‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 37 sur 61 · A QUESTION RUE · texte numérisé non relu

A QUESTION RUE

ligne D aie FF conduite : c’est à tort qu'il aurait cru possible de faire un bien durable à son pays en prêtant son É concours à des souverains étrangers. On lui a reproché d'avoir agi pour l'Italie sans doute, mais en dehors d'elle et sans D: elle : « Le duc de Toscane, — dit encore Edg. Quinet, — réalise une partie des projets des philosophes italiens. Comment se ; Tel que les réformes soient stériles, que loin de ranimer = l'e esprit public, elles achèvent de le tarir en Toscane ?..… On peut dire que les bienfaits de Léopold ont fortifié la domi- É nation étrangère en dorant le j joug de l'Italie » (4). Quelle fut donc la supériorité du patriotisme d'Alfieri, en quoi se distingua-t-il de celui de Verri, et quels furent les résultats respectifs de l’un et de l’autre ? Edgar Quinet (2) et Saint-René Taillandier (3) ont admira- Re . blement décrit l’état d'esprit de cet homme exalté en qui toute 3 passion, amour, culte des lettres, culte de la liberté, haine dela France, se transforme en fureur; de ce révolutionnaire gentil- homme, écrivant hautainement au Directoire : « Mon nom est > Vittorio Alfieri; le lieu où je suis né, l'Italie; ma patrie, nulle part »; de cet Italien « épris d’une nationalité impossible », « qui se réveille en sursaut et ne peut rencontrer l'Italie ni sur le trône, parce que là est l'absolutisme, ni dans la bourgeoisie, parce que là est la France, c'est-à-dire l'étranger, ni

7 (1) Révolutions d’Ilalie, liv.IV, chap. I. —M.Zeller tient un langage anaà logue : « Un sentiment profond, vivace chez les Italiens, les empéchait de | reconnaître même les meilleures intentions de leurs souverains. Ces princes réformateurs n'étaient pas nés des entrailles de l'Italie; ils avaient été imposés par l'étranger... Pour l'Italie, qui avait le sentiment vague d'un passé plein d'indépendance et de grandeur, les mieux intentionnés n'étaient que des podestats, des tyrans, et l'Italie à la fin du siècle... saluait son poète tragique national dans Alfieri, dans celui qui animait ses œuvres des souvenirs de la patrie indépendante... » (Histoire résumée d'Italie, 3me édition, p. 441).

(2) Ouvrage cité.

(3) Saint-René Taillandier, La comtesse d'Albany (Revue des Deux-Mondes, janvier et février 1861).

910 LE COMTE FIÉTRO VERRI

dans le peuple, parce que là est la servitude religieuse et politique » (1). Ce qui est peut-être plus délicat, mais aussi plus concluant, c'est de suivre l’évolution du patriolisme dans

Alferi, d'en examiner les manifestations antérieures aux bou-

leversements que la Révolution causa en Italie. La lecture de Plutarque, la comparaison entre la grandeur des temps anciens et la décadence contemporaine, qu’il s’exagère toutes deux, lui inspirent un amour passionné pour la liberté, une horreur non moins forte pour la tyrannie : liberté et tyrannie tout idéales, et tellement en dehors du monde réel, que les tragédies les plus révolutionnaires d’Alfieri sont jugées inoffensives, et représentées sans désordre, aux applaudissements des « tyrans » eux-mêmes. D'aspirations ou de revendications italiennes, d’atitaques contre la tyrannie étrangère, pas plus dans Alfieri que dans Verri il ne saurait être question avant la Révolution. Alfieri, qu'on représente volontiers comme un révolutionnaire en guerre perpétuelle contre le pouvoir, n’a jamais poussé l’extravagance jusqu’à jeter le gant aux monarques régnants. Il se contenta longtemps d'attaquer la tyrannie en général, et sut condescendre envers les tyrans jusqu’à offrir au pape Pie VI la dédicace d’une tragédie (Saül).

Pourtant l'amour abstrait de la liberté avait engendré de bonne heure chez lui l'amour plus concret de la liberté italienne. Dans le fond de son âme, il nourrissait un sentiment de patriotisme que l'impossibilité de s’épancher rendait chaque jour plus cuisant,. Il ne publiait pas, mais il écrivait deux traités ou plutôt deux pamphlets politiques ultra-révolutionnaires : Du Prince et des lettres et De la Tyrannte. Le premier de ces ouvrages, écrit vraisemblablement en 1784, — vingt ans après la Patrie des Italiens, — se terminait, comme le Prince de Machiavel et avec l'intention avouée de reprendre l'idée et jusqu'aux expressions de l'écrivain florentin, par une Exhortalion à délivrer l'Italie des barbares (2). Alferi n'allait pas,

(1) Quinet, ouvrage cité,

(2) Alfieri, Du prince et des lettres, livre II, ch. 11,

co ime le dit Ed. Quinet, jusqu’à désespérer du relèvement de l'Italie, Mais la raison sur laquelle il fondait ses espérances lui est à à coup sûr bien personnelle : « L'Italie présente, au comble de son abaissement et de sa nullité, me montre encore, par les crimes énormes et sublimes qui s’y commettent, qu'elle contient des esprits chauds et bouillants, et qu'il ne lui manque, pour | faire de grandes choses, que le champ libre et les moyens ». . Poussant le paradoxe à ses conséquences extrêmes, il trouve l’état de morcellement politique un état favorable à l'émancipation nationale : « Divisée en de nombreuses principautés, elle finira par se grouper sous deux, puis sous un seul prince. __ Ce dernier, abusant de son pouvoir, — Alfieri n’en doute pas, … — sera renversé, abhorré et proscrit. » Par qui ou par quoi sera-t-il remplacé? C’est le dernier des soucis du poète révolutionnaire. Il avoue naïvement que s’il voulait répondre à - cette question, au lieu d'écrire un livre sur la Tyrannie, il en ferait un sur /a République, et qu'il commencerait par poser ceprincipe, qu'il est impossible d'établir parmi les hommes quelque chose de parfait et de durable (1).

Mais le but d’Alfieri, conforme à son caractère, est de démo- — lir et non d’édifier. Son principe, tout différent de celui de Verri, consiste dans l'abstention. Point de part aux affaires publiques, point de faveurs acceptées des « tyrans », point de pacte, point de contact avec eux. Plutôt que de recevoir sa régénération d’une main étrangère, que l'Italie reste ce qu’elle …— est, malheureuse et mal administrée. Qu'elle conserve « mêlé #4 à la crainte de l'oppression, comme un généreux et implacable dédain pour l’oppresseur » (2); et cela jusqu’au jour, au delà duquel Alfieri ne voit plus rien, de la réaction violente et du cataclysme où s’effondrera la tyrannie. C'est la mission de l’homme de lettres de préparer cette réaction en s'adressant … directement et sans intermédiaire à ses compatriotes : c’est à lui de leur faire aimer la liberté en leur faisant sentir qu'ils

(1) Alfieri, De la Tyrannie, liv. IT, ch. 8.

(2) Du Prince, dernier chapitre.

RES Le

Ur DE gs EU ee

l'ont perdue (1). C’est à lui de réveiller en eux l’idée de vertu, cette vertu civique des anciens peuples libres ; et « la vertu,

plus que toute autre chose, est ainsi faite que beaucoup la louer, l'enseigner, l'aimer, l’espérer, la vouloir, la font exister; et que rien ne la rend impossible, si ce n'est la réputer cyniquement impossible ».

De ces deux patriotismes, l’un, celui de Verri, se condamnant à une obscurité et à une dépendance relatives, pour travailler à procurer à la patrie toute la somme de bien possible immédiatement, l’autre, celui d'Alferi, se drapant dans une fierté théâtrale, disant également leur fait aux opprimés et aux oppresseurs, et attendant le remède de l'excès du mal même, on s’est demandé quel avait été le plus fécond, et, la question ainsi formulée, les événements ont fait pencher la balance en faveur d’Alfieri. Mais est-ce bien ainsi que doit se poser le problème? Le patriotisme de Verri et celui d’Alfieri peuvent-ils être rapprochés quant à leurs résultats, abstraction faite du temps et des circonstances où ces deux hommes ont vécu ?

Bien que contemporains, Verri et Alfieri appartiennent à des générations différentes (2). Verri s’est posé la question de patriotisme italien vingt ans avant Alferi, et il l’a résolue sur des données beaucoup moins précises, à une époque où les illusions étaient beaucoup plus faciles. À Milan, en particulier, le despotisme bienveillant de Marie-Thérèse ne laissait rien soupçonner du despotisme brouillon et vexatoire de Joseph II. On pouvait espérer, en présence de réformes qui s’opéraient progressivement dans toute la péninsule, une régénération sans secousse et une évolution pacifique vers l’unité. Pourquoi ne point travailler à une telle œuvre ? Une révolution n'était pas à prévoir, surtout une révolution italienne importée de vive force par une révolution française. Alfieri tout le premier a montré par sa haine des révolutionnaires et de la France,

(4) De la Tyrannie, liv. I, ch. 6.

(2) Alfieri est né en 1149, et n'a commencé à écrire que tard.

Page 1