’usage de l'instrument merveilleux qui avait servi à l'échange

des pensées italiennes. C'était un patriotisme bien entendu

que de parler et d'écrire non seulement en italien, mais en

bon italien, dans celle belle langue de Machiavel, le modèle tout indiqué des écrivains politiques de l'avenir (1).

Verri reconnut un peu tard cette vérité, quand l’empereur Joseph IF, exagérant une idée qui jadis avait été la sienne, en

arriva à imposer aux Milanais une logomachie administrative

de son invention :

« La manie de tout changer — dit alors Verri, — a conduit à abâtardir la langue en substituant des expressions barbares à des termes clairs et naturels. Ainsi l'on disait autrefois : faire un recours au tribunal; on dit aujourd’hui : faire un eæhibitum. On disait encore : le procès est clos (chiuso), aujourd’hui l’on dit : le procès est au rôle (inrotolato). Nous avions près des tribunaux des cancellieri et des scrivan : ils s'appellent maintenant concepisti et cancellisti. On veut montrer du mépris pour tout ce qui vient de nous, et exiger notre soumission jusque dans le choix des mots » (2).

Une simple question de mots n'était donc pas indifférente, et Parini était mieux inspiré quand il recommandait, en préchant d'exemple, de conserver à la langue littéraire des grands siècles sa pureté et sa correction primitives. De même Alferi, piémontais d'origine, francais par son éducation et ses premières lectures, maniant difficilement la langue italienne, voulut séjourner à Florence pour y apprendre, de la bouche des Toscans eux-mêmes, la langue des classiques, qui lui semblait devoir être la langue de la régénération et de l'avenir. De même avant eux, Muratori dans sa Parfaite poësie et Salvini dans ses Observations sur cet ouvrage, se placaient, pour discuter l’époque de la perfection de la langue, sur le terrain de l'unité morale de la nation italienne,

Le second reproche adressé à Verri, — comine à tous les réformateurs philosophes du dix-huitième siècle, — vise sa

(1) Cf. Salvagnoli, Saggio civile soprà Pietro Verri, p. XXV. — Gioberti: Operetle politiche, p. 132: « Non si puô pensare e operare italianamente se si scrive coi modi stranieri ».

(2) Verri, Sur l’état polilique du Milanais : Joseph II (note).

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